Différences entre les versions de « À propos du peuple »

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{{Chroniques de Maupassant|journal=Le Gaulois|date=19 novembre 1883}}
 
 
==__MATCH__:[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/2]]==
{{t3|À PROPOS DU PEUPLE}}
 
Au fond, M. Vallès, qui a pour les barricades un amour immodéré, n’admet point qu’on aime autre chose. Il s’étonne qu’on puisse loger ailleurs que sur des pavés entassés, qu’on puisse rêver d’autres plaisirs, s’intéresser à d’autres besognes. Je respecte cet idéal littéraire, tout en réclamant le droit de conserver le mien, qui est différent. Certes la barricade a du bon, comme sujet à écrire. M. Vallès l’a souvent prouvé ; mais je ne crois pas qu’elle soit plus utile à la question des boulangeries populaires que les amours de Paul et de Virginie.
 
Théophile Gautier, qui avait l’horreur du pain, prétendait que cette colle fade et insipide était une invention occidentale bête et dangereuse, imaginée par les bourgeois avares et qui leur avait valu des révolutions.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/3]]==
avares et qui leur avait valu des révolutions.
 
Je n’userai point de cet argument, bien qu’il me paraisse avoir tout juste autant de rapport avec la question, que la littérature en a avec la misère publique.
Une nation se compose de couches très diverses (pour me servir d’une expression célèbre), allant des plus basses aux plus hautes, des plus ignorantes aux plus éclairées.
 
Le peuple, la foule, peine, s’agite, souffre, il est vrai, de mille privations, justement parce qu’il est le peuple, c’est-à-dire la masse à peine civilisée, illettrée, brutale. Mais une sélection se fait peu à peu dans cette foule. Des hommes plus intelligents s’en détachent, forment une autre classe intermédiaire, plus cultivée, supérieure. Cette classe a déjà des goûts, des besoins, des aspirations, un idéal enfin tout différents de ceux de la couche au-dessous.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/4]]==
Mais une sélection se fait peu à peu dans cette foule. Des hommes plus intelligents s’en détachent, forment une autre classe intermédiaire, plus cultivée, supérieure. Cette classe a déjà des goûts, des besoins, des aspirations, un idéal enfin tout différents de ceux de la couche au-dessous.
 
Et toujours le même travail se produit dans la foule. Toujours les êtres d’élite s’élèvent, se séparent de la populace originelle, forment des classes d’individus de plus en plus cultivés, de plus en plus supérieurs.
Eh bien, mon cher confrère, c’est à cette élite, rien qu’à cette élite, que nous nous adressons ; nous ne nous occupons que d’elle, nous n’écrivons que pour elle ; et plus notre art est délicat, raffiné, plus est restreint notre public.
 
Cette aristocratie nous prouve, en achetant nos livres, que nous lui plaisons, que nous répondons à un besoin de son esprit. Nous fournissons à son intelligence un aliment qui n’est pas le pain du peuple.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/5]]==
Nous fournissons à son intelligence un aliment qui n’est pas le pain du peuple.
 
Reprochez-vous à M. Broder de ne point fabriquer d’omnibus ? Est-il coupable parce qu’il ne confectionne que des voitures de luxe pour les gens riches ?
 
Quel service plus grand peut-on rendre à un pays que de lui apprendre ce que sont les hommes, à quelque classe qu’ils appartiennent, de lui apprendre à se connaître lui-même ?
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/6]]==
 
C’est là, j’en conviens, le moindre souci des romanciers. Ils s’adressent à la tête seule de la nation ; que les politiciens s’occupent du bas.
À l’automne, je voulus aller voir ces misérables qui travaillent dans les mines, ces forçats condamnés à la nuit éternelle, à la nuit humide des puits profonds.
 
Je sortais du Creusot cet admirable enfer. Là, les hommes, l’élite des ouvriers, vivent paisibles dans cette fournaise allumée jour et nuit, qui brûle leur chair, leurs yeux, leur vie. Demeurer huit jours auprès de ces brasiers effroyables semblerait à l’habitant des villes un supplice au-dessus des forces humaines. Eux, ces jeunes gens, passent leur existence dans ce feu, et ils ne se plaignent point, uniquement parce qu’ils travaillent, qu’ils sont intelligents, instruits, qu’ils s’efforcent, par le labeur, d’améliorer le sort que leur a fait l’inconsciente nature.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/7]]==
par le labeur, d’améliorer le sort que leur a fait l’inconsciente nature.
 
À Montceau, c’est autre chose. La masse des ouvriers appartient à la dernière classe du peuple. Ils ne sont capables, ces hommes, que de traîner la brouette et de creuser les noires galeries de houille. Ceux-là ne peuvent accomplir aucune besogne qui demande un travail d’esprit. Aussi essayent-ils de tuer leurs chefs, les ingénieurs. Leur sort pourtant n’est point si misérable qu’on le croit ; mais leur salaire est minime. À qui la faute ?
 
La poussière des mines, délayée dans l’eau, tombe en des moules et ressort sous la forme de briquettes au moyen de toute une série d’opérations ingénieuses qu’accomplissent des machines mues par la vapeur.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/8]]==
 
Voici un vrai troupeau de femmes occupées à trier le charbon. Elles ont l’air de négresses dont la peau, par place, serait marbrée de taches pâles ; et elles regardent avec des yeux luisants, effrontés. Quelques-unes, dit-on, sont jolies. Comment le deviner sous ce masque noir.
À fleur de terre sous une couche de sable, on aperçoit un grand carré de petits chapeaux de fonte que surmontent des soupapes. Et de toutes ces cloches sortent de minces jets de vapeur. Une chaleur terrible s’en dégage. C’est là le dessus des chaudières.
 
La machine, à côté, installée dans une belle bâtisse, marche lentement, faisant tourner un lourd volant d’une façon calme et régulière.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/9]]==
régulière.
 
Deux roues colossales déroulent le câble en fils d’aloès qui tient, descend et remonte la boîte de fer qui sert à descendre aux entrailles de la terre.
On ne voit rien, que des mares d’eau, dans un étroit souterrain. L’eau ruisselle des murs, coule en des ruisseaux rapides, jaillit entre les pierres.
 
Un autre bruit nous étonne : ce bruit continu et sourd des machines à vapeur. C’est une machine, en effet, qui boit cette eau et la jette au-dehors, à quatre cents mètres au-dessus de nous. Et voici, toujours dans l’ombre, un vaste bassin où puise cette pompe, où s’amassent tous les écoulements de la mine.
==[[Page:Maupassant - À propos du peuple, paru dans Le Gaulois, 19 novembre 1883.djvu/10]]==
dans l’ombre, un vaste bassin où puise cette pompe, où s’amassent tous les écoulements de la mine.
 
Les yeux enfin s’accoutument à l’ombre. Nous marchons, serrés derrière l’ingénieur ; car, si on se perdait dans les galeries, comment et quand en pourrait-on sortir ?
 
Parfois, quand l’une d’elles tombe malade, on la remonte une nuit, car la lumière du jour la rendrait aveugle. On la remonte et on la laisse libre, sur la terre.
=== no match ===
 
 
Étonnée, elle lève la tête, aspire l’air frais, frissonne, remue le cou comme pour s’assurer que rien ne la tient plus ; puis elle s’élance éperdue. Elle s’élance, mais une force étrange la retient, car elle se met à tourner ainsi que dans un cirque, à tourner dans un cercle étroit, au grand galop, comme une folle. Il est inutile de l’attacher : elle ne sortira pas de cette piste, jusqu’au moment où elle tombera épuisée, ivre d’air.
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