Souvenirs d’une actrice/Tome 2/06

Dumont, éditeur (Tome 2p. 95-111).


VI


Scènes tumultueuses à Bordeaux. — L’opéra de la Pauvre femme. — Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de Milan. — Lettre de Julie Talma à ce sujet. — M. et madame Dauberval. — Le ballet du Page inconstant. — Anecdote. — Lettre de madame Talma sur son divorce.


J’arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c’était au plus fort de la disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses. La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces cœurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n’étaient que trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain, comme je l’ai dit, coûtait cinquante francs la livre ; il était plus rare encore qu’à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez madame Talma, elle me disait en entrant :

« Apportes-tu ton pain ? »

Lorsque j’avais l’étourderie de l’oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j’avais vraiment honte de l’accepter ; mais à Bordeaux on n’était point aussi hospitalier. Cependant d’aimables muscadins (comme on les appelait alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s’acceptait comme on accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m’attendais qu’on finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d’un madrigal ou d’un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu’ils eussent l’imagination bien vive.

Jusqu’à cette époque j’avais peu joué la comédie, si ce n’est au Théâtre de la République, où je m’étais essayée dans ce genre ; je n’étais donc connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras. J’allais à Bordeaux remplir l’emploi dit des Dugazon. On donnait à cette époque beaucoup de pièces de circonstance, et l’on sait que les pauvres acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons : Vive le roi ! Vive la ligue ! La pièce de la Pauvre femme, opéra de Marsollier, était un des ouvrages les plus courus à mon départ de Paris ; madame Dugazon y était admirable : on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant vieillie et étant devenue d’un embonpoint excessif, les auteurs étaient obligés de travailler uniquement pour elle : mais l’administration ne fut pas arrêtée par cette considération ; elle me fit jouer la Pauvre femme, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce rôle portait le nom de madame Dugazon.

Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes. Ne pouvant attaquer l’auteur, ou voulut s’en prendre à l’actrice : au moment où la pauvre femme s’écrie : « La terreur ne reviendra jamais, j’en prends à témoin tous mes concitoyens. »

On applaudit avec fureur et l’on cria bis. Je répétai avec un très grand plaisir, et m’avançant sur la scène, je dis avec beaucoup d’énergie :

« Non, la terreur ne reviendra jamais ! »

A peine avais-je terminé cette phrase, qu’on me lança une pièce de monnaie en cuivre, appelée monneron, et presque aussi grosse qu’un écu de cinq francs ; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre l’équilibre. Fort heureusement j’avais un fichu très épais, mais si je l’eusse reçue à la tête, j’étais tuée. On ne peut se faire une idée des vociférations et du tumulte que cela occasionna : si l’on eût trouvé celui qui avait jeté ce monneron, il eût été écharpé. J’en éprouvai cependant beaucoup moins de mal qu’on pouvait le craindre ou qu’on l’avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l’on peut penser combien je fus applaudie ; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je jetais involontairement un coup-d’œil furtif vers l’endroit d’où était parti le projectile.

« N’ayez pas peur, me criait-on, ils ne s’en aviseront pas. »

En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette pièce, et chaque soir j’étais accompagnée par une foule de jeunes gens qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu’il ne m’arrivât malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit pendant longtemps. C’était un avocat d’autant plus estimé à Bordeaux, qu’il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un temps où cette noble mission n’était pas sans danger ; il fallait même avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez grand nombre d’accusés : aussi était-il adoré des jeunes gens et considéré dans toute la ville.

On donna dans ce même temps l’opéra du Brigand, de Hoffmann ; je me rappelle ce couplet, parce que c’était à moi qu’il s’adressait dans la pièce :

Plus de pitié, plus de Clémence ;
Quand nous trouvons des factieux,
Envoyons-les en diligence
Aux enfers revoir leurs aïeux.

Des cris de ces jeunes vipères
Que nos cœurs ne soient point émus ;
Ces enfans vengeraient leurs pères,
Mais les morts ne se vengent plus.

L’auteur avait voulu faire allusion à ces mots de Barrère : « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. »

J’étais encore à Bordeaux, lorsque le bruit des conquêtes du général Bonaparte en Italie donnait un démenti formel à ce mauvais jeu de mots :

« Il reviendra sans gêne, et fera la paix dans mille ans. »

Mon mari faisait partie d’une administration qui allait en Italie ; c’était peu de temps avant l’affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte devait rejoindre le général à Milan, madame Talma et son mari donnèrent à Fusil des lettres où ils le recommandèrent auprès d’elle.

Les routes d’Italie étaient alors fort dangereuses ; les barbets, troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrêtaient les convois et commettaient toute sorte de désordres.

On sait que M. Méchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient, furent renfermés dans Viterbe, et ne durent leur salut qu’à l’évêque : sans lui, ils eussent été massacrés.

Ce fut par une lettre de madame Talma que j’appris tous ces détails.

« Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont été dépouillés et maltraités par les barbets ; ils ont voulu se faire recevoir dans une ambulance, mais on n’a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher, étaient hors d’état de se soutenir : on n’a pas voulu recevoir les autres. Le pauvre Fusil, qui était de ce nombre, s’est traîné comme il a pu le long de la lisière d’un bois, sur la grande route, afin d’éviter les partisans et dans l’espoir qu’il pourrait rencontrer quelqu’équipage allant à Milan ; mais, épuisé de fatigue et ne se sentant plus la force de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit pitié de lui, et lui envoya un secours inespéré. Il était depuis quelque temps sur la grande route, lorsqu’il vit à travers un nuage de poussière plusieurs voitures escortées par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent des Français, il pensa qu’il pourrait obtenir quelque secours et demanda à un soldat quels étaient les personnes qui venaient de ce côté :

« Camarade, lui dit le soldat, ce sont les équipages de la femme du général en chef.

« Madame Bonaparte ! s’écria-t-il. » Se souvenant aussitôt que fort heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les prit, et les élevant en l’air, il fit signe qu’il voulait les remettre à madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s’empressa de les ouvrir. Lorsqu’elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. « Mon Dieu, monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de m’être rencontrée assez à temps pour vous secourir. » Elle le fit placer dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui accompagnait madame Bonaparte.

Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef.

Madame Bonaparte retint Fusil près d’elle tout le temps qu’elle resta à Milan ; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[1], qui était du nombre, avait de l’affection pour son professeur, parce qu’il la faisait rire et l’amusait beaucoup ; elle lui donna pour moi une très belle parure en camée, et ce fut Julie qui me l’envoya. Ces dames avaient engagé mon mari à me faire venir en Italie ; je l’aurais bien désiré, mais on courait de si grands dangers sur les routes, qu’il n’aurait pas été prudent d’entreprendre ce voyage.

La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible qu’avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il avait fait le voyage d’Italie. « Je veux, lui avait-elle dit, vous en faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus profitables ; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de celle qu’on vous a donnée. » Elle en parla à M. Alaire, je crois ; mais au lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se reposa sur la parole du chef d’administration, qui, lorsqu’elle fut éloignée, oublia toutes ses promesses.

Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l’avancement dans les équipages d’artillerie ; mais il n’en a jamais fait usage. J’aurais voulu au moins qu’il gardât cette apostille connue un autographe, mais je ne sais pas ce qu’il en a fait.

Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du général Muller.

Madame Talma m’avait donné une lettre charmante pour M. et madame Dauberval, que, d’après ce qu’elle m’en avait dit, je brûlais de connaître. Ce n’était plus cette jeune femme dont Julie m’avait fait le portrait, mais elle jouait avec tant d’art et de talent, qu’au théâtre elle faisait oublier son âge.

M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu : ses ballets étaient des poèmes. C’est à Bordeaux qu’il en a composé la plus grande partie.

Sa pastorale de la Fille mal gardée est restée au théâtre, et l’on a fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra ; c’est surtout dans ce rôle de Lise et celui de Louise, du Déserteur, que madame Dauberval était admirable ; c’est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle.

Paul et Virginie, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M. Dauberval, et y ont obtenu un grand succès ; mais le Page inconstant, qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par l’anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour le théâtre de Bordeaux.

À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui rivalisait avec Paris ; mais quoique l’Opéra de Bordeaux eût d’excellents chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart des sujets qui ont brillé dans la capitale s’étaient formés dans cette ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans la Suzanne du Page inconstant, elle était si ravissante, que personne ne pouvait lui être comparé ; il y avait une telle expression sur sa spirituelle figure, que l’on aurait pu écrire le dialogue de sa scène avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline.

On venait de défendre le Mariage de Figaro dans toutes les villes de province ; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris. Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur goût pour la danse : d’ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un si grand bruit.

« — Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit : vous devriez mettre l’Encyclopédie en vaudeville).

— Pourquoi pas, répondit l’artiste en continuant la plaisanterie. »

Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si gai, si aimable d’ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu’à la fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce de Figaro, la relit, et passe la nuit à calculer le parti qu’il en peut tirer ; il dresse son plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu’il communique le lendemain à sa femme ; elle trouve l’idée parfaite, rectifie, donne ses avis ; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à son travail.

Une semaine après, Le Page inconstant étant presque achevé, il fait venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout à leur faire bien comprendre le caractère et l’esprit de chaque personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d’une manière charmante. J’ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans celui de Suzanne ; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la fortune du théâtre de Bordeaux ; on venait des villes environnantes pour connaître l’ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle forme on ne pouvait plus défendre.

Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage produisit un grand effet à Paris ; madame Dauberval y était toujours charmante, ainsi que dans le rôle d’Isaure, de Raoul Barbe-Bleue. Elle n’avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir.

Quoique le ballet de la Fille mal gardée soit un ouvrage bien ancien, ce petit tableau pastoral n’en a pas moins la fraîcheur des tableaux du Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme quelle répand sur tous ses rôles.

Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d’épancher son cœur dans celui d’une amie avait établi entre nous une correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n’était déjà plus un mari fidèle : il se laissait facilement séduire, mais elle l’ignorait. Il était rempli d’égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu l’affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même raison, car du moment qu’elle l’aurait appris, son bonheur eût été détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin ; elle crut bien faire peut-être ; mais dès ce moment la jalousie s’empara du cœur de cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se succédèrent ; les reproches ne ramènent pas celui qui n’a plus d’amour : aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. Cette conduite amena une rupture ; il quitta la maison et fit demander ses meubles ; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se sentit cependant blessée d’une semblable réclamation ; elle lui écrivit que, s’il voulait bien désigner les meubles qu’il avait apportés, elle s’empresserait de les lui faire remettre.

Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques, ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande pièce, et qui avait coûté tant d’argent. Quant à la maison de la rue Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui la vendit au général Bonaparte, à son retour d’Égypte. J’ai vu signer le contrat de vente et je me rappelle fort bien l’homme d’affaire qui fit le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup d’estime et d’amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l’écrivit.

« Nous avons été, me disait-elle, à la municipalité dans la même voiture ; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne ; mon mari m’a donné la main pour descendre, nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre, et nous avons signé comme si c’eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant il m’a accompagnée jusqu’à ma voiture.

J’espère, lui ai-je dit, que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence, cela serait trop cruel ; vous reviendrez me voir quelquefois, n’est-ce pas ?

Certainement, a-t-il répondu d’un air embarrassé, toujours avec un grand plaisir.

J’étais pâle, et ma voix était émue malgré tous les efforts que je faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentrée chez moi, et j’ai pu me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien malheureuse. »

Lorsque je revins à Paris, je trouvai Julie entourée de ses enfants et de ses amis ; elle était calme, mais on voyait qu’elle cachait sa blessure au fond de son cœur, et qu’elle n’en guérirait jamais. Talma la voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses chagrins.

  1. Depuis madame Leclerc.