« Fables et opuscules pédagogiques » : différence entre les versions

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classée dans un nouvel ordre
par M.L.C. MICHEL
 
 
<center>[[Image :Fables de Fénelon (éd. Michel, 1898).jpg|400px|none|fac-similé]]</center>
 
<div class='text'’text’>
 
Ces fables, en prose, peuvent être curieuses pour les bibliomanes, et à ce titre trouver place dans un collection des œuvres complètes ; mais une édition classique impose d’autres devoirs : il n’est point permis, en saine critique, d’y admettre des morceaux faibles, et, de plus, d’une authenticité douteuse. C’est pourquoi la liste ci-après est loin d’être exhaustive.
 
==LE JEUNE BACCHUS ET LE FAUNE==
<div class="prose" >
 
Un jour, le jeune Bacchus que Silène instruisait, cherchait les Muses dans un bocage, dont le silence n’était troublé que par le bruit des fontaines et par le chant des oiseaux.
Sa queue paraissait derrière, comme se jouant sur son dos.
 
Mais, comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions, si elles n’étaient pures et élégantes, il lui dit d’un ton fier et impatient : "« Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ? — Le Faune répondit sans s’émouvoir : Hé ! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute ? "»</div>
 
==LES ABEILLES==
<div class="prose" >
 
Un jeune prince, au retour des [[Zéphyrs]] lorsque toute la nature se ranime, se promenait dans un jardin délicieux ; il entendit un grand bruit et aperçut une ruche d’Abeilles.
 
==LE CHAT ET LES LAPINS==
<div class="prose" >
 
Un Chat qui faisait le modeste, était entré dans une garenne peuplée de Lapins.
Ce beau discours toucha l’assemblée.
 
En vain ; un vieux Lapin rusé, qui était le docteur de la troupe, représenta combien ce grave philosophe lui était suspect : malgré lui, on va saluer le bramin, qui étrangla du premier salut sept ou huit de ces pauvres gens.
 
Les autres regagnent leurs trous, bien effrayés et bien honteux de leur faute.
 
Alors, dom Mitis<ref><sup>Mitis, est ici le surnom du chat emprunté à son caractère hypocrite.</sup></ref> revint à l’entrée du terrier, protestant d’un ton plein de cordialité, qu’il n’avait fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin ; que désormais, il vivrait d’autres animaux et ferait avec eux une alliance éternelle.
 
Aussitôt, les Lapins entrent en négociation avec lui, sans se mettre néanmoins à la portée de sa griffe.
Cependant, un Lapin des plus agités sort par les derrières du terrier et va avertir un berger voisin, qui aimait à prendre dans un lacs<ref><sup>Lacs, cordelette à nœud coulant qui sert à prendre de petits animaux.</sup></ref> de ces Lapins nourris de genièvre.
 
Le berger, irrité contre ce Chat exterminateur d’un peuple si utile, accourt au terrier avec un arc et des flèches : il aperçoit le Chat qui n’était attentif qu’à sa proie ; il le perce d’une de ses flèches et le Chat expirant dit ces dernières paroles : « Quand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne ; on est haï, craint, détesté ; et on est enfin attrapé par ses propres finesses. »</div>
 
 
 
==LE NOURRISSON DES MUSES FAVORISÉ DU SOLEIL==
<div class="prose" >
 
Le [[Soleil]], ayant laissé le vaste tour du ciel en paix, avait fini sa course et plongé ses chevaux fougueux dans le sein des ondes de l’Hespérie.
La brûlante Canicule desséchait la terre ; toutes les plantes altérées languissaient ; les fleurs, ternies, penchaient leurs têtes et leurs tiges, malades, ne pouvaient plus les soutenir ; les [[Zéphyrs]] mêmes, retenaient leurs douces haleines ; l’air que les animaux respiraient, était semblable à de l’eau tiède.
 
La Nuit, qui répand avec ses ombres une douce fraîcheur, ne pouvait tempérer la chaleur dévorante que le jour avait causée : elle ne pouvait verser sur les hommes, abattus et défaillants, ni la rosée qu’elle fait distiller quand [[Vesper]] brille à la queue des autres étoiles, ni cette moisson de pavots, qui font sentir les charmes du sommeil à toute la nature fatiguée.
 
Le Soleil seul, dans le sein de [[Téthys]], jouissait d’un profond repos ; mais ensuite, quand il fut obligé de remonter sur son char, attelé par les [[Heures]] et devancé par l'l’[[Aurore]], qui sème son chemin de roses, il aperçut tout l’Olympe couvert de nuages ; il vit les restes d’une tempête qui avait effrayé les mortels pendant la nuit.
 
Les nuages étaient encore empestés de l’odeur des vapeurs soufrées qui avaient allumé les éclairs et fait gronder le menaçant tonnerre ; les Vents, séditieux, ayant rompu leurs chaînes et forcé leurs cachots profonds, mugissaient encore dans les vastes plaines de l’air ; des torrents tombaient des montagnes dans tous les vallons.
 
Celui dont l’œil plein de rayons anime toute la nature, voyait de toutes parts, en se levant, le reste d’un cruel orage.
Il fut sur le point de ramener ses chevaux en arrière et de retarder le jour, pour rendre le repos à celui qui l’avait perdu.
 
"« Je veux, dit-il, qu’il dorme : le sommeil rafraîchira son sang, apaisera sa bile, lui donnera la santé et la force dont il aura besoin pour imiter les travaux d'd’[[Hercule]], lui inspirera, je ne sais quelle douceur tendre qui pourrait seule lui manquer. Pourvu qu’il dorme, qu’il rie, qu’il adoucisse son tempérament, qu’il aime les jeux de la société, qu’il prenne plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d’eux, toutes les grâces de l’esprit et du corps viendront en foule pour l’orner. "»</div>
 
==L’ABEILLE ET LA MOUCHE==
<div class="prose" >
 
Un jour, une Abeille aperçoit une Mouche auprès de sa ruche.
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==LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE==
<div class="prose" >
 
Sur les bords toujours verts du fleuve [[Alphée]], il y a un bocage sacré, où trois Naïades, répandent à grand bruit, leurs eaux claires et arrosent les fleurs naissantes : les [[Grâces]] y vont souvent se baigner.
 
Les arbres de ce bocage ne sont jamais agités par les vents qui les respectent ; ils sont seulement caressés par le souffle des doux Zéphyrs.
Philomèle même, est jalouse des chansons tendres de sa compagne.
 
Un jour, elles aperçurent un jeune berger qu’elles n’avaient point encore vu dans ces bois ; il leur parut gracieux, noble, aimant les Muses et l’harmonie : elles crurent que c’était [[Apollon]], tel qu’il fut autrefois, chez le roi [[Admète]], ou du moins, quelque jeune héros du sang de ce dieu.
 
Les deux oiseaux, inspirés par les Muses, commencèrent aussitôt à chanter ainsi :
 
 
Pendant qu’elles chantèrent, les Zéphyrs retinrent leurs haleines ; toutes les fleurs du bocage s’épanouirent : les ruisseaux, formés par les trois fontaines, suspendirent leurs cours ; les [[Satyres]] et les Faunes, pour mieux écouter, dressaient leurs oreilles ; [[Écho]] redisait ces belles paroles à tous les rochers d’alentour ; et toutes les [[Dryades]] sortirent du sein des arbres verts, pour admirer celui que Philomèle et sa compagne venaient de chanter.</div>
 
 
 
==LE LOUP ET LE JEUNE MOUTON==
<div class="prose" >
 
Des Moutons étaient en sûreté dans leur parc ; les chiens dormaient et le berger, à l’ombre d’un grand ormeau, jouait de la flûte avec d’autres bergers voisins.
 
==LES DEUX RENARDS==
<div class="prose" >
 
Deux Renards entrèrent la nuit, par surprise, dans un poulailler ; ils étranglèrent le coq, les poules et les poulets : après ce carnage, il apaisèrent leur faim.
 
L’un, qui était jeune et ardent, voulait tout dévorer ; l’autre, qui était vieux et avare, voulait garder quelque provision pour l’avenir.
 
Le vieux disait : "« Mon enfant, l’expérience m’a rendu sage ; j’ai vu bien des choses depuis que je suis au monde. Ne mangeons pas tout notre bien en un seul jour. Nous avons fait fortune ; c’est un trésor que nous avons trouvé, il faut le ménager. "»
 
Le jeune répondait : "« Je veux tout manger pendant que j’y suis et me rassasier pour huit jours : car, pour ce qui est de revenir ici, chansons ! il n’y fera pas bon demain ; le maître, pour venger la mort de ses poules, nous assommerait. "»
 
Après cette conversation, chacun prend son parti.
 
==L’OURSE ET SON FILS==
<div class="prose" >
 
Une Ourse avait un petit Ours qui venait de naître.
" Que ferai-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre ? J’ai envie de l’étrangler.
 
Gardez-vous-en bien, dit la causeuse : j’ai vu d’autres Ourses, dans le même embarras que vous. Allez léchez doucement votre fils ; il sera bientôt joli, mignon et propre à vous faire honneur. "
 
La mère crut facilement ce qu’on lui disait en faveur de son fils.
 
==LE DÉPART DE LYCON==
<div class="prose" >
 
Quand la Renommée, par le son éclatant de sa trompette, eut annoncé aux divinités rustiques et aux bergers du Cynthe le départ de Lycon, tous ces bois, si sombres, retentirent de plaintes amères.
Les bergers mêmes, dans leur douleur, brisaient leurs chalumeaux<ref><sup>''Chalumeau'', se dit, en poésie, de toutes sortes de flûtes et d’instruments à vent qui composent une musique champêtre.</sup></ref>.
 
Tout languissait : la tendre verdure des arbres commençait à s’effacer ; le ciel, jusqu’alors si serein, se chargeait de noires tempêtes ; les cruels Aquilons faisaient déjà frémir les bocages comme en hiver.
 
Les divinités, mêmes les plus champêtres, ne furent pas insensibles à cette perte : les Dryades sortaient des troncs creux des vieux chênes, pour regretter Lycon.
Hélas ! autour de ce vieux tronc noueux et d’une grosseur prodigieuse, les Nymphes de ce bois, accoutumées à faire leurs danses et leurs jeux folâtres, vinrent raconter leur malheur.
 
"« C’en est fait ! disaient-elles, nous ne reverrons plus Lycon : il nous quitte ; la fortune ennemie nous l’enlève ; il va être l’ornement et les délices d’un autre bocage plus heureux que le nôtre. Non, il n’est plus permis d’espérer d’entendre sa voix, ni de le voir tirant de l’arc et perçant de ses flèches les rapides oiseaux. "»
 
Pan lui-même accourut, ayant oublié sa flûte ; les Faunes et les Satyres suspendirent leurs danses.
Alors Flore<ref><sup>''Flore'', déesse des fleurs.</sup></ref> et Pomone parurent tout à coup, d’un air riant, au milieu du bocage, se tenant par la main : l’une, était couronnée de fleurs et en faisait naître sous ses pas, empreints sur le gazon ; l’autre, portait, dans une corne d’abondance, tous les fruits que l’automne répand sur la terre, pour payer l’homme de ses peines.
 
« Consolez-vous, dirent-elles à cette assemblée de dieux consternés : Lycon part, il est vrai ; mais il n’abandonne pas cette montagne consacrée à Apollon. Bientôt, vous le reverrez ici, cultivant lui-même nos jardins fortunés : sa main y plantera les verts arbustes, les plantes qui nourrissent l’homme et les fleurs qui font ses délices. Ô Aquilons, gardez-vous de flétrir jamais, par vos souffles empestés, ces jardins où Lycon prendra des plaisirs innocents. Il préfèrera la simple nature au faste et aux divertissements désordonnés ; il aimera ces lieux ; il les abandonne à regret. »
 
A ces mots, la tristesse se change en joie ; on chante les louanges de Lycon ; on dit qu’il sera amateur des jardins, comme Apollon a été berger, conduisant les troupeaux d’Admète : mille chansons divines remplissent le bocage et le nom de Lycon, passe de l’antique forêt jusque dans les campagnes les plus reculées.
 
Les bergers le répètent sur leurs chalumeaux, les oiseaux mêmes, dans leurs doux ramages, font entendre je ne sais quoi qui ressemble au nom de Lycon.
 
==LE HIBOU==
<div class="prose" >
 
Un jeune Hibou, qui s’était vu dans une fontaine et qui se trouvait plus beau, je ne dirai pas que le jour, car, il le trouverait fort désagréable, mais, que la nuit, qui avait de grands charmes pour lui, disait en lui-même : « J’ai sacrifié aux Grâces ; Vénus a mis sur moi sa ceinture dans ma naissance ; le tendres Amours, accompagnés des Jeux et des Ris, voltigent autour de moi pour me caresser. Il est temps que le blond Hyménée me donne des enfants, gracieux comme moi ; ils seront l’ornement des bocages et les délices de la nuit. Quel dommage que la race des plus parfaits oiseaux se perdit ! Heureuse, l’épouse qui passera sa vie à me voir ! »
 
Un jeune Hibou, qui s’était vu dans une fontaine et qui se trouvait plus beau, je ne dirai pas que le jour, car, il le trouverait fort désagréable, mais, que la nuit, qui avait de grands charmes pour lui, disait en lui-même : « J’ai sacrifié aux Grâces ; Vénus a mis sur moi sa ceinture dans ma naissance ; le tendres Amours, accompagnés des Jeux et des Ris, voltigent autour de moi pour me caresser. Il est temps que le blond Hyménée me donne des enfants, gracieux comme moi ; ils seront l’ornement des bocages et les délices de la nuit. Quel dommage que la race des plus parfaits oiseaux se perdit ! Heureuse, l’épouse qui passera sa vie à me voir ! »
Dans cette pensée, il envoie la Corneille, demander de sa part, une petite Aiglonne, fille de l’Aigle, reine des airs.
 
La Corneille avait peine à se charger de cette ambassade : « Je serai mal reçue, disait-elle, de proposer un mariage si mal assorti. Quoi l’Aigle, qui ose regarder fixement le soleil, se marierait avec vous, qui ne sauriez seulement ouvrir les yeux tandis qu’il est jour ! c’est le moyen que les deux époux ne soient jamais ensemble ; l’un sortira le jour et l’autre la nuit. "
 
Le Hibou, vain et amoureux de lui-même, n’écouta rien.
On se moqua de sa folle demande.
 
L’Aigle lui répondit : « Si le Hibou veut être mon gendre, qu’il vienne après le lever du soleil, me saluer au milieu de l’air. »
 
Le Hibou, présomptueux, y voulut aller.
 
Ses yeux furent d’abord éblouis ; il fut aveuglé par les rayons du soleil et tomba, du haut de l’air, sur un rocher.
 
Tous les oiseaux se jetèrent sur lui et lui arrachèrent ses plumes.
 
==LES DEUX SOURIS==
<div class="prose" >
 
Une souris, ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes à cause de Mitis et de Rodilardus<ref><sup>Noms de chats.</sup></ref>, qui faisait grand carnage de la nation souriquoise, appela sa commère qui était dans un trou de son voisinage.
 
==LE FANTASQUE==
<div class="prose" >
 
Qu’est-il donc arrivé de funeste à Métanthe ?
Il n’y en a aucun ; point de bons almanachs pour prédire ce mauvais temps.
 
Gardez-vous bien de dire : "« Demain, nous irons nous divertir dans un tel jardin ; "» l’homme d’aujourd’hui ne sera point celui de demain ; celui qui vous promet maintenant disparaîtra tantôt : vous ne saurez plus où le prendre pour le faire souvenir de sa parole ; en sa place, vous trouverez un je ne sais quoi, qui n’a ni forme, ni nom, qui n’en peut avoir et que vous ne sauriez définir deux instants de suite de la même manière.
 
Étudiez-le bien, puis dites-en tout ce qu’il vous plaira : il ne sera plus vrai, le moment d’après, que vous l’aurez dit.
 
==ARISTÉE ET VIRGILE==
<div class="prose" >
 
[[Auteur :Virgile|Virgile]] étant descendu aux enfers, entra dans ces campagnes fortunées, où les héros et les hommes, inspirés des dieux, passent une vie bienheureuse sur des gazons toujours émaillés de fleurs et entrecoupés de mille ruisseaux.
 
D’abord, le berger Aristée<sup>1</sup>, qui était là au moment des demi-dieux, s’avança vers lui, ayant appris son nom.
 
« Que j’ai de joie, lui dit-il, de voir un si grand poète<sup>2</sup> ! Vos vers coulent plus doucement que la rosée sur l’herbe tendre ; ils ont une harmonie si douce, qu’ils attendrissent le cœur et qu’ils tirent les larmes des yeux. Vous en avez faits pour moi et pour mes abeilles, dont [[Auteur :Homère|Homère]] même, pourrait être jaloux. Je vous dois, autant qu’au Soleil et à Cyrène<sup>3</sup>, la gloire dont je jouis. Il n’y a pas encore longtemps que je les récitais, ces vers si tendres et si gracieux, à [[Linus]]<sup>4</sup>, à [[Auteur :Hésiode|Hésiode]] et à Homère. Après les avoir entendus, ils allèrent tous trois boire de l’eau du fleuve [[Léthé]]<sup>5</sup> pour les oublier, tant ils étaient affligés de repasser dans leur mémoire, des vers si dignes d’eux, qu’ils n’avaient pas faits. Vous savez que la nation des poëtes est jalouse. Venez donc parmi eux prendre votre place.
 
Elle sera bien mauvaise cette place, répondit Virgile, puisqu’ils sont si jaloux. J’aurai de mauvaises heures à passer dans leur compagnie ; je vois bien que vos abeilles, n’étaient pas plus faciles à irriter que le cœur des poètes.
Il est vrai, reprit Aristée ; ils bourdonnent comme les abeilles ; comme elles, ils ont un aiguillon perçant, pour piquer tout ce qui enflamme leur colère.
 
J’aurais encore, dit Virgile, un autre grand homme à ménager ici ; c’est le divin [[Auteur :Orphée|Orphée]]. Comment vivez-vous ensemble ?
 
Assez mal, répondit Aristée. Il est encore jaloux de sa femme, comme les trois autres de la gloire des vers ; mais pour vous, il vous recevra bien, car vous l’avez traité honorablement et vous avez parlé beaucoup plus sagement qu'qu’[[Auteur :Ovide|Ovide]], de sa querelle avec les femmes de Thrace qui le massacrèrent. Mais ne tardons pas davantage ; entrons dans ce petit bois sacré, arrosé de tant de fontaines, plus claires que le cristal : vous verrez que toute la troupe sacrée se lèvera pour vous faire honneur. N’entendez-vous pas, déjà, la lyre d’Orphée ? Écoutez Linus, qui chante le combat des dieux contre les géants. Homère se prépare a chanter Achille qui venge la mort de Patrocle par celle d’Hector. Mais, Hésiode est celui que vous avez le plus à craindre ; car de l’humeur dont il est, il sera bien fâché que vous ayez osé traiter avec tant d’élégance, toutes les choses rustiques, qui ont été son partage. »
 
A peine Aristée eut achevé ces mots, qu’ils arrivèrent dans cet ombrage frais, où règne un éternel enthousiasme qui possède ces hommes divins.
Linus crut que ces beaux vers avaient été faits par son père Apollon ; il était immobile, saisi et suspendu par un si doux chant.
 
Hésiode, tout ému, ne pouvait résister à ce charme. Enfin, revenant un peu à lui, il prononça ces paroles pleines de jalousie et d’indignation : "« O Virgile ! tu as fait des vers plus durables que l’airain et que le bronze. Mais je te prédis qu’un jour, on verra un enfant qui les traduira en sa langue et qui partagera, avec toi, la gloire d’avoir chanté les Abeilles. "»</div>
 
 
<sup>1 - ''Virgile'' est le prince des poètes latins, et ''Aristée'' est un berger dont Virgile a parlé dans les ''Géorgiques'', l’un de ses poèmes.</sup>
 
<sup>2 - Les mots poète, poème…, sont dans cette édition de 1898 orthographiés avec un tréma.</sup>
 
<sup>3 - ''Cyrène'' était la mère d’Aristée</sup>
 
<sup>4 - ''Linus'', poète inspiré, fils d’Apollon et d’une Muse.</sup>
 
<sup>5 - L’un des Fleuve des Enfers, dont les eaux faisaient perdre tous les souvenirs</sup>
 
==LA MÉDAILLE==
<div class="prose" >
 
Je crois, Monsieur, que je ne dois point perdre de temps, pour vous informer d’une chose très curieuse et sur laquelle vous ne manquerez pas de faire bien des réflexions.
 
Nous avons, en ce pays, un savant nommé M. {{lié}}Wanden, qui a de grandes correspondances avec les antiquaires d’Italie.
 
Il prétend avoir reçu, par eux, une médaille antique, que je n’ai pu voir jusqu’ici, mais dont il a fait frapper des copies qui sont très bien faites et qui, se répandront bientôt, selon les apparences, dans tous les pays où il y a des curieux.
D’un côté, cette médaille qui est fort grande, représente un enfant d’une figure très-belle et très-noble ; on voit [[Pallas]] qui le couvre de son égide<ref>''Pallas'' est la même que ''Minerve''. On la représentait en guerrière avec un bouclier qu’on appelait ''égide''.</ref>, en même temps, les trois [[Grâces]] sèment son chemin de fleur ; [[Apollon]], suivi des [[Muses]], lui offre sa lyre ; [[Vénus]] paraît en l’air, dans son char attelé de colombes, qui laisse tomber sur lui, sa ceinture ; la [[Victoire]] lui montre d’une main, un char de triomphe et de l’autre, lui présente une couronne.
 
Les paroles sont prises d'd’[[Auteur :Horace|Horace]] : ''Non sine dîs animosus infans''<ref>''Enfant courageux, grâce à la protection des dieux.''</ref>
 
Le revers est bien différent.
Mais il y en a d’autres, plus défiants, qui ne croient point que cette médaille soit antique.
 
Le mystère que fait M. {{lié}}Wanden pour cacher l’original, donne de grands soupçons.
 
On s’imagine voir quelque chose de notre temps figuré dans cette médaille : peut-être, signifie-t-elle de grandes espérances qui se tourneront en de grands malheurs : il semble, qu’on affecte de faire entrevoir, malignement, quelque jeune prince, dont on tâche de rabaisser toutes les bonnes qualités par des défauts qu’on lui impute.
 
D’ailleurs, M. {{lié}}Wanden n’est pas seulement curieux, il est encore politique, fort attaché au prince d’Orange<ref>Le ''prince d’Orange'', stathouder ou chef du gouvernement de Hollande, était alors en guerre avec la France.</ref>, et on soupçonne que c’est d’intelligence avec lui qu’il veut répandre cette médaille dans toute les cours de l’Europe.
 
Vous jugerez bien mieux que moi, Monsieur, ce qu’il en faut croire.
Il me suffit de vous avoir fait part de cette nouvelle, qui fait raisonner ici, avec beaucoup de chaleur tous nos gens de lettres et de vous assurer, que je suis toujours, votre très-humble et très-obéissant serviteur.</div>
 
<div style="text-align:center; " >BAYLE<ref>Célèbre érudit, né en France, mais qui passa presque toute sa vie en Hollande, où il professa la philosophie.</ref></div>.
 
<div style="text-align:center; " >''D’Amsterdam, le 4 mai 1691''.</div>
 
 
 
==PRIÈRE INDISCRÈTE DE NÉLÉE, PETIT-FILS DE NESTOR.==
<div class="prose" >
 
Entre tous les mortels qui avaient été aimés des dieux, nul ne leur avait été plus cher que Nestor<ref>''Nestor'', roi de Pylos, le plus âgé des héros de l’Iliade et le plus célèbre par sa sagesse et son éloquence.</ref> ; ils avaient versé sur lui, leurs dons les plus précieux ; la sagesse, la profonde connaissance des hommes, une éloquence douce et insinuante.
Les dieux, avant la fin de ses jours, voulurent lui accorder encore une faveur, qui fut de voir naître un fils de Pisistrate<ref>Un des sept fils de Nestor.</ref>.
 
Quand il vint au monde, Nestor le prit sur ses genoux et levant les yeux au ciel : « Ô Pallas ! dit-il, vous avez comblé la mesure de vos bienfaits ; je n’ai plus rien à souhaiter sur la terre, sinon que vous remplissiez, de votre esprit, l’enfant que vous m’avez fait voir. Vous ajouterez, j’en suis sûr, puissante déesse, cette faveur à toutes celles que j’ai reçues de vous. Je ne demande point de voir le temps où mes vœux seront exaucés ; la terre m’a porté trop longtemps ; coupez, fille de Jupiter, le fil de mes jours. »
 
Ayant prononcé ces mots, un doux sommeil se répand sur ses yeux, il fut uni avec celui de la mort et, sans effort, sans douleur, son âme quitta son corps glacé et presque anéanti par trois âges d’homme qu’il avait vécus.
Après que les victimes, couronnées de fleurs, eurent été égorgées, pendant que ceux qui l’avaient accompagné, s’occupaient aux cérémonies qui suivaient l’immolation, que les uns coupaient du bois, que les autres faisaient sortir le feu des veines des cailloux, qu’on écorchait les victimes et qu’on les coupait en plusieurs morceaux, tous étant éloignés de l’autel, Nélée était demeuré auprès.
 
Tout d’un coup, il entendit la terre trembler ; du creux des arbres, sortaient d’affreux mugissements ; l’autel paraissait en feu et, sur le haut des flammes, parut une femme d’un air si majestueux et si vénérable, que Nérée en fut ébloui.
 
Sa figure était au-dessus de la forme humaine : ses regards étaient plus perçants que les éclairs ; sa beauté n’avait rien de mou ni d’efféminé : elle était pleine de grâce et marquait de la force et de la vigueur.
 
Nélée, ressentant l’impression de la divinité, se prosterne à terre : tous ses membres se trouvent agités par un violent tremblement ; son sang se glace dans ses veines ; sa langue s’attache à son palais et ne peut plus proférer aucune parole ; il demeure interdit, immobile et presque sans vie.
Pylos, sa capitale, change de face.
 
On y aimait le travail ; on y honorait les dieux ; la bonne foi régnait dans le commerce ; tout y était dans l’ordre et le peuple même, trouvait dans les occupations utiles qui se succédaient sans l’accabler, l’aisance et la paix.
 
Un luxe effréné prend la place de la décence et des vraies richesses ; tout y est prodigué aux vains agréments, aux commodités recherchées.
 
==LES ABEILLES ET LES VERS A SOIE.==
<div class="prose" >
 
Un jour les Abeilles montèrent jusque dans l’Olympe, au pied du trône de Jupiter, pour le prier d’avoir égard aux soins qu’elles avaient pris de son enfance, quand elles le nourrirent de leur miel sur le mont Ida<ref>Montagne de l’île de Crête, sur laquelle Jupiter avait été caché de son père, allaité par la chèvre Amalthée et nourri par les abeilles.</ref>.
« Nulle autre espèce d’animaux, disait l’orateur, n’a cette gloire, et c’est une récompense d’avoir nourri dans un antre le père des dieux. De plus, nous avons en partage la valeur guerrière, quand notre roi anime nos troupes dans les combats. Comment est-ce que ces Vers, insectes vils et méprisables, oseraient nous disputer le premier rang ? Ils ne savent que ramper, pendant que nous prenons un noble essor, et que de nos ailes dorées nous montons jusque vers les astres. »
 
Le harangueur des Vers à soie répondit : « Nous ne sommes que de petits vers, et nous n’avons ni ce grand courage pour la guerre, ni ces sages lois ; mais chacun de nous montre les merveilles de la nature et se consume dans un travail utile. Sans lois, nous vivons en paix, et on ne voit jamais de guerres civiles chez nous, pendant que les Abeilles s’entre-tuent à chaque changement de roi. Nous avons la vertu de Protée pour changer de forme : tantôt nous sommes de petits vers composés de onze anneaux entrelacés avec la variété des plus vives couleurs qu’on admire dans les fleurs d’un parterre. Ensuite nous filons de quoi vêtir les hommes les plus magnifiques jusque sur le trône, et de quoi orner les temples des dieux. Cette parure si belle et si durable vaut bien du miel qui se corrompt bientôt. Enfin nous nous transformons en fève, mais en fève qui sent, qui se meut, et qui montre toujours de la vie. Après ces prodiges, nous devenons tout à coup des papillons avec l’éclat des plus riches couleurs. C’est alors que nous ne cédons plus aux Abeilles pour nous élever d’un vol hardi jusque vers l’Olympe. Jugez maintenant, ô père des dieux ! »
 
Jupiter, embarrassé pour la décision, déclara enfin que les Abeilles tiendraient le premier rang, à cause des droits qu’elles avaient acquis depuis les anciens temps.
 
« Quel moyen, dit-il, de les dégrader ? je leur ai trop d’obligation ; mais je crois que les hommes doivent encore plus aux Vers à soie. »</div>
 
 
 
==LE SINGE==
<div class="prose" >
 
Un vieux Singe malin étant mort, son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants.
Il faisait bonne chère, et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui.
 
Il joignait à son nouveau talent d’étourdir tout le monde je ne sais quoi de son ancienne profession : il remuait sa tête ridiculement ; il faisait craquer son bec ; il agitait ses ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin<sup>1</sup>.
 
La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l’admirer.
Il se tourmenta si fort dans sa cage, et but tant de vin avec la vieille, qu’il en mourut.
 
Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d’un poisson, pour le rendre muet : mais il fit encore une farce devant le roi des ombres ; et les princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisants qui les flattent.
 
Pluton accorda donc à celui-ci qu’il irait dans le corps d’un homme.
Mais comme le dieu eut honte de l’envoyer dans le corps d’un homme sage et vertueux, il le destina au corps d’un harangueur ennuyeux et importun, qui mentait, qui se vantait sans cesse, qui faisait des gestes ridicules, qui se moquait de tout le monde, qui interrompait les conversations les plus polies et les plus solides, pour dire des riens ou les sottises les plus grossières.
 
Mercure<sup>2</sup>, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnais ; tu n’es qu’un composé du Singe et du Perroquet que j’ai vu autrefois. Qui t’ôterait tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement, ne laisserait rien de toi. D’un joli singe et d’un bon perroquet, on n’en fait qu’un sot homme. »
 
Oh ! combien d’hommes dans le monde, avec des gestes façonnés, un petit caquet et un air capable, n’ont ni sens ni conduite !</div>
 
 
<sup>1 - Nom qu’on donnait aux singes que les charlatans et les faiseurs de tours se servaient pour amuser la foule, et qu’on appliquait quelquefois aux faiseurs de tours eux-mêmes.</sup>
 
<sup>2 - Messager des dieux, et chargé par Jupiter de conduire les âmes des morts dans les Enfers.</sup>
 
 
 
==LE DRAGON ET LES RENARDS==
<div class="prose" >
 
<div style="text-align:center; " >Un Dragon gardait un trésor dans une profonde caverne ; il veillait jour et nuit pour le conserver.
 
Deux Renards, grands fourbes et grands voleurs de leur métier, s’insinuèrent auprès de lui par flatteries.
 
==LE LIÈVRE QUI FAIT LE BRAVE.==
<div class="prose" >
 
Un Lièvre qui était honteux d’être poltron cherchait quelque occasion de s’aguerrir.
Il vantait ses prouesses à ses compères les lièvres voisins.
 
Il représentait les dangers qu’il avait courus, les alarmes qu’il avait données aux ennemis, les ruses de guerre qu’il avait faites en expérimenté capitaine, et surtout son intrépidité héroïque.
 
Chaque matin il remerciait Mars et Bellone<sup>2</sup> de lui avoir donné des talents et un courage pour dompter toutes les nations à longues oreilles.
 
Jean Lapin, discourant un jour avec lui, lui dit d’un ton moqueur : « Mon ami, je te voudrais voir avec cette belle fierté au milieu d’une meute de chiens courants. Hercule fuirait bien vite, et ferait une laide contenance. Moi ? répondit notre preux chevalier, je ne reculerais pas, quand toute la gent chienne viendrait m’attaquer. »
 
A peine eut-il parlé, qu’il entendit un petit tournebroche<sup>3</sup> d’un fermier voisin, qui glapissait dans les buissons assez loin de lui.
Il se précipite d’un rocher escarpé dans une profonde vallée, où il pensa se noyer dans un ruisseau.
 
Jean Lapin, lui voyant faire le saut, s’écria de son terrier ; « Le voilà, ce foudre de guerre ! Le voilà, cet Hercule qui doit purger la terre de tous les monstres dont elle est pleine ! »</div>
 
 
 
<sup>1 - Alcide ou Hercule, héros, fils de Jupiter.</sup>
 
<sup>2 - ''Mars, Bellone'', dieu et déesse de la guerre.</sup>
 
<sup>3 - Chien ainsi appelé de l’usage auquel on l’empolyait.</sup>
 
 
 
==CHASSE DE DIANE.==
<div class="prose" >
 
Il y avait dans le pays des Celtes, et assez près du fameux séjour des druides, une sombre forêt dont les chênes, aussi anciens que la terre, avaient vu les eaux du déluge, et conservaient sous leurs épais rameaux une profonde nuit au milieu du jour.
 
==HISTOIRE D’UNE VIEILLE REINE ET D’UNE JEUNE PAYSANNE.==
<div class="prose" >
 
Il était une fois une Reine si vieille, si vieille qu’elle n’avait plus ni dents ni cheveux ; sa tête branlait comme les feuilles que le vent remue ; elle ne voyait goutte même avec ses lunettes, le bout de son nez et celui de son menton se touchaient ; elle était rapetissée de la moitié, et toute en un peloton, avec le dos si courbé, qu’on aurait cru qu’elle avait toujours été contrefaite.
Elle ne savait lequel prendre, car naturellement elle aimait fort les beaux habits, les équipages et les grands honneurs.
 
Mais la Fée lui dit : « Allez, vous êtes une sotte. Voyez-vous ce paysan ? voilà le mari qu’il vous faut. Vous aimeriez trop le second ; vous seriez trop aimée du premier ; tous deux vous rendraient malheureuse : c’est bien assez que le troisième ne vous batte point. Il vaut mieux danser sur l’herbe ou sur la fougère que dans un palais, et être Péronnelle au village, qu’une dame malheureuse dans le beau monde. Pourvu que vous n’ayez aucun regret aux grandeurs, vous serez heureuse avec votre laboureur, toute votre vie. »</div>
 
 
<sup>1 - Sorte de coiffure que portent les villageoises dans certains pays.</sup>
 
<sup>2 - Petite guenon.</sup>
 
 
==HISTOIRE DE FLORISE.==
<div class="prose" >
 
Une paysanne connaissait dans son voisinage une fée.
Elle la pria de venir à une de ses couches où elle eut une fille.
 
La Fée prit d’abord l’enfant entre ses bras, et dit à la mère : « Choisissez ; elle sera, si vous voulez, belle comme le jour, d’un esprit encore plus charmant que sa beauté, et reine d’un grand royaume, mais malheureuse ; ou bien elle sera laide et paysanne comme vous, mais contente dans sa condition. »
 
La paysanne choisit d’abord pour cet enfant la beauté et l’esprit avec une couronne, au hasard de quelque malheur.
Voilà la petite fille dont la beauté commence déjà à effacer toutes celles qu’on avait jamais vues.
 
Son esprit était doux, poli, insinuant ; elle apprenait tout ce qu’on voulait lui apprendre, et le savait bientôt mieux que ceux qui le lui avaient appris.
 
Elle dansait sur l’herbe, les jours de fête, avec plus de grâce que toute ses compagnes.
Sa voix était plus touchante qu’aucun instrument de musique, et elle faisait elle-même les chansons qu’elle chantait.
 
D’abord elle ne savait point qu’elle était belle : mais, en jouant avec ses compagnes sur le bord d’une claire fontaine, elle se vit ; elle remarqua combien elle était différente des autres ; elle s’admira.
 
Tout le pays, qui accourait en foule pour la voir, lui fit encore plus connaître ses charmes.
Elle était logée dans un magnifique appartement du palais, qui n’avait, au lieu de tapisseries, que de grandes glages de miroir de toute la hauteur des chambres et des cabinets, afin qu’elle eût le plaisir de voir sa beauté multipliée de tous côtés, et que le prince pût l’admirer en quelque endroit qu’il jetât les yeux.
 
Rosimon avait quitté la chasse, le jeu, tous les exercices du corps, pour être sans cesse auprès d’elle ; et comme le roi son père était mort bientôt après le mariage, c’éait la sage Florise, devenue reine, dont les conseils décidaient de toutes les affaires de l’État.
 
La Reine, mère du nouveau roi, nommée Gronipote, fut jalouse de sa belle-fille.
La vieillesse avait ajouté une affreuse difformité à sa laideur naturelle, et elle ressemblait à une Furie.
 
La beauté de Florise la faisait paraître encore plus hideuse, et l’irritait à tout moment : elle ne pouvait souffrir qu’une si belle personne la défigurât
 
Elle craignait aussi son esprit, et elle s’abandonna à toutes les fureurs de l’envie.
 
« Vous n’avez point de cœur, disait-elle souvent à son fils, d’avoir voulu épouser cette petite paysanne ; et vous avez la bassesse d’en faire votre idole : elle est fière comme si elle était née dans la place où elle est. Quand le roi votre père voulut se marier, il me préféra à toute autre, parce que j’étais la fille d’un roi égal à lui. C’est ainsi que vous devriez faire. Renvoyez cette petite bergère dans son village, et songez à quelque jeune princesse dont la naissance vous convienne. »
 
Rosimond résistait à sa mère ; mais Gronipote enleva un jour un billet que Florise écrivait au Roi, et le donna à un jeune homme de la Cour, qu’elle obligea d’aller porter ce billet au Roi, comme si Florise lui avait témoigné toute l’amitié qu’elle ne devait avoir que pour le Roi seul.
 
==LE BERGER CLÉOBULE ET LA NYMPHE PHIDILE.==
<div class="prose" >
 
Un Berger rêveur menait son troupeau sur les rives flreuries du fleuve Achéloüs<sup>1</sup>.
Les Naïades<sup>3</sup>, cachées dans les ondes du fleuve, levèrent leurs têtes au-dessus des roseaux pour écouter ses chansons.
 
Achéloüs lui-même, appuyé sur son urne penchée<sup>4</sup>, montra son front, où il ne restait plus qu’une corne depuis son combat avec le grand Hercule : et cette mélodie suspendit pour un peu de temps les peines de ce dieu vaincu.
 
Le Berger était peu touché de voir ces Naïades qui l’admiraient ; il ne pensait qu’à la bergère Phidile, simple, naïve, sans aucune parure, à qui la fortune ne donna jamais d’éclat emprunté, et que les Grâces<sup>5</sup> seules avaient ornée et embellie de leurs propres mains.
 
Elle sortait de son village, ne songeant qu’à faire paître ses moutons.
Il savait qu’elle aimait la vertu des héros qui ont acquis de la gloire dans les combats : il chanta, sous un nom supposé, ses propres aventures ; car en ce temps, les héros mêmes étaient bergers, et ne méprisaient point la houlette.
 
Il chanta donc ainsi : « Quand Polynice alla assiéger la ville de Thèbes, pour renverser du trône son frère Étéocle<sup>6</sup>, tous les rois de la Grèce parurent sous les armes, et poussaient leurs chariots contre les assiégés. Adraste<sup>7</sup>, beau-père de Polynice, abattait les troupes de soldats et les capitaines, comme un moissonneur, de sa faux tranchante, coupe les moissons. D’un autre côté, le devin Amphiaraüs<sup>8</sup>, qui avait prévu son malheur, s’avançait dans la mêlée, et fut tout à coup englouti par la terre, qui ouvrit ses abîmes pour le précipiter dans les sombres rives du Styx<sup>9</sup>. En tombant, il déplorait son infortune d’avoir eu une femme infidèle. Assez près de là, on voyait les deux frères fils d’Oediped’Œdipe, qui s’attaquaient avec fureur : comme un léopard et un tigre qui s’entre-déchirent dans les rochers du Caucase, ils se roulaient tous deux dans le sable, chacun paraissant altéré du sang de son frère. Pendant cet horrible spectacle, Cléobule, qui avait suivi Polynice, combattit contre un vaillant Thébain, que le dieu Mars rendait presque invincible. La flèche du Thébain, conduite par le dieu, aurait percé le cou de Cléobule, qui se détourna promptement. Aussitôt Cléobule lui enfonça son dard jusqu’au fond des entrailles. Le sang du Thébain ruisselle, ses yeux s’éteignent, sa bonne mine et sa fierté le quittent : la mort efface ses beaux traits. Sa jeune épouse, du haut d’une tour, le vit mourant, et eut le cœur coeurcœur percé d’une douleur inconsolable. Dans son malheur, je le trouve heureux d’avoir été aimé et plaint : je mourrais comme lui avec plaisir, pourvu que je puisse être aimé de même. A quoi servent la valeur et la gloire des plus fameux combats ? à quoi servent la jeunesse et la beauté, quand on ne peut ni plaire, ni toucher ce qu’on aime ? »
 
La Bergère, qui avait prêté l’oreille à une si tendre chanson, comprit que ce Berger était Cléobule, vainqueur du Thébain.
 
 
<sup>1 - Fleuve et dieu-fleuve de la Grèce antique.</sup>
 
<sup>2 - Divinités champêtres mi-hommes mi-boucs.</sup>
 
<sup>3 - Divinités des fontaines et des fleuves.</sup>
 
<sup>4 - Dans la mythologie grecque, les fleuves sont représentés sous la figure d’hommes à demi couchés, et les bras appuyés sur une urne qui verse de l’eau.</sup>
 
<sup>5 - Les ''Grâces'' étaient au nombre de trois, nommées Aglaé, Thalie et Euphrosyne et accompagnaient habituellement Vénus.</sup>
 
<sup>6 - Fils d’Oediped’Œdipe, roi de Thèbes, qui se disputèrent le trône, et après une longue guerre, se tuèrent l’un l’autre dans un combat singulier.</sup>
 
<sup>7 - Roi d’Argos.</sup>
 
<sup>8 - Fils d’Apollon. Il s’était caché pour ne pas se rendre à la guerre de Thèbes, où il devait périr ; mais sa femme découvrit à Polynice le lieu de sa retraite.</sup>
 
<sup>9 - Fleuve qui faisait neuf fois le tour des Enfers.</sup>
 
<sup>10 - ''Philémon'' et ''Baucis'' étaient deux pauvres villageois phrygiens qui furent le modèle des époux. Jupiter, à qui ils donnèrent l’hospitalité, transforma leur cabane en un temple dont ils furent les ministres. Parvenus à une extrême vieillesse, ils furent métamorphosés, au même instant, Philémon en chêne, et Baucis en tilleul. Ils avaient demandé à Jupiter de mourir ensemble.</sup>
 
 
==HISTOIRE DU ROI ALFAROUTE ET DE CLARIPHILE.==
<div class="prose" >
 
Il y avait un roi nommé Alfaroute, qui était craint de tous ses voisins et aimé de tous ses sujets.
Il ne fut pourtant pas content de sa bague, et il demanda à la fée un moyen de se transporter en un moment d’un pays dans un autre, pour pouvoir faire un usage plus prompt et plus commode de l’anneau qui le rendait invisible.
 
La fée lui répondit en soupirant : « Vous en demandez trop ! craignez que ce dernier don ne vous soit nuisible. »
 
Il n’écouta rien et la pressa toujours de le lui accorder.
Aussitôt il sentit de petites ailes qui naissaient sur son dos.
 
Ces petites ailes ne paraissaient point sous ses habits ; mais quand il avait résolu de voler, il n’avait qu’à les toucher avec la main ; aussitôt elles devenaient si longues, qu’il était en état de surpasser infiniment le vol rapide d’un aigle.
 
Dès qu’il ne voulait plus voler, il n’avait qu’à retoucher ses ailes : d’abord elles se rapetissaient, en sorte qu’on ne pouvait les apercevoir sous ses habits.
 
==HISTOIRE DE ROSIMOND ET DE BRAMINTE.==
<div class="prose" >
 
Il était une fois un jeune homme plus beau que le jour, nommé Rosimond, et qui avait autant d’esprit et de vertu que son frère aîné Braminte était mal fait, désagréable, brutal et méchant.
Leur mère, qui avait horreur de son fils aîné, n’avait d’yeux que pour voir le cadet.
 
L’aîné, jaloux, invente une calomnie horrible pour perdre son frère : il dit à son père que Rosimond allait souvent chez un voisin, qui était son ennemi, pour lui rapporter tout ce qui se passait au logis, et pour lui donner le moyen d’empoisonner son père.
 
Le père, fort emporté, battit cruellement son fils, le mit en sang, puis le tint trois jours en prison, sans nourriture, et enfin le chassa de sa maison, en le menaçant de le tuer s’il revenait jamais.
 
la mère épouvantée n’osa rien dire ; elle ne fit que gémir.
 
L’enfant s’en alla pleurant, et ne sachant où se retirer, il traversa sur le soir un grand bois : la nuit le surprit au pied d’un rocher ; il se mit à l’entrée d’une caverne, sur un tapis de mousse où coulait un clair ruisseau, et il s’y endormit de lassitude.
 
Au point du jour, en s’éveillant, il vit une belle femme, montée sur un cheval gris, avec une housse en broderie d’or, qui paraissait aller à la chasse.
Il répondit que non.
 
Puis elle ajouta : « Il me semble que vous êtes affligé. Qu’avez-vous ? lui dit-elle. Tenez, voilà une bague qui vous rendra le plus heureux et le plus puissant des hommes, pourvu que vous n’en abusiez jamais. Quand vous tournerez le diamant en dedans, vous serez d’abord invisible ; dès que vous le tournerez en dehors, vous paraîtrez à découvert. Quand vous mettrez l’anneau à votre petit doigt, vous paraîtrez le fils du roi, suivi de toute une cour magnifique ; quand vous le mettrez au quatrième doigt, vous paraîtrez dans votre figure naturelle. »
 
Aussitôt le jeune homme comprit que c’était une fée qui lui parlait.
Alors Rosimond lui demanda combien il avait de fils.
 
« Deux, répondit le père. — Je les veux voir, faites-les venir tout à l’heure, lui dit Rosimond ; je les veux emmener tous les deux à la cour pour faire leur fortune. »
 
Le père, timide, répondit en hésitant : « Voilà l’aîné que je vous présente. — Où est donc le cadet ? je le veux voir aussi, dit encore Rosimond. — Il n’est pas ici, dit le père. Je l’avais châtié pour une faute, et il m’a quitté. »
Ce prince était captif chez un peuple sauvage, où on lui faisait garder des troupeaux.
 
Rosimond, invisible, l’alla enlever dans les pâturages où il conduisait son troupeau ; et, le couvrant de son propre manteau, qui était invisible comme lui, il le délivra des mains de ces peuples cruels.
 
Ils s’embarquèrent.
Rosimond se présenta à lui et lui dit : « Vous m’avez cru votre fils, je ne le suis pas ; mais je vous le rends : tenez, le voilà lui-même. »
 
Le roi, bien étonné, s’adressa à son fils et lui dit : "« N’est-ce pas vous, mon fils qui avez fait glorieusement la paix ? ou bien est-il vrai que vous avez fait un naufrage, que vous avez été captif, et que Rosimond vous a délivré ? — Oui, mon père, répondit-il. C’est lui qui est venu dans le pays où j’étais captif. Il m’a enlevé ; je lui dois la liberté et le plaisir de vous revoir. C’est lui, et non pas moi à qui vous devez la victoire. "»
 
Le roi ne pouvait croire ce qu’on lui disait : mais Rosimond, chageant sa bague, se montra au roi sous la figure du prince ; et le roi, épouvanté, vit à la fois deux hommes qui lui parurent tous deux ensemble son même fils.
Le roi, pour consoler Rosimond de la punition de Braminte, lui rendit l’anneau, comme un trésor d’un prix infini.
 
Rosimond, affligé, n’en jugea pas de même : il retourna chercher la fée dans les bois.
 
« Tenez, lui dit-il, votre anneau. L’expérience de mon frère m’a fait comprendre ce que je n’avais pas bien compris d’abord, quand vous me le dites. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Hélas ! il serait encore vivant ; il n’aurait pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère ; il serait peut-être sage et heureux, s’il n’avait jamais eu de quoi contenter ses désirs. Oh ! qu’il est dangereux de pouvoir plus que les autres hommes ! Reprenez votre anneau : malheur à ceux à qui vous le donnerez ! L’unique grâce que je vous demande, c’est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui je m’intéresse. »</div>
 
==LES AVENTURES DE MÉLÉSICHTHON.==
<div class="prose" >
 
<div style="text-align:center; " >Mélésichthon, né à Mégare<sup>1</sup>, d’une race illustre parmi les Grecs, ne songea dans sa jeunesse qu’à imiter dans la guerre les exemples de ses abcêtres : il signala sa valeur et ses talents dabs plusieurs expéditions ; et comme toutes ses inclinations étaient magnifiques, il y fit une dépense éclatente, qui le ruina bientôt.
 
Il fut contraint de se retirer dans une maison de campagne, sur le bord de la mer, où il vivait dans une profonde solitude avec sa femme Proxinoé.
 
Elle avait de l’esprit, du courage, de la fierté.
 
Sa beauté et sa naissance l’avaient fait rechercher par des partis beaucoup plus riches que Mélésichthon ; mais elle l’avait préféré à tous les autres, pour son seul mérite.
 
Ces deux personnes, qui, par leur vertu et leur amitié, s’étaient rendues naturellement heureuses pendant plusieurs années, commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses, par la compassion qu’elles avaient l’une pour l’autre.
Le fils se nommait Mélibée, et la fille Poéménis.
 
Mélibée, dans un âge tendre, commençait déjà à montrer de la force, de l’adresse et du courage : il surmontait à la lutte, à la course et aux autres exercices, les enfants de son voisinage.
 
Il s’enfonçait dans les forêts, et ses flèches ne portaient pas des coups moins assurés que celles d’Apollon ; il suivait encore plus ce dieu dans les sciences et dans les beaux-arts que dans les exercices du corps.
 
Mélésichthon, dans sa solitude, lui enseignait tout ce qui peut cultiver et orner l’esprit, tout ce qui peut faire aimer la vertu, et régler les mœurs.
Son père jetait les yeux sur lui, et ses yeux se noyaient de larmes.
 
Poéménis était instruite par sa mère dans tous les beaux-arts que Minerve a donnés aux hommes : elle ajoutait aux ouvrages les plus exquis les charmes d’une voix qu’elle joignait avec une lyre plus touchante que celle d’Orphée.
 
A la voir, on eût cru que c’était la jeune Diane, sortie de l’île flottante où elle naquit<sup>2</sup>.
 
Ses cheveux blonds étaient noués négligemment derrière sa tête ; quelques-uns échappés flottaient sur son cou au gré des vents.
 
Elle n’avait qu’une robe légère, avec une ceinture qui la relevait un peu, pour être plus en état d’agir.
Un jour, comme il était dans cette vallée si profonde, il s’endormit de lassitude et d’épuisement : alors il vit en songe la déesse Cérès<sup>3</sup>, couronnée d’épis dorés, qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux.
 
"« Pourquoi, lui dit-elle en l’appelant par son nom, vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune ? — Hélas ! répondit-il, mes amis m’ont abandonné ; je n’ai plus de bien ; il ne me reste que des procès et des créanciers : ma naissance fait le comble de mon malheur, et je ne puis me résoudre à travailler comme un esclave, pour gagner ma vie. "»
 
Alors Cérès lui répondit : "« La noblesse consiste-t-elle dans les biens ? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres ? Il n’y a de nobles que ceux qui sont justes. Vivez de peu, gagnez ce peu par votre travail : ne soyez à charge à personne : vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même misérable par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les choses nécéssaires vous manquent, pourquoi voulez-vous les devoir à d’autres qu’à vous-même ? Manquez-vous de courage pour vous les donner par une vie laborieuse ? "»
 
Elle dit, et aussitôt elle lui présenta une charrue d’or avec une corne d’abondance.
L’abondance revenue dans toute cette maison n’y ramena point le faste : la famille entière fut toujours simple et laborieuse.
 
Tout le monde disait à Mélésichthon : "« Les richesses rentrent chez vous ; il est temps de reprendre votre ancien éclat. "»
 
Alors, il répondait ces paroles : "« A qui voulez-vous que je m’attache, ou au faste qui m’avait perdu, ou à une vie simple et laborieuse qui m’a rendu riche et heureux ? "»
 
Enfin, se trouvant un jour dans ce bois sombre où Cérès l’avait instruit par un songe si utile, il s’y reposa sur l’herbe avec autant de joie qu’il y avait eu d’amertume dans le temps passé.
 
Il s’endormit, et la déesse, se montrant à lui, comme dans son premier songe, lui dit ces paroles : "« La vraie noblesse consiste à ne recevoir rien de personne, et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien que du sein fécond de la terre et de votre propre travail. Gardez-vous bien de quitter jamais, par mollesse ou par fausse gloire, ce qui est la source naturelle et inépuisable de tous les biens. "»</div>
 
 
 
<sup>1 - Ville de la Grèce.</sup>
 
<sup>2 - ''Diane'', déesse de la chasse était née dans la petite ïle de Délos, sur les côtes de la Grèce. Cette île avait la propriété de flotter sur l’eau comme un navire ; Apollon, frère de Diane, qui y était né aussi, la rendit immobile.</sup>
 
<sup>3 - Déesse de l’agriculture et des moissons.</sup>
 
<sup>4 - Grand bâton évoquant un sceptre. Probablement en bois de cornouiller, il est orné de feuilles de lierre et surmonté d’une pomme de pin. Dans certaines variantes, le lierre est remplacé par de la vigne, et la pomme de pin par une grenade. C’est l’attribut majeur de Bacchus.</sup>
 
<sup>5 - L’olivier, que Minerve fit sortir de terre.</sup>
 
 
==LES AVENTURES D’ARISTONOÜS (et sa variante).==
<div class="prose" >
 
Sophronyme, ayant perdu les biens de ses ancêtres par des naufrages et par d’autres malheurs, s’en consolait par sa vertu dans l’île de Délos.
Ainsi la fortune, en voulant l’abattre, l’avait élevé à la véritable gloire, qui est celle de la sagesse.
 
Pendant qu’il vivait heureux sans biens, dans cette retraite, il aperçut un jour, sur le rivage de la mer, un vieillard vénérable qui lui était inconnu : c’était un étranger qui venait d’aborder dans l’île.
 
Ce vieillard admirait les bords de la mer, dans laquelle il savait que cette île avait été autefois flottante ; il considérait cette côte, où s’élevaient, au-dessus des sables et des rochers, de petites collines toujours couvertes d’un gazon naissant et fleuri ; il ne pouvait assez regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosaient cette délicieuse campagne ; il s’avançait vers les bocages sacrés qui environnent le temple du dieu ; il était étonné de voir cette verdure que les aquilons n’osent jamais ternir, et il considérait déjà le temple, d’un marbre de Paros<sup>1</sup> plus blanc que la neige, environné de hautes colonnes de jaspe.
 
Sophronyme n’était pas moins attentif à considérer ce vieillard : sa barbe blanche tombait sur sa poitrine ; son visage ridé n’avait rien de difforme : il était encore exempt des injures d’une vieillesse caduque ; ses yeux montraient une douce vivacité ; sa taille était haute et majestueuse, mais un peu courbée, et un bâton d’ivoire le soutenait.
 
"« O étranger, lui dit Sophronyme, que cherchez-vous dans cette île, qui paraît vous être inconnue ? Si c’est le temple du dieu, vous le voyez de loin, et je m’offre de vous y conduire ; car je crains les dieux, et j’ai appris ce que Jupiter veut qu’on fasse pour secourir les étrangers. "»
 
"« J’accepte, répondit le vieillard, l’offre que vous me faites avec tant de marques de bonté ; je prie les dieux de récompenser votre amour pour les étrangers. Allons vers le temple. "»
 
Dans le chemin, il raconta à Sophronyme le sujet de son voyage : "« Je m’appelle, dit-il, Aristonoüs, natif de Clazomène, ville d’Ionie, située sur cette côte agréable qui s’avance dans la mer, et semble s’aller joindre à l’île de Chio, fortunée patrie d’Homère. Je naquis de parents pauvres, quoique nobles. Mon père, nommé Polystrate, qui était déjà chargé d’une nombreuse famille, ne voulut point m’élever ; il me fit exposer par un de ses amis de Téos<sup>2</sup>. Une vieille femme d’Érythre, qui avait du bien auprès du lieu où l’on m’exposa, me nourrit de lait de chèvre dans sa maison : mais, comme elle avait à peine de quoi vivre, dès que je fus en âge de servir, elle me vendit à un marchand d’esclaves qui me mena dans la Lycie. Il me vendit, à Patare, à un homme riche et vertueux, nommé Alcine ; cet Alcine eut soins de moi dans ma jeunesse. Je lui parus docile, modéré, sincère, affectionné, et appliqué à toutes les choses honnêtes dont on voulut m’instruire ; il me dévoua aux arts qu’Apollon favorise : il me fit apprendre la musique, les exercices du corps, et surtout l’art de guérir les plaies des hommes. J’acquis bientôt une assez grande réputation dans cet art, qui est si nécessaire ; et Apollon, qui m’inspira, me découvrit des secrets merveilleux. Alcine, qui m’aimait de plus en plus, et qui était ravi de voir le succès de ses soins pour moi, m’affranchit, et m’envoya à Damoclès, roi de Lycaonie, qui, vivant dans les délices, aimait la vie et craignait de la perdre. Ce roi, pour me retenir, me donna de grandes richesses. Quelques années après, Damoclès mourut. Son fils, irrité contre moi par des flatteurs, servit à me dégoûter de toutes les choses qui ont de l’éclat. Je sentis enfin un violent désir de revoir la Lycie, où j’avais passé si doucement mon enfance. J’espérais y retrouver Alcine, qui m’avait nourri, et qui était le premier auteur de toute ma fortune. En arrivant dans ce pays, j’appris qu’Alcine était mort après avoir perdu ses biens et souffert avec beaucoup de constance les malheurs de sa vieillesse. J’allai répandre des fleurs et des larmes sur ses cendres : je mis une inscription honorable sur son tombeau, et je demandai ce qu’étaient devenus ses enfants. On me dit que le seul qui était resté, nommé Orciloque, ne pouvant se résoudre à paraître sans biens dans sa patrie, où son père avait eu tant d’éclat, s’était embarqué dans un vaisseau étranger, pour aller mener une vie obscure dans quelque île écartée de la mer. On m’ajouta que cet Orciloque avait fait naufrage, peu de temps après, vers l’île de Carpathe, et qu’ainsi il ne restait plus rien de la famille de mon bienfaiteur Alcine. Aussitôt je songeai à acheter la maison où il avait demeuré, avec les champs fertiles qu’il possédait autour. J’étais bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelaient le doux souvenir d’un âge si agréable et d’un si bon maître : il me semblait que j’étais encore dans cette fleur de mes premières années où j’avais servi Alcine. A peine eus-je acheté de ses créanciers les biens de sa succession, que je fus obligé d’aller à Clazomène : mon père Polystrate et ma mère Phidile étaient morts. J’avais plusieurs frères qui vivaient mal ensemble ; aussitôt que je fus arrivé à Clazomène, je me présentai à eux avec un habit simple, comme un homme dépourvu de biens, en leur montrant les marques avec lesquelles vous savez qu’on a soin d’exposer les enfants. Ils furent étonnés de voir ainsi augmenter le nombre des héritiers de Polystrate, qui devaient partager sa petite succession ; ils voulurent même me contester ma naissance, et ils refusèrent devant les juges de me reconnaître. Alors, pour punir leur inhumanité, je déclarai que je consentais à être comme un étranger pour eux ; et je demandai qu’ils fussent aussi exclus pour jamais d’être mes héritiers. Les juges l’ordonnèrent ; et alors je montrai les richesses que j’avais apportées dans mon vaisseau ; je leur découvris que j’étais cet Aristonoüs qui avait acquis tant de trésors auprès de Damoclès, roi de Lycaonie, et que je ne m’étais jamais marié. Mes frères se repentirent de m’avoir traité si injustement ; et dans le désir de pouvoir être un jour mes héritiers, ils firent les derniers efforts, mais inutilement, pour s’insinuer dans mon amitié. Leur division fut cause que les biens de notre père furent vendus : je les achetai, et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père passer dans les mains de celui à qui ils n’avaient pas voulu en donner la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté. Mais, après qu’ils eurent assez senti leur faute, je voulus leur montrer mon bon naturel : je leur donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer ; je les réunis tous ; eux et leurs enfants demeurèrent ensemble paisiblement chez moi ; je devins le père commun de toutes ces différentes familles. Par leur union et par leur application au travail, ils amassèrent bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse, comme vous le voyez, est venue frapper à ma porte : elle a blanchi mes cheveux et ridé mon visage ; elle m’averti que je ne jouirai pas longtemps d’une si parfaite prospérité. Avant que de mourir, j’ai voulu voir encore une dernière fois cette terre qui m’est si chère, et qui me touche plus que ma patrie même, cette Lycie où j’ai appris à être bon et sage sous la conduite du vertueux Alcine. En y repassant par mer, j’ai trouvé un marchand d’une des îles Cyclades, qui m’a assuré qu’il restait encore à Délos un fils d’Orciloque, qui imitait la sagesse et la vertu de son grand-père Alcine. Aussitôt j’ai quitté la route de Lycie, et je me suis hâté de venir chercher, sous les auspices d’Apollon, dans son île, ce précieux reste d’une famille à qui je dois tout. Il me reste peu de temps à vivre : la Parque, ennemie de ce doux repos que les dieux accordent si rarement aux mortels, se hâtera de trancher mes jours ; mais je serai content de mourir pourvu que mes yeux, avant que de se fermer à la lumière, aient vu le petit-fils de mon maître. Parlez maintenant, ô vous qui habitez avec lui dans cette île : le connaissez-vous ? pouvez-vous me dire où je le trouverai ? Si vous me le faites voir, puissent les dieux, en récompense, vous faire voir sur vos genoux les enfants de vos enfants jusqu’à la cinquième génération ! puissent les dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l’abondance, pour fruit de votre vertu ! "»
 
Pendant qu’Aristonoüs parlait ainsi, Sophronyme versait des larmes mêlées de joie et de douleur.
 
Enfin il se jette, sans pouvoir parler, au cou du vieillard ; il l’embrasse, il le serre, et il pousse avec peine ces paroles entrecoupées de soupirs : "« Je suis, ô mon père ! celui que vous cherchez : vous voyez Sophronyme, petit-fils de votre ami Alcine : c’est moi ; et je ne puis douter, en vous écoutant, que les dieux ne vous aient envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnaissance, qui semblait perdue sur la terre, se retrouve en vous seul. J’avais ouï dire, dans mon enfance, qu’un homme célèbre et riche, établi en Lycaonie, avait été nourri chez mon grand père ; mais comme Orciloque, mon père, qui est mort jeune, me laissa au berceau, je n’ai su ces choses que confusément. Je n’ai osé aller en Lycaonie dans l’incertitude, et j’ai mieux aimé demeurer dans cette île, me consolant dans mes malheurs par le mépris des vaines richesses, et par le doux emploi de cultiver les Muses dans la maison sacrée d’Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes à se passer de peu et à être tranquilles, m’a tenu lieu jusqu’ici de tous les autres biens. "»
 
En achevant ses paroles, Sophronyme, se voyant arrivé au temple, proposa à Aristonoüs d’y faire sa prière et ses offrandes.
D’abord il fit ce qu’il put, sous divers prétexes, pour cacher sa modestie : mais enfin, comme Sophronyme voulut le presser, il déclara qu’il ne se résoudrait jamais à manger avec le petit-fils d’Alcine, qu’il avait si longtemps servi dans la même salle.
 
"« Voilà, lui disait-il, où ce sage vieillard avait accoutumé de manger ; voilà où il conversait avec ses amis ; voilà où il jouait à divers jeux ; voici où il se promenait en lisant Hésiode et Homère, voici où il se reposait la nuit. "»
 
En rappelant ces circonstances, son cœur s’attendrissait, et les larmes coulaient de ses yeux.
On voyait partout les ouvriers empressés, qui animaient le travail pour l’intérêt de leur maître doux et humain, qui se faisait aimer d’eux, et leur adoucissait les peines de l’esclavage.
 
Aristonoüs, ayant montré à Sophronyme cette maison, ces esclaves, ces troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture, lui dit ces paroles : "« Je suis ravi de vous voir dans l’ancien patrimoine de vos ancêtres : me voilà content, puisque je vous mets en possession du lieu où j’ai servi si longtemps Alcine. Jouissez en paix de ce qui était à lui ; vivez heureux, et préparez-vous de loin, par votre vigilance, une fin plus douce que la sienne. "»
 
En même temps il lui fait une donation de ce bien, avec toutes les solennités prescrites par les lois ; et il déclare qu’il exclut de sa succession ses héritiers naturels, si jamais ils sont assez ingrats pour contester la donation qu’il a faite au petit-fils d’Alcine son bienfaiteur.
Aristonoüs arriva bientôt chez lui par une heureuse navigation : aucun de ses parents n’osa se plaindre de ce qu’il venait de donner à Sphronyme.
 
"« J’ai laissé, leur disait-il, pour dernière volonté dans mon testament, cet ordre, que tous mes biens seront vendus et distribués aux pauvres de l’Ionie, si jamais aucun de vous s’oppose au don que je viens de faire au petit-fils d’Alcine. "»
 
Le sage vieillard vivait en paix, et jouissait des biens que les dieux avaient accordés à sa vertu.
Quand il aborda Sophronyme, la parole leur manqua à tous deux, et ils ne s’exprimèrent que par leurs sanglots.
 
Sophromyne, ayant baisé l’urne et l’ayant arrosée de ses larmes, parla ainsi : "« O vieillard ! vous avez fait le bonheur de ma vie, et vous me causez maintenant la plus cruelle de toutes les douleurs : je ne vous verrai plus ; la mort me serait douce pour vous voir, et pour vous suivre dans les Champs Élysées, où votre ombre jouit de la bienheureuse paix que les dieux justes réservent à la vertu. Vous avez ramené en nos jours la justice, la piété et la reconnaissance sur la terre : vous avez montré dans un siècle de fer la bonté et l’innocence de l’âge d’or. Les dieux, avant que de vous couronner dans le séjour des justes, vous ont accordé ici-bas une vieillesse heureuse, agréable et longue : mais, hélas ! ce qui devrait toujours durer n’est jamais asez long. Je ne sens plus aucun plaisir à jouir de vos dons, puisque je suis réduit à en jouir sans vous. O chère ombre ! quand est-ce que je vous suivrai ? Précieuses cendres, si vous pouvez sentir encore quelque chose, vous ressentirez sans doute le plaisir d’être mêlées à celles d’Alcine. Les miennes s’y mêleront aussi un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes de ce que j’ai le plus aimé. O Aristonoüs ! ô Aristonoüs ! non, vous ne mourrez point, et vous vivrez toujours dans le fond de mon cœur. Plutôt m’oublier moi-même, que d’oublier jamais cet homme si aimable, qui m’a tant aimé, qui aimait tant la vertu, à qui je dois tout. "»
 
Après ces paroles entrecoupées de profonds soupirs, Sophronyme mit l’urne dans le tombeau d’Alcine : il immola plusieurs victimes, dont le sang inonda les autels de gazon qui environnaient le tombeau ; il répandit des libations abondantes de vin et de lait ; il brûla des parfums venus du fond de l’Orient, et il s’éleva un nuage odoriférant au milieu des airs.
 
 
<sup>1 - ''Paros'' était une île voisine de Délos, et renommée pour ses carrières de marbre blanc.</sup>
 
<sup>2 - ''Téos'', ville située sur la côte de l’Asie Mineure. — On trouve chez la plupart des nations anciennes l’usage barbare d’abandonner et d’exposer les enfants que leurs parents ne voulaient pas élever.</sup>
 
<sup>3 - ''Hybla'', montagne de la Sicile, célèbre par le miel qu’on y recueillait. — Le mont ''Hymette'' était situé près d’Athènes, capitale de l'''Attique'', presqu’île de la Grèce. Cette montagne était également célèbre par le miel qu’on y trouvait.</sup>
 
<sup>4 - Talents euboïques, monnaies de l’île d’Eubée dans la mer Égée.</sup>
 
<sup>5 - Villes de l’Asie Mineure.</sup>
 
 
 
<div style="text-align:center; " >**** VARIANTE ****</div>
 
<sup> À la place du petit épisode de ''Damoclès'', il y avait, dans toutes les éditions des ''Aventures d’Aristonoüs'', qui furent publiées du vivant de Fénelon à la suite du ''Télémaque'', un autre épisode, que Fénelon aurait supprimé sans doute parce qu’il le trouvait trop long pour un ouvrage aussi court, car il ne figure point dans l’édition des ''Fables'' faite en 1718, sur ses manuscrits. Voici sa transcription.</sup>
 
 
<div style="text-align:center; " >Alcine, qui m’aimait de plus en plus, et qui était ravi de voir le succès de ses soins pour moi, m’affranchit, et m’envoya à Polycrate, tyran<sup>1</sup> de Samos, qui, dans son incroyable félicité, craignait toujours que la fortune, après l’avoir si longtemps flatté, ne le trahit cruellement.
 
Il aimait la vie, qui était pour lui pleine de délices ; il craignait de la perdre, et voulait prévenir les moindres apparences de maux : ainsi il était toujours environné des hommes les plus célèbres dans la médecine.
 
Polycrate fut ravi que je voulusse passer ma vie auprès de lui.
Il suffisait qu’il entreprit une guerre, la victoire suivait de près ; il n’avait qu’à vouloir les choses les plus difficiles, elles se faisaient d’abord comme d’elles-mêmes.
 
Ses richesses immenses se multipliaient tous les jours ; tous ses ennemis étaient abattus à ses pieds ; sa santé, loin de diminuer, devenait plus forte et plus égale.
 
Il y avait déjà quarante ans que ce tyran, tranquille et heureux, tenait la fortune comme enchaînée, sans qu’elle osât jamais se démentir en rien, ni lui causer le moindre mécompte dans ses desseins.
Une prospérité si inouïe parmi les hommes me faisait peur pour lui.
 
Je l’aimais sincèrement, et je ne pus m’empêcher de lui découvrir ma craint : elle fit impression dans son cœur ; car, encore qu’il fût amolli par les délices, et enorgueilli de sa puissance, il ne laissait pas d’avoir quelques sentiments d’humanité, quand on le faisait ressouvenir des dieux et de l’inconstance des choses humaines.
 
Il souffrit que je lui disse la vérité, et il fut si touché de ma crainte pour lui, qu’enfin il résolut d’interrompre le cours de ses prospérités par une perte qu’il voulait se préparer lui-même.
 
"« Je vois bien, me dit-il, qu’il n’y a point d’homme qui ne doive en sa vie éprouver quelque disgrâce de la fortune : plus on a été épargné d’elle, plus on a à craindre quelque révolution affreuse ; moi qu’elle a comblé de biens pendant tant d’années, je dois en attendre des maux extrêmes, si je ne détourne ce qui semble me menacer. Je veux donc me hâter de prévenir les trahisons de cette fortune flatteuse. "»
 
En disant ces paroles, il tira de son doigt son anneau, qui était d’un très-grand prix, et qu’il aimait fort ; il le jeta en ma présence, du haut d’une tour dans la mer, et espéra, par cette perte, d’avoir satisfait à la nécessité de subir, du moins une fois en sa vie, les rigueurs de la fortune.
Ceux qui avaient abusé de sa confiance et de son autorité furent punis de divers supplices.
 
Comme je n’avais jamais fait de mal à personne, et que j’avais au contraire fait tout le bien que j’avais pu faire, je demeurai le seul que les victorieux épargnèrent, et qu’ils traitèrent honorablement.
 
Chacun s’en réjouit, car j’étais aimé, et j’avais joui de la prospérité sans envie, parce que je n’avais jamais montré ni dureté, ni orgueil, ni avidité, ni injustice.
 
Je passai encore à Samos quelques années assez tranquillement ; mais je sentis enfin un violent désir de revoir la Lycie, où j’avais passé si doucement mon enfance.</div>
 
 
 
<sup>1 - ''Tyran'', chez les Grecs, ne signifiait souvent pas autre chose que prince.</sup>
 
==L’ASSEMBLÉE DES ANIMAUX POUR CHOISIR UN ROI.==
<div class="prose" >
 
Le Lion étant mort, tous les animaux accoururent dans son antre pour consoler la Lionne sa veuve, qui faisait retentir de ses cris les montagnes et les forêts.
 
Après lui avoir fait leurs compliments, ils commencèrent l’élection d’un roi : la couronne du défunt était au milieu de l’assemblée.
 
Le Lionceau était trop jeune et trop faible pour obtenir la royauté sur tant de fiers animaux.
 
"« Laissez-moi croître, disait-il ; je saurai bien régner et me faire craindre à mon tour. En attendant, je veux étudier l’histoire des belles actions de mon père, pour égaler un jour sa gloire. — Pour moi, dit le Léopard, je prétends être couronné ; car je ressemble plus au Lion que tous les autres prétendants. — Et moi, dit l’Ours, je soutiens qu’on m’avait fait une injustice quand on me préféra le Lion : je suis fort, courageux, carnassier, tout autant que lui ; et j’ai un avantage singulier, qui est de grimper sur les arbres. — Je vous laisse à juger, messieurs, dit l’Éléphant, si quelqu’un peut me disputer la gloire d’être le plus grand, le plus fort et le plus brave de tous les animaus. — Je suis le plus noble et le plus beau, dit le Cheval. — Et moi le plus fin, dit le Renard. — Et moi, le plus léger à la course, dit le Cerf. — Où trouverez-vous, dit le Singe, un roi plus agréable et plus ingénieux que moi ? Je divertirai chaque jour mes sujets. Je ressemble même à l’homme, qui est le véritable roi de la nature. "»
 
Le Perroquet alors harangua ainsi : "« Puisque tu te vantes de ressembler à l’homme, je puis m’en vanter aussi. Tu ne lui ressembles que par ton laid visage et par quelques grimaces ridicules : pour moi, je lui ressemble par la voix, qui est la marque de la raison et le plus bel ornement de l’homme. — Tais-toi, maudit causeur, lui répondit le Singe : tu parles, mais non pas comme l’homme ; tu dis toujours la même chose, sans entendre ce que tu dis. "»
 
L’assemblée se moqua de ces deux mauvais copistes de l’homme, et on donna la couronne à l’Éléphant, parce qu’il a la force et la sagesse, sans avoir ni la cruauté des bêtes furieuses, ni la sotte vanité de tant d’autres qui veulent paraître ce qu’elles ne sont pas.</div>
 
==HISTOIRE D’ALIBRÉE, PERSAN.==
<div class="prose" >
 
Schah-Abbâs, roi de Perse, faisant un voyage, s’écarta de toute sa cour pour passer dans la campagne sans y être connu, et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle.
Il prit seulement avec lui un de ses courtisans.
 
"« Je ne connais point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommes : tout ce qui nous aborde est déguisé ; c’est l’art, et non pas la nature simple, qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d’hommes qu’on méprise tant, quoiqu’ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis las de voir des courtisans qui m’observent pour me surprendre en me flattant ; il faut que j’aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connaissent pas. "»
 
Il passa, avec son confident, au milieu de plusieurs villages où l’on faisait des danses, et il était ravi de trouver loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense.
A mesure que le roi le questionnait, il admirait en lui un esprit ferme et raisonnable.
 
Ses yeux étaient vifs, et n’avaient rien d’ardent ni de farouche ; sa voix était douce, insinuante et propre à toucher ; son visage n’avait rien de grossier ; mais ce n’était pas une beauté molle et efféminée.
 
Le berger, d’environ seize ans, ne savait point qu’il fût tel qu’il paraissait aux autres : il croyait penser, parler, être fait comme tous les autres bergers de son village ; mais sans éducation, il avait appris tout ce que la raison fait apprendre à ceux qui l’écoutent.
 
Le roi, l’ayant entretenu familièrement, en fut charmé : il sut de lui sur l’état des peuples tout ce que les rois n’apprennent jamais d’une foule de flatteurs qui les environnent.
C’était une grande nouveauté pour le roi, que d’entendre parler si naturellement : il fit signe au courtisan qui l’accompagnait de ne point découvrir qu’il était le roi ; car il craignait qu’Alibée ne perdit en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces, s’il venait à savoir devant qui il parlait.
 
"« Je vois bien, disait le prince au courtisan, que la nature n’est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n’a paru mieux né que celui-ci, qui garde les moutons. Je me trouverais trop heureux d’avoir un fils aussi beau, aussi sensé, aussi aimable. Il me paraît propre à tout, et, si on a soin de l’instruire, ce sera assurément un jour un grand homme : je veux le faire élever auprès de moi. "»
 
Le roi emmena Alibée, qui fut bien surpris d’apprendre à qui il s’était rendu agréable.
A mesure qu’il s’avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition, et souvent il la regrettait.
 
"« O beaux jours ! disait-il en lui-même, jours innocents, jours où j’ai goûté une joie pure et sans péril, jours depuis lesquels je n’en ai vu aucun de si doux, ne vous reverrai-je jamais ? Celui qui m’a privé de vous, en me donnant tant de richesses, m’a tout ôté. "»
 
Il voulut aller revoir son village ; il s’attendrit dans tous les lieux où il avait autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons.
Des courtisans envieux et pleins d’artifice trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée.
 
"« Il a abusé, disaient-ils, de la confiance du feu roi ; il a amassé des trésors immenses, et a détourné plusieurs choses d’un très-grand prix, dont il était dépositaire. "»
 
Schah-Séphi était tout ensemble jeune et prince ; il n’en fallait pas tant pour être crédule, inappliqué, et sans précaution.
Le roi, bien mécompté de trouver partout tant d’ordre et d’exactitude, était presque revenu en faveur d’Alibée, lorsqu’il aperçut, au bout d’une grande galerie, pleine de meubles très-somptueux, une porte de fer qui avait trois grandes serrures.
 
"« C’est là, lui dirent à l’oreille les courtisans jaloux, qu’Alibée a caché toutes les choses précieuses qu’il vous a dérobées. "»
 
Aussitôt le roi en colère s’écria : "« Je veux voir ce qui est au delà de cette porte. Qu’y avez-vous mis ? montrez-le-moi. "»
 
À ces mots, Alibée se jeta à ses genoux, le conjurant, au nom de Dieu, de ne lui ôter pas ce qu’il avait de plus précieux sur la terre.
 
"« Il n’est pas juste, disait-il, que je perde en un moment ce qui me reste, et qui fait ma ressource, après avoir travaillé tant d’années auprès du roi votre grand-père. Otez-moi, si vous voulez, tout le reste ; mais laissez-moi ceci. "»
 
Le roi ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis qu’Alibée avait amassé.
On ne trouva en ce lieu que la houlette, la flûte, et l’habit de berger qu’Alibée avait porté autrefois, et qu’il revoyait souvent avec joie, de peur d’oublier sa première condition.
 
"« Voilà, dit-il, ô grand roi ! les précieux restes de mon ancien bonheur : ni la fortune ni votre puissance n’ont pu me les ôter. Voilà mon trésor, que je garde pour m’enrichir, quand vous m’aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste ; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà, mes vrais biens, qui ne me manqueront jamais. Les voilà, ces biens simples, innocents, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire, et ne se tourmenter point pour le superflu. Les voilà, ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà, ces biens qui ne m’ont jamais donné un moment d’embarras. O chers instruments d’une vie simple et heureuse ! je n’aime que vous ; c’est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d’autres biens trompeurs soient venus me tromper et troubler le repos de ma vie ? Je vous les rends, grand roi, toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité : je ne garde que ce que j’avais quand le roi votre grand-père vint, par ses grâces, me rendre malheureux. "»
 
Le roi, entendant ces paroles, comprit l’innocence d’Alibée ; et, étant indigné contre les courtisans qui l’avaient voulu perdre, il les chassa d’auprès de lui.
 
==LES DEUX LIONCEAUX.==
<div class="prose" >
 
Deux Lionceaux avaient été nourris ensemble dans la même forêt.
Comme il était apprivoisé, le roi même le caressait souvent.
 
Il était gras, poli, de bonne mine, et magnifique : car il portait un collier d’or, et on lui mettait aux oreilles des pendants garnis de perles et de diamants : il méprisait tous les autres lions qui étaient dans les loges voisines, moins belles que la sienne, et qui n’étaient pas en faveur comme lui.
 
Ces prospérités lui enflèrent le cœur ; il crut être un grand personnage, puisqu’on le traitait si honorablement.
Bientôt il fut haï, méprisé, détesté.
 
Alors la vieille Lionne dit : "« Il est temps de le détrôner. Je savais bien qu’il était indigne d’être roi, mais je voulais que vous en eussiez un gâté par la mollesse et par la politique, pour vous mieux faire sentir ensuite le prix d’un autre qui a mérité la royauté par sa patience et par sa valeur. C’est maintenant qu’il faut les faire combattre l’un contre l’autre. "»
 
Aussitôt on les mit dans un champ clos, où les deux champions servirent de spectacle à l’assemblée.
Mais le spectacle ne fut pas long : le Lion amolli tremblait et n’osait se présenter à l’autre : il fuit honteusement et se cache ; l’autre le poursuit, et lui insulte.
 
Tous s’écrient : "« Il faut l’égorger et le mettre en pièces. — Non : non, répondit-il ; quand on a un ennemi si lâche, il y aurait de la lâcheté à le craindre. Je veux qu’il vive, il ne mérite pas de mourir. Je saurai bien régner sans m’embarrasser de le tenir soumis. "»
 
En effet, le vigoureux Lion régna avec sagesse et autorité.
 
==LE NIL ET LE GANGE.==
<div class="prose" >
 
Un jour deux fleuves, jaloux l’un de l’autre, se présentèrent à Neptune<sup>1</sup> pour disputer le premier rang.
Ils traversent la foule des monstres marins ; les troupeaux de Tritons folâtres sonnaient de la trompette avec leurs conques recourbées ; les dauphins s’élevaient au-dessus de l’onde, qu’ils faisaient bouillonner par les mouvements de leurs queues, et ensuite se replongeaient dans l’eau avec un bruit effroyable, comme si les abîmes se fussent ouverts.
 
Le Nil parla le premier ainsi : "« O grand fils de Saturne, qui tenez le vaste empire des eaux, compatissez à ma douleur ; on m’enlève injustement la gloire dont je jouis depuis tant de siècles : un nouveau fleuve, qui ne coule qu’en des pays barbares, ose me disputer le premier rang. Avez-vous oublié que la terre d’Égypte, fertilisée par mes eaux, fut l’asile des dieux, quand les géants voulurent escalader l’Olympe ? C’est moi qui donne à cette terre son prix : c’est moi qui fait l’Égypte si délicieuse et si puissante. Mon cours est immense : je viens de ces climats brûlants dont les mortels n’osent approcher ; et quand Phaéton<sup>7</sup>, sur le char du Soleil, embrasait les terres, pour l’empêcher de faire tarir mes eaux, je cachai si bien ma tête superbe, qu’on n’a point encore pu, depuis ce temps-là, découvrir où est ma source et mon origine. Au lieu que les débordements déréglés des autres fleuves ravagent les campagnes, le mien, toujours régulier, répand l’abondance dans ces heureuses terres d’Égypte, qui sont plutôt un beau jardin qu’une campagne. Mes eaux dociles se partagent en autant de canaux qu’il plaît aux habitants, pour arroser leurs terres et pour faciliter leur commerce. Tous mes bords sont pleins de villes, et on en compte jusqu’à vingt mille dans la seule Égypte. Vous savez que mes catadoupes<sup>8</sup> ou cataractes font une chute merveilleuse de toutes mes eaux de certains rochers en bas, au-dessus des plaines d’Égypte. On dit même que le bruit de mes eaux, dans cette chute, rend sourds tous les habitants du pays. Sept bouches différentes apportent mes eaux dans votre empire, et le Delta qu’elles forment est la demeure du plus sage, du plus savant, du mieux policé et du plus ancien peuple de l’univers : il compte beaucoup de milliers d’années dans son histoire et dans la tradition de ses prêtres. J’ai donc pour moi la longueur de mon cours, l’ancienneté de mes peuples, les merveilles des dieux accomplies sur mes rivages, la fertilité des terres par mes inondations, la singularité de mon origine inconnue. Mais pourquoi raconter tous ces avantages contre un adversaire qui en a si peu ? Il sort des terres sauvages et glacées des Scythes<sup>9</sup>, se jette dans une mer qui n’a aucun commerce qu’avec des barbares ; ces pays ne sont célèbres que pour avoir été subjugués par Bacchus, suivi d’une troupe de femmes ivres et échevelées, dansant avec des thyrses en main. Il n’a sur ses bords ni peuples polis et savants, ni villes magnifiques, ni monuments de la bienveillance des dieux : c’est un nouveau venu qui se vante sans preuve. O puissant Dieu ! qui commandez aux vagues et aux tempêtes, confondez sa témérité. "»
 
"« C’est la vôtre qu’il faut confondre, répliqua alors le Gange. Vous êtes, il est vrai, plus anciennement connu ; mais vous n’existiez pas avant moi. Comme vous, je descends de hautes montagnes, je parcours de vastes pays, je reçois le tribut de beaucoup de rivières, je me rends par plusieurs bouches dans le sein des mers, et je fertilise les plaines que j’inonde. Si je voulais, à votre exemple, donner dans le merveilleux, je dirais, avec les Indiens, que je descends du Ciel, et que mes eaux bienfaisantes ne sont pas moins salutaires à l’âme qu’au corps. Mais ce n’est pas devant le dieu des fleuves et des mers qu’il faut se prévaloir de ces prétentions chimériques. Créé cependant quand le monde sortit du chaos, plusieurs écrivains me font naître dans le jardin des délices qui fut le séjour du premier homme. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que j’arrose encore plus de royaumes que vous ; c’est que je parcours des terres aussi riantes et aussi fécondes ; c’est que je roule cette poudre d’or si recherchée, et peut-être si funeste au bonheur des hommes ; c’est qu’on trouve sur mes bords des perles, des diamants, et tout ce qui sert à l’ornement des temples et des mortels ; c’est qu’on voit sur mes rives des édifices superbes et qu’on y célèbre de longues et magnifiques fêtes. Les Indiens, comme les Égyptiens, ont aussi leurs antiquités, leurs métamorphoses, leurs fables ; mais ce qu’ils ont de plus qu’eux, ce sont d’illustres gymnosophistes, des philosophes éclairés. Qui de vos prêtres si renommés pouriez-vous comparer au fameux Pilpay ? Il a enseigné aux princes les principes de la morale et l’art de gouverner avec justice et bonté. Ses apologues ingénieux ont rendu son nom immortel ; on les lit, mais on n’en profite guère dans les États que j’enrichis ; et ce qui fait notre honte à tous les deux, c’est que nous ne voyons sur nos bords que des princes malheureux, parce qu’ils n’aiment que les plaisirs et une autorité sans bornes ; c’est que nous ne voyons dans les plus belles contrées du monde que des peuples misérables, parce qu’ils sont presque tous esclaves, presque tous victimes des volontés arbitraires et de la cupidité insatiable des maîtres qui les gouvernent, ou plutôt qui les écrasent. A quoi me servent donc et l’antiquité de mon origine, et l’abondance de mes eaux, et tout le spectacle des merveilles que j’offre au navigateur ? Je ne veux ni les honneurs ni la gloire de la préférence, tant que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude, tant que je ne servirai qu’à entretenir la mollesse ou l’avidité de quelques tyrans fastueux et inappliqués. Il n’y a rien de grand, rien d’estimable, que ce qui est utile au genre humain. "»
 
Neptune et l’assemblée des dieux marins applaudirent au discours du Gange, louèrent sa tendre compassion pour l’humanité vexée et souffrante.
 
Il lui firent espérer que, d’une autre partie du monde, il se transporterait dans l’Inde des nations policées et humaines, qui pourraient éclairer les princes sur leur vrai bonheur, et leur faire comprendre qu’il consiste principalement, comme il le croyait avec tant de vérité, à rendre heureux tous ceux qui dépendent d’eux, et à les gouverner avec sagesse et modération.</div>
 
 
 
<sup>1 - ''Neptune'', dieu de la mer, frère de Jupiter et de Pluton. Il est l’époux d'''Amphitrite'', déesse de la mer.</sup>
 
<sup>2 - ''Nérée'', dieu marin, père des Néréides.</sup>
 
<sup>3 - ''Saturne'', ou le temps, père de Jupiter, de Neptune et de Pluton.</sup>
 
<sup>4 - ''Océan'', fils du ciel et de Vesta, et époux de ''Téthys''.</sup>
 
<sup>5 - ''Ino, Mélicerte, Palémon'' : Ino s’étant précipitée dans la mer avec son fils Mélicerte, Neptune les métamorphosa tous les deux en divinités marines. Mélicerte prit alors le nom de Palémon.</sup>
 
<sup>6 - ''Protée'', dieu marin qui avait le pouvoir de prendre toutes les formes qu’il voulait.</sup>
 
<sup>7 - ''Phaéton'', fils d’Apollon, odtint de son père de conduire un jour le char du soleil. Mais il ne put se faire obéir des chevaux ; ce qui donna lieu à un effroyable désordre. Jupiter, pour y mettre fin, foudroya Phaéton.</sup>
 
<sup>8 - ''Cataloupe'', autre nom de cataracte, qui n’est plus usité aujourd’hui.</sup>
 
<sup> - ''Scythes''. Les anciens nommaient ainsi tous les peuples qui habitaient au nord de l’Asie.</sup>
 
==HISTOIRE DE LA REINE GISÈLE ET DE LA FÉE CORYSANTE.==
 
 
<div style="text-align:center; " >Il était une fois une reine nommée Gisèle, qui avait beaucoup d’esprit et un grand royaume.
 
Son palais était tout de marbre ; le toit était d’argent ; tous les meubles qui sont ailleurs de fer ou de cuivre, étaient couverts de diamants.
Un jour on présenta à la reine une jeune fille de quinze ans, d’une merveilleuse beauté, nommée Corysante.
 
D’abord elle se récria : "« Qu’on ôte cet objet de devant mes yeux ! "»
 
Mais la mère de cette jeune fille lui dit : "« Madame, ma fille est fée, et elle a le pouvoir de vous donner en un moment toute sa jeunesse et toute sa beauté. "»
 
La reine, détournant ses yeux, répondit : "« Eh bien ? que faut-il lui donner en récompense ? — Tous vos trésors, et votre couronne même, lui répondit la mère. — C’est de quoi je ne me dépouillerai jamais s’écria la reine ; j’aime mieux mourir. "»
 
Cette ffre ayant été rebutée, la reine tomba malade d’une maladie qui la rendait si puante et si infecte, que ses femmes n’osaient approcher d’elle pour la servir, et que ses médecins jugèrent qu’elle mourrait dans peu de jours.
Dans cette extrêmité, elle envoya chercher la jeune fille, et la pria de prendre sa couronne et tous ses trésors, pour lui donner sa jeunesse avec sa beauté.
 
La jeune fille lui dit : "« Si je prends votre couronne et vos trésors en vous donnant ma beauté et mon âge, je deviendrai tout à coup vieille et difforme comme vous. Vous n’avez pas voulu d’abord faire ce marché, et moi j’hésite à mon tour pour savoir si je dois le faire. "»
 
La reine la pressa beaucoup ; et comme la jeune fille sans expérience était fort ambitieuse, elle se laissa toucher au plaisir d’être reine.
De plus, elle qui avait été bergère et qui était accoutumée à passer les jours à chanter en conduisant ses moutons, elle était à tout moment importunée des affaires difficiles qu’elle ne pouvait point régler.
 
D’un autre côté, Gisèle, accoutumée à régner, à posséder tous les plus grands biens, avait déjà oublié les incommodités de la vieillesse ; elle était inconsolable de se voir si pauvre : "« Quoi ! disait-elle, serai-je toujours couverte de haillons ? A quoi me sert toute ma beauté, sous cet habit crasseux et déchiré ? A quoi me sert-il d’être belle, pour n’être vue que dans un village par des gens si grossiers ? On me méprise ; je suis réduite à servir et à conduire des bêtes. Hélas ! j’étais reine ; je suis bien malheureuse d’avoir quitté ma couronne et tant de trésors ! Oh ! si je pouvais les ravoir ! Il est vrai que je mourrais bientôt ; eh bien ! les autres reines ne meurent-elles pas ? Ne faut-il pas avoir le courage de souffrir et de mourir, plutôt que de faire une bassesse pour devenir jeune ? "»
 
Corysante sent que Gisèle regrettait son premier état, et lui dit qu’en qualité de fée elle pouvait faire un second échange.
Gisèle redevint reine, mais vieille et horrible ; Corysante reprit ses charmes et la pauvreté de bergère.
 
Bientôt Gisèle, accablée de maux, s’en repentit, et déplora son aveuglement ; mais Corysante, qu’elle pressait de changer encore, lui répondit : "« J’ai maintenant éprouvé les deux conditions : j’aime mieux être jeune et manger du pain noir, et chanter tous les jours en gardant mes moutons, que d’être reine comme vous dans le chagrin et dans la douleur. "»</div>
 
==HISTOIRE D’UNE JEUNE PRINCESSE.==
 
 
<div style="text-align:center; " >Il y avait une fois un roi et une reine qui n’avaient point d’enfant.
 
Ils en étaient si fâchés, si fâchés, que personne n’a jamais été plus fâché.
Comme tout se préparait pour les noces, la reine se souvint d’une certaine fée qui avait été autrefois de ses amies ; elle la fit venir, et lui demanda si elle ne pouvait les empêcher.
 
"« Je ne le puis, madame, lui répondit-elle, qu’en changeant votre fille en linotte. Vous l’aurez dans votre chambre ; elle parlera toutes les nuits, et chantera toujours. "»
 
La reine y consentit.
Le roi n’y consentit qu’avec beaucoup de peine.
 
On prit le jour : lorsqu’il fut arrivé, les deux champions s’avancèrent dans le lieu du combat.
 
Tout le monde faisait des vœux pour le prince ; mais, à voir le géant si terrible, on tremblait de peur pour le prince.
 
Le monstre portait une masse de chêne, dont il déchargea un coup sur Aglaor ; car s’était ainsi que se nommait le prince : mais Aglaor ayant évité le coup, lui coupa le jarret de son épée, et, l’ayant fait tomber, lui ôta la vie.
 
Tout le monde cria victoire ; et le prince Aglaor épousa la princesse, avec d’autant plus de contentement, qu’il l’avait délivrée d’un rival aussi terrible qu’incommode.</div>
 
==VOYAGE SUPPOSÉ, EN 1690.==
 
 
<div style="text-align:center; " >Il y a quelques années que nous fîmes un beau voyage, dont vous serez bien aise que je vous raconte le détail.
 
Nous partîmes de Marseille pour la Sicile, et nous résolûmes d’aller visiter l’Égypte.
Nous trouvâmes sur cette côte un vaisseau qui s’en allait dans certaines îles qu’on assurait être encore plus délicieuses que les îles Fortunées<sup>1</sup>.
 
La curiosité de voir ces merveilles nous fit embarquer ; nous voguâmes pendant trente jours : enfin nous aperçûmes la terre de loin.
 
A mesure que nous approchions, on sentait les parfums que ces îles répandaient dans toute la mer.
Il n’y avait aucune maison dans toute ces îles, parce que l’air n’y était jamais ni froid ni chaud.
 
Il y avait partout, sous les arbres, des lits de fleurs, où l’on se couchait mollement pour dormir ; pendant le sommeil, on avait tojours des songes de nouveaux plaisirs ; il sortait de la terre des vapeurs douces qui représentaient à l’imagination des objets encore plus enchantés que ceux qu’on voyait en veillant : ainsi on dormait moins pour le besoin que pour le plaisir.
 
Tous les oiseaux de la campagne savaient la musique, et faisaient entre eux des concerts.
 
 
<sup>1 - ''Îles Fortunées'', aujourd’hui ''îles Canaries''.</sup>
 
==L’ANNEAU DE GYGÈS.==
 
 
<div style="text-align:center; " >Pendant le règne du fameux Crésus<sup>1</sup>, il y avait en Lydie un jeune homme bien fait, plein d’esprit, très vertueux, nommé Callimaque, de la race des anciens rois et devenu si pauvre, qu’il fut réduit à se faire berger.
 
Se promenant un jour sur des montagnes écartées, où il rêvait sur ses malheurs en menant son troupeau, il s’assit au pied d’un arbre, pour se délasser.
D’abord, il ne voit goutte ; enfin, ses yeux s’accoutument à l’obscurité.
 
Il entrevoit, dans une lueur sombre, une urne d’or, sur laquelle ces mots étaient gravés : ''" « Ici, tu trouveras l’anneau de Gygès<sup>2</sup>. Ô mortel, qui que tu sois, à qui les dieux destinent un si grand bien, montre-leur que tu n’es pas ingrat et garde-toi d’envier jamais le bonheur d’aucun autre homme. "»''
 
Gallimaque ouvre l’urne, trouve l’anneau, le prend et dans le transport de sa joie, il laissa l’urne, quoiqu’il fût très pauvre et qu’elle fût d’un grand prix.
Il sort de la caverne et se hâte d’éprouver l’anneau enchanté, dont il avait si souvent entendu parler dans son enfance.
 
Il voit de loin le roi Crésus qui passait, pour aller de Sardes<sup>3</sup> dans une maison délicieuse, sur les bords du Pactole<sup>4</sup>.
 
D’abord, il s’approche de quelques esclaves qui marchaient, devant et qui portaient des parfums, pour les répandre sur les chemins où le roi devait passer.
Il fait du bruit, tout exprès, en marchant ; il prononce même quelques paroles.
 
Tous prêtèrent l’oreille ; tous furent étonnés d’entendre une voix et de ne voir personne.
 
Ils se disaient les uns aux autres : "« Est-ce un songe ou une vérité ? N’avez-vous pas cru entendre parler quelqu’un ? "»
 
Callimaque, ravi d’avoir fait cette expérience, quitte ces esclaves et s’approche du roi.
Callimaque les entendit pendant tout le chemin.
 
On arrive dans cette maison, dont tous les murs étaient de jaspe ; le toit était de cuivre, fin et brillant comme de l’or ; les lits étaient d’argent et tout le reste des meubles, de même : tout était orné de diamants et de pierres précieuses.
 
Tout le palais était sans cesse rempli des plus doux parfums et pour les rendre plus agéables, on en répandait de nouveaux à chaque heure du jour.
Mais, comme le roi le menaça de le punir, ses amis lui conseillèrent d’avouer la chose et de s’en faire honneur.
 
Alors, il passa d’une extrêmité à l’autre ; la vanité l’aveugla.
 
Il se vanta d’avoir fait ce coup merveilleux par la vertu de ses enchantements.
Mais, dans le moment où on lui parlait, on fut bien surpris de voir le même char recommencer la même course.
 
Puis, le roi entendit une voix qui lui disait à l’oreille : "« Orodes se moque de toi ; il se vante de ce qu’il n’a pas fait. "»
 
Le roi, irrité contre Orodes, le fit aussitôt charger de fers et jeter dans une profonde prison.
 
 
<sup>1 - ''Crésus'', roi de Lydie (province de l’Asie Mineure), célèbre par ses richesses, qui sont passées en proverbe.</sup>
 
<sup>2 ''Gygès'', berger lydien, qui possédait, dit-on, un anneau au moyen duquel il avait la faculté de se rendre invisible. Voir les versions d'd’[[Auteur :Hérodote|Hérodote]] et de [[Auteur :Platon|Platon]].</sup>
 
<sup>3 - ''Sardes'', capitale de l’ancien royaume de Lydie.</sup>
 
<sup>4 - ''Pactole'', fleuve voisin de Sardes, et dont les eaux roulaient autrefois un sable d’or.</sup>
 
<sup>5 - ''Essence'' de rose.</sup>
 
<sup>6 - ''Achille'', héros célèbre dans l’histoire du siège de Troie, avait à son char deux chevaux que Neptune avait donnés à son père.</sup>
 
<sup>7 - ''Phébus'' était dieu de la lumière, ou le soleil lui-même. On supposait qu’il éclairait le monde en parcourant, tous les jours, sur son char, les espaces célestes.</sup>
 
<sup>8 - ''Hécate'', déesse que l’on invoquait dans les opérations magiques.</sup>
 
<sup>9 - ''Discorde'', ''Furies'', déesses infernales.</sup>
 
<sup>10 - ''Cerbère'', chien à trois têtes, qui gardait l’entrée des enfers.</sup>
 
<sup>11 - ''Érèbe'', fils du Chaos et de la Nuit, qui fut précipité dans les enfers. On le prend ordinairement pour les enfers mêmes.</sup>
 
<sup>12 - On appelait ''satrapes'', chez les Perses, les gouverneurs de province.</sup>
 
==LE RENARD PUNI PAR SA CURIOSITÉ.==
<div class="prose" >
 
Un renard des montagnes d’Aragon, ayant vieilli dans la finesse, voulut donner ses derniers jours à la curiosité.
 
==LE PIGEON PUNI DE SON INQUIÉTUDE.==
<div class="prose" >
 
Deux pigeons vivaient ensemble dans un colombier, avec une paix profonde.
Aussitôt, ils allaient se désaltérer dans l’onde pure d’un ruisseau qui courait au travers de ces prés fleuris.
 
De là, ils revenaient voir leurs pénates dans le colombier blanchi et plein de petits trous : ils y passaient le temps dans une douce société, avec leurs fidèles compagnes.
 
Leurs cœurs étaient tendres, le plumage de leurs cous était changeant et peint d’un plus grand nombre de couleurs que l’inconstante Iris.
L’un d’eux, se dégoûtant des plaisirs d’une vie paisible, se laissa séduire par une folle ambition et livra son esprit aux projets de la politique.
 
Le voilà qui abandonne son ancien ami ; il part, il va du côté du Levant.
 
Il passe au-dessus de la mer Méditerranée et vogue avec ses ailes dans les airs, comme un navire avec ses voiles dans les ondes de Téthys.