Différences entre les versions de « La Monarchie de 1830 »

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Ces hommes-là répugnaient à la violence et plus encore à la faction; mais leurs secrètes sympathies en rendaient le triomphe assuré. Personnellement honnêtes, ils réclamaient des mesures odieuses et ne protestaient contre aucun cynisme. Ils avaient l'instinct confus de l'incompatibilité de la guerre avec la liberté, et, sans la vouloir, ils rendaient la guerre inévitable par le concours qu'ils laissaient d'avance pressentir à tous les agitateurs européens. Sans force pour aider au bien, il en avaient moins encore pour résister au mal, et leur attitude déplorable préparait à la monarchie de 1830 la pire de toutes les situations, - celle où les gouvernemens s'affaissent moins sous les coups de leurs ennemis que sous leur propre faiblesse. Au ministère, des hommes antipathiques entr'eux par toutes leurs tendances; en dehors des conseils, une sorte de lord-protecteur sous l'aile duquel se réfugiait la royauté sitôt que l'émeute hurlait aux portes de son palais, tel fut d'abord l'étrange gouvernement auquel les hommes de l'Hôtel-de-Ville permettaient à peine de s'appeler une monarchie.
 
Cependant, tandis que ces élémens inconciliables s'agitaient en se paralysant les uns les autres, la pensée destinée à préserver la société française se formulait nettement dans l'esprit du prince que la nécessité venait de sacrer roi. Un centre de gravité se préparait pour toutes les forces conservatrices et pacifiques, et le germe d'un pouvoir fort et régulier allait se développer au sein de cette dissolution universelle. Dès les premiers jours, Louis-Philippe avait perçu avec une pleine lucidité d'esprit le but à atteindre, et découvert à la fois les moyens et les obstacles. Des deux forces qui s'étaient un moment associées pour ériger un trône avec les débris des barricades, il en était une contre laquelle son règne ne pouvait être qu'un long combat. La faction populaire issue des souvenirs si bizarrement associés de la république et de l'empire n'avait alors qu'une seule croyance : la force; qu'une seule aspiration : la guerre; c'était à cette époque un parti de soldats bien plus que de démagogues. En 1830, le peuple ne connaissait aucune des formules économiques que la révolution de 1848 devait un jour mettre en circulation pour son usage. La crise le saisissait beaucoup plus sain d'esprit, mais aussi bien plus énergique de cœur. Il ne savait en ce temps-là qu'une chose, la seule d'ailleurs qui lui eût été enseignée : c'est que la France vivait depuis Waterloo dans une paix humiliante ; il ne demandait au gouvernement qu'il avait fait que de rouvrir devant lui la carrière des batailles pour y recommencer ces merveilleuses fortunes dont les épiques récits défrayaient les ateliers et les chaumières. La guerre extérieure était clonedonc pour le parti démocratique le dernier mot de la révolution de juillet.
 
Dans la paix se résumaient, au contraire, tous les besoins de la bourgeoisie, encore que, par l'effet de déplorables habitudes, son langage ne fût pas toujours sur ce point en parfait accord avec ses vœux, et qu'il y eût une contradiction sensible entre ses allures menaçantes et ses désirs plus que modestes. Les classes lettrées voyaient fort bien que la première conséquence de la guerre aurait été l'organisation d'un régime militaire incompatible dans son esprit et dans sa forme avec les institutions politiques dont elles venaient de revendiquer si vivement l'intégrité. Les capitalistes n'ignoraient pas davantage que la guerre aurait porté un coup mortel aux intérêts industriels et financiers, auxquels le gouvernement de la restauration avait donné un vaste développement. Si la guerre était heureuse, la nation revenait au système de conquêtes ; si ses débuts étaient signalés par des revers, la méfiance publique emporterait le pouvoir; un recours aux passions révolutionnaires était inévitable, et c'en était fait dans tous les cas du gouvernement constitutionnel et de la prépondérance politique de l'intelligence et du talent. Sous le coup des événemens de 1830, entre l'insurrection de septembre à Bruxelles et celle de novembre à Varsovie, au moment où le carbonarisme soulevait la Romagne et où la démagogie allemande évoquait sur les collines de Hombach le nom de Sand et l'ombre d'Arminius, la guerre entreprise pour déchirer les traités en vertu d'un droit supérieur aux conventions écrites, ce n'était rien moins qu'une lutte furieuse contre tous les gouvernemens soutenue par un appel désespéré à toutes les vengeances et à toutes les cupidités, c'était un champ de bataille vaste comme le monde, ardent comme une fournaise, où la France fût descendue pour mettre son or et son sang au service de toutes les folies écloses au-delà du Rhin et des Alpes, dans l'ivresse des ventes et des tabagies. Les sympathies qui, dans une partie notable de l'Europe, accueillirent l'érection de la monarchie nouvelle auraient partout manqué à ce gouvernement, s'il s'était proclamé solidaire de toutes les agitations extérieures, ou s'il avait paru cacher des ambitions territoriales sous le couvert de son drapeau. L'irrésistible entraînement de l'opinion contraignit en Angleterre le ministère même du duc de Wellington à accueillir avec faveur les ouvertures que M. le comte Molé faisait à l'Europe au nom de la monarchie nouvelle; mais à coup sûr l'Angleterre aurait pris vis-à-vis d'un gouvernement dont M. Dupont (de l'Eure), alors collègue de M. Molé dans le cabinet, aurait représenté la pensée intime, une attitude toute différente, et personne ne peut douter qu'aux premiers coups de canon tirés sur le Rhin ou sur la Meuse, la Grande-Bretagne ne fût passée à une hostilité implacable. L'alliance anglaise, assurée d'avance à tous les pouvoirs conservateurs et pacifiques, aurait été un non-sens avec un gouvernement résolu à changer l'état territorial de l'Europe.
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