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Michel Lévy frères (p. 364-388).

XIV.

Huit jours après la scène que nous venons de raconter, Laure préparait sa toilette de cour. M. Levrault, qui ne doutait pas que sa présentation ne suivît de près celle de son gendre, avait commandé un magnifique habit à la française. Il était bien décidé à ne se montrer au roi qu’en culotte courte, avec l’épée à poignée d’acier. La famille royale venait d’être cruellement éprouvée, et Gaston n’attendait, pour se présenter aux Tuileries, que la fin du grand deuil. Vainement la marquise l’avait menacé de sa malédiction, il était demeuré sourd à toutes les rémontrances, inébranlable dans sa résolution. Furieuse, humiliée, prise dans ses propres filets, elle s’était retirée dans son appartement et ne paraissait plus même aux heures des repas. L’hôtel Levrault, naguère si bruyant, si animé, était devenu morne et presque désert. Plus de fêtes, plus de visites. Cependant le grand industriel nageait dans la joie, il étendait déjà la main pour saisir la pairie et son brevet de comte. Chaque jour, il travaillait avec délices à la composition de ses armoiries. Il assistait assidûment aux séances de la noble chambre, non plus en simple curieux, mais comme un acteur qui, avant ses débuts, va entendre ses camarades pour prendre l’air et le ton de la maison. Il avait déjà choisi sa place. Il se substituait par la pensée à chacun des orateurs qu’il entendait, jugeait sévèrement leur débit, leur action, et, quand les applaudissements éclataient, il se troublait, et parfois même saluait comme pour remercier. Plus heureux encore pendant son sommeil, il était à la tribune, il récitait d’une voix sonore un discours écouté dans un religieux silence. Le banc des ministres lui souriait. Il retournait à sa place en distribuant des poignées de main. Une nuit, son valet de chambre, réveillé en sursaut, entra tout effaré dans son appartement et le trouva sur son séant, s’agitant, gesticulant, et criant d’une voix glapissante : Je demande la parole pour un fait personnel ! Homme digne d’envie, il avait tous les enivrements de l’ambition sans aucun de ses déboires. Son oisiveté ne connaissait pas l’ennui ; il n’avait pas une heure libre dans la journée. Chaque matin, pour délier sa langue, il déclamait dans son jardin quelques pages de Mirabeau ; puis, avant d’aller au Luxembourg, il se promenait devant le château des Tuileries, et l’étudiait sous toutes ses faces, comme un héritier avide rôde autour du domaine qui va lui échoir. Sa voiture, qui l’amenait à la grille du jardin, le reprenait à la grille du Carrousel, car il aimait à passer sous le vestibule, et s’arrêtait pour contempler le grand escalier qui, mène à la salle des maréchaux. Quelques jours encore, se disait-il, et je franchirai à mon tour cet escalier qui a vu passer tant d’hommes illustres. L’heure de la justice s’est bien fait attendre ; que de soucis ! que de traverses ! mais mon génie a surmonté tous les obstacles. Je vais donc enfin prendre le rang qui m’appartient. Puis il se représentait la rage de la marquise ; ce n’était pas la moindre de ses joies. Pourtant son bonheur n’était pas complet. Il pensait à Timoléon, à ce fils perdu depuis tant d’années, et se disait parfois avec amertume que le nom de Levrault et son titre de comte périraient avec lui ; mais ce regret altérait à peine la sérénité de son âme et se dissipait bientôt comme un nuage.

Laure n’était pas moins joyeuse que son père. La cour avait été le rêve de toute sa jeunesse. C’était à la cour qu’elle voulait retrouver ses anciennes compagnes, qui l’avaient humiliée de leurs dédains et de leurs railleries ; c’était dans les salons des Tuileries qu’elle devait prendre sa revanche. Dans son ivresse, elle remarquait à peine l’air sombre de Gaston, et, s’il lui arrivait de le remarquer, elle ne prenait pas la peine d’en chercher la cause. Dans le monde où elle était née, où elle avait vécu, qui donc lui eût appris les devoirs qu’imposent une grande naissance et une longue tradition de fidélité ? Le jour où Gaston lui avait annoncé sa résolution, elle avait battu des mains et bondi comme un enfant, tandis que son mari l’observait avec une sourde colère, lui reprochait de comprendre si mal toute l’étendue du sacrifice auquel il se résignait, et l’accusait secrètement d’avoir, comme son père, spéculé sur le nom des La Rochelandier. Ainsi, les rôles étaient changés. Le ressentiment avait passé du cœur de Laure dans le cœur de Gaston. Plus le jour de la présentation approchait, plus le jeune marquis devenait irritable. La vue de son beau-père lui était odieuse ; la présence même de sa femme lui était insupportable ; la joie de Laure l’exaspérait. Il maudissait la sottise de M. Levrault, la vanité de sa fille, et ne songeait pas à maudire sa propre faiblesse, qui l’avait livré pieds et poings liés à la cupidité de sa mère.

Les brodeurs venaient de mettre la dernière main à l’habit de cour de M. Levrault. Un matin, en s’éveillant, M. Levrault l’aperçut étalé sur un fauteuil, avec la culotte courte de casimir blanc, le tout surmonté d’une épée à poignée d’acier, à fourreau de chagrin, et d’un chapeau à cornes, aux ailes tapissées de duvet de cygne. Il ne résista pas au désir de répéter son rôle en grand costume, et sauta à bas de son lit. Le futur législateur, debout devant une psyché, se contemplait depuis une heure et ne pouvait se rassasier de lui-même. Son valet de chambre entra et lui remit sur un plat d’argent le journal où le grand industriel puisait depuis trente ans ses convictions. M. Levrault s’assit en face de la psyché et parcourut d’un œil négligent les nouvelles du jour. Il avait entendu parler la veille de quelque agitation dans Paris, sans y attacher la moindre importance. Il comprit que l’agitation se propageait ; mais plein de confiance, il haussa les épaules et n’acheva pas même sa lecture. Il était si content de se voir ainsi vêtu, qu’il garda son costume et passa la journée chez lui. Il arpentait à pas mesurés toutes les pièces de son appartement, et se caressait le menton chaque fois qu’il apercevait son image réfléchie par plusieurs glaces à la fois. Le soir venu, il s’habilla plus simplement et sortit à pied, pour juger par lui-même de la physionomie de Paris. Arrivé sur les boulevards, il vit défiler les troupes qui regagnaient leurs casernes, les maisons illuminées comme un soir de fête, les promeneurs qui se pressaient dans les allées ; en comparant le spectacle qu’il avait sous les yeux aux nouvelles qu’il avait lues le matin, pour la première fois de sa vie il se prit à douter de la sagacité de son journal. Ainsi cette émeute, qu’on disait si menaçante, n’était qu’un feu de paille. M. Levrault rentra chez lui joyeux et triomphant. Il se mit au lit, et s’endormit bercé par les songes les plus séduisants. La vue de son habit brodé avait subitement changé le cours de ses idées. Dans sa mobile imagination, aux triomphes de la tribune avaient succédé les triomphes de la salle de bal. Il se voyait l’épée au côté, figurant dans un quadrille en face des jeunes princesses. Les femmes chuchotaient en le regardant et demandaient son nom. Un aide-de-camp du roi répondait à voix basse : C’est le comte Levrault !

Le lendemain, il s’éveilla frais et dispos, le visage épanoui. En apercevant son journal, il le repoussa d’une main dédaigneuse, comme pour se venger d’avoir été abusé par un récit mensonger. Son valet de chambre s’étant permis de lui dire qu’on avait entendu pendant la nuit des bruits sinistres, M. Levrault le tança vertement et raconta ce qu’il avait vu la veille, en appuyant sur chaque mot d’un air d’importance, comme un homme qui n’a eu qu’à se montrer pour réduire l’émeute, comme un nouveau Neptune devant qui s’apaisent les flots irrités. Après avoir déjeuné seul, lentement, en vrai gourmet exempt de soucis, il descendit au jardin, et s’occupa d’improviser le discours qu’il se proposait d’adresser au roi le jour de sa réception. Comme M. Jourdain tournant un compliment à la belle marquise, il aurait eu besoin d’un maître de philosophie pour l’assister dans cette tâche laborieuse. Cependant, au bout de deux heures, il avait réussi à mettre debout, ferme sur ses jarrets, une phrase, une seule, mais qui en valait bien deux : Sire, c’est mon gendre qui me présente à votre majesté, mais c’est à moi que votre majesté doit mon gendre. Heureux et fier d’avoir mis au monde cette phrase éloquente, il courut à son bureau, se hâta de l’écrire, afin de n’avoir plus rien à redouter des caprices de sa mémoire, et la serra soigneusement dans son portefeuille, comme une perle dans son écrin.

Dans l’après-midi, il voulut revoir ses chères Tuileries, théâtre prédestiné de ses prochains triomphes. Il suivait la rue du Bac d’un air préoccupé, récitant à voix basse son improvisation de la matinée, consultant son portefeuille chaque fois que sa mémoire bronchait. Au moment même où, pour la trentième fois peut-être, il redisait, avec une satisfaction toujours croissante : « Sire, c’est mon gendre qui me présente à votre majesté, mais c’est à moi que votre majesté doit mon gendre, » comme il débouchait sur le quai, il aperçut au pavillon de Flore d’étranges personnages qui ne portaient pas d’habits brodés, et qui s’occupaient à jeter les meubles par les fenêtres.

En ce moment, les abords des Tuileries présentaient une scène de tumulte et de confusion impossible à décrire. Des bandes armées parcouraient le pont et le quai. Les coups de feu tirés en l’air ajoutaient à l’ivresse des vainqueurs. Des fenêtres du château envahi s’échappait le mugissement de la multitude, pareil au fracas de la mer. Des chevaux de cuirassiers, montés par des enfants, galopaient à travers la foule. Tout le peuple était en armes ; il n’y avait de désarmés que les soldats, Çà et là des groupes curieux, inquiets, effarés, colportaient les nouvelles : la famille royale venait de s’enfuir, et, parmi tous les courtisans, tous les hommes de guerre qui l’entouraient, pas un n’avait brûlé une amorce. M. Levrault regardait tout, écoutait tout d’un air hébété, quand il sentit une main qui s’appuyait sur son épaule : il se retourna brusquement, et se trouva en face de Jolibois. Maître Jolibois était armé jusqu’aux dents. Il avait à sa ceinture deux paires de pistolets d’arçon, un sabre de dragon qui traînait sur le pavé, sur l’épaule un fusil de chasse à deux coups. À voir sa figure barbouillée de poudre, on eût dit un soldat qui depuis une heure déchire la cartouche. Ses armes innocentes n’avaient pas un meurtre à se reprocher ; en guerrier prudent, il avait attendu que tout fût fini pour descendre dans la rue. Il marchait sur la chambre, à la tête d’une vingtaine d’hommes, accoutrés comme lui. En le reconnaissant, M. Levrault demeura frappé d’épouvante.

— Eh bien ! s’écria maître Jolibois, que vous disais-je ? N’avais-je pas raison ? Vous refusiez de me croire ; me croyez-vous maintenant ? J’ai le nez fin ; je flairais depuis longtemps ce qui arrive aujourd’hui. Le peuple triomphe, la monarchie est à bas, l’infâme bourgeoisie est morte. Moi et mes hommes, nous allons à la chambre proclamer la république.

— La république ! balbutia M. Levrault d’une voix étouffée.

— Oui, mon cher, la république ! Vous l’aurez dans une heure.

Et le prenant à part, comme s’il eût craint que sa voix ne fût entendue par sa troupe :

— Vous voilà dans de beaux draps, mon bon ami, continua-t-il ; je ne voudrais pas être dans votre peau. Vous n’avez pas voulu d’un notaire pour gendre ; il vous fallait un marquis. Ce n’était pas assez de vos millions pour vous désigner à la colère, à la justice du peuple. Votre hôtel est un foyer de chouannerie ; ce soir peut-être il ne sera qu’un monceau de cendres. Tenez-vous pour averti, et tirez-vous de là comme vous pourrez.

Là-dessus, Jolibois s’arracha des mains de M. Levrault, qui se cramponnait à ses vêtements, et courut vers la chambre. Il faut renoncer à peindre la consternation, la terreur de M. Levrault. Le seul mot de république aurait suffi pour égarer sa raison, pour glacer son sang dans ses veines. La république n’avait jamais représenté pour lui que l’incendie, le meurtre et le pillage. Qu’on ajoute à ce sujet d’effroi ses richesses, son gendre, ses relations avec le parti légitimiste. Éperdu, désespéré comme un homme qui se noie, il croyait entendre murmurer son nom, et lisait sur tous les visages la menace et la vengeance. Il lui semblait que le chiffre de sa fortune et le titre de son gendre étaient écrits sur son chapeau. Le malheureux n’osait pas rentrer chez lui, de peur d’être suivi. Il errait çà et là, pâle, tremblant, les yeux hagards, cherchant par quel moyen il pourrait mettre son hôtel à l’abri de la fureur populaire, lorsqu’il aperçut un ouvrier porté sur un brancard ; une pensée lumineuse traversa son cerveau. D’un geste, il arrêta le brancard, et d’une voix retentissante :

— Où portez-vous ce brave ?

— À l’hôpital.

— À l’hôpital ? un enfant du peuple, un héros qui a versé son sang pour la liberté, pour la république ! à l’hôpital ! Ce serait une honte pour nous, mes amis. Qu’il vienne chez moi, ma maison est à lui. Moi aussi, je suis un ouvrier. Qu’il vienne chez Guillaume Levrault. Suivez-moi, camarades ; soyez tranquilles, il ne manquera de rien.

— Vive Guillaume Levrault ! s’écria la foule en battant des mains,

— Mes enfants, criez : Vive la république !

Et, se mettant à la tête du cortège, au milieu des cris mille fois répétés de : Vive Guillaume Levrault ! vive la république ! il reprit bravement le chemin de son hôtel.

Les bruits du dehors avaient enfin pénétré jusqu’à l’hôtel Levrault. La marquise et Laure étaient réunies dans le salon. Laure, inquiète, agitée, se levait à chaque instant pour guetter à la fenêtre l’arrivée de son père ou de son mari. La marquise triomphait. À ses yeux, les événements de la journée ne pouvaient avoir qu’un sens : le retour du comte de Chambord. La bourgeoisie était remise à sa place ; la noblesse rentrait en possession de ses priviléges. Il y avait dans la catastrophe qui venait de s’accomplir quelque chose de providentiel : Dieu n’avait pas voulu qu’un La Rochelandier se parjurât. Dans son ivresse, la marquise pardonnait à Laure, à M. Levrault ; elle oubliait son ressentiment pour ne songer qu’à sa prochaine fortune. Elle allait reprendre aux Tuileries le tabouret qu’elle avait sous la restauration.

— Calmez-vous, ma chère fille, disait-elle d’une voix affectueuse. Que craignez-vous ? Que perdez-vous ? Vous vouliez aller aux Tuileries, nous irons ensemble ; c’est moi qui vous présenterai. Quelle différence entre la cour où je vous mènerai et la cour où vous vouliez aller ! Dans le palais de notre jeune roi, vous ne serez pas exposée à rencontrer des intrus, des gens venus on ne sait d’où. Ce qui s’en va mérite-t-il un regret ? Qu’était-ce que cette cour ? une cohue. Hier encore les Tuileries n’étaient qu’une hôtellerie. Bel honneur, vraiment, que d’entrer dans des salons où passait toute la rue ! Demain, Henri V fera maison nette et choisira ses hôtes. Consolez-vous donc, ma chère enfant, le jeune roi n’a rien à refuser aux La Rochelandier.

Gaston entra dans le salon.

— Eh bien ! mon fils, nous triomphons ! s’écria la marquise avec fierté.

— Qu’espérez-vous donc, ma mère ? demanda gravement Gaston.

— Nous allons revoir l’enfant du miracle ; notre cher Henri va remonter sur le trône du Béarnais.

— Mais, ma mère, vous ignorez donc ce qui se passe ?

— La France pousse un cri de délivrance et tend les bras vers son roi légitime, poursuivit la marquise avec exaltation. Qu’attendez-vous, mon fils ? Votre devoir n’est-il pas d’aller au-devant de lui ? Partez ; que ne puis-je vous donner des ailes !

— Ma mère, vous vous abusez étrangement, répondit Gaston en secouant la tête ; nous n’assistons pas à la résurrection de la monarchie de saint Louis, mais à l’avènement de la république.

— La république ! s’écria la marquise. Quel rêve insensé ! C’est impossible !

— La république ! s’écria Laure ; il n’y aura donc plus de cour ?

— C’est impossible ! répéta la marquise. Rassurez-vous, ma fille. Vous êtes fou, Gaston. La république ! Y pensez-vous, mon fils ? La France en a tâté et sait trop ce qu’elle vaut.

Comme elle achevait ces mots, la porte du salon s’ouvrit, et M. Levrault parut, soutenant de son bras la marche chancelante de l’ouvrier blessé qu’il avait recueilli, et suivi d’une douzaine d’hommes armés qui l’avaient escorté jusqu’à son hôtel. Gaston, Laure et la marquise contemplaient d’un œil étonné, cette scène étrange. Le blessé était un homme de trente ans tout au plus. Atteint d’un coup de feu à l’épaule, malgré la souffrance, son visage, encadré entre des cheveux bruns et une barbe rousse, respirait encore toute l’ardeur du combat. C’était une de ces figures empreintes d’une énergie sauvage, qu’on voit paraître à point nommé dans tous les mouvements populaires.

— Inclinez-vous, dit M. Levrault en entrant, saluez avec respect ce héros qui a donné son sang pour nous délivrer de la tyrannie.

Et s’adressant au blessé :

— Mon ami, vous êtes ici chez vous, et les braves qui vous ont accompagné ne vous quitteront pas. Mes enfants, cette maison est la vôtre. Tout ce qui est ici, tout ce que vous voyez, je l’ai gagné à la sueur de mon front. Je suis trop heureux de partager avec vous ma petite fortune, le fruit modeste de mon humble travail. Voici mon gendre, un ouvrier de la pensée, un républicain comme moi, comme vous.

— Dites le marquis de La Rochelandier, interrompit brusquement Gaston. Hier, je faisais bon marché de mon titre ; aujourd’hui que ce titre est proscrit, je le revendique hautement.

M. Levrault faisait en vain signe à Gaston de se taire ; Gaston acheva d’une voix ferme la phrase qu’il avait commencée, et sortit fièrement en jetant sur son beau-père un regard de pitié. La marquise, indignée, suivit son fils. Laure, à son tour, voulait se retirer ; un geste suppliant de son père la retint.

— Un marquis ! dit le blessé promenant autour du salon un regard défiant ; camarades, ne restons pas ici, portez-moi à l’hôpital.

— Mes amis, vous êtes chez Guillaume Levrault, ancien tisseur de laine à Elbeuf. Connaissez-vous Jolibois ? c’est mon meilleur ami. Je marchais avec lui sur la Chambre, lorsque je vous ai rencontrés. Voici, ma fille, une fille du peuple, un cœur d’or. Tout ici vous appartient. Vous vous êtes battus comme des lions ; nous allons trinquer ensemble.

En cet instant, le blessé fut saisi d’une soudaine défaillance, et répéta d’une voix éteinte : — Portez-moi à l’hôpital.

M. Levrault tira le cordon de la sonnette, un valet parut, et rentra bientôt avec un panier de vin. M. Levrault versa une rasade à ses nouveaux amis, offrit lui-même un verre plein au blessé, et d’une voix émue : — Buvons, mes enfants, à la grandeur, à l’affermissement de notre jeune république. Plus de rois, plus de noblesse, plus de bourgeoisie ! Buvons au nivellement de toutes les classes, ne formons plus qu’une seule famille, une famille d’ouvriers. Chacun pour tous, et tous pour chacun !

Tous les verres s’entrechoquèrent aux cris de : Vive Guillaume Levrault !

— Vive le peuple de Paris ! s’écria Guillaume Levrault en levant son verre.

— Mes amis, dit le blessé d’une voix sourde après avoir léché ses moustaches, méfiez-vous, c’est du vin de bourgeois.

Malgré ce sinistre avertissement, les camarades remplirent de nouveau leurs verres, les vidèrent d’un trait, et se regardèrent entre eux d’un air d’incrédulité. Le blessé s’évanouit. M. Levrault le fit porter dans une chambre bien chaude, le coucha lui-même dans un lit bassiné, envoya chercher un médecin pour panser sa blessure, et mit un corps de bâtiment à la disposition de ses nouveaux frères, qui ne se firent pas prier pour s’y installer. Il rentra au salon, et trouva sa fille pâle, consternée.

— Malheureuse, lui dit-il, tu vois où m’a conduit ta folle vanité. Je voulais te marier à Jolibois, Tu as voulu être marquise. Dieu seul sait maintenant ce que nous allons devenir !

Cela dit, il descendit à pas de loup, courut aux remises, badigeonna de sa main les armoiries des voitures, remonta du même pas, prit dans son buffet les boîtes d’argenterie, courut à la cave, enfouit son trésor dans une futaille, et sortit pour acheter quelques douzaines de couverts de la fabrique de Ruolz et Elkington.