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Nous voici suffisamment instruits au sujet du ciel et du courage de notre nouveau croyant, pour pouvoir aussi nous poser la dernière question : comment écrit-il ses livres ? et de quel ordre sont ses sources religieuses ?
 
Celui qui saura répondre à cette question, sévèrement et sans préjugés, apercevra un autre problème qui prête à réfléchir plus que tout autre, dans le fait que l'oracle manuel du philistin allemand a été demandé en six éditions successives, surtout s'il apprend encore qu'on a fait à cet oracle le plus brillant accueil dans le monde savant et même dans les universités allemandes. On prétend que certains étudiants l'ont salué comme une sorte de canon pour les esprits forts, et les professeurs de ne point contredire à cette opinion. Çà et là on a même voulu le considérer comme un ''livre de religion pour le savant''. Il est vrai que Strauss lui-même donne à entendre que sa profession de foi peut fort bien être plus qu'un livre d'information à l'usage des savants et des nommeshommes cultivés. Mais tenons-nous-en provisoirement au fait qu'il s'adresse de préférence aux savants, pour leur présenter l'image de la vie telle qu'ils la vivent eux-mêmes. Car c'est là précisément le tour de force du magister de se donner l'air de présenter l'idéal d'une nouvelle conception de l'univers, pour entendre chanter ses louanges de toutes les bouches, chacun pouvant croire que c'est lui qui considère ainsi le monde et la vie, en sorte que Strauss verrait réaliser en sa personne ce qu'il demande seulement à l'avenir.
 
Par là s'explique aussi, en partie, le succès extraordinaire de cet ouvrage. « Nous vivons ainsi qu'il est ici décrit, c'est l'image de notre existence de bonheur ! » s'écrie le savant, et il se réjouit de voir que d'autres s'en réjouissent. S'il pense autrement au sujet de Darwin, par exemple, ou de la peine de mort, cet écart lui paraît sans importance parce que, dans l'ensemble, il a l'impression de respirer sa propre atmosphère et d'entendre l'écho de ''sa'' voix et de ''ses'' besoins. Quel que soit l'effet pénible que puisse faire cette unanimité de sentiment sur tout ami véritable d'une culture allemande, il lui faut chercher, avec une sévérité implacable, à expliquer ce phénomène et ne pas redouter de publier son explication.
 
Certes, nous connaissons tous la façon particulière à notre époque de cultiver les sciences, nous la connaissons parce qu'elle est notre vie même. Et c'est pourquoi presque personne ne se pose la question de savoir quels pourraient être, pour la « culture », les résultats d'un pareil usage des sciences, en admettant même que l'on trouve partout les meilleures facultés et la volonté la plus loyale d'agir en vue de la civilisation. L'âme même d'un homme scientifique (abstraction faite de son état actuel) renferme un véritable paradoxe. L'homme scientifique se comporte comme s'il était un des plus fiers désœuvrés du bonheur, comme si l'existence n'était pas une chose funeste et grave, mais un patrimoine garanti, pour une durée éternelle. Il croit pouvoir se permettre d'élucider des problèmes qui, somme toute, ne devraient intéresser quelqu'un que s'il s'était assuré d'avoir l'éternité devant lui. Héritier d'un petit nombre d'heures fugitives, il voit autour de lui les abîmes les plus affreux. Chaque pas en avant devrait lui remettre ces questions en mémoire : D'où venons-nous ? Où allons-nous ? AÀ quoi bon vivre ? Mais son âme s'échauffe à l'idée de sa tâche, que ce soit de compter les étamines d'une fleur, ou de casser les roches au bord du chemin. Et il se plonge dans ce travail, entraîné par tout le poids de son intérêt, de son plaisir, de sa force et de ses aspirations. Ce paradoxe qu'est l'homme scientifique s'est mis récemment, en Allemagne, à une allure si pressée que l'on pourrait prendre la science pour une fabrique et croire que chaque minute de temps perdu ferait encourir une punition. Le voici qui travaille comme s'il appartenait au quatrième état, la caste des esclaves ; son étude n'est plus une occupation, mais un cas de nécessité ; il ne regarde ni à droite ni à gauche et il se meut au milieu de toutes les affaires et aussi au milieu de toutes les difficultés que la vie porte dans son sein avec cette demi-attention ou cet insupportable besoin de repos qui est propre à l'ouvrier épuisé.
 
''C'est aussi l'attitude qu'il prend vis-à-vis de la culture.'' Il se comporte comme si, pour lui, la vie n'était qu’''otium'', mais ''sine dignitate''. Et, même quand il rêve, il ne jette pas son joug loin de lui. Il est pareil à l'esclave, qui, même quand il est libre, rêve encore de misère, de précipitation et de coups. Nos savants se distinguent fort peu, et en tous les cas point à leur avantage, de l'agriculteur qui veut augmenter son bien héréditaire et qui, du soir au matin, peine à cultiver son champ, à conduire sa charrue et à encourager ses bœufs. Or, Pascal croit que les hommes s'efforcent seulement ainsi à faire leurs affaires et à cultiver leurs sciences pour échapper aux problèmes importants que toute solitude, tous les loisirs véritables leur imposeraient, et il s'agit précisément des problèmes du pourquoi et du comment. Chose singulière, nos savants ne songent même pas à la question la plus proche, celle de savoir à quoi peuvent bien servir leur travail, leur hâte, leurleurs douloureux transports. Ce n'esest pourtant pas à gagner leur pain ou conquérir des hommes. Certainement non. Et pourtant vous prenez de la peine, à la façon de ceux qui ont faim et vous vous emparez, sans choix, de tous les mets dont la table de la science si chargée, avec une avidité qui pourrait faire croire que vous avez le ventre creux. Mais si, en hommes scientifiques, vous agissez avec la science, comme font les travailleurs avec les tâches que leur imposent les besoins de la vie, que deviendra une culture, condamnée à attendre l'heure de sa naissance et de sa délivrance, en face d'une méthode à un tel point agitée et essoufflée, d'une méthode qui se débat sans suite ? Personne n'a de temps de reste pour elle... et à quoi peut donc servir la science si elle n'a pas le temps pour la culture ? Répondez-nous, répondez-nous sur ce seul point : d'où vient, où va, à quoi bon toute science, si elle ne doit pas mener à la culture ? Mènerait-elle peut-être à la barbarie ? Nous serions tenté de le croire, et nous penserions que le monde savant est déjà effroyablement avancé dans cette direction, si nous pouvions imaginer que des livres aussi superficiels que celui de Strauss suffiraient à son actuel degré de culture. Car c'est précisément dans ce livre que nous trouvons ce répugnant besoin de récréation, et cet accommodement provisoire, où l'on n'écoute qu'à moitié, avec la philosophie et la culture et, en général, avec tout le sérieux de la vie. On se souvient de réunions d'hommes appartenant au monde savant, où, quand chacun a parlé de sa spécialité, la conversation ne dénote plus que la fatigue, le besoin de distraction à tout prix, l'éparpillement dans la mémoire et l'incohérence des conceptions. Si nous entendons parler Strauss de toutes les questions vitales, que ce soit le problème du mariage, ou la guerre, ou encore la peine de mort, nous sommes effrayés de son manque d'expériences vraies et de connaissance originale du cœur humain. Tous les jugements sont uniformément livresques, ou même, au fond, simplement journalistiques. Les réminiscences littéraires remplacent les idées véritables et l'entendement pratique des choses ; une modération affectée et une phraséologie vieillotte doivent compenser pour nous le manque de sagesse et de maturité dans la pensée. Comme tout cela correspond à l'esprit qui anime les chaires bruyantes de la science allemande dans les grandes villes ! Combien un tel esprit doit être sympathique à tel autre esprit ! Car c'est précisément en ces lieux que la culture est devenue de plus en plus rare que la formation d'une nouvelle culture a été rendue impossible, tellement les apprêts des sciences qui s'y pratiquent se sont fait bruyants, tellement les branches favorites y sont assaillies comme par des troupeaux au détriment des branches qui seraient pourtant les plus importantes. Quelle lanterne faudrait-il pour trouver des hommes capables de s'abandonner au génie avec le souci intime d'en saisir les profondeurs, et qui posséderaient le courage et la force d'évoquer les démons qui se sont enfuis hors de notre temps ! Si l'on n'envisage ces institutions que par le côté extérieur, on y trouve, à vrai dire, toutes les pompes de la culture. Elles ressemblent, avec leurs appareils imposants, aux arsenaux munis de leurs pièces formidables et de leurs instruments de guerre. Nous voyons des préparatifs et une activité dévorante, comme si le ciel devait être pris d'assaut et comme si l'on voulait chercher la vérité au fond du puits le plus profond ; et pourtant, en cas de guerre, ce sont les grosses machines qui servent le moins. Et de même, la culture véritable, dans sa lutte, laisse à l'écart ces institutions, et son meilleur instinct lui fait pressentir que, pour elle, il n'y a là rien à espérer et tout à craindre. Car la seule forme de la culture dont daigne s'occuper l'œil enflammé et le cerveau obtus de cette classe de travailleurs savants, c'est précisément cette ''culture des philistins'' dont Strauss a prêché l'évangile.
 
Considérons un instant les principales raisons de cette sympathie qui lie la classe des travailleurs scientifiques à la culture des philistins, nous trouverons alors le chemin qui nous conduit à Strauss l’''écrivain'' reconnu classique, et nous arriverons de la sorte à notre dernier thème principal.
 
Cette culture présente, tout d'abord, l'expression du contentement et elle ne veut rien changer d'essentiel dans l'état actuel de l'éducation allemande. Avant tout elle est convaincue de la puissante originalité de toutes les institutions pédagogiques allemandes, surtout des gymnases et des universités, elle ne cesse pas de recommander aux pays étrangers l'exemple de ces institutions, et ne doute pas un seul instant que, par leur moyen, les Allemands sont devenus le peuple le plus cultivé de la terre et le plus capable de jugements. La culture philistine a foi en elle-même et croit par conséquent aussi aux méthodes et aux moyens qu'elle tient à sa disposition. En second lieu, elle fait des savants les juges suprêmes pour toutes les questions du goût et de la culture et elle se considère elle-même comme le compendium, sans cesse complété, des opinions savantes au sujet de l'art, de la littérature et de la philosophie. Son souci c'est de pousser le savant à manifester ses opinions et de les ingurgiter, par la suite, mêlées, diluées ou systématisées, en guise de cordial, au peuple allemand. Ce qui naît en dehors de ce cercle est écouté avec méfiance et distraction, à moins qu'on ne le néglige complètement, jusqu'à ce qu'une voix finisse par se faire entendre, une voix quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle porte la marque de l'espèce savante, et qu'elle sorte des murs de ce temple où réside la traditionnelle infaillibilité du goût. Dès lors l'opinion publique possède une opinion de plus et elle répète d'un écho centuplé le son de la voix qui a parlé. Eu réalité, l'infaillibilité esthétique qui sort de ces murs, par la voix de ces individus, est très incertaine, si incertaine que l'on peut être persuadé du mauvais goût, du manque d'idées et de la grossièreté esthétique d'un savant, tant qu'il n'aura pas fait preuve du contraire. Et cette preuve ne pourra être faite que par un bien petit nombre. Car, combien y en a-t-il qui, après avoir pris part à la course halelante et acharnée de la science actuelle, parviendront à conserver le regard tranquille et courageux de l'homme civilisé qui lutte (pour peu qu'ils l'aient jamais possédé), ce regard qui condamne cette course, parce qu'elle est un élément barbare ? C'est pourquoi ce petit nombre est forcé de vivre dans une contradiction perpétuelle. Que pourraient-ils faire contre la croyance uniforme d'une foule innombrable qui a fait de l'opinion publique sa patronne et qui se soutient mutuellement par cette croyance ? Cela ne sert de rien qu'un seul individu se prononce contre Strauss, alors que le nombre s'est déclaré en sa faveur et que les masses conduites par le nombre ont appris six fois de suite à demander le narcotique du magister philistin.
 
Nous avons admis, sans plus, que la profession de loifoi exprimée dans le livre de Strauss a triomphé auprès de l'opinion publique, laquelle a souhaité la bienvenue au vainqueur. Mais l'auteur voudrait peut-être nous rendre attentif au fait que les jugements multiples portés sur son livre, dans les journaux, ne revêtent nullement un caractère d'unanimité, et sont loin d'être absolument favorables, de sorte qu'il a été lui-même forcé de faire, dans un post-scriptum, des réserves sur le ton souvent très malveillant et la manière arrogante et hostile de quelques-uns de ces jouteurs de gazettes. Comment, nous dira-t-il, peut-il y avoir une opinion publique au sujet de mon livre, si chaque journaliste possède le droit de me mettre hors la loi et de me déchirer à belles dents ! Cette contradiction apparente est pourtant facile à expliquer, dès que l'on envisage le livre de Strauss sous deux faces différentes, le côté théologique et le côté littéraire. C'est seulement ce dernier côté du livre qui touche la culture allemande. Par sa nuance théologique, s'il se trouve en dehors de cette culture, il soulève l'antipathie des différents partis théologiques, et même, somme toute, de tous les Allemands individuellement, pour autant que chacun de ceux-ci est de nature un sectaire théologien, inventant seulement sa singulière croyance individuelle, pour pouvoir se dire dissident à l'égard de toute autre croyance. Mais écoutez tous ces sectaires théologiques quand il s'agit de parler de l’''écrivain'' Strauss. Aussitôt toutes les dissonnances théologiques se taisent, et c'est de la bouche d'une seule communauté que l'on entend dire : mais, malgré tout, il reste un écrivain classique. Chacun, fût-il même l'orthodoxe le plus endurci, adresse à l'auteur les éloges les plus pompeux, et il ne manque jamais d'ajouter un mot au sujet de sa dialectique presque lessingienne, vantant la finesse, la beauté et l'exactitude de ses vues. En tant que livre, on pourrait croire que le produit de Strauss correspond véritablement à l'idéal d'un livre. Les adversaires théologiques, bien qu'ils aient fait grand bruit, ne sont, dans ce cas, qu'une infime partie du grand public, et, même vis-à-vis d'eux, Strauss gardera raison, lorsqu'il écrira ceci : « A côté de mes lecteurs qui se chiffrent par milliers, ces quelques douzaines de contempteurs publics ne sont qu'une minorité à peine perceptible, et vous démontrerez difficilement qu'ils sont les fidèles interprètes des premiers. Si, dans un cas comme celui-là, ce sont surtout ceux qui n'étaient pas d'accord avec moi qui ont pris la parole, si mes partisans se sont contentés d'une approbation muette, cela tient à la nature des conditions que nous connaissons tous. » Donc, abstraction faite du dépit que la profession de foi théologique de Strauss a provoqué çà et là, au sujet de l’''écrivain'' Strauss, même chez les adversaires les plus fanatiques dont les voix lui paraissent sortir de l'abîme comme des hurlements de bête, il y a unanimité parfaite. Et c'est pourquoi le traitement que Strauss a reçu de la part des stipendiés littéraires du parti théologique ne prouve rien contre notre affirmation que, dans ce livre, la culture des philistins a célébré des triomphes.
 
Il faut concéder que la moyenne des philistins cultivés possède moins de franchise que David Strauss, ou qu'elle évite du moins la manifestation publique de cette franchise. Mais celle-ci lui paraît d'autant plus édifiante chez un autre. Enfermé chez lui ou parmi ses semblables, le philistin applaudit même bruyamment, bien qu'il ait peut-être soin d'éviter d'avouer par écrit combien toutes les paroles de Strauss sont selon son cœur. Car, nous nous en sommes déjà aperçus, notre philistin cultivé n'est pas exempt d'une certaine lâcheté, même lorsqu'il manifeste ses sympathies les plus vives. Strauss étant d'un degré moins lâche devient, par cela même, un chef, bien que, d'autre part, il y ait certaines limites à son courage personnel. S'il s'avisait de dépasser ces limites, comme le fait par exemple Schopenhauer à presque chacune de ses phrases, il ne marcherait plus à la tête des philistins comme leur chef. Au contraire, on se sauverait devant lui avec autant d'ardeur que l'on met aujourd'hui à lui courir après. Celui qui voudrait considérer cette mesure, qui, si elle n'est sage, paraît du moins habile, et cette médiocrité de courage, comme des vertus aristocratiques, ferait certainement fausse route, car ce courage n'est point une moyenne entre deux défauts, mais une moyenne entre une vertu et un défaut — et ''toutes'' les qualités du philistin sont précisément renfermées dans cette moyenne entre la vertu et le défaut.
 
 
 
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