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F.-M. LUZEL


SERMON

POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT

LE PREMIER NOVEMBRE

(Traduction littérale)




Je ne connais pas l’auteur de ce sermon burlesque, qui est une satire, parfois spirituelle, de la manière dont se comportaient en chaire quelques-uns de nos anciens curés de campagne. Il doit avoir été écrit dans le Léon ; la langue l’indique suffisamment, et il m’a été donné d’ailleurs par un de mes amis, qui se l’était procuré à Landerneau, mais en ignorait également l’auteur. Ne serait-ce pas Le Laë, l’auteur du Michel-Morin breton, qui est mort sénéchal à Landerneau, en 1791. C’est bien son genre d’esprit et aussi sa langue. Il y a, certainement, de l’exagération, mais pas autant que l’on serait porté à le croire, et, il y a quarante ou quarante-cinq ans, j’ai entendu, dans nos campagnes, des sermons bretons qui ne le cédaient guère à celui-ci, en fait de burlesque.



Mes chers paroissiens, l’année passée, jour pour jour, je vous ai dit beaucoup de choses bonnes à faire et à conserver dans vos cœurs. Mais vous les avez oubliées, ou vous ne voulez pas suivre mes conseils. Aujourd’hui, je vous répéterai mon sermon de la dernière fète (de la Toussaint), avec des choses nouvelles que j’y ai ajoutées, cette année.

Nous devons, en ce jour, prier les saints qui sont au ciel de nous prêter la main et de nous aider à monter au ciel. Pour obtenir pareille chose, il ne suffit pas de remuer les lèvres, à l’église, et de recevoir l’extrême-onction, avant la mort ; il faut se garder du péché et offrir à Dieu de bonnes œuvres, autrement, saint Pierre, le portier (du ciel), ne vous ouvrira pas.

Vous savez bien qu’il y a eu des saints en tout pays, en tout temps et de toute condition. Saint Mathieu est un exemple pour nous. Celui-là a gagné le paradis, quoiqu’il eût été maltôtier, dans sa jeunesse. Un jour, l’or qu’il avait dans ses sacs fut changé en feuilles sèches par le Seigneur Jésus, qui était Dieu ; alors il se convertit et fit grande pénitence, jusqu’à sa mort. Il donna son bien aux pauvres et devint mendiant. En cet état, Mathieu mangeait la nourriture qu’on lui donnait, dans les maisons (où il mendiait), et conservait l’argent qu’il recevait, pour le donner à un prêtre, afin d’obtenir des messes. Quand il devint vieux, il ne pouvait plus courir le pays, et souvent il n’avait d’autre nourriture que des vers et de l’herbe. Mais la pourriture s’étant mise dans ses pauvres pieds, le saint fut nourri par un corbeau de mer (cormoran), qui lui apportait un poisson, tous les jours, et un de ses doigts s’apostumait, chaque jour, à midi. Il ne mourut pas comme le commun des hommes ; il monta au ciel, à califourchon sur son doigt, auquel des ailes avaient été données par le Seigneur Dieu. Le corbeau de mer volait devant, avec une chandelle sur sa queue, pour éclairer le chemin. C’est ce que vous ne feriez pas, vous ! La passion de l’argent, l’ivrognerie, la lubricité sont les causes de la perte de vos âmes !

Il est vrai que vous allez à la messe, les dimanches et fêtes observées ; mais les jeunes hommes lorgnent les jeunes filles, et les imbéciles dorment, comme le fait toujours Joseph Kerboriou, le veau. Quand vous vous en retournez de la messe, vos cœurs se fendraient, s’il vous fallait donner un liard aux pauvres qui sont à la porte de l’église ; vous aimez mieux creuser un trou en terre, pour y enfouir vos péchés, ou vider vos bourses dans la maison du tavernier.

C’est en vain que vous amassez du bien, si vous n’en donnez une part à Dieu, c’est-à-dire à l’église et aux prêtres, établis par Dieu pour prêcher l’Évangile et ramener les hommes à leurs devoirs. Pour une modique aumône, un sou donné à l’église, vous avez au ciel un trésor de cent sous. Suivez l’exemple de Nonn Kerdroubar, qui mourut il y a dix-huit mois : quand il faisait son beurre, il en portait la douzième partie au presbytère, et ses six vaches étaient les plus belles de la paroisse. Quand on tuait un cochon chez lui, Nonna (sa femme) en donnait à ma cuisinière deux grands morceaux, un gras et un maigre, sans parler des boudins et des boyaux. Chaque fois qu’une de ses vaches vêlait, Nonn donnait un cierge à saint Fiacre, et apprenez que ses vaches avaient plus de veaux que celles des autres. Après la moisson, Nonn m’apportait un sac de blé blanc et un sac de blé noir. À sainte Nonn, sa marraine, il donnait du chanvre. Avant de mourir, il a institué une messe par semaine pour son âme. C’est ainsi qu’il suivit toujours l’exemple de sainte Nonn, qui donnait ses vêtements aux pauvres qu’elle trouvait sur les routes. Un jour, elle donna tous ses vêtements, à l’exception de sa chemise, à un vieux mendiant et à sa femme. Mais, en s’en retournant à son couvent, elle rencontra en route monsieur saint Houardon, qui, appuyé sur son bâton, cherchait du pain avec un bissac. Dès que le saint, qui était un grand ennemi de la luxure, vit une jolie fille en chemise, il crut que c’était une coureuse, une fille de mauvaises mœurs, qui venait de commettre un adultère. Alors, il tomba sur elle, à coups de bâton, si bien que sainte Nonn faillit en mourir. Mais la Vierge ne permit pas que pérît (ainsi) une telle sainte, le modèle des jeunes filles, sur la terre. Dans un songe, la mère du Seigneur Jésus révéla à la religieuse une herbe qui se trouvait auprès d’une fontaine. Ayant fait bouillir dans de l’eau cette herbe, moulue, la religieuse but l’eau, appliqua l’herbe sur sa blessure, et, à l’instant, elle se trouva guérie. Ce n’est pas pour vous que la Vierge ferait un pareil miracle !

Il faut que vous fassiez dire des messes pour vos pères qui sont dans le purgatoire ; de la sorte, vos enfants, après votre mort, feront aussi dire des messes pour vous. Aujourd’hui, sachez-le bien, les âmes pécheresses reviennent sur la terre, plus nombreuses que les feuilles sèches dans les bois. Elles vont visiter leur maison d’autrefois et les lieux qu’elles ont aimés et où elles ont péché. Quand vous entendrez la Mort frapper à votre porte, au milieu de la nuit, alors vous tremblerez, parce que vous ne saurez pas pour qui elle frappe. Le corps deviendra froid et sera porté au cimetière, dans un tombereau traîné par un cheval qui n’a pas de chair sur ses os blancs. Quand vous reviendrez sur la terre, après votre mort, pour voir vos enfants, ils vous auront oubliés, comme vous oubliez aujourd’hui vos parents (défunts).

Cette nuit, n’éteignez pas votre feu, à cause des âmes qui aiment à venir se chauffer au foyer, car leur tombe est froide, sous la terre : n’ôtez rien de dessus votre table, après le repas du soir, ni nourriture ni boisson, pour que vos morts trouvent à manger et à boire, s’ils ont faim ; donnez largement l’aumône aux pauvres qui viennent chanter au seuil de votre porte, car ce sont les âmes qui les font parler ; si vous entendez une voix plaintive dans votre maison, c’est une âme qui demande les prières de l’Église, et ne tardez pas à commander une messe pour retirer votre père ou votre mère du Purgatoire.

Écoutez, paroissiens : Il y a longtemps, mourut dans cette paroisse un chapelier nommé Kergarel, et surnommé le Tondeur, à cause de son avarice. Pourtant, avant de mourir, il donna des aumônes à l’Église et aux pauvres, fit une courte pénitence, demanda l’extrême-onction et recommanda à son fils de faire dire des messes pour son âme. Mais, comme il regretta ses aumônes, saint Pierre ne lui ouvrit pas la porte du Paradis, et Kergarel alla au Purgatoire. Si le père était avare, plus avare encore était le fils, qui en serait mort, s’il avait perdu seulement un liard. Après la mort de son père, il ne voulut donner de l’argent ni pour le cercueil fourni par le charpentier, ni pour un linceul pour ensevelir le corps, et son cœur se fendit lorsqu’au sortir du cimetière il lui fallut donner à manger aux parents qui étaient venus à l’enterrement. Il ne paya la sonnerie des glas que sur l’intervention du sergent, et il n’obéit pas à son père, qui lui avait recommandé de faire dire des messes pour son âme. Le pauvre père endura des souffrances cruelles à cause de l’avarice de son fils. La nuit de la fête des âmes (le jour des morts), l’âme de Kergarel se rendit dans sa maison d’autrefois, où elle ne trouva ni feu au foyer, ni nourriture sur la table. Alors, pour réveiller son fils, elle fit un grand bruit, avec un marteau, et lui recommanda de nouveau de faire dire des messes pour elle. Mais, le mauvais fils n’obéit pas encore à son père, et le soir, M. saint Louis, le parrain de son père, mit le fils dans le Purgatoire, à la place de son père, et Kergarel revint sur la terre, sous la forme de son fils. Il paya le sonneur de cloches et le charpentier et M. le Recteur, afin de remonter sans délai au Paradis. Jean Kergarel le jeune endura des souffrances cruelles, dans le Purgatoire. Un démon l’attira à lui, ayant au cou une chaîne de fer, et il fut placé dans la fumée noire. Le feu de l’Enfer est plus chaud que la braise ardente, sur la terre. L’avare ne pouvait plus souffler, hurlant et sautant comme un chien enragé. Son corps suait le sang, la moëlle bouillait dans ses os, et il demeura dans ces peines cruelles trois jours et trois nuits, pendant que son père était à sa place sur la terre. Quand il revint à la maison, il donna tous ses biens à l’Église et il fit grande pénitence, en mendiant son pain, jusqu’à sa mort.

Sachez-le bien, chers paroissiens, jamais Dieu ne laisse personne mourir de faim, car un jour le Christ nourrit cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, avec deux truites et une tourte de pain. C’est un grand péché de travailler le dimanche et aussi les jours de fête, comme il nous a été déclaré par le seigneur Jésus. Celui-ci voyageant dans la Cornouaille, en prêchant l’Évangile, arriva un jour à Huëlgoat, et étant entré dans l’église, pour prier avant la messe, il y vit des gens de toute sorte qui vendaient, achetaient et buvaient, en attendant la messe. Jésus les frappa avec son bâton, qui était long et gros, et les marchands se retirèrent tous, à l’exception des tailleurs, qui essayèrent de le piquer avec leurs aiguilles. Mais, par un miracle étonnant, leurs aiguilles entrèrent dans leurs propres chairs. Les tailleurs se retirèrent alors, en gémissant et en sautant, et beaucoup d’entre eux devinrent lépreux. Depuis ce jour-là, les tailleurs aiment mieux aller au cabaret qu’à l’église.

L’ivrognerie est la mère d’un grand nombre de péchés. Avez-vous donc trop d’argent ? Videz votre bourse, alors, en faisant l’aumône, car, quand vous êtes ivres, vous commettez des adultères et abusez des filles. Dans sa jeunesse, le seigneur Priam (c’est Œdipe) alla au cabaret, après la messe, et s’étant enivré, il tua son père et se maria avec sa mère et eut d’elle quatre fils et trois filles, et, au bout de sept ans ou un peu plus, sa femme, qui était sa mère, mourut, et, dans un songe, son père lui reprocha sa mort et souhaita qu’il devînt aveugle. Alors, il eut un grand repentir, et il quitta son pays avec ses trois filles, ses fils étant devenus cacous (lépreux). Priam pleura tant qu’il en devint aveugle. Il fut un peu consolé par ses filles, qui le conduisaient ; cependant la colère de Dieu n’était pas encore tombée. Ses filles désirèrent avoir maris. L’aînée dit à ses deux sœurs : « Nous avons perdu tous nos biens ; personne ne nous regarde et nous sommes comme des mendiantes conduisant un aveugle. Si vous le trouvez bon, nous achèterons du vin, et, quand il sera ivre, chacune de nous dormira avec lui, à son tour. » L’avis fut trouvé bon par les deux autres, et l’aînée dormit avec son père, la première nuit ; le lendemain, la puînée, puis la troisième. Les trois filles devinrent enceintes. L’enfant de la première fut bossu, celui de la seconde boîteux et celui de la troisième sourd. Dans un songe, le père connut son nouveau péché. Alors, il renvoya ses filles maudites, et, seul désormais, sans avoir même un chien, il marcha par le pays, jusqu’à l’heure de sa mort. Par cet exemple, il nous est montré que le péché est toujours puni[1].

Au mois d’octobre, on sème le blé et pendant le carême, on fait pénitence. Aujourd’hui, nous prierons tous les saints pour les âmes des morts. Priez, priez encore Dieu d’avoir pitié de vous.

Je me rappelle que Annaïc Gwisarn a perdu sa génisse. Il faut que celui qui l’a trouvée la ramène à cette pauvre femme, et vous devez même la chercher, si elle n’est pas encore retrouvée. Ce sera une bonne œuvre, le jour du jugement dernier.

La truie de Tanguy Kerfaohir et ses six petits pourceaux ont été mangés par les loups, dans le bois qui est voisin du champ de la Motte. Il faut que vous alliez, avec vos chiens et vos fusils, tuer ces loups-là, ou vous perdrez tout votre bétail, cet hiver. Jacques Kergribet, pourquoi n’envoies-tu pas ton dernier enfant au catéchisme ? Tu le laisses flâner, toute la journée, par les chemins, chercher des nids et faire le polisson. Tu laisses aussi ta fille aînée aller au bois avec les garçons ; je te l’avais pourtant défendu, et la voilà, à présent enceinte ! Tête légère ! homme sans pudeur !

Mes chers frères, retenez bien mes paroles et suivez mes conseils : pour faire de bon beurre, il faut battre fort la crème. C’est ainsi que j’agis avec vous ; je frappe sur vous, pour que vous deveniez meilleurs. Vous êtes tous mes enfants : suivant saint Jean, dans son évangile, je suis le garçon vacher, et vous êtes mon bétail : cheval, jument, poulain, pouliche, âne, ânesse, ânon, bœuf, vache, taureau, veau, génisse, bélier, brebis, agneau, bouc, chèvre, chevreau, pourceau, truie ; le chien est le moine.

Je veux vous parler encore de la lubricité. Si vous vous rappeliez ce que je vous ai dit, l’an passé, vous reconnaîtriez que mes paroles ne sont pas du radotage, et vous accourriez m’écouter. Nos corps sont les temples du Saint-Esprit, et il ne faut pas les souiller. Recommandez bien à vos filles de se rendre à la maison. Souvent elles deviennent des ribaudes, comme l’était Marguerite Hesked. Cet hiver, elle a échangé ses haillons contre les vêtements des drôlesses des grandes villes. Cette drôlesse est habillée aujourd’hui comme une dame ; mais levez son jupon traînant et vous verrez les souillures du péché. Jean Hesked, vieux crapaud, poison de l’enfer, si tu avais coupé (dans la haie) une gaule de frêne, pour frotter le dos et le ventre de ta sœur, elle serait encore parmi nous.

Tankerru ! (feu rouge !) tu mets du tabac moulu (tabac à priser) dans ton nez de cochon, pendant que je parle de toi ! Si je t’attrape, ver de terre, tu verras comme je secoue les poux. Et dites encore que mes paroles sont du radotage, quand ma prédiction s’est accomplie ! Qui vous a appris, Anne Kerbri, qu’elle était enceinte, celle qui est, à présent, la femme de Jacques Malard ? N’est-ce pas moi ? Et si je n’en avais parlé à Jacques, Anne ne serait pas encore mariée. Fuyez le péché ; évitez les désirs impudiques ; imitez l’exemple admirable d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Abraham était un joli garçon. Pendant qu’il demeurait avec ses parents, vint une servante dans leur maison. Elle s’appelait Agar[2], parce qu’elle était toujours portée à la lubricité, et elle sollicita Abraham de pécher avec elle ; mais le saint homme renvoya la fille, en lui donnant vingt coups de pied au derrière, et si un ange n’était venu de la part de Dieu apporter de la nourriture à Agar et à ses enfants, dans le désert, ils seraient morts de faim.

Écoutez, à présent, le grand miracle dont Isaac fut le sujet. Il y avait longtemps qu’il était marié à Sarah, et ils n’avaient pas d’enfants. Un soir, voilà qu’un ange vint dans leur maison, sous l’apparence d’un mendiant. Isaac l’invite à souper avec sa femme et lui, et, après le repas, l’ange dit : « — Je vous le dis, en vérité, avant que le chêne reverdisse de nouveau, Sarah donnera le jour à un fils. » — Isaac rit, en entendant cela et dit : — C’est ridicule ! — Cependant, Sarah accoucha, au temps prédit, bien qu’elle fût fort âgée.

Il ne se commettrait pas tant de grands péchés, si les garçons et les filles n’entraient pas ensemble dans les bois et les sentiers couverts (obscurs), en s’en revenant des pardons.

Cependant Dieu tire le bien du mal. En voici un exemple : Un homme avait pour valet un démon, donné par le vieux Guillou (le diable) lui-même. Cet homme (le valet) obéissait en toute chose à son maître, non marié et aimant le plaisir, et l’aidait à gâter les plus jolies filles du pays. Mais, s’étant repenti et ayant eu honte de la vie qu’il menait, il se convertit et voulut congédier son valet. Un jour qu’ils se promenaient ensemble au bord d’une rivière, le maître dit à son valet : « Regardez l’eau. » Et il lâcha aussitôt un pet, qui n’était pas inodore, et qui ne sentait pas non plus la rose, et dit à son valet : — « Cours après, vite, et rapporte-le moi ! » Et le démon sauta dans l’eau et fut noyé !

Ah ! ha ! ha !… Voilà un sermon qui n’est pas pour vous faire pleurer, je crois !

Tremblez ! Les vers sont dans vos corps impurs ! Vous puez le péché ! Hâtez-vous de faire pénitence, et vous monterez tout droit au Ciel, ce que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !





  1. C’est l’histoire des filles de Loth, avec cette différence que, dans la Bible, elles ne sont que deux, et qu’il n’est pas dit que leurs enfants naquissent infirmes.
  2. A gar, qui aime.