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xi.

Un matin, Fiamma, profitant d’un de ces rayons de soleil si précieux dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de l’endroit où l’aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa de questions. Elle voulut d’abord les éluder ; mais comme il insista et qu’elle avait de l’amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de chagrin sans importance, qu’elle pût lui donner comme une confidence pour le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire si ce n’est que l’aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de tristesse.

— Juste ciel ! s’écria le marquis, et qui vous empêche d’y retourner ?

— Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu’à la maison de campagne que j’aimais. C’est là que ma mère m’avait élevée, et, pour ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de cette vie de lucre et de parcimonie, qu’on appelle une honnête industrie. C’est là qu’après la mort de cette malheureuse bien-aimée, j’aurais voulu passer le reste de mes jours dans l’étude, le silence et la prière ; mais la destinée qui me condamnait à être riche, en dépit de mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m’a poursuivie jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage ; elle m’a jeté dans ce pays glacé, loin des souvenirs qui m’étaient chers et chez une nation que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois, car je suis plus heureuse que je ne croyais possible de l’être à une fille qui a perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette contrée ; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d’ailleurs aux soucis de mon cœur. J’ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré. Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s’emparer de ma destinée, la fixer, l’asservir et la consoler ! Chose étrange que les desseins cachés de la Providence ! qui m’eût prédit cela, alors que je gravissais les rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si chères au vieux Titien ?

Anima mia, répondit le marquis avec sa tendresse d’expressions italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous fassiez pour les élever jusqu’à vous. Que le cher comte, votre père, ait trouvé à satisfaire ses vues d’intérêt et d’ambition en revenant ici, c’est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite ; mais la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple, vous rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talens, votre caractère viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer un rôle actif…

— Croyez-vous ? s’écria Fiamma, dont les yeux brillaient d’un feu sauvage. Ah ! s’il y avait quelque chose à faire pour la liberté ! Si les seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple de nos villes, pouvaient se réveiller ! Si seulement ces généreux bandits de nos Alpes qui se retranchèrent dans les gorges des torrens pour fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu’au dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug infâme, si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquelles il n’a manqué que des chefs à la fois puissans et fidèles, pouvaient se ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères !… Mais quelles folies disons-nous ? parlons d’autre chose, cousin ; cela me donne la fièvre.

— Eh bien ! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble sœur, qu’à force de parler de son mal, on s’indigne contre sa faiblesse, on se lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un patriote, à force de se plaindre comme nous, s’éveille et se tient prêt à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes des Alpes n’ont pas changé ; leur courage n’a pas plus faibli sous la verge autrichienne, que les cimes de nos glaciers n’ont fondu au soleil. Il ne leur manque que des chefs qui s’entendent. Sait-on où s’arrêterait l’avalanche qu’une poignée d’hommes pourrait détacher ! Toi et moi, et cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m’obéir aveuglément, c’en serait assez pour entraîner la première masse.

— Ô Ruggier ! s’écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s’il y avait seulement une lueur d’espoir… mais, hélas ! tout cela est un cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser ; mais moi, misérable ! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le cœur, me force à rester là immobile, à faire de stériles vœux, et à me déchirer les entrailles de colère !

— Tu seras parmi nous, Fiamma ! s’écria le marquis, profitant de sa fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais, à notre tête, la Jeanne d’Arc de l’Italie, belle et sainte comme elle, comme elle brave et inspirée ! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force et de cœur que toi ? Crois-tu qu’elle ait aimé sa patrie avec plus d’ardeur ? Vois ! Dieu semble t’avoir formée exprès pour un rôle extraordinaire. Dès le premier jour où je t’ai vue, j’ai pressenti ta grandeur future, j’ai vu sur ton visage le sceau d’une mission divine. Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui s’accommode de tous les climats, de toutes les privations ; vois ta hardiesse si contraire à l’esprit de ton sexe ; vois jusqu’à la force musculaire, jusqu’à cette petite main qui est de fer pour dompter un cheval, et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio !…

Fiamma tressaillit, comme si une flèche l’eût touchée. — Qu’avez-vous donc ? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son visage ; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n’avait pas été pendu à deux pas de mon domaine d’Asolo, peu d’années après votre naissance, je croirais qu’une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.

— Parlons d’autre chose, je vous prie, répondit Fiamma ; je me sens mal ; vous flattez trop mon penchant à l’exaltation. Toutes ces chimères sont bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n’a qu’un pas à faire pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval pour prendre l’air. Rentrons, cousin ; le froid me gagne.

Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait Fiamma du bout de sa cravache ; mais il avait fait vibrer une corde dont il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine, malgré elle, à l’idée romanesque d’une guerre de partisans, il la ramenait au désir de revoir l’Italie et de le suivre. Fiamma était tellement absorbée par la partie poétique de cette idée, qu’elle ne songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin cherchait à déduire comme moyens d’exécution. La voyant enflammée d’une ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l’offre de son amour et de sa main, lorsqu’il s’aperçut que Fiamma ne l’écoutait plus. Elle avait poussé son cheval jusqu’au bord du ravin, et de là elle contemplait un objet éloigné, dans la vallée de la Creuse.

— Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l’interrompant, ce voyageur à cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n’est-ce pas Simon Féline ?

— Oui, c’est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village. J’espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu’il confessera dans quelques années vos jolis petits péchés.

— Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu’il lui parlait, la tête de son cheval n’est-elle pas tournée du côté de la ville, et n’a-t-il pas un porte-manteau derrière lui ?

— Exactement comme vous dites, ma cousine, vous avez une vue excellente pour discerner tout l’attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que pour vous plaire, nous serons obligés de l’emmener avec nous. Il pourra servir d’aumônier à notre petite armée.

— Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma d’un ton ferme et grave. C’est un homme qui vaudrait à lui seul plus que nous tous ensemble, et s’il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous, sachez qu’il aurait plus d’ame, plus de génie et plus d’éloquence que saint Bernard, pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s’en va-t-il, et sans nous avoir prévenus ? ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme se parlant à elle-même.

Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval qu’elle faisait bondir comme un chevreuil quelques instans auparavant, obéissant à l’impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait l’eau du torrent. C’est là qu’elle s’était assise avec Simon, lorsqu’il avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent, desséché par l’été, n’était qu’un paisible ruisseau. À la vive exaltation qu’elle venait d’éprouver, succédèrent des pensées d’un autre genre, et des larmes qu’elle ne put retenir mouillèrent sa paupière. Alors elle laissa tomber tout-à-fait de ses mains la bride de Sauvage, et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s’arrêta.

— Adieu, Italie ! dit-elle d’une voix étouffée. C’en est fait ! tu viens de recevoir le dernier élan de mon cœur, la dernière étreinte de mon amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre poétique, nous ne nous reverrons plus ; c’est ici que je suis enchaînée ; ce rocher abritera mes os.

— Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien ! s’écria le marquis avec feu, vous me déchirez l’ame. Eh quoi ! le courage vous manque-t-il au moment d’accomplir le vœu de toute votre vie ? ne suis-je pas à vos pieds ? ne comprenez-vous pas que mon ame tout entière…

— C’est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma, et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi, je veux lever tout-à-fait le voile qui me couvre à vos yeux et vous montrer le fond de mon cœur. J’ai dans le sang une ardeur martiale qui m’égare souvent, et me jette dans un monde imaginaire, où nulle affection humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien ! sachez que ce n’est là qu’une face de mon être. J’ai cru long-temps n’en avoir pas d’autre, mais j’ai reconnu depuis peu que c’était une maladie de mon ame oisive, et qu’une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon cœur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance politique. Cette passion, c’est l’amour. Vous êtes mon parent, soyez mon confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous allez revoir l’Italie où je ne retournerai plus. Peut-être ne presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous serons de nouveau séparés par les Alpes, que ne pouvant rien vous offrir pour marque d’amitié, et vous laisser comme gage de souvenir, je vous ai donné le secret de mon cœur et l’ai mis dans le vôtre. J’aime Simon Féline.

Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence, qu’il eut un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer, de pleurer et de rire en même temps ; mais comme chez les hommes de sa trempe, l’affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement l’une l’autre, le sentiment de l’orgueil blessé et la crainte d’être ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la politesse, la grace et le bon goût, avec lesquels doit s’exprimer le plus parfait dédain.

— Ce que vous me dites m’étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans l’isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous connaissiez, soit celui dont vous vous énamouriez…

Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens charmans dont l’ironie eût semblé l’effet de la maladresse et de l’indifférence ; mais Fiamma, dont l’humeur était peu endurante, se sentit blessée de cette première remarque et l’interrompit en lui disant :

— Vous vous trompez d’une unité, mon cher cousin, en disant que Simon Féline est le seul homme que j’aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et vous avez certes d’assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon estime ; en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien ; il y avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d’une passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j’ai vu tout à l’heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m’a fait plus de peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de plaisir. — Eh bien ! cependant, je vous jure que je n’ai pas plus songé à m’énamourer de vous, que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, je vous écoute.

Le marquis, voyant qu’il n’aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit le parti d’abjurer toute amertume, et de parler sérieusement et de bonne amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les chances d’un mariage entre elle et Simon.

— Je n’en vois aucune d’admissible, lui répondit Fiamma, je n’ai jamais compté là-dessus ; je ne sais même pas si je l’ai jamais souhaité. Cette amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre union, satisfait le besoin de mon ame et n’ébranle pas l’aversion que j’ai pour le mariage.

Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de reconnaissance de la marque de confiance qu’il venait de recevoir ; mais dès qu’il fut rentré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans des termes laconiques, sa douleur d’avoir été repoussé, et son impatience ne se calma qu’en voyant les chevaux entrer dans la cour. Alors un reste d’amour fit passer un vif attendrissement dans son ame. L’air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le mensonge accoutumé d’une lettre imprévue et d’une affaire importante, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre dans sa vie. On peut croire cependant qu’il n’en mourut pas de douleur, et qu’il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de l’Opéra italien.

xii.

Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu’il avait sa fille auprès de lui, c’était de s’en débarrasser. Il semblait que la destinée capricieuse, jalouse d’opérer dans cette famille le contraste le plus complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de l’impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur source dans le caractère de l’un et de l’autre, suffisaient presque pour l’expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son intelligence n’était développée que sous la face de l’habileté et de l’activité en affaires ; et la seule vanité qu’il eût, c’était celle d’être riche. Il n’appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de la vie, et l’économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. Son point d’honneur était d’avoir toujours à sa disposition des sommes considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à point son enjeu dans les calculs de la finance. C’est ainsi qu’il n’avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce ; c’est ainsi qu’il venait d’abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait compté qu’un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu’une belle fille étant un fonds de commerce, c’était bien long-temps le laisser dormir, et qu’un gendre influent par sa naissance pourrait l’aider dans son ambition. C’était dans ces idées qu’il s’était souvenu de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâce au caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, il l’avait rappelée auprès de lui, et l’avait produite à Paris dans les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d’avoir sur les bras une personne qu’il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste avaient achevé de le désespérer ; il craignait à chaque instant qu’elle ne le compromît ; il rougissait d’elle, et ne la comprenant nullement, il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et spleenétique.

Alors il n’avait plus désiré que de s’en défaire à tout prix, pourvu toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d’amour pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa naissance fut assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de Fougères. Le comte faisait en réalité très peu de cas de la noblesse ; il ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité peut en tirer. Mais comme à cette époque c’était le premier point pour parvenir, comme d’ailleurs le comte n’avait pas d’autre titre à la faveur royale que sa naissance et sa qualité d’émigré, il eût mieux aimé garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un roturier.

Malheureusement cette fille était majeure, et avec les singularités de son humeur et l’audace tranquille de ses résolutions, il était à craindre qu’elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s’était résigné, comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais depuis, cette intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que Fiamma avait fait à son cousin l’avait soulagé à temps d’une grande anxiété. Soit que le marquis d’Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu’il retournât faire de la république en Italie et reconquérir les priviléges de la seigneurie vénitienne, c’était un beau parti pour l’ambition, et de plus un prompt moyen de se délivrer de celle qu’en public le comte appelait sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout, et de rechercher sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l’innocente habitude de finir toutes ses dissertations par ces trois mots : Non è vero, Fiamma ?

Lorsqu’il vit le marquis d’Asolo si brusquement éconduit, il entra dans un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l’eussent jamais cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l’occasion de trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s’éloignait de Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait naturellement le chemin de la maison Féline ; alors, la priant de remonter dans sa chambre, il l’y suivit, et en ferma les fenêtres et les portes pour que l’explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.

Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les secrets replis de son ame orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la table (sans pourtant s’oublier lui-même jusqu’à la briser) ; quand il eut lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu’il lui eut intimé, dans les termes les plus blessans qu’il pût trouver, l’ordre d’entrer dans un couvent, ou de cesser toute relation avec la famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d’un de ces accès de toux nerveuse auxquels il était sujet ; puis, s’asseyant de manière à ne pas friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvemens de son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des Vénitiens, lorsqu’ils quittent leur dialecte rapide et serré :

— Il me semble que l’objet de cette décision a déjà été discuté entre nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet égard. Votre seigneurie les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je écartée des conventions que notre mutuelle parole d’honneur avait rendues sacrées ?

— Oui certes, mademoiselle ! vous avez violé ces conventions et vos promesses. J’ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries majestueuses d’une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m’en imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles ; vous avez beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois m’estimer heureux que vous n’ayez pas pris la fantaisie de monter sur les planches.

— Vous devriez savoir, monsieur, qu’il n’y a aucune fantaisie folle et désespérée dont il soit prudent de délier une fille dans ma position. — Cependant vous avez raison d’être sûr que vous me défieriez en vain de faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve habituelle.

— En vérité, c’est bien de la bonté de votre part ! reprit le comte avec aigreur. Et en quoi, s’il vous plaît, votre position est-elle si malheureuse ?

— Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la position que vous m’avez faite…

— Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte ; je sais de reste ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons, répondez franchement. D’où vient votre inconcevable ardeur à me désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma sollicitude pour un enfant ingrat ?

Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le second point des remontrances du comte. C’était le moment où Fiamma voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d’une honte intérieure. — Un sourire d’une amère éloquence effleura ses lèvres pâles. Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n’eut pas la force de rompre, elle lui dit avec une douceur d’intonation qui cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement :

— Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un sentiment qui n’a jamais habité vos entrailles ? Je ne me suis jamais plainte, et mon intention n’est pas de rompre l’éternel silence que le devoir m’impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me faites un crime de n’avoir point écouté les propositions du marquis d’Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J’ai l’honneur de vous rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet égard. Mon intention, aujourd’hui comme alors est de ne point me marier ; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée au célibat par mes goûts et par mes convictions, j’ai l’honneur de vous renouveler l’engagement formel que j’ai pris de ne jamais disposer de moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec la justice et la modération que j’implore et que je réclame de votre sagesse et de votre prudence.

— Oui, sans doute ! répliqua le comte en faisant des efforts pour redevenir plus calme, tandis qu’un profond dépit succédait à sa violence irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque troupe de Bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la plus étrange et la plus indécente qu’une jeune personne puisse rêver ; tant que je vous verrai tranquillement courir les bois à cheval avec je ne sais qui ; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe…

Le feu de la colère monta au visage de Mlle de Fougères. Elle se leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche et une telle fierté d’innocence, qu’il fut obligé un instant de baisser les yeux. Jamais elle n’avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère lui avait choisi.

— Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto, trois notes plus bas qu’à l’ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée de votre tendresse et même de votre attention. J’ai accepté cette indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et naturelle…

Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent de sa tête.

— Que voulez-vous dire, Fiamma ? s’écria-t-il avec un accent de fureur et d’angoisse.

— Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma tranquillement. Je veux dire (et j’ai le droit de le dire) que vos intérêts commerciaux et l’importance de vos affaires ne vous ont jamais permis de vous occuper de moi, et que j’ai compris combien mon éducation et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.

— Est-ce là tout ce que vous vouliez dire ? reprit le comte toujours debout et tremblant.

— Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire ? répondit Fiamma avec une froideur dont l’autorité le força de se rasseoir.

— Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience ; puisqu’il faut que j’avale votre récitatif, allez, que j’arrive au moins au finale le plus tôt possible.

— Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n’est plus amer à une personne grave et de bonne foi, que le reproche de charlatanisme ; je dis, monsieur, qu’il y a vingt-deux ans que j’existe, et que vous ne vous occupez pas de moi. Il y en a six aujourd’hui (je vous prie de remarquer cet anniversaire), que je vis absolument seule, privée d’une mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique séparé de moi par les Alpes durant cinq de ces dernières années, vous avez pu prendre sur moi assez d’informations pour savoir que jamais le soupçon d’une faute n’a effleuré ma vie ; que jamais l’ombre d’un homme n’a passé sur le mur du parc où vous m’avez laissée à la garde d’une servante infirme et débonnaire ; et depuis que je suis sous vos yeux, si vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je n’ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme : le premier fut amené avec M. Féline par l’effet d’un hasard que je vous ai raconté ; le second, avec le marquis d’Asolo, fut amené par l’effet de votre désir et de votre volonté.

— Est-il vrai que cela soit ainsi ? dit le comte, embarrassé de son rôle et craignant d’avoir à demander pardon.

— Vous m’avez fait l’honneur jusqu’ici, répondit Fiamma, de croire à ma parole et de ne pas la récuser.

— Et c’est peut-être une folie que j’ai faite, répliqua-t-il avec une aménité mêlée d’humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter comme un cheval ombrageux, ou à vous défendre comme un lion blessé ! Que sais-je, après tout, moi, de votre vie passée ? Je n’y étais pas…

— Puisque vous n’y étiez pas, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous supposiez sans doute que vous n’aviez rien à craindre pour moi des dangers de la jeunesse et de l’isolement, ou bien…

— Sans doute ! sans doute ! certainement ! interrompit le comte, honteux, terrassé et pressé d’échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien, voyons ! à quoi nous arrêtons-nous ? vous n’aimez pas votre cousin, et vous ne voulez pas vous marier ? vous ne voulez pas non plus de M. Féline ; mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour empêcher qu’on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire des oremus et à faire de la politique de village. Tout cela me serait fort égal, s’il était possible qu’on connût l’inflexibilité de vos principes et la régularité de vos mœurs ; mais vous n’avez pas daigné vous laisser connaître, et l’on fait déjà sur vous, dans le pays, des commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à laquelle je m’opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous établir plus avantageusement.

— Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit Fiamma ; mais je vous ferai observer qu’aucune loi ne condamne plus les filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d’ailleurs, je suis majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le sentiment des convenances et la crainte du scandale m’ont engagée jusqu’ici à vous imposer le déplaisir de ma présence ; mais si votre désir est de m’éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de me laisser choisir ma retraite et vivre avec les 1500 livres de rente que ma mère m’a léguées et qui ont suffi jusqu’ici, même dans l’intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre seigneurie le sait !…

Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.

— En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s’écria le comte en mettant ses deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère des singularités inouies. Vous vous obstinez à vivre misérablement au sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers vous.

— J’espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement la modestie de mes habitudes.

— Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou me couvrir d’une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin de moi ? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran domestique : charmante alternative, en vérité !

— Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans cette alternative. S’il est vrai que mes relations avec la famille Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m’en avertir, et je suis prête à les faire cesser, s’il est nécessaire. Mais le hasard s’est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc assez rares et assez courtes pour n’attirer l’attention de personne.

— À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d’en être quitte à si bon marché. Maintenant restons tranquilles, Fiamma, et n’ayons plus de querelles, car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence à tousser.

— Il me semble, monsieur, que ce n’est pas moi qui les provoque, répliqua-t-elle.

Le comte affecta d’être suffoqué par son asthme, afin de terminer une discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en retraite. Il sortit en se maudissant de n’avoir pas su résister à un mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s’occuper de long-temps de la conduite et de l’avenir de sa fille.

xiii.

Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d’une discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade ; elle lui dit qu’elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda s’il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien observé qu’il allait faire une longue absence. Le ton dont Mme Féline lui répondit qu’il ne reviendrait pas même le lendemain, lui fit comprendre qu’elle ne s’était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon, et n’avait cherché qu’une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d’avoir une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en sens contraire par l’infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt. Le cœur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu’il avait dû éprouver et qu’il éprouvait sans doute encore ; mais d’un autre côté, ce départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage ; elle y songea un instant ; c’était une position délicate que la sienne vis-à-vis de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières de la vieille femme qu’elle avait deviné récemment le secret de son fils, et qu’elle croyait ses douleurs sans remède.

— C’est le jour des départs, lui dit tout d’un coup Fiamma, sans paraître comprendre l’importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir tout à l’heure !

— De partir ! sainte Vierge ! s’écria la vieille femme avec la vivacité de l’amour maternel, votre cousin est parti, chère demoiselle ? chère enfant ! et comment donc si vite ?

— C’est un petit secret que je ne veux confier qu’à vous, ma chère vieille mère, répondit Fiamma ; et approchant son escabeau de la chaise de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d’un petit air mystérieux. — Vous saurez que le cher cousin s’était mis en tête de m’épouser.

— Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon tous les soirs…

— Vous en parliez ? qu’en disait-il ?

— Il me demandait s’il ne me semblait pas que ce jeune homme fut amoureux de vous, et s’il était possible que, la chose étant, vous ne vous en aperçussiez pas… je vous demande pardon de nos réflexions, ma petite, cela ne nous regardait pas ; mais moi je vous aime tant que je ne puis me lasser de parler de vous et d’y penser.

— Eh bien ! mère Féline, vous ne vous trompiez pas, si vous supposiez que je m’en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau secret de mon cousin et que je m’attendais à une déclaration, lorsque j’ai trouvé l’occasion de prévenir ses frais d’éloquence et de lui déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l’amour, ni au mariage.

— Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel, puisqu’il est parti tout de suite ?

— Une heure après ! voyez comme l’amour est chose facile à guérir ! À l’heure qu’il est, je suis sûre qu’il est à l’auberge de Guéret et qu’il se regarde dans un beau miroir de poche pour s’assurer que l’air de nos montagnes n’a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses joues. — Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère ? On dirait que, dans votre jugement, l’amour est une chose plus sérieuse que cela ?

— Quant à moi, je n’ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit Jeanne. J’aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l’épousai. Nous étions pauvres tous deux ; j’étais une paysanne comme lui, il n’y eut ni obstacles, ni retards. Quand il est mort, j’étais vieille déjà ; alors j’étais habituée au malheur ; j’avais enterré successivement onze enfans, et sans mon Simon, je n’avais plus qu’à mourir. La douleur est le fait de la vieillesse ; je ne me révoltai pas d’être éprouvée après avoir été heureuse. Cependant, si j’étais appelée aujourd’hui à voir périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation !… ah ! Dieu me préserve seulement d’y songer !

— Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée ? Simon est d’une bonne santé.

— Hélas ! pas trop !

— Mais il a la force d’ame qui commande au corps de vivre.

— Il n’a bien que trop de force d’ame comme cela ! elle le ronge ! Mais parlons de vous, Fiamma.

— Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante, tranquille, délivrée de mon cousin ; occupons-nous de Simon. Il est parti triste, j’ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu’il avait ; je m’en doute.

— Vous vous en doutez ? s’écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par l’âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.

— Sans doute, répondit la jeune hypocrite, je sais combien sa profession lui est antipathique, et je sais pourtant qu’il n’y a plus à reculer. Il m’a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l’avenir…

— En effet, c’est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis fâchée qu’il ne vous ait pas parlé avant de partir ; mais il avait tant de chagrin de nous quitter, qu’il a craint de manquer de force s’il nous faisait des adieux.

— Je comprends tout cela, reprit Fiamma ; cependant je trouve qu’il est parti un peu brusquement ; je lui aurais donné du courage s’il m’eût consultée.

— Oui, certes, dit Jeanne, s’il vous eût vue aujourd’hui, il serait parti moins malheureux.

— Il faudra qu’il revienne causer avec nous, dit Fiamma, mais pas avant quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En attendant, ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline ?

— Hélas ! je ne lui écris jamais, et pour cause.

— Oh bien ! sainte femme, vous ne savez pas écrire ; je pose les deux genoux devant vous, illettrée sublime !

— Qu’est-ce que vous dites là, mon enfant ? vous vous moquez de moi !

— Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la terre, reine dans les cieux ! — Mais voyons, je vais écrire à Simon sous votre dictée…

— Eh bien ! oui, mais non ; j’ai bien des petits secrets à lui dire, dans lesquels vous êtes de trop, mignonne.

— En vérité ? eh bien ! je vais lui écrire de ma part et vous lui porterez ma lettre.

— Bonté divine ! que lui écrirez-vous donc ?

— Rien d’important ni d’efficace pour le consoler, malheureusement. L’avenir seul peut apporter le remède à ses maux ; mais je lui parlerai de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne… je lui dirai qu’il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie… qu’il faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines ; vivre enfin, et nous aimer comme nous l’aimons.

— Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même ; car j’ai quelque chose en outre à lui dire.

— Quoi donc ? dit la malicieuse Fiamma.

— Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.

— Oh ! je le crois ! reprit l’enfant avec un sourire.

Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au départ ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molton blanc, et ses mitons de laine tricotée.

— Mais, comment irai-je ? s’écria-t-elle tout d’un coup ; il a emprunté le cheval de M. Parquet pour s’en aller, et la mule de Mlle Bonne est en campagne ?

— Je vous prêterai Sauvage.

— Oh ! oh ! non pas, je ne suis pas lasse de vivre, tant que j’aurai mon Simon !

— Comment donc faire ? dit Fiamma ; chercher un cheval dans le village ? Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. — Et si nous n’en trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse !

— Et cette nuit, dit Jeanne, oh ! c’est cette nuit que je redoute pour lui ; la dernière a été si terrible !

— Pauvre Simon ! dit Fiamma ; allons, mère Féline, il n’y a qu’un moyen. Vous monterez sur Sauvage ; il est doux comme un mouton quand je suis avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied jusqu’à la ville.

— Il y a trois lieues ! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.

— Sauvage n’est pas habitué à cela ; il pourrait nous jeter toutes deux par terre ; d’ailleurs il est si petit, que nous serions fort mal à l’aise sur son dos. Allons, je cours le chercher, êtes-vous prête ?

— Je ne me laisserai jamais conduire ainsi par vous.

— Il le faut pourtant bien, ce sera charmant, nous aurons l’air de la Fuite en Égypte.

— Mais que va-t-on dire ? il ne faut pas nous montrer ainsi dans le village.

— Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l’entrée de la montagne ; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne. Allons, partez, j’y serai aussitôt que vous.

Un quart d’heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol jeté sur l’épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant à Sauvage pour le calmer, car il était fort ennuyé d’aller ainsi au pas et de n’être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit commençant à tomber, l’instinct de la prudence le rendit calme et attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu’elle aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline ; et tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint Jeanne de son bras robuste et la conduisit jusqu’aux premières maisons. Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et après l’avoir embrassée, elle remonta sur son cheval.

— Bon Dieu ! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève ; il fait noir comme dans l’enfer, et si la neige venait à tomber ! Hélas ! je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce froid mortel.

— Allons, bonne mère, ne craignez rien, donnez-moi votre bénédiction, elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et comme une véritable héroïne de roman, je m’élance à cheval dans la nuit orageuse.

Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l’entrée de la rue jusqu’à ce qu’elle eût cessé d’entendre le galop de Sauvage sur la terre durcie par la gelée. Neige ! ne tombe pas, murmura la vieille femme en se signant ; lune blanche, lève-toi vite, et vous, sainte Vierge, veillez sur elle !

Lorsqu’elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée d’apprendre de la servante que l’avoué était au café, et que Simon était seul dans l’étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit tressaillir. Avant qu’elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore égal et ferme. Il s’élança dans ses bras, et pour la première fois de sa vie, il s’abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la vieille Jeanne.

— Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle avec l’accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n’eussiez pas agi ainsi, votre mère était votre seul amour ; à présent j’ai une rivale, un ange que j’aime aussi, mais que j’aime moins que vous. Pourquoi l’aimez-vous plus que moi ?

— Oh ! ma bonne vieille, ma sainte mère ! ne me faites pas de reproches, répondit Simon ; je suis trop malheureux. N’empoisonnez pas cet instant où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter ; quand vous mourrez, je mourrai.

— Tais-toi, enfant. Il y a quelqu’un qui saura bien te consoler !… Tais-toi, écoute. Le cousin est parti ; on ne l’aime pas, on ne veut pas de lui ; il ne reviendra pas.

— Grand Dieu ! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler ? s’écria Simon.

Et il se fit raconter les moindres détails de l’entrevue de Fiamma avec sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu’il écoutait à peine la réponse à ses mille questions, tant il avait hâte d’en faire de nouvelles. Il ne comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la même chose. Ce ne fut qu’au bout d’une heure de conversation qu’il comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère, et alors seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots :

— Oh ! mon Dieu ! je ne m’effraie pour elle ni de la nuit, ni de la solitude ; elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui ; mais s’il venait à tomber de la neige avant qu’elle fût rentrée ? c’est si dangereux dans nos montagnes !

Simon pâlit et fit signe à Jeanne d’écouter. Le vent sifflait avec violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit rigoureuse ; l’angoisse passa dans son cœur, il courut ouvrir la fenêtre : des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère ; puis, ils restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence.

Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage. Hélas ! la neige les avait couvertes. Jeanne n’avait pas dit un mot pour l’empêcher de partir. Mais quand elle se trouva seule, le poids d’une double inquiétude tombant sur son cœur, elle leva les bras vers le ciel, et lui demanda de ne pas voir lever le jour, si son fils ne devait pas revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige n’épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été loin, sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune s’étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage, et un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre assez long-temps ; car il avait remarqué ces traces jusqu’à l’entrée du village de Fougères. Là les sabots du cheval s’étaient montrés délivrés de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone. Mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire reposer un instant, et pendant ce temps il s’était glissé dans les cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à l’envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces laquais : « Diable ! voilà une drôle de promenade. Heureusement que M. le comte est couché. Sa toux nerveuse l’occupe plus que sa fille. » L’autre avait répondu : « C’est bon ! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n’est pas ce qu’elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il ne faut pas parler d’elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir soin d’en dire du bien. »

Simon était revenu à Guéret par la grande route. C’était le plus long, mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M. Parquet s’était fait raconter toute l’histoire, et quoique Mme Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout deviné d’avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et tout en buvant la presque totalité du vin chaud qu’il avait fait préparer pour son filleul, M. Parquet parla ainsi :

— Enfant, tu es amoureux de Mlle de Fougères, et tu ne lui déplais pas. Elle a fait vœu de célibat, tu as fait vœu de ne lui parler jamais de ton amour. M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner. Voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième, et celui-là, c’est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d’incertitude ; il faut plaider d’aujourd’hui en huit. Si tu n’as pas de talent, il faut en acquérir ; si tu en as, il n’y a plus qu’un peu de patience à prendre, un peu d’argent à gagner, et Mlle de Fougères est à toi.

Simon, dont le cœur frémissait durant ce discours, supplia son cher parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un optimiste absolu après boire.

— Cela sera comme je te dis, s’écria-t-il avec colère ; tu as du talent, j’en suis sûr. Quand j’avance une chose pareille, on doit me croire. Tu seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C’est assez reculer, il faut sauter ; il faut jeter ton anneau ducal dans l’Adriatique ; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce qu’il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton ame et dans tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue, ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.

Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l’aspect de la neige, et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n’avait pas pu lire. À ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion ; il l’ouvrit d’une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale semonce ; il n’y trouva que ces mots :

« Simon, travaillez. Je vous aime. »

Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l’avait jamais été de sa vie, il s’endormait dans un bon lit, sa mère, conduite galamment par l’avoué jusqu’à la porte de la meilleure chambre de la maison, lui adressait quelques reproches.

— Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier obstacle, vous le verrez perdre courage pour s’être trop vite flatté, et ce sera votre faute, voisin.

— Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet ; il lui faut un aiguillon. L’ambition s’est endormie ; il faut se servir de l’amour pour l’aider à poser hardiment les fondemens de sa destinée. Il importe peu qu’il épouse sa belle, pourvu qu’il épouse sa profession.

xiv.

Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire ; il la lui avait gardée avec amour. C’était un beau crime à grand effet, avec passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la cour d’assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s’étonna de voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un enfant dont on n’espérait pas grand’chose, attendu son extérieur débile et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inoui sur le dégoût qu’il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité naturelle à l’homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui ; un nuage flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à s’enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au moment de se lever : « Cet instant va décider de ma vie. S’il y a une lueur d’espoir, je vais la rallumer ou l’éteindre à jamais. » C’était à Fiamma qu’il pensait. La crise était arrivée ; il allait faire un pas vers elle, ou voir un abîme s’ouvrir entre eux. L’importance du succès n’était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du talent, il avait une chance pour posséder cette femme ; sans talent, il les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et d’éblouissement !

Mais il avait mis sur son cœur le billet de Fiamma, les trois seuls mots qu’il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et continua, quoique sa parole fût confuse et entrecoupée. Le bon Parquet, assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui ; il rougissait et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d’anxiété sur Simon, comme pour le supplier d’avoir courage ; puis, comme s’il eût craint d’avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié ou d’ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en temps vers le public, pour faire taire ses chuchotemens et ses murmures, d’un air à la fois imposant et paternel, qui semblait dire : « Prenez patience, vous allez être satisfaits ; c’est moi qui vous en réponds. »

Cette agonie ne fut pas longue. Simon eut bientôt pris le dessus. Sa taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de la force, sans perdre un reste d’émotion qui lui donnait plus de puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique ; mais ses grands yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son front d’une invisible auréole. D’abord, on s’étonna de la simplicité de ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore : Pas mal, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres : Bien, bien ! Mais bientôt la conviction passa dans tous les cœurs, et l’orateur s’empara de son auditoire au point que l’esprit s’abstint de le juger. Les fibres furent émues, les ames subirent la loi d’obéissance sympathique qu’il est donné aux ames supérieures de leur imposer. Ceux qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres, et ne s’aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours. Parquet, plus habitué à l’analyse, s’en aperçut, et ne s’étonna pas qu’on pût être grand par d’autres moyens que ceux qu’il avait estimés jusqu’alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis long-temps ; mais il n’eût pas cru qu’un auditoire grossier put se passer d’un peu de ce qu’il appelait la poudre aux yeux. De ce moment, il se sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un mouvement de chagrin. Mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu’il n’en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le sourcil. En secouant sur son rabat l’excédant de ce copieux chargement, le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit en larmes, en embrassant son filleul à la fin de l’audience, et en lui disant : « C’est fini, je ne plaide plus, et désormais c’est par toi que je triomphe. »

Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s’arrêtant pour regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le permettre, se dit comme à lui-même :

— Ouais ! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche !

Simon se retourna précipitamment ; il ne vit qu’une femme enveloppée d’une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d’une main elle la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l’éclat du soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte, que Simon ne put s’y tromper. C’était Fiamma. Il eut bien de la peine à s’empêcher de courir après elle.

— Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet, ce serait une indiscrétion. Puisqu’on se déguise, c’est qu’on ne veut pas que vous sachiez qu’on était là. D’ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés !

— Ce n’est pas moi qu’elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. N’ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés du bec d’Italia ?…

— Oh ! l’œil de l’amant ! dit Parquet. Eh bien ! Simon, qu’est-ce que je te disais ? on t’aime, et tu as du talent, et un jour…

— Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n’ai pas bien ma tête, et où je ne me soutiens plus qu’avec peine.

— Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n’y manque jamais après avoir plaidé, et je m’en trouve bien ; d’ailleurs, je ne serai pas fâché d’en boire moi-même, j’ai sué, tremblé et brûlé plus que toi, en t’écoutant.

Simon, n’osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la remercier des encouragemens qu’elle lui avait donnés et auxquels il devait le bonheur de son début. — Il était bien résolu à ne pas violer son vœu ; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et l’expression d’une vague espérance.

Fiamma le comprit, et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus réservée qu’il ne s’y était attendu. Elle semblait rétracter avec une extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots de son premier billet, et lui faire entendre qu’il y aurait folie de sa part à prendre pour une déclaration d’amour cette parole écrite, ou plutôt criée du fond d’une ame fraternelle, en un moment de sainte sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne perdait pas l’occasion de parler de son aversion pour le mariage et de l’incapacité de son ame pour tout autre sentiment que l’amitié et le dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères ; elle se liait par une promesse réciproque.

Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu’il eut dû l’être ; il eût accusé Mlle de Fougères d’un mouvement de hauteur, s’il n’eût rapporté au mystère de sa conduite relativement au vœu de célibat, toutes les démarches qu’il ne comprenait pas bien ; mais cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille suppositions, dont la plus constante était celle d’un engagement pris en Italie, en raison d’un amour contrarié. Cependant, comme Mlle de Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoique elle fût majeure et libre de quitter son père, ou de lui arracher son consentement, il était probable qu’il n’y avait plus pour elle aucun espoir de ce côté-là. C’était peut-être à un mort qu’elle conservait cette noble fidélité que M. Parquet ne regardait cependant pas comme inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l’espérance, et le pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la conservait malgré lui, tout en niant qu’il l’eût jamais conçue.

Cependant les mois et les années s’écoulèrent sans apporter aucun changement dans leur situation respective, et l’espoir de Simon s’évanouit. Mlle de Fougères se montra constamment la même : aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui ; mais jamais il n’y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais dans ses manières une contradiction, si légère qu’elle fût, avec ses paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l’éteindre par la fatigue. Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son cheval, et disparaissait avec lui jusqu’au soir. Jamais on ne la recontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d’arçon dont elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien loup horriblement hargneux, qu’elle s’adjoignit pour garde-du-corps, la mettaient à l’abri des hommes et des bêtes.

D’ailleurs, au bout d’un certain temps, elle avait inspiré assez d’estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part d’hostilité insolente, ou de trouver partout des défenseurs empressés. L’opinion qui s’abuse souvent, mais qui s’éclaire toujours, redevint peu à peu équitable envers elle. Quoiqu’elle fît des libéralités fort strictes eu égard à l’argent qu’on lui supposait disponible, quoique son maintien semblât toujours altier et son caractère incapable d’aucune concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, émerveillé de la pureté de ses mœurs avec une vie si indépendante et une beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires délicates. M. Parquet prétendait qu’elle lui enlevait beaucoup de clientelle, à force de concilier des inimitiés et d’apaiser des ressentimens. La sagesse et l’équité semblaient être la base de son caractère, et en exclure un peu la tendresse et l’enthousiasme.

Simon le pensait ainsi ; Parquet, devant qui elle s’observait moins, en jugeait autrement. Souvent, lorsqu’ils parlaient d’elle ensemble, le jeune homme opinait que l’amour était une passion inconnue à Fiamma ; Parquet secouait la tête.

— Qu’elle n’en ait pas pour toi, lui disait-il, je n’en répondrais pas. Je ne sais plus à quoi m’en tenir à cet égard ; mais qu’elle n’en ait jamais eu pour personne ou qu’elle ne soit jamais capable d’en avoir, c’est ce qu’on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi, Féline, mais tu ne connais pas mieux le cœur humain. Sois sûr que j’ai surpris chez elle bien des contradictions ; par exemple, un jour elle nous fit un grand discours pour nous prouver qu’il valait mieux soulager peu à peu le pauvre, et l’aider à sortir lui-même de sa misère, que de lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu’abuser. — Cela pouvait être fort juste ; mais deux heures après, je vis que cette modération n’était guère dans son caractère, car en passant devant la maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfans sous sa misérable hutte, où l’on ne peut se tenir debout, elle s’écria avec chaleur : ciel ! avec mille francs on donnerait à cette famille un logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la porte d’un château !… — Je lui fis observer qu’elle pouvait bien disposer d’un billet de mille francs pour des malheureux ; M. de Fougères m’avait encore dit la veille : Engagez donc Fiamma à me demander tout ce qu’elle désire et j’y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive économie. — Fiamma alors changea de visage, et me répondit d’un air étrange : Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi ancienne que le monde : — Ne vous fiez pas à l’apparence. — Va, Simon, ajoutait Parquet, sois sûr qu’il y a là un mystère d’iniquité de la part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de cour d’assises, et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de bonté, mais non de probité, un homme dur, égoïste, étroit d’idées et de sentimens, peureux et avare ; mais il était impossible de trouver en lui assez d’étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat.

Cependant, comme les gens heureux et faits pour l’être se lassent vite des investigations actives, et s’accommodent de tout ce qui s’accommode à eux, M. Parquet finit par accepter Mlle de Fougères pour ce qu’elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la regarder comme sa sœur, et de ne plus songer à devenir son amant ou son époux. Simon s’efforça de s’habituer à cette conviction ; mais il avait beau faire, la force de son amour l’écartait à chaque instant avec impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis long-temps il avait cessé d’avouer sa passion, et il la cachait désormais non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n’en était pas dupe ; on ne trompe pas une mère comme elle. Mais elle respectait son courage ; et seule peut-être, contre tous, elle ne désespérait pas de le voir récompensé.

Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour Mlle de Fougères. Il en fut ainsi pour Mlle Parquet. Cette jeune personne montra, il est vrai, un peu d’hésitation chaque fois, et ne se prononça jamais, comme son amie, contre le mariage ; mais au fond du cœur, plus elle voyait ou croyait voir Simon renoncer à son amour pour Fiamma, plus elle se flattait qu’il reconnaîtrait combien elle était elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même avec Fiamma, ayant un peu de honte d’aimer un homme qui se montrait si peu empressé à l’obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre la faible espérance qu’elle conservait encore.

L’amour ayant pris dans le cœur de Simon un caractère grave, constant, mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut aidé à se faire connaître par l’abandon que lui fit M. Parquet de sa toque d’avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l’étude, il lui fit plaider toutes les causes qu’il eût plaidées lui-même. Depuis long-temps il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant un successeur digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l’héritage de sa clientelle aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie parlementaire. Il se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu’autrefois. Ses dents l’abandonnaient, et il disait souvent qu’il avait bien fait d’imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d’avoir perdu la faveur du public idolâtre. Simon s’acquitta, envers lui et malgré lui, des avances généreuses qu’il en avait reçues ; mais après avoir satisfait à ce devoir, il montra assez peu d’empressement à profiter de sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s’y traînait nonchalamment, et plaidait en artiste plutôt qu’en praticien, c’est-à-dire selon que l’occasion lui semblait belle pour faire un grand acte de justice ou de talent, sans s’occuper beaucoup de ses profits personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s’attachait à lui prouver qu’elle pouvait s’accommoder d’une volonté active et soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que l’ambition était morte dans son cœur, qu’il n’aimait son métier que sous la face de l’art, et que peu lui importait l’avenir. Ses opinions politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi ardente ; mais il semblait ne plus s’attribuer la force de lui faire faire de grands progrès. Fiamma, qui l’étudiait attentivement dans les rares entrevues qu’elle avait avec lui, et dans les nombreuses lettres qu’elle en recevait, comprit que l’amour était devenu chez lui un mal plutôt qu’un bien, et qu’il était nécessaire d’opérer en lui une révolution.

xv.

Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet de chambre de lui dire qu’elle désirait lui parler, s’il en avait le lemps, et qu’elle l’attendait dans son appartement, car elle n’entrait jamais dans celui de M. de Fougères ; et comme leurs occupations n’avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous le même toit sans se voir. Un instant après qu’elle fut rentrée chez elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité charmante depuis quelque temps, et comme il conservait cette bonne disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s’empressant à lui complaire, et recherchant son approbation sur les choses les plus frivoles, elle avait lieu de penser qu’il avait quelque concession de principes à lui demander.

— Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d’autant plus content d’avoir été appelé par vous, que j’avais moi-même à vous parler d’une affaire importante.

— Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou commencerai-je par vous présenter ma supplique ?

— Pourquoi ne m’appelez-vous pas votre père, Fiamma ? Je suis affligé de la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été long-temps sans nous connaître, mais aujourd’hui que nous avons lieu de nous estimer réciproquement, un peu d’affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi ?

— Je vous appellerai mon père, si vous le désirez, répondit Fiamma assez froidement ; car à voir le patelinage de ce préambule, elle craignait une tentative d’empiétement sur son indépendance, et ne se livrait nullement à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda non la permission, mais l’approbation de se retirer dans un couvent. Fiamma avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer d’autres lois que celles des convenances, celles de l’affection n’existant pas.

M. de Fougères montra un peu de malaise. — Certainement, ma chère fille, dit-il, je ne puis ni ne veux m’opposer à aucune de vos volontés ; mais si par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous n’exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons vis-à-vis l’un l’autre… Il s’arrêta avec embarras.

— Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j’ignore absolument ce qu’ont d’extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu’elles ont de commun avec le désir que je manifeste,

— En vérité, Fiamma ? vous l’ignorez, et ce n’est pas en raison de ces circonstances que vous désirez vous éloigner de moi ?

— Je vous le jure, monsieur.

— En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne refuserez pas de sanctionner par votre présence l’acte qui va changer mon existence… Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois, non è vero, Fiamma ? pour arriver au résultat difficile qui lui tenait à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d’appréhension, qu’il était à la veille de se remarier.

— En vérité ! s’écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien ! mon père, je vous approuve et même je vous remercie ; vous ne pouviez m’apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j’en ressens est si vive, que je ne sais comment l’exprimer.

Le comte la regarda en face attentivement, et voyant en effet la satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en oubliant tout-à-fait son rôle :

— Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma ? Je suis obligé de vous faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre position, m’en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos pensées quelque chose d’inexplicable pour moi…

Fiamma sourit. — Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison, vivant de la vie d’action et de réalité. Quant à moi, habituée à me nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, votre seigneurie le sait, des biens temporels. (Ella lo sa était une locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalente au non è vero ? de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j’ai toujours pensé avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis, deviendraient stériles entre mes mains, et qu’il était bien regrettable que vous n’eussiez pas d’autres enfans que moi pour perpétuer votre nom et utiliser votre fortune.

— Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma ? s’écria le comte en l’observant toujours attentivement.

— Votre seigneurie le sait.

— Pourquoi dites-vous que je le sais ?

Ella lo sa, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour être à l’aise, que je n’ai point le goût du luxe, que mes vêtemens sont d’une excessive simplicité, que je n’ai point de domestique particulier, que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu’avec mon cheval, lequel dans le pays a coûté 50 écus.

— Je sais tout cela, Fiamma, et je m’en étonne ; maintenant j’espère que, loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous souviendrez que la moitié, et même le quart de votre héritage est encore assez considérable pour vous faire riche, et que s’il vous plaît de vous marier…

— Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me permettre d’entrer au couvent le plus tôt possible ?

Ce n’était pas l’avis du comte. Il était d’une insigne poltronnerie devant l’opinion publique ; et comme tous les gens sans vertus, toute l’affaire de sa vie après l’argent (et peut-être à cause de la considération dont il avait besoin pour s’enrichir), était de passer pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu’on ne blâmât son mariage, et il sentait qu’il était facile à sa fille, soit par ses plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique, de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir à Paris avec lui, afin d’assister à son mariage et d’y fixer ensuite sa résidence dans le couvent qu’il lui plairait de choisir, mais non d’une manière absolue, car il désirait qu’elle reparut avec lui momentanément dans la province, afin qu’on ne les crût pas brouillés ensemble.

Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma. Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d’elle, bénissant cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grace tout italienne.

La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon, supprimé la poudre, les culottes courtes, et s’était, en un mot, adonisé. On s’aperçut alors qu’il n’était pas si vieux qu’on l’avait cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l’on pouvait craindre pour sa fille l’arrivée de plusieurs héritiers dans la famille. Fiamma s’en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en connaissant son indifférence pour la richesse, trouvait encore dans cette joie excessive quelque chose d’extraordinaire. Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son ame, et mille pressentimens sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma ; elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa future belle-mère.

Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa présence était perdu pour lui. Quand il sut qu’elle était entrée dans un couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de raison, qu’elle ne s’y enfermât pour toujours ; elle avait passé l’âge où le grand air et l’exercice sont indispensables, et le couvent n’apporta guère d’autre modification à son genre de vie. Depuis long-temps il la voyait rarement et n’avait que des communications épistolaires avec elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment, ces lettres qui l’eussent empêché de se corrompre s’il eût été disposé à le faire, et qui l’eussent fait grand s’il ne l’eût été par lui-même, allaient peut-être lui manquer pour jamais.

Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères devint précaire. Il écrivit d’autant plus qu’on lui écrivait moins, et témoigna sa douleur très vivement. On lui répondit avec bonté, mais de manière à lui prouver la nécessité de se soumettre. Alors Simon perdit tout-à-fait l’espoir qu’il avait gardé mystérieusement caché au fond de son cœur. Il pleura avec amertume, s’irrita contre la destinée, accusa Fiamma d’avoir un cœur de fer, et songea à se brûler la cervelle. Peut-être l’eût-il fait s’il n’eût pas eu de mère.

Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de l’amour, et conservant l’amertume du regret au fond de ses entrailles comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout-à-fait dans la vie active. L’ambition se ralluma, car il fallait à Simon Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux conseils de M. Parquet, et s’occupa exclusivement de son état. Sa renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps, qu’il put compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l’avenir et sur une haute carrière politique.

Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la crainte de perdre bientôt sa mère et d’être livré seul et sans affection exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme. Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c’était avec une intensité qui ressemblait à la fièvre et faisait craindre la fin prochaine d’une vie qui avait perdu la régularité de son cours.

Simon Féline avait de si grandes obligations à l’excellent M. Parquet, qu’il était avide de trouver un moyen de s’acquitter. Ces raisons, réunies à un peu de dépit contre celle qui s’était emparée si long-temps de lui exclusivement pour l’abandonner tout d’un coup sans motif, lui firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son père.

— Doucement, doucement ! répondit l’avoué. Ce serait le vœu le plus cher de mon cœur, et tu te souviens que ce l’était avant que nous eussions pensé à faire de toi un grand personnage ; je n’y ai renoncé qu’en te voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas ! bien loin de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser Bonne, et que Bonne veuille t’épouser, c’est bien. Mais prenons garde…

— Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé ? dit Simon ; il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus ; c’est une assez longue épreuve.

— Il n’y a pas si long-temps que cela ! dit Parquet en hochant la tête. Enfin, réfléchis… Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon ; et cependant j’aimerais mieux que ma fille n’eût pas l’honneur de porter ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique, si nécessaire aux femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n’est pas une princesse de roman comme notre chère dogaresse qui l’a supplantée, et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore ! Dans tous les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d’être bien sûr de toi.

Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé d’elle que par le passé. Il l’examina avec attention, et remarqua dans cette jeune fille les plus belles qualités du cœur. Bonne, plus jeune de plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des agrémens, au lieu d’en perdre ; elle était assez bien faite, sans être précisément belle. En outre, elle s’était parée d’un petit défaut dont l’absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu’au contraire il devrait ôter du prix à la femme qui l’acquiert. À force de voir soupirer autour d’elle d’honorables adorateurs, elle était devenue un peu coquette. Sa naïveté timide s’était laissée corrompre ou s’était embellie (comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes, demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s’était approprié quelques-unes de ses belles manières, et quelquefois elle se surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en préparant le bishoff de son père.

Simon, qui avait été long-temps sans la voir, s’étonna de ce changement, et se laissa prendre à un piége bien simple et bien connu, mais qui ne manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et il désira, ne fut-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans le caractère un peu l’amour de la domination. C’est le mal des ames qui se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source de leurs faiblesses. Bonne s’aperçut de la surprise qu’il éprouvait de ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu’il se l’était imaginé ; elle changea cette surprise en dépit, avec un peu de ruse. Le concurrent était un jeune médecin d’une belle et bonne figure, ne manquant pas de talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l’accueillit d’autant mieux, qu’elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s’aperçut de ce manège, et ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant, il la gronda un peu.

— Écoutez, cher papa, lui dit-elle ; M. Simon est un capricieux qui m’a fait assez souffrir. Je l’ai attendu long-temps, croyant ce que tout le monde croyait, qu’il finirait par se prononcer. Il ne l’a pas fait dans le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi, pour ne pas le décourager. À présent, il daigne s’apercevoir que j’existe, que je ne suis pas tout-à-fait aussi bête qu’il se l’était imaginé, et il trouve fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et que je ne mourrai pas de chagrin s’il m’abandonne de nouveau. En raison de cela je me tiens prête. D’ailleurs tout n’est pas fini d’un certain côté, et j’ai écrit une lettre dont j’attends l’effet.

M. Parquet l’interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de cette lettre. Il sut seulement d’abord qu’elle était adressée à Fiamma ; enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il obtint que sa fille lui en montrât le brouillon, l’original étant parti.


« Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. Vous nous aviez fait espérer d’abord que vous l’accompagneriez, et maintenant vos domestiques disent qu’ils ne vous attendent pas. Je vous supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez jamais eu de l’amitié pour moi, venez au nom du ciel. Je compte sur votre cœur généreux que ni la piété fervente à laquelle vous vous livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n’ont pu refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends. »


— Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie ? dit M. Parquet, en achevant ce billet.

— Oh ! mon père ! je n’en sais trop rien, répondit Bonne ; mais il est certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne me permettrai la moindre pensée trop vive, sans consulter Fiamma.

Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. — N’allez pas chasser encore cet amoureux qu’elle a aujourd’hui, lui dit-il, et qui n’est pas à mépriser, car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d’âge à se marier.

Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait désormais habituellement. À l’époque où le comte de Fougères dut revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma n’avait pas répondu, mais elle arriva, et courut embrasser Mlle Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivans, de longues conférences avec elle.