Différences entre versions de « Le Horla (recueil, Ollendorff 1895)/Le Marquis de Fumerol »

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Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps, aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.
 
… Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l’ouvrit. Vous connaissez bien papa qui croit faire l’intérim du Roy, en France. Moi, je l’appelle don Quichotte parce qu’il s’est battu pendant douze ans contre le moulin à vent de la République sans bien savoir si c’était au nom des Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd’hui il tient la lance au nom des Orléans seuls, parce qu’il n’y a plus qu’eux. Dans tous les cas, papa se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, le chef du parti ; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
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sans bien savoir si c’était au nom des Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd’hui il tient la lance au nom des Orléans seuls, parce qu’il n’y a plus qu’eux. Dans tous les cas, papa se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, le chef du parti ; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
 
Quant à maman, c’est l’âme de papa, c’est l’âme de la royauté et de la religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants.
 
Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l’ouvrit, la lut, puis il regarda maman et lui dit : « Ton frère est à l’article de la mort. » Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la voix publique qu’il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n’avait conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit appartement, rue des Martyrs.
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par la voix publique qu’il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n’avait conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit appartement, rue des Martyrs.
 
Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait abusé, de toutes les façons, de la vie présente ; et il était devenu la plaie vive du cœur de maman.
Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici :
 
« Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui de Fumerol, va mourir. Peut etre voudré vous prendre des disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
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voudré vous prendre des disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
 
« Votre servante,
– Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma chère amie.
 
Un
Un quart d’heure plus tard, l’abbé Poivron entrait dans le salon, et la situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
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Un quart d’heure plus tard, l’abbé Poivron entrait dans le salon, et la situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
 
Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les libres-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire pendant six mois ; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la prose des feuilles socialistes ; celui de mon père éclaboussé. Il était impossible qu’une pareille chose arrivât.
 
Donc une croisade fut immédiatement décidée, qui serait conduite par l’abbé Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de grande église dans un quartier noble et riche.
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Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et moi, pour administrer mon oncle.
– Non, une bonne, probablement. Elle m’a écrit pour une place.
 
– Une
– Une bonne ?… Une bonne ?… P’t’être la celle au marquis. Allez voir, cintième à gauche.
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– Une bonne ?… Une bonne ?… P’t’être la celle au marquis. Allez voir, cintième à gauche.
 
Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus aimable et il vint jusqu’au couloir. C’était un grand maigre avec des favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
 
– Je suis le vicomte de Tourneville.
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– Ah bon ! Entrez.
 
– Mais… oui… madame… seulement… seulement… ces demoiselles sont auprès de lui.
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– Quelles demoiselles ?
 
Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel :
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– C’est une omelette au fromage qu’elles m’ont commandée pour deux heures comme collation.
Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau, très solennel, très chic, ce vieux viveur.
 
Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées d’une couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur les bras du siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient sur les joues.
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pâles, pendantes sur les bras du siège, il attendait la mort avec une dignité biblique. Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient sur les joues.
 
Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi, deux jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales à broderies d’or qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l’air, auprès de ce moribond, des figures immorales d’une peinture symbolique. Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait l’omelette au fromage commandée tout à l’heure à Mélanie.
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Mon oncle dit d’une voix faible, essoufflée, mais nette :
Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement : « Ce n’est pas de leur faute s’ils n’ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile pour mon père, et impossible pour ma mère d’entrer ici… »
 
Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris cette main pâle et froide et je la gardai.
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sa main vers la mienne. Je pris cette main pâle et froide et je la gardai.
 
La porte s’ouvrit : Mélanie entra avec l’omelette et la posa sur la table. Les deux femmes aussitôt s’assirent devant leurs assiettes et se mirent à manger sans détourner les yeux de moi.
Or l’abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et croyant la partie gagnée, jugea le moment venu d’intervenir, et il se montra.
 
Mon oncle fut tellement stupéfait de
Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu’il demeura d’abord immobile ; puis il ouvrit la bouche comme s’il voulait avaler le prêtre ; puis il cria d’une voix forte, profonde, furieuse :
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Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu’il demeura d’abord immobile ; puis il ouvrit la bouche comme s’il voulait avaler le prêtre ; puis il cria d’une voix forte, profonde, furieuse :
 
– Que venez-vous faire ici ?
– Sortez d’ici…, sortez d’ici… voleurs d’âmes… Sortez d’ici, violeurs de consciences… Sortez d’ici, crocheteurs de portes des moribonds !
 
Et l’abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en retraite avec mon clergé ; et, vengées, les deux petites femmes s’étaient levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s’étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la Famille et de la Religion.
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mon clergé ; et, vengées, les deux petites femmes s’étaient levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles s’étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le protéger contre les entreprises criminelles de la Famille et de la Religion.
 
L’abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau nous offrit des chaises.
Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis ; l’abbé en soutenait un autre. J’en apportais un troisième.
 
Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un grand bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus véhéments et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous les quatre.
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terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous les quatre.
 
Nous entendions à travers les portes et les cloisons : « Dehors… dehors… manants… cuistres… dehors gredins… dehors… dehors… »
À sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son air d’instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche, à ses cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d’une religion bâtarde, je reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant.
 
Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher son prêtre à lui, dans l’espoir d’un meilleur sort.
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nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru chercher son prêtre à lui, dans l’espoir d’un meilleur sort.
 
Mon oncle semblait fou de rage ! Si la vue du prêtre catholique, du prêtre de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, l’aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait hors de lui.
 
Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant : « Il meurt… il meurt… venez vite… il meurt… »
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Ma mère s’élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu’il était mort.
 
Tout à coup elle s’écria :
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– Il m’a reconnue. Il m’a serré la main. Je suis sûre qu’il m’a reconnue ! ! !… et qu’il m’a remerciée ! oh, mon Dieu ! quelle joie !
Moi je regardais l’omelette qu’elles n’avaient point fini de manger, et j’avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles d’instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie !
 
Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en termes admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de cette belle mort après cette vie un peu troublée.
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Croisselles a prouvé, en termes admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes de race un instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de cette belle mort après cette vie un peu troublée.
 
Le vicomte Roger s’était tu. On riait autour de lui. Quelqu’un dit : « Bah ! c’est là l’histoire de toutes les conversions in extremis. »
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