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Le philistin comme fondateur d'une religion de l'avenir, — voilà la foi nouvelle sous sa forme la plus incisive. Le philistin devenu fanatique, — voilà le phénomène insolite qui distingue l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais, pour ce qui en est de cet enthousiasme fanatique, gardons provisoirement une certaine circonspection. David Strauss, lui-même, ne nous l'a-t-il pas conseillé dans une phrase pleine de sagesse ? Il est vrai qu'à première vue nous ne devons pas songer à Strauss lui-même, mais au fondateur du christianisme (p. 80). « Nous le savons, il y eut des fanatiques nobles et pleins l'esprit. Un fanatique peut stimuler et élever l'esprit, il peut aussi étendre très loin son influence historique ; nous nous garderons cependant de le choisir comme guide de notre vie. IIIl nous écarterait du droit chemin, pour peu que nous ne placions point son influence sous le contrôle de la raison. » Nous savons plus encore, nous savons qu'il peut aussi y avoir des fanatiques sans esprit, des fanatiques qui ne stimulent et n'élèvent point et qui espèrent cependant avoir une longue influence historique et dominer l'avenir. Combien plus nous faut-il veiller à placer aussi ce fanatisme-là sous le contrôle de la raison ! Lichtenberg croit même qu'il y a des fanatiques sans talent et que c'est alors que ces fanatiques deviennent des gens vraiment dangereux. Provisoirement nous demandons, pour pouvoir exercer ce contrôle de la raison, à ce que l'on réponde franchement à trois questions. Premièrement : comment les croyants de la nouvelle foi se figurent-ils le ciel ? En deuxième lieu : jusqu'où va le courage que lui procure la foi nouvelle ? En troisième lieu : comment écrit-il ses livres ? Strauss, le sectateur, doit répondre aux deux premières questions, Strauss, l'écrivain, répondra à la troisième.
 
Le ciel du nouveau croyant ne pourra être ailleurs que sur la terre, car « la perspective chrétienne d'une vie éternelle et divine, de même que les autres consolations, sont irrémédiablement perdues » pour celui qui se place au point de vue de Strauss, « ne fût-ce que sur un pied » (p. 364). Cela n'est pas sans importance qu'une religion s'imagine son ciel fait de telle ou telle façon ; et, s'il est vrai que le christianisme ne connaît pas d'autres occupations divines que de chanter et de faire de la musique, il va de soi que le philistin à la Strauss ne pourra voir là de perspective consolante. Il y a cependant dans la profession de foi une page toute paradisiaque, c'est la page 294 et le philistin bienheureux ne manquera pas de faire dérouler pour lui ce parchemin. Le ciel tout entier descendra alors jusqu'à lui. « Nous voulons indiquer seulement quelle est notre attitude, écrit Strauss, indiquer quelle fut notre attitude depuis de longues années. À côté de notre profession — car nous appartenons aux professions les plus différentes, et nous ne sommes nullement que des savants et des artistes, mais aussi des fonctionnaires et des soldats, des artisans et des propriétaires, et, comme je l'ai déjà dit, nous ne sommes pas un petit nombre, mais nous sommes plusieurs milliers et non des moindres dans toutes les contrées — à côté de notre profession nous essayons de garder l'esprit aussi ouvert que possible pour tous les intérêts supérieurs de l'humanité. Durant les dernières années nous avons pris un intérêt très vif à la grande guerre nationale et à l'établissement de l'empire allemand. Notre cœur s'élève à la pensée de ce changement, aussi inattendu que magnifique, dans la destinée de notre nation si durement éprouvée. Nous aidons à l'entendement de ces choses par des études historiques, qui sont maintenant devenues accessibles, même au laïque, par une série d'ouvrages aussi attrayants que populaires. Avec cela nous essayons d'augmenter nos connaissances de la nature, au moyen de manuels qui sont à la portée de tout le monde. Et enfin nous trouvons dans les écrits de nos grands poètes, à l'audition des œuvres de nos grands musiciens de quoi stimuler d'une façon parfaite notre esprit et nos sentiments, notre imagination et notre humour. C'est ainsi que nous vivons, et que nous marchons dans le bonheur. »
 
— Voilà notre homme ! s'écrie triomphalement le philistin qui lit cela. Car, pense-t-il, c'est véritablement ainsi que nous vivons, c'est ainsi que nous vivons tous les jours. Et, comme Strauss s'entend bien à employer les circonlocutions ! Que veut-il dire, quand il parle des études historiques qui aident à notre compréhension de la situation politique, si ce n'est ceci qu'il recommande la lecture des journaux ? Et en parlant de notre participation vivante à l'édification de l'Etat allemand, entend-t-il autre chose que notre séjour quotidien à la brasserie ? Une promenade au jardin zoologique n'est-elle pas le meilleur moyen vulgarisateur, par quoi nous élargissons notre connaissance de la nature ? Et enfin, le théâtre et le concert où- nous puisons « des stimulants pour notre imagination et notre humour » qui nous satisfont « d'une façon parfaite ». Comme cela est dit avec esprit et dignité ! Voilà notre homme ! car son ciel est notre ciel.
C'est ainsi que triomphe le philistin. Et, si nous ne sommes pas aussi satisfaits que lui, cela tient au fait que nous désirons en savoir davantage. Scaliger avait l'habitude de dire : « N'est-il pas indifférent pour nous que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ! » Mais combien nous apprécierions, dans notre cas, beaucoup plus important une déclaration aussi catégorique ! Que serait-ce, si nous pouvions apprendre combien de pipes fume tous les jours le philistin, selon le rite de la foi nouvelle, ou quel est le journal qui lui est le plus sympathique, lorsqu'il le lit en buvant son café, la ''Gazette nationale'' ou la ''Gazette de Spener'' ? Hélas ! notre curiosité n'est point satisfaite ! Nous ne recevons d'éclaircissements que sur un seul point. Heureusement qu'il s'agit du ciel dans le ciel, c'est-à-dire de ces petits cabinets d'esthétique privée qui sont voués aux grands poètes et aux grands musiciens, ces endroits où le philistin « s'édifie », où, selon son aveu, « toutes ses taches sont enlevées et lavées » (p. 363), de sorte que nous ne pouvons faire autrement que de considérer ces petits cabinets privés comme de véritables établissements de bains. « Cependant, il n'en est ainsi que durant des moments fugitifs, et seulement dans le domaine de l'imagination ; aussitôt que nous revenons à la dure réalité, nous confinant de nouveau dans la vie étroite, la misère ancienne nous envahit de nouveau de tous les côtés. » — C'est ainsi que gémit notre magister.
 
C'est ainsi que triomphe le philistin. Et, si nous ne sommes pas aussi satisfaits que lui, cela tient au fait que nous désirons en savoir davantage. Scaliger avait l'habitude de dire : « N'est-il pas indifférent pour nous que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ! » Mais combien nous apprécierions, dans notre cas, beaucoup plus important une déclaration aussi catégorique ! Que serait-ce, si nous pouvions apprendre combien de pipes fume tous les jours le philistin, selon le rite de la foi nouvelle, ou quel est le journal qui lui est le plus sympathique, lorsqu'il le lit en buvant son café, la ''Gazette nationale'' ou la ''Gazette de Spener'' ? Hélas ! notre curiosité n'est point satisfaite ! Nous ne recevons d'éclaircissements que sur un seul point. Heureusement qu'il s'agit du ciel dans le ciel, c'est-à-dire de ces petits cabinets d'esthétique privée qui sont voués aux grands poètes et aux grands musiciens, ces endroits où le philistin « s'édifie », où, selon son aveu, « toutes ses taches sont enlevées et lavées » (p. 363), de sorte que nous ne pouvons faire autrement que de considérer ces petits cabinets privés comme de véritables établissements de bains. « Cependant, il n'en est ainsi que durant des moments fugitifs, et seulement dans le domaine de l'imagination ; aussitôt que nous revenons à la dure réalité, nous confinant de nouveau dans la vie étroite, la misère ancienne nous envahit de nouveau de tous les côtés. » — C'est ainsi que gémit notre magister.
Mais profitons des moments fugitifs, où nous pouvons séjourner dans cette petite chambre. Le temps nous suffit pour envisager, sous toutes ses faces, l'image idéale du philistin, c'est-à-dire ''le philistin lavé de toutes ses souillures'', qui maintenant est le type pur du philistin. Sérieusement, ce qui s'offre ici est instructif. Que personne de ceux qui ont été victimes de la profession de foi ne laisse tomber le livre de ses mains sans avoir lu les deux chapitres qui portent le titre « de nos grands poètes » et « de nos grands musiciens ». C'est là que se dresse l'arc-en-ciel de la nouvelle alliance, et celui qui ne prend pas plaisir à le contempler « est irrémédiablement perdu », comme dit Strauss en une autre occasion, mais comme il pourrait dire également ici, en ajoutant : « celui-là n'est pas encore mûr pour notre point de vue». N'oublions pas que nous sommes au ciel le plus élevé. L'enthousiaste périégète s'apprête à être notre guide et il s'excuse si l'extrême plaisir que lui procurent toutes les splendeurs le fera parler un peu trop longtemps. « S'il m'arrive, dit-il, de devenir plus loquace que ne le commanderaient les circonstances, le lecteur voudra bien me le pardonner car les lèvres débordent chez celui dont le cœur est plein. Qu'il soit pourtant préalablement assuré d'une chose, c'est que tout ce qu'il va lire ne se compose pas de pages écrites autrefois et que j'intercale ici, mais bien de passages composés pour la circonstance présente »(p. 296). Cet aveu nous cause un moment d'étonnement. Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que tous ces jolis petits chapitres aient été écrits exprès ! S'il ne s'agissait que d'écrire ! Entre nous soit dit, je souhaiterais qu'ils fussent écrits un demi-siècle plus tôt. Je saurais du moins alors pourquoi les idées me paraissent si incolores, et pourquoi elles ont sur elles une certaine odeur de vétusté. Mais ce qui me paraît problématique, c'est que quelque chose ait pu être écrit en 1872 et sente le moisi déjà dans la même année. Admettons une fois que quelqu'un s'endorme en lisant ces chapitres et en respirant leur odeur... De quoi pourra-t-ii bien rêver ? Un ami m'en a fait part, car la chose lui est arrivée. Il se mit à rêver d'un cabinet de figures de cire : les auteurs classiques se trouvaient là, joliment imités en cire et en verroterie. Ils pouvaient remuer les bras et tourner de l'œil, tandis qu'un mécanisme à l'intérieur produisait un craquement singulier. Mais il vit quelque chose qui l'inquiéta. C'était une figure informe couverte de rubans et de papier décoloré, qui portait dans sa bouche une étiquette, où était écrit le mot « Lessing ». Mon ami voulut s'approcher de plus près. II aperçut alors quelque chose d'épouvantable : c'était la chimère homérique : par devant cela resemblait à Strauss, par derrière à Gervinus, au milieu à une chimère, et, dans l'ensemble, c'était Lessing. Cette découverte lui fit pousser un cri d'effroi. Il se réveilla et ne continua pas sa lecture. Pourquoi donc, monsieur le magister, avez-vous écrit des chapitres aussi bourbeux ?
 
Mais profitons des moments fugitifs, où nous pouvons séjourner dans cette petite chambre. Le temps nous suffit pour envisager, sous toutes ses faces, l'image idéale du philistin, c'est-à-dire ''le philistin lavé de toutes ses souillures'', qui maintenant est le type pur du philistin. Sérieusement, ce qui s'offre ici est instructif. Que personne de ceux qui ont été victimes de la profession de foi ne laisse tomber le livre de ses mains sans avoir lu les deux chapitres qui portent le titre « de nos grands poètes » et « de nos grands musiciens ». C'est là que se dresse l'arc-en-ciel de la nouvelle alliance, et celui qui ne prend pas plaisir à le contempler « est irrémédiablement perdu », comme dit Strauss en une autre occasion, mais comme il pourrait dire également ici, en ajoutant : « celui-là n'est pas encore mûr pour notre point de vue». N'oublions pas que nous sommes au ciel le plus élevé. L'enthousiaste périégète s'apprête à être notre guide et il s'excuse si l'extrême plaisir que lui procurent toutes les splendeurs le fera parler un peu trop longtemps. « S'il m'arrive, dit-il, de devenir plus loquace que ne le commanderaient les circonstances, le lecteur voudra bien me le pardonner car les lèvres débordent chez celui dont le cœur est plein. Qu'il soit pourtant préalablement assuré d'une chose, c'est que tout ce qu'il va lire ne se compose pas de pages écrites autrefois et que j'intercale ici, mais bien de passages composés pour la circonstance présente » (p. 296). Cet aveu nous cause un moment d'étonnement. Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que tous ces jolis petits chapitres aient été écrits exprès ! S'il ne s'agissait que d'écrire ! Entre nous soit dit, je souhaiterais qu'ils fussent écrits un demi-siècle plus tôt. Je saurais du moins alors pourquoi les idées me paraissent si incolores, et pourquoi elles ont sur elles une certaine odeur de vétusté. Mais ce qui me paraît problématique, c'est que quelque chose ait pu être écrit en 1872 et sente le moisi déjà dans la même année. Admettons une fois que quelqu'un s'endorme en lisant ces chapitres et en respirant leur odeur... De quoi pourra-t-ii bien rêver ? Un ami m'en a fait part, car la chose lui est arrivée. Il se mit à rêver d'un cabinet de figures de cire : les auteurs classiques se trouvaient là, joliment imités en cire et en verroterie. Ils pouvaient remuer les bras et tourner de l'œil, tandis qu'un mécanisme à l'intérieur produisait un craquement singulier. Mais il vit quelque chose qui l'inquiéta. C'était une figure informe couverte de rubans et de papier décoloré, qui portait dans sa bouche une étiquette, où était écrit le mot « Lessing ». Mon ami voulut s'approcher de plus près. II aperçut alors quelque chose d'épouvantable : c'était la chimère homérique : par devant cela resemblait à Strauss, par derrière à Gervinus, au milieu à une chimère, et, dans l'ensemble, c'était Lessing. Cette découverte lui fit pousser un cri d'effroi. Il se réveilla et ne continua pas sa lecture. Pourquoi donc, monsieur le magister, avez-vous écrit des chapitres aussi bourbeux ?
À vrai dire, ces chapitres nous apprennent certaines choses nouvelles, par exemple ceci, que l'on sait par Gervinus comment et pourquoi Goethe n'était pas un talent dramatique ; et encore que Goethe, dans la seconde partie de son ''Faust'', a engendré un produit à la fois allégorique et schématique ; et aussi que ''Wallenstein'' est un ''Macbeth'' et, tout à la fois, un ''Hamlet'' ; et de plus que, dans les ''Années d'apprentissage de Wilhelin Meister'', le lecteur de Strauss épluche les nouvelles, comme les enfants mal élevés sortent les raisins de Corinthe et les amandes d'une pâte de gâteau ; et, ensuite, que sans l'expressif et l'empoignant on ne saurait atteindre sur la scène d'effet dramatique ; et qu'enfin Schiller est sorti de Kant comme d'un établissement hydrothérapique. Tout cela est évidemment nouveau et frappant, mais cela ne nous « prend » pas, bien que cela surprenne. Et avec autant de certitude que nous affirmons que c'est nouveau, nous pouvons dire aussi que cela ne vieillira jamais, parce que cela ne fut jamais jeune, à cause de sa caducité originelle. Quelles merveilleuses pensées sont celles de ces bienheureux nouveau style, dans leur royaume des cieux esthétique ! Et pourquoi n'ont-ils pas au moins oublié quelque chose, du moment qu'il s'agit de quelque chose d'aussi inesthétique, d'aussi périssable, quelque chose d'aussi visiblement scellé du sceau de la niaiserie que les préceptes de Gervinus ! Il semble pourtant que l'humble grandeur d'un Strauss et l'orgueilleuse petitesse d'un Gervinus ne s'entendent que trop bien. Gloire alors à tous les bienheureux, gloire aussi à nous autres réprouvés, si ce juge incontesté de l'art poursuit encore l'enseignement de son enthousiasme d'emprunt, et promène « partout le galop de son cheval de louage », comme dit l'honnête Grillparzer avec la netteté qui convient, au point que bientôt le ciel tout entier résonnera sous le sabot de cet enthousiasme galopant ! Certes, il y aura alors plus d'animation et plus de bruit que maintenant où l'enthousiasme de notre guide divin se glisse sur des chaussons de feutre, où l'éloquence molle de son langage fatigue à la longue et finit par dégoûter. Je ne serais pas fâché de savoir quels accents aurait un alléluia dans la bouche de Strauss. Je crois qu'il faut y prêter toute son attention, autrement on risquerait de se tromper et d'entendre une excuse polie ou une galanterie chuchotée. Je puis relater, à ce propos, un exemple instructif et qu'il importe de ne pas suivre. Strauss en a beaucoup voulu à l'un de ses adversaires, de ce que celui-ci osa parler de ses révérences devant Lessing — le malheureux avait simplement mal entendu. Il est vrai que Strauss prétendit qu'il fallait être de sens obtus, pour ne pas comprendre que les simples paroles, relatives à Lessing (au paragraphe 90), venaient du cœur. Je ne songe nullement à mettre en doute cette chaleur. Au contraire, s'adressant à Lessing, de la part de Strauss, elle m'a toujours paru être sujette à caution. Cette même chaleur suspecte à l'adresse de Lessing, je la retrouve, poussée jusqu'à l'ébullition, chez Gervinus. Somme toute, il n'y a pas de grand écrivain allemand qui soit plus populaire chez les petits écrivains allemands que Lessing . Et pourtant, je me garderai bien d'avoir de la reconnaissance à l'égard de ceux-ci ; car, que louent-ils en somme chez Lessing ? D'une part son universalité : il est critique et poète, archéologue et philosophe, dramaturge et théologien ; d'autre part, « cette unité de l'écrivain et de l'homme, du cerveau et du cœur ». Ce dernier trait de caractère distingue tous les grands écrivains et parfois aussi les petits et au fond le cerveau étroit s'accorde terriblement bien avec le cœur étroit. Et le premier trait de caractère, cette universalité, n'est nullement une distinction, surtout parce que, dans le cas de Lessing, elle fut amenée par la nécessité. Bien plus, ce qu'il y ajustement de singulier chez ces admirateurs de Lessing, c'est qu'ils ne portent pas leur regard sur cette misère dévorante qui poursuivit Lessing durant toute sa vie et le poussa à cette « universalité », qu'ils ne sentent pas qu'un pareil homme se consuma trop vite, semblable à une flamme,qu'ils ne s'indignent pas de l'étroitesse et de la pauvreté de son entourage, — les savants en particulier — une étroitesse qui ne peut qu'obscurcir, tourmenter et étouffer une organisation aussi tendre et aussi ardente que la sienne — de sorte que cette universalité tant prisée devrait plutôt engendrer une compassion profonde. « Plaignez donc, s'écrie Gœthe, plaignez l'homme extraordinaire de ce qu'il ait vécu à une époque tellement pitoyable qu'il lui fallut sans cesse agir par des polémiques. »
 
Comment, vous, mes bons philistins, vous pouvez songer sans honte à Lessing qui fut précisément anéanti par votre stupidité, dans la lutte avec vos butors et vos bonzes ridicules, avec les tares de vos théâtres, de vos savants et de vos théologiens, anéanti, sans oser une seule fois ce coup d'ailes éternel, pour lequel il était venu au monde ? Et quel est votre sentiment lorsque vous évoquez la mémoire de Winkelmann, qui, pour se délivrer de la vue de vos grotesques pédanteries, alla mendier du secours chez les jésuites, et dont l'ignominieuse conversion ne le déshonore pas lui, mais vous ? Vous osez même nommer le nom de Schiller sans rougir ? Regardez son image ! L'œil scintille qui regarde avec mépris par-dessus vos têtes. Ces joues dont les rougeurs portent les stigmates de la mort ne vous disent rien ? Vous aviez là un de ces superbes jouets divins que vos mains ont brisé. Et si, dans celle vie étiolée et traquée jusqu'à la mort, vous enleviez l'amitié de Gœthe, c'est par votre faute qu'elle se serait éteinte plus tôt encore. Tous vos grands génies ont accompli l'œuvre de leur vie sans que vous y ayez contribué, et maintenant vous voudriez ériger ces œuvres en dogmes, pour que l'on ne puisse plus encourager personne de ceux qui viendront dans l'avenir ! Mais, chez chacun d'eux vous avez été cette « résistance du monde obtus » que Goethe appelle par son nom dans l'épilogue à la ''Cloche'', pour chacun vous avez été les grognons hébétés, les êtres étroits et envieux, ou méchants et égoïstes. Malgré vous, les génies ont créé leur œuvre ; c'est contre vous qu'ils ont dirigé leurs attaques, et, grâce à vous, ils s'effondrèrent trop tôt, brisés ou stupéfiés par la lutte, laissant un travail inachevé. Et c'est à vous que l'on permettrait maintenant, ''tamquam re bene gesta'', de louer de pareils hommes ! De les louer avec des paroles qui laissent deviner à qui s'adresse au fond votre louange, et qui, pour cette raison, « pénètre jusqu'au cœur avec tant de feu » qu'il faut vraiment être de sens obtus pour ne pas comprendre devant qui vous vous inclinez. Vraiment, s'écriait déjà Goethe, nous avons besoin d'un Lessing, et malheur à tous les magisters vaniteux, malheur à ce ciel esthétique si le jeune tigre dont la force inquiète se manifeste partout par le regard ardent et les muscles gonflés, s'en va rôder après le butin !
 
À vrai dire, ces chapitres nous apprennent certaines choses nouvelles, par exemple ceci, que l'on sait par Gervinus comment et pourquoi Goethe n'était pas un talent dramatique ; et encore que Goethe, dans la seconde partie de son ''Faust'', a engendré un produit à la fois allégorique et schématique ; et aussi que ''Wallenstein'' est un ''Macbeth'' et, tout à la fois, un ''Hamlet'' ; et de plus que, dans les ''Années d'apprentissage de Wilhelin Meister'', le lecteur de Strauss épluche les nouvelles, comme les enfants mal élevés sortent les raisins de Corinthe et les amandes d'une pâte de gâteau ; et, ensuite, que sans l'expressif et l'empoignant on ne saurait atteindre sur la scène d'effet dramatique ; et qu'enfin Schiller est sorti de Kant comme d'un établissement hydrothérapique. Tout cela est évidemment nouveau et frappant, mais cela ne nous « prend » pas, bien que cela surprenne. Et avec autant de certitude que nous affirmons que c'est nouveau, nous pouvons dire aussi que cela ne vieillira jamais, parce que cela ne fut jamais jeune, à cause de sa caducité originelle. Quelles merveilleuses pensées sont celles de ces bienheureux nouveau style, dans leur royaume des cieux esthétique ! Et pourquoi n'ont-ils pas au moins oublié quelque chose, du moment qu'il s'agit de quelque chose d'aussi inesthétique, d'aussi périssable, quelque chose d'aussi visiblement scellé du sceau de la niaiserie que les préceptes de Gervinus ! Il semble pourtant que l'humble grandeur d'un Strauss et l'orgueilleuse petitesse d'un Gervinus ne s'entendent que trop bien. Gloire alors à tous les bienheureux, gloire aussi à nous autres réprouvés, si ce juge incontesté de l'art poursuit encore l'enseignement de son enthousiasme d'emprunt, et promène « partout le galop de son cheval de louage », comme dit l'honnête Grillparzer avec la netteté qui convient, au point que bientôt le ciel tout entier résonnera sous le sabot de cet enthousiasme galopant ! Certes, il y aura alors plus d'animation et plus de bruit que maintenant où l'enthousiasme de notre guide divin se glisse sur des chaussons de feutre, où l'éloquence molle de son langage fatigue à la longue et finit par dégoûter. Je ne serais pas fâché de savoir quels accents aurait un alléluia dans la bouche de Strauss. Je crois qu'il faut y prêter toute son attention, autrement on risquerait de se tromper et d'entendre une excuse polie ou une galanterie chuchotée. Je puis relater, à ce propos, un exemple instructif et qu'il importe de ne pas suivre. Strauss en a beaucoup voulu à l'un de ses adversaires, de ce que celui-ci osa parler de ses révérences devant Lessing — le malheureux avait simplement mal entendu. Il est vrai que Strauss prétendit qu'il fallait être de sens obtus, pour ne pas comprendre que les simples paroles, relatives à Lessing (au paragraphe 90), venaient du cœur. Je ne songe nullement à mettre en doute cette chaleur. Au contraire, s'adressant à Lessing, de la part de Strauss, elle m'a toujours paru être sujette à caution. Cette même chaleur suspecte à l'adresse de Lessing, je la retrouve, poussée jusqu'à l'ébullition, chez Gervinus. Somme toute, il n'y a pas de grand écrivain allemand qui soit plus populaire chez les petits écrivains allemands que Lessing . Et pourtant, je me garderai bien d'avoir de la reconnaissance à l'égard de ceux-ci ; car, que louent-ils en somme chez Lessing ? D'une part son universalité : il est critique et poète, archéologue et philosophe, dramaturge et théologien ; d'autre part, « cette unité de l'écrivain et de l'homme, du cerveau et du cœur ». Ce dernier trait de caractère distingue tous les grands écrivains et parfois aussi les petits et au fond le cerveau étroit s'accorde terriblement bien avec le cœur étroit. Et le premier trait de caractère, cette universalité, n'est nullement une distinction, surtout parce que, dans le cas de Lessing, elle fut amenée par la nécessité. Bien plus, ce qu'il y ajustementa justement de singulier chez ces admirateurs de Lessing, c'est qu'ils ne portent pas leur regard sur cette misère dévorante qui poursuivit Lessing durant toute sa vie et le poussa à cette « universalité », qu'ils ne sentent pas qu'un pareil homme se consuma trop vite, semblable à une flamme, qu'ils ne s'indignent pas de l'étroitesse et de la pauvreté de son entourage, — les savants en particulier — une étroitesse qui ne peut qu'obscurcir, tourmenter et étouffer une organisation aussi tendre et aussi ardente que la sienne — de sorte que cette universalité tant prisée devrait plutôt engendrer une compassion profonde. « Plaignez donc, s'écrie Gœthe, plaignez l'homme extraordinaire de ce qu'il ait vécu à une époque tellement pitoyable qu'il lui fallut sans cesse agir par des polémiques. »
 
Comment, vous, mes bons philistins, vous pouvez songer sans honte à Lessing qui fut précisément anéanti par votre stupidité, dans la lutte avec vos butors et vos bonzes ridicules, avec les tares de vos théâtres, de vos savants et de vos théologiens, anéanti, sans oser une seule fois ce coup d'ailes éternel, pour lequel il était venu au monde ? Et quel est votre sentiment lorsque vous évoquez la mémoire de Winkelmann, qui, pour se délivrer de la vue de vos grotesques pédanteries, alla mendier du secours chez les jésuites, et dont l'ignominieuse conversion ne le déshonore pas lui, mais vous ? Vous osez même nommer le nom de Schiller sans rougir ? Regardez son image ! L'œil scintille qui regarde avec mépris par-dessus vos têtes. Ces joues dont les rougeurs portent les stigmates de la mort ne vous disent rien ? Vous aviez là un de ces superbes jouets divins que vos mains ont brisé. Et si, dans celle vie étiolée et traquée jusqu'à la mort, vous enleviez l'amitié de Gœthe, c'est par votre faute qu'elle se serait éteinte plus tôt encore. Tous vos grands génies ont accompli l'œuvre de leur vie sans que vous y ayez contribué, et maintenant vous voudriez ériger ces œuvres en dogmes, pour que l'on ne puisse plus encourager personne de ceux qui viendront dans l'avenir ! Mais, chez chacun d'eux vous avez été cette « résistance du monde obtus » que Goethe appelle par son nom dans l'épilogue à la ''Cloche'', pour chacun vous avez été les grognons hébétés, les êtres étroits et envieux, ou méchants et égoïstes. Malgré vous, les génies ont créé leur œuvre ; c'est contre vous qu'ils ont dirigé leurs attaques, et, grâce à vous, ils s'effondrèrent trop tôt, brisés ou stupéfiés par la lutte, laissant un travail inachevé. Et c'est à vous que l'on permettrait maintenant, ''tamquam re bene gesta'', de louer de pareils hommes ! De les louer avec des paroles qui laissent deviner à qui s'adresse au fond votre louange, et qui, pour cette raison, « pénètre jusqu'au cœur avec tant de feu » qu'il faut vraiment être de sens obtus pour ne pas comprendre devant qui vous vous inclinez. Vraiment, s'écriait déjà Goethe, nous avons besoin d'un Lessing, et malheur à tous les magisters vaniteux, malheur à ce ciel esthétique si le jeune tigre dont la force inquiète se manifeste partout par le regard ardent et les muscles gonflés, s'en va rôder après le butin !
 
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