Différences entre versions de « Le Voleur honnête »

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» Avant moi, il avait fait la même chose avec un employé. Il s’était cramponné à lui. Ils buvaient ensemble ; mais l’employé était mort de je ne sais trop quoi.
 
» Il s’appelait Emelian, Emelian Ilitch. Je pense, je pense… « Comment faire avec lui ? Le chasser ? C’est dur, il est si misérable ; un homme déchu que c’en est effrayant. » Et lui, silencieux, ne demande rien. Il reste assis et te regarde seulement dans les yeux, comme un chien. Voilà ce que la boisson peut faire d’un homme ! Je pense… « Comment lui dire : Va-t’en, Emelian, tu n’as rien à faire ici ; tu n’es pas bien tombé ; bientôt je n’aurai plus moi-même de quoi manger ; alors comment puis-je te garder en pension ? » Et je pense : « Qu’est-ce qu’il fera quand je lui dirai cela ? » Et je m’imagine le regard qu’il posera sur moi quand il entendra ces paroles ; je le vois restaitrester assis longtemps sans rien comprendre. Ensuite, quand il aura compris, il se lèvera du rebord de la fenêtre, prendra son mouchoir, que je vois encore, un mouchoir à carreaux rouges, déchiré, dans lequel il mettait Dieu sait quoi et portait toujours avec lui. Après il ajustera son paletot pour s’y loger confortablement et avoir chaud et masquer les trous. Il était délicat ! Ensuite il aurait ouvert la porte et serait sorti sur l’escalier, des larmes pleins les yeux.
 
» Non, il ne faut pas que l’homme se perde ! j’ai eu pitié.
» Eh bien ! Monsieur, ce n’est pas la peine de raconter si longtemps… Toute cette histoire est si petite, si misérable… elle ne vaut pas les paroles… C’est-à-dire que vous, Monsieur, vous n’en donneriez pas deux sous de cette histoire, mais moi, j’aurais donné beaucoup, si j’avais eu, pour que seulement tout cela n’arrivât pas…
 
« Monsieur, j’avais un pantalon : ah ! que le diable l’emporte ! un bon pantalon, bleu, à carreaux. C’était un propriétaire venu de province qui me rayaitl'avait commandé. Mais ensuite, il l’a refusé, sous prétexte qu’il était trop étroit, et il m’est resté pour compte. Je me disais : « Un objet de valeur ! Aux vieux habits on m’en donnerait peut-être cinq roubles ; en tout cas j’aurais de quoi faire deux pantalons pour des messieurs de Saint-Pétersbourg, et encore du reste pour le gilet. » Vous savez, pour les pauvres bougres comme nous, tout est bon ! Mais voilà qu’à cette époque, Emelian tomba dans une sorte de marasme, je regarde : Il ne boit pas un jour, deux jours ; le troisième, il est tout à fait anéanti. Ça fait pitié. Moi je pensais : « Eh bien ! mon cher, tu vas peut-être rentrer dans la voie du Seigneur ; tu as écouté la raison et dit : « Basta ! » Voilà, Monsieur, où nous en étions. Là-dessus, arriva une grande fête. Je suis allé aux vêpres. Quand je rentrai à la maison, je trouva mon Emelian sur le rebord de la fenêtre, ivre-mort ; il est là et se dodeline : « Ah ! Ah ! » pensai-je. « Ça y est, mon garçon ! »
 
» Je suis allé chercher quelque chose dans le coffre. Je regarde : pas de pantalon… Je cherche partout, rien ! Quand, après avoir fouillé partout, je dus constater qu’il n’était plus là, ce fut comme si on m’avait donné un coup de couteau dans le cœur.
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