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Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre/1/1

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SÉBASTIEN CASTELLION






CHAPITRE I



ENFANCE ET ADOLESCENCE. LE BUGEY

(1515-1535)



Le village natal. — Les serfs de Saint-Martin, les bourgeois et le couvent de Nantua. — L’hérésie dans les montagnes du Bugey au moyen âge. — Situation politique et religieuse du Bugey, de la Bresse et de la Savoie au XVe et au début du XVIe siècle. — Conquête de la Bresse par François 1er et du pays de Gex par les Bernois (1536).

Le village de Saint-Martin-du-Fresne est situé dans la partie nord du Bugey, à une lieue au sud-ouest de Nantua.

Dominé par les monts d’Ain, qui le séparent de la vallée et du lac de Nantua, il est bâti au pied même du massif, sur le penchant du dernier contrefort, la colline ou « montagne » de Chamoise, à l’entrée d’une des rares plaines du pays, la petite plaine de Brion, qu’arrose l’Oignin. Il est traversé par la grande route de Lyon à Saint-Claude, de laquelle une autre route se détache aux premières maisons du village : c’est celle du haut Bugey, qui pénètre à travers le Jura jusqu’à Saint-Rambert par la vallée de l’Albarine, jusqu’à Culoz par celle du Séran.

Cette commune, qui ne compte plus que 800 habitants et qui en avait encore plus de mille au commencement du siècle, a gardé le nom de « bourg », souvenir de son ancienne importance. Il y reste un tertre et quelques vestiges marquant l’emplacement d’une vieille tour célèbre dans l’histoire du pays : elle avait été construite au XVIe siècle par un sire de Thoire-Villars pour contenir les abbés de Nantua; elle fut détruite en 1601 par les troupes de Biron, dans l’expédition qui enleva définitivement le Bugey à la Savoie pour l’annexer à la France.

C’est au pied de la tour de Saint-Martin-du-Fresne [1] que naquit, en 1515 [2], Sébastien Chatillon. La famille Chatillon, ou, suivant la prononciation ancienne, Chateillon, était une des plus nombreuses du pays. Elle n’est pas encore éteinte aujourd’hui et comptait, il y a quelques années, plusieurs représentants à Saint-Martin même et dans les environs [3]. Nous ne savons presque rien de l’enfance de Sébastien. Son père Claude Chatillon [4] était un paysan peu lettré, mais laborieux et honnête, auquel il eut plus tard l’occasion de rendre ce témoignage :

« Mon père, dit-il, eut cela de bon, quoique dans une grande ignorance de la religion [5], qu’il avait par-dessus tout l’horreur de deux choses : le vol et le mensonge, et qu’il nous l’inspirait. Aussi avions-nous à la bouche dans mon enfance ce proverbe de notre langue maternelle :

Ou pendre,
Ou rendre,
Ou les peines d’enfer attendre.

« De là vient que, dès mes premières années, j’ai toujours eu en horreur ces deux vices, et j’en prends à témoin tous ceux qui m’ont jamais connu à Genève ou ailleurs [6]. »


Cette allusion à un souvenir d’enfance est le seul renseignement direct que nous ayons trouvé sur les parents de notre héros [7]. Il avait plusieurs frères et sœurs, dont quatre ou cinq plus âgés que lui. Nous en retrouverons quelques uns dans le cours de cette étude.


Si nous connaissons mal sa famille elle-même, nous pouvons un peu mieux nous représenter son village et les conditions dans lesquelles il grandit. Le Bugey, au commencement du XVIe siècle, était un de ces petits pays, protégés par leur isolement, qui avaient gardé plus longtemps que d’autres un reste d’indépendance. Ce nid de montagnards perdu dans le Jura, trop maigre proie pour des appétits de rois ou d’empereurs, semble être jusqu’à la fin du moyen âge presque également ignoré de la France et oublié de l’Allemagne. Depuis que l’empereur Henri IV, en route pour Canossa, avait été obligé de céder la « seigneurerie de Bugey » avec la Bresse à son beau-frère Amé de Maurienne, comte de Savoie, pour acheter le passage des Alpes, ces deux petites provinces, que l’histoire confond autant que la géographie les oppose, continuent à vivre sous la suzeraineté longtemps nominale de la Savoie, comme elles avaient vécu sous celle du royaume de Bourgogne, de leur vie propre, toute faite de querelles, de guerres et de violences. — Le Bugey surtout, territoire annexé plutôt qu’incorporé, restait profondément divisé : il semble que telle ait été sa destinée depuis la conquête romaine. Au temps de César, il était partagé entre trois races gauloises ; il l’est encore, quatorze siècles plus tard, entre trois maisons féodales. « Cette province toute petite, dit un de ses historiens, malgré ses limites naturelles, compte autant de maîtres à elle seule que toutes les autres provinces du royaume démembré[8]. »

De son histoire un seul grand fait se dégage à travers les siècles : c’est l’interminable lutte de deux puissances rivales qui, en se disputant le pays, écrasent le paysan : les couvents d’une part, les seigneurs de l’autre, — les couvents, c’est-à-dire les anciens maîtres, en possession d’état séculaire, dont les droits n’ont d’autres limites que celles de leur avidité ; les seigneurs, fils ou petits-fils de brigands heureux, tirant leurs titres de la force, doublement acceptés par le pauvre peuple, d’abord parce qu’ils sont forts, ensuite parce que leur intérêt sera tôt ou tard de réprimer les exigences des moines. Telle est en raccourci l’histoire du Bugey ; la longue suite de guerres locales qui en forme la trame continue, et par endroits inextricable, ne varie que par les alternatives de succès et de revers qui ne sont jamais définitifs.

Dans cette mêlée, le bourg de Saint-Martin-du-Fresne reparaît souvent, jouant un rôle actif depuis le XIIe siècle jusqu’au XVIe. Les manants de Saint-Martin étaient les plus proches voisins de la puissante abbaye de Nantua, ancien couvent souverain doté par Pépin le Bref, pillé et détruit par les Hongrois, puis restauré par les Bénédictins de Cluny, dont il était devenu une des plus riches maisons [9].

Les serfs de Saint-Martin-du-Fresne avaient été les premiers à se placer sous la main des moines, ils furent les premiers plus tard à en connaître le poids. Aussi ne s’étonne-t-on pas de les voir prendre parti pour de nouveaux protecteurs, les sires de Thoire. Protecteurs assurément aussi peu désintéressés que les anciens, peut-être plus rudes, plus violents; mais l’instinct populaire se trompait-il en attendant d’un maître séculier, si dur qu’il fût, un moins grand art et une moins parfaite continuité de tyrannie?

Les sires de Thoire, peu à peu enrichis par conquête et par mariage, maîtres d’une grande partie de l’ancienne sirerie de Coligny, puis de celle de Villars, s’arrogeant des prérogatives souveraines jusqu’au droit de battre monnaie, fiers de leurs donjons, fiers de leur capitale, Poncin, qui faillit devenir celle du pays tout entier, ne tardent pas à se heurter au prieuré. Les domaines se touchent de si près qu’ils s’enchevêtrent, et quatre siècles se passent à tenter et à repousser de part et d’autre des empiétements. Souvent on en vint aux mains. Le couvent résista, il soutint des sièges, signa des traités et des trêves, assura des franchises aux bourgeois de Nantua pour s’en faire des défenseurs. Entre plusieurs, un épisode est resté célèbre dans les traditions locales.

En 1250, les paysans de Saint-Martin avaient décidé des destinées du couvent : ils avaient délivré leur jeune seigneur Hambert, enlevé par les moines et les bourgeois de Nantua; et de concert avec les seigneurs ils avaient réduit à merci la ville et son prieuré ; il y eut une Jacquerie conduite par des hobereaux. Enfin s’éleva à Saint-Martin même, presque à la porte du couvent, le château fort, menace perpétuelle pour les moines. Eux aussi sentirent qu’il fallait se donner un protecteur, et ils se mirent sous la dépendance étroite de la maison de Savoie, qui saisit quelque incident des guerres de Bourgogne et d’Armagnac pour se faire livrer avec tant d’autres les terres et les châteaux de la maison de Thoire-Villars.

A l’époque où cette biographie commence, le couvent avait perdu quelque chose de son prestige, très peu de ses revenus. Le beau temps n’était plus sans doute où le prieur percevait de plein droit dans toute l’étendue de sa juridiction, au lieu du sixième ou du cinquième, dont se contentaient les seigneurs laïques, le tiers du prix de tous les actes de vente et de location [10].

Mais le couvent était riche encore. « C’était, dit M. Debombourg dans son Histoire de l'abbaye de Nantua [11], un immeuble qu’on tâchait d’obtenir et de pressurer sans s’inquiéter du service de Dieu et de l’exemple à donner aux populations. »

Il était alors sous l’autorité du dernier des prieurs qui ait connu les longs jours paisibles, Jean de la Forest, 39e prieur (1502-1536). Encore les dernières années de son administration sont-elles troublées par l’approche d’une double invasion, celle des Bernois qui venaient de conquérir le pays de Vaud et le pays de Gex sur le duc de Savoie, puis celle de François Ier qui arrêta la première, mais soumit pour vingt ans la Bresse et le Bugey à sa domination. A la mort de Jean de la Forest (1537), le parti savoisien, auquel les religieux étaient acquis, lui donna pour successeur François de Breul, qui exerça les fonctions de prieur, c’est-à-dire en toucha les revenus jusqu’à sa mort en 1548, en dépit de l’abbé de Cluny, au mépris de l’autorité du roi de France et malgré la concurrence du prieur imposé parle roi, installé à main armée.

L’antagonisme séculaire entre les couvents et leurs anciens serfs peut contribuer, avec la nature alors sauvage du pays, à expliquer pourquoi les montagnes du Bugey furent pendant tout le moyen âge un des principaux asiles des hérétiques proscrits ou fugitifs, en particulier des Vaudois chassés de Lyon. Pierre Valdo, peut-être originaire lui-même du Bugey [12], et quelques débris de ses partisans les Ensabotés, avaient sans doute retrouvé dans les montagnes du Bugey, comme le fait est établi pour celles du Dauphiné [13], quelques fugitifs albigeois accueillis par les châtelains montagnards en guerre avec les moines.

L’abbé Fleury constate dans son Histoire ecclésiastique que « les Vaudois étaient très nombreux au Bugey, qu’ils y formaient des groupes de colons ou d’artisans industrieux de mœurs paisibles et que les nobles les protégeaient contre l’Inquisition ».

Nous en avons précisément un exemple qui se rapporte au bourg même de Saint-Martin : un document authentique nous apprend qu’en 1297 le prieur de Nantua, Guy de Coligny, est informé par son frère, inquisiteur de l’archevêque diocésain, qu’on vient de découvrir des hérétiques à Saint-Martin-du-Fresne. « On les conduisait en prison quand la population, prenant parti pour eux, les fit évader. Le prieur confisque les biens des rebelles. L’inquisiteur les excommunie. Pour réponse, ils courent aux armes. Le prieur marche sur Saint-Martin, mais, le trouvant en bon état de défense, il croit devoir se retirer [14]. »

L’historien de la Bresse, M. Jarrin, en racontant cet épisode, se demande si l’hérésie vaudoise n’avait pas couvé là, transmise sourdement d’une génération à l’autre; et, remarquant que dans ce même village devait naître l’un des premiers apôtres de la tolérance, celui-là même qui est l’objet de cette étude : « il y a, dit-il, des germes qui ne meurent pas ». On sera surtout frappé de ce trait particulier de l’histoire du Bugey, si du nom de Chatillon l’on rapproche, comme le fait avec raison M. Chevrier, ceux de trois autres personnages du même temps, originaires de ce même petit pays et qui, dans des destinées très diverses, ont eu ce commun caractère d’étonner leurs contemporains par leur esprit de largeur et d’humanité : Berthelier, l’un des héros de l’indépendance de Genève; Bonivard, le prisonnier de Chillon, et l’amiral Coligny. Sans exagérer la portée de ces rapprochements, sans prétendre donner de toute chose une raison et à tout incident une conséquence, il sera permis de remarquer que la situation politique de ces petits pays de Bresse et Bugey, au commencement du XVIe siècle, n’était pas défavorable au développement de ces idées de mansuétude et même de certaines velléités d’indépendance à l’égard de l’Église.

Il ne faut pas oublier l’impression qu’avait dû laisser depuis cinquante ans dans l’imagination du peuple, en Bresse surtout, la figure assurément originale du premier duc de Savoie, Amédée, ou, comme on disait plus couramment, Amé VIII. Ce prince était né à Bourg, il y avait longtemps résidé; enfant, on l’avait plaint de grandir au milieu de tant d’événements tragiques, dont le moindre était la mort mystérieuse de son père; à peine jeune homme, on l’avait admiré, tour à tour soldat heureux, habile diplomate et souverain magnifique ; puis, après trente années d’un gouvernement qu’on peut appeler glorieux, après qu’il eut étendu ses Etats par conquête, par traités, par mariage, des deux côtés des Alpes, affermi son pouvoir, donné à ses sujets reconnaissants un des premiers codes de lois de l’Europe moderne, le Statut de Savoie, imposé au clergé un véritable concordat, confirmé et défendu contre l’Église elle-même les vieilles libertés municipales, assuré aide et protection aux faibles par cette institution peut-être unique alors, l'advocatus pauperum [15], mérité enfin l’honneur d’être à la fois recherché comme allié par le roi de France et investi par l’Empereur de la couronne ducale, on l’avait vu se retirer, las du règne, dans une sorte de monastère laïque, retraite d’un sage plutôt que d’un moine, faite pour lui au plus riant endroit des bords du lac de Genève; puis inopinément, après cinq ans de retraite, en sortir pour accepter la tiare que lui offrait le concile de Bâle. Pape, il s’était conduit en pape, et il avait conservé la souveraineté pontificale près de dix ans, non seulement sans scandale, mais avec assez d’autorité pour pouvoir la déposer comme il avait déposé sa couronne de duc, par amour de la paix, gardant pour lui les insignes de la papauté sauf l’anneau, pour ses adhérents la reconnaissance officielle de leurs titres, pour ses tentatives de réforme au moins un semblant de confirmation, et rentrant à Genève légat de Rome, le second personnage de l’Église, si ce n’est le premier en fait, de ce côté des Alpes.

Si épaisses que fussent les ténèbres au XVe siècle, de tels exemples vus de si près devaient jeter quelque lueur dans les esprits : cette popularité légendaire d’un antipape, d’une sorte de pape national, jointe à la popularité du concile lui-même « où de hauts prélats, enfants de la Bresse, avaient tenu le premier rang [16] », c’était plus qu’il ne fallait sans doute pour préparer les esprits à prévoir, mieux qu’ailleurs, la possibilité de bien des changements dans le régime ecclésiastique.

La politique de la maison de Savoie, du moins au début du siècle, était loin de décourager les espérances, surtout dans cette petite province. C’était le moment où la ville de Bourg devenait presque une capitale et possédait une cour brillante. Le jeune duc Philibert le Beau s’y était établi en 1502 avec sa femme, la célèbre Marguerite d’Autriche, un des esprits les plus vifs et les plus solides du siècle.

Il est difficile de dire quel tour eussent pris les événements sans l’accident qui enleva prématurément Philibert, en 1504, et qui changea brusquement les destinées de la Savoie et de ses dépendances. Bien que la Bresse formât le douaire de la jeune veuve, Marguerite quitta presque immédiatement Bourg pour aller administrer les Pays-Bas, où son père Maximilien l’envoyait, ne pouvant, dit un historien, faire choix d’un gouverneur ni plus actif ni plus habile.

Mais, à Malines comme à Bourg, elle fit preuve en plus d’une circonstance de dispositions non équivoques à encourager les idées de réforme dans l’Église. L’évêché de Bourg, un nouvel évêché indépendant de la France et qui ne devait durer que quelques années [17], avait été confié par elle à Jean de Gorrevod (1506-1516), ecclésiastique connu comme partisan des réformes; le synode de Bourg en 1515 s’y montra expressément favorable.

Dans la suite de son gouvernement des Pays-Bas, « sa conduite à l’égard des religionnaires fut aussi sage et modérée qu’on pouvait l’espérer à une époque où l’irritation était si grande contre les sectaires ; elle réprima un zèle indiscret de la part des orthodoxes et n’édicta contre les hérétiques, même après 1529, que des dispositions pénales qui certes n’avaient rien de sanguinaire [18] ». On sait qu’elle sauva la vie à Tyndale, le premier traducteur de la Bible en anglais, qu’elle modéra plus d’une fois la rigueur des persécutions contre les Vaudois. Un document plus précis encore établit qu’elle « pensa à créer une Église nationale belge pour l’opposer à l’Église romaine [19] ».

N’est-ce pas cet état d’esprit, ce reste de soumission sincère que traverse un premier élan de liberté, n’est-ce pas ce trouble précurseur de la Réforme, mélange indécis de respect, de doute et d’espérance, qui trouvait à cette heure même son expression dans un monument unique comme l’instant fugitif qu’il semble fixer? L’église de Brou s’élevait (1511-1536) précisément pendant que grandissait tout près de là Sébastien Chatillon, et le fils du paysan de Saint-Martin put emporter du pays natal l’éblouissante vision de cette merveille à peine éclose.

Il faut lire l’admirable page dans laquelle un autre enfant du pays, à trois siècles de distance, fait revivre le sens de cette poétique création. Edgar Quinet a raison de lire la fin d’un monde et l’annonce des temps nouveaux dans cet exquis et frêle chef-d’œuvre, « le dernier né de l’art gothique, où la pierre même défaille, où l’ogive fléchit et s’arrondit en arceaux », dans ce monument de piété conjugale où un sentiment humain déjà tout moderne s’exprime jusque dans le sanctuaire, où « l’âme d’une femme plie les anciennes formes rigides de la cathédrale à toutes les inventions de sa douleur », où le libre génie de la Renaissance semble déjà percer de toutes parts la vieille enveloppe gothique, précisément à la même heure où commencent à poindre, sous le pieux respect des traditions, les premières audaces de la pensée moderne.

Mais la construction de l’église de Brou fut bientôt le seul lien qui rattachât Marguerite à la Bresse. Et à mesure que se prolongeait son absence, d’autres influences prévalurent.

On sait ce que fut le long règne de son beau-frère Char- les III, un demi-siècle de tergiversations et de désastres. Il allait montrer au monde comment la plus belle fortune peut échapper à un pays faute d’un homme pour la saisir.

Au moment où la Réforme s’établissait à ses portes et allait lui prendre Genève, il n’a manqué à la Savoie, pour jouer un grand rôle, que d’avoir encore un Amé VIII ou déjà un Philibert-Emmanuel. Ce groupe de petits pays entre Alpes et Jura, analogue par plus d’un trait au groupe des cantons suisses, était mûr pour une demi-émancipation ecclésiastique, qui eût peut-être aidé à naître ce fameux « royaume des Alpes » ou « royaume allobroge », chimère aimée des ducs, de leurs ministres et du sénat de Savoie. De bons esprits et les meilleurs patriotes de la Savoie, Bonivard à leur tête, « quant à la religion, ne souhaitaient rien tant que soit preschée en icelles provinces la vraie catholique réformée, fondée sur la Sainte Ecriture et non les nouvelletés de Luther, Calvin, Farel et autres [20] ». Ce projet reparut encore trente ans plus tard, alors que les événements en avaient décidé autrement, que de part et d’autre les positions étaient prises et ne laissaient plus de place aux nouveaux venus : il dut paraître alors une extravagance, il n’était qu’un anachronisme. On peut, sans mettre trop de roman dans l’histoire, se repré- senter ce qu’eût pu entreprendre, au temps et à la place de Charles III, un prince qui, ayant quelque hauteur de vue, aurait su se déclarer à temps le patron du parti évangélique, l’allié, l’arbitre et le modérateur de la Réforme dans cette sorte de territoire neutre que la nature et l’art lui avaient taillé entre l’Allemagne, la France et l’Italie. Charles III rêva peut-être, par instants, quelque chose de semblable, mais il eut peur de son rêve, et il ne parvint pas plus à se décider entre Rome et Luther qu’entre François Ier et Charles-Quint. Les progrès, d’abord tout pacifiques, du protestantisme naissant ne lui laissèrent pas le temps de prendre un parti : l’étonnante rapidité du mouvement religieux non seulement à Genève, mais dans le Bugey, dans le Chablais, dans le Piémont, dans tous les replis de la Savoie, confondit l’esprit du faible duc. Pour tout remède, il se jeta dans les bras de l’Eglise ou s’y laissa tomber. Fut-il réellement alarmé par ce grand nombre de fugitifs, italiens et français surtout, qui venaient chercher dans ses Etats un asile contre l’Inquisition, et le clergé parvint-il à lui faire croire que la Savoie était perdue si elle méritait de s’appeler le rendez-vous des proscrits? Crut-il acheter par des marques de zèle catholique l’appui de l’Eglise contre les villes déjà impatientes du joug, comme Genève, contre les Ligues suisses qui le menaçaient de l’autre côté du Léman, contre le roi de France, secret allié des unes et des autres? Céda-t-il seulement à l’influence austro-espagnole en épousant la querelle de Charles-Quint contre les luthériens?

Quoi qu’il en soit, il paraît difficile de se dissimuler le changement de conduite qui survient vers 1528 et qui s’accentue dans les années suivantes. Un édit des États de Savoie (1528) décrète, renouvelle ou aggrave toute la série de peines contre les hérétiques. L’Inquisition se ranime dans les diverses parties du territoire. On reprend une fois de plus la croisade contre les malheureux Vaudois. Les processions blanches s’organisent, les moines de tous ordres tonnent contre l’hérésie et dénoncent les luthériens. Dans la seule ville de Bourg l’officialité ecclésiastique dresse une liste de 35 bourgeois suspects [21].

Mais le duc de Savoie n’eut pas longtemps la responsabilité de ces exécutions : l’un après l’autre, tous ses domaines lui échappent. Genève avait déjà pour toujours conquis son indépendance. Les Bernois s’étaient emparés de tout le pays de Vaud. Au mois de février 1536, les troupes suisses confédérées prenaient le fort de l’Écluse, Gex se rendait aux Genevois, tout le pays de Gex recevait les garnisons bernoises; et dans le même mois François Ier, désespérant de fixer l’irrésolution de Charles III, faisait sommer « les villes, bourgades et châteaux de Bresse et Bugey de le reconnaître pour souverain sous peine de destruction par le fer et le feu. Partout on s’empressa de substituer aux armes de Savoie celles du roi de France [22]. » Et, tandis que d’un côté du Jura le mot de ralliement des troupes suisses sera :

Qui a le cœur à la croix blanche [23]
Ne mérite que la potence [24],


sur l’autre versant on va dresser les bûchers, et le premier qui y montera est un laboureur du pays de Bresse, Jean Cormon, coupable d’avoir colporté la Bible (1536) [25].

Même contraste dans le reste de la Savoie : chaque lambeau arraché suit la religion du vainqueur et en change s’il change de main. Quant au duc, « le plus malheureux des princes qui aient occupé le trône », de ville en ville il va reculer jusqu’à Nice, sa dernière et précaire possession.

C’est ainsi que, né sur les terres de la maison de Savoie, le jeune Bugéen dont nous racontons la vie se trouve à partir de 1536, comme il l’écrira lui-même [26], sujet du roi de France. Il le sera jusqu’au traité de Cateau-Cambrésis.

Peu de temps après la conquête, il eût pu voir, à Nantua même, le roi François Ier, qui, en traversant la nouvelle province, passa une nuit au couvent (20 sept. 1536) [27]. Mais à cette époque Sébastien Chatillon avait déjà quitté le pays natal : il était allé étudier à Lyon.



  1. C’est M. Bétant qui a, le premier, donné en 1854 l’indication exacte du lieu de naissance de Castellion. Jusque-là les biographes eL les lexicographes n’avaient pour les guider que deux textes du XVIe siècle : l’un de Scaliger, qui se borne à ces mots : « Sébastien Castillon Allobrox » (dans les Scaligerana, p. 84); l’autre de Scévole de Sainte-Marthe que voici : « Sebastianus Castalio, qui, ex asperis et salebrosis Allobrogum montibus humili ortus fortuna, sed ingenio bonis literis excultissimo…. » (Lib. II. p. 126.)
    C’est sur cette qualification si vague d’Allobroge que chaque auteur était réduit à construire une hypothèse.
    Quelques-uns, du moins parmi ceux qui écrivent en latin, se bornent à reproduire la phrase de Sainte-Marthe avec des variantes légères (Colomiès, Saxius dans son Onomasticon. Lizel, Rudin, Pope Blount, Censura celebriorum authorum, Herzog, Athenæ rauricæ).
    D’autres cherchant à préciser se prononcent, non sans témérité, les uns pour la Savoie (Jœcher, La Croix du Maine, Schellhorn); les autres, pour le Dauphiné : Guy Allard : « Sébastien de Chastillon, des montagnes du Dauphiné comme dit Sainte Marthe dans l’éloge qu’elle (sic) en a fait…. » (Bibliothèque du Dauphiné, 1680, p. 68); — Moreri, t. Il, p. 612; — la Nouvelle Biographie universelle; — Feller, dans son Dictionnaire historique; — Tabaraud, art. Castalion dans la Biographie universelle. — Dupin (Bibliothèque des auteurs séparés de l’Eglise) dit qu’il « s’appelait Chatillon du nom du village où il avait pris naissance en 1514».
    Bayle rapporte les diverses opinions et explique qu’il a dû « s’en tenir à l’expression générale « pays des Allobroges », parce qu’il n’a pu découvrir rien de plus particulier ».
    Les écrivains genevois sont plus près de la vérité : ils font naître Castellion à Châtillon en Bresse, par où il faudrait entendre Chatillon-de-Michaille (Spon, Histoire de Genève. II, 40; — Leti, Istoria genevrina, III, 79). Leu, Dictionnaire historique de la Suisse, adopte la même version. Les frères Haag les ont suivis dans la 1ere édition de la France protestante. M. Schweizer, Centraldogmen, I, 310, résumant les débats, concluait à l’un des « Chatillon » de la Bresse.
    Enfin M. Bétant, dans la 1re édition de sa Notice sur le collège de Rive, 1854, fixait l’origine de Castellion d’après les registres du Petit Conseil de Genève. On lit en effet dans ces registres : « Mercredi 5 avril 1542.— Suivant l’admission du régent de nos escoles, maystre « Bastian de Chastillion, de St Martin du Fresne…. etc. »
    Seul avant M. Bétant un autre historien genevois parait avoir eu ce texte sous les yeux. C’est Jean-Antoine Gautier qui, dans son Histoire de Genève (t. IV, p. 29), parle de « Sébastien Chastillon natif de près de Nantua en Bugey ». Mais cette monumentale Histoire de Genève (24 vol. in-folio pour la période de 1538 à 1608) étant restée manuscrite, le passage de Gautier n'avait pas été plus remarqué que le texte même des registres.
    Les registres d’immatriculation de l’université de Bâle, année 1554, nomment bien Castellion « Sabaudus, diœcesis Burgiensis ». Mais ce document ne paraît pas avoir été connu des anciens biographes, même de Rudin. M. Mæhli est le premier qui le cite (p. 115).
  2. La même année que Ramus, la même année aussi qu’Arnoul Le Ferron, le grand jurisconsulte toulousain, qui mourut la même année que notre héros (1563).
  3. 3. En l867, lorsque je commençai mes recherches, je m’étais rendu au village de Saint-Martin : je demandai s’il existait une famille Chatillon. Le curé m’assura que le nom n’avait jamais disparu du pays. Il me conduisit dans une famille Chatillon, qui possédait encore des papiers remontant au XVIIe siècle. Un des fils de cette famille était au séminaire, il est depuis entré dans les ordres.
  4. C’est probablement par erreur que les registres du Conseil de Genève portent « Bastian de Chastillion ». — Quant au prénom de Claude, il est établi par les registres des Bourgeois, 1er juin 1553.
  5. Ce mot permet de conjecturer avec quelque vraisemblance que le père de Castellion n’embrassa pas la Réforme, ce qui est d’ailleurs presque certain, puisqu’il ne parait pas avoir quitté son village.
  6. Sebastiani Castellionis Defensio, dans le chapitre De Criminibus, § de Furto. — Ed. de Gouda, 1613, p. 351.
  7. Deux autres détails que donne Clarmund viennent évidemment d’une confusion avec Oporin, comme M. Maæhli l’a expliqué (Sebastian Castellio, in-8, Bâle, 1802, p. 7).
  8. Guillemot, Monographie historique de Bugey, p. 75.
  9. Charles Jarrin, la Bresse et le Bugey, leur place dans l’histoire, Bourg, 1883, in-8, p. 213.
  10. Guillemot, Monogr. hist., p. 186.
  11. Annales historiques du Bugey, Nantua, 1856, t. I ; publié à part, Bourg et Lyon, in-8, 1858, p. 161.
  12. De Vaux, petit village du Bugey. — Jarrin, la Bresse et le Bugey, p. 258.
  13. Jarrin, ibid., p. 278.
  14. Ibid., p. 276-277.
  15. Hudry-Menos, la Maison de Savoie et sa politique. (Rev. des Deux Mondes, 15 août 1866, p. 369.)
  16. Brossard, la Grande Transaction entre les bourgeois de Bourg et leur curé, Bourg, in-8, 1874.
  17. Une bulle de Paul III le supprima le 15 janvier 1534.
  18. Leglay, Maximilien Ier et Marguerite d’Autriche, in-8. Paris, 1839, p. 64.
  19. Chevrier, Notice historique sur le protestantisme dans le département de l’Ain, in-8, Paris, 1883, p. 9.
  20. Hudry-Menos, article cité, p. 385.
  21. Chevrier, Notice, etc., p. 15.
  22. Brossard, Histoire du pays de Gex, in-8, p. 283.
  23. Armes de la maison de Savoie.
  24. Brossard, ibid., p. 285.
  25. En 1543, le Parlement de Chambéry donna licence à un dominicain de Bourg d’exercer l’inquisition en Bresse.
  26. Voir la préface de sa Bible française à Henri II : « son sujet Séb. Chateillon ».
  27. Debombourg. Histoire de l'abbaye et de la ville de Nantua.