Rue Principale/Tome I/13

Éditions Bernard Valiquette (Tome I — Les Lortiep. 100-107).

XIII

où monsieur bernard fait une apparition tardive mais efficace

À la reprise d’audience, maître Léon Martin demanda à faire entendre le garçon de salle de chez Tony. Falardeau, autant par principe que pour satisfaire sa manie de contradiction, fit quelques difficultés, prétendant que rien ne justifiait l’audition de ce témoin tardif. Le juge accorda néanmoins la permission demandée.

Le garçon de salle, Agamemnon Vacalapoulos, un grec rubicond et jovial, en un français cocasse et imagé, confirma la déposition de Bob, Maître Martin, avec beaucoup de brio, essaya d’ébranler sa conviction. Était-il bien sûr que ce soit Marcel et non pas un des autres joueurs, qui avait accepté le revolver en paiement d’une dette de jeu de cinq dollars ? Était-il certain que ça se soit passé la veille de la bagarre et non le soir même ? En somme, il était facile de se tromper de vingt-quatre heures, et le fait d’avoir entrevu l’arme entre les mains de l’accusé ne prouvait pas grand chose. Marcel pouvait très bien, après examen, avoir rendu l’arme à son propriétaire ; ou il pouvait, quelques instants plus tard, l’avoir revendue à l’un de ses compagnons. D’ailleurs, le témoin pouvait-il jurer sur les Saintes Évangiles que l’arme, qu’il avait vue entre les mains de l’accusé, était bien celle qui se trouvait exposée sur la table du greffier ?

Cette dernière question produisit l’effet espéré. Vacalapoulos regarda longuement la pièce à conviction, se gratta le menton, sortit un énorme mouchoir à carreaux, fit le geste de s’éponger le front, ne l’acheva pas et, les bras écartés, le corps courbé en avant, agitant son mouchoir comme un garde-barrière agite son drapeau rouge, s’écria :

— Ah ! ben ça là par exemple, mossieu l’avocat, je vas te le dire que je le suis pas sûr que c’était bien le même revolver. Parce que, tu le comprends, moi je l’ai pas fait bien bien attention… Moi je l’ai jamais aimé beaucoup ça les armes de feu : ça fait que moi je l’ai pas approché trop près, tu comprends, mossieu l’avocat ?

Monsieur l’avocat comprenait très bien. Il avait maintenant un atout, pas très fort sans doute, mais suffisant peut-être pour faire naître un doute dans l’esprit du juge. Il remercia le témoin et se rassit, réservant pour sa plaidoirie les réflexions que lui inspirait le témoignage de Vacalapoulos, Agamemnon.

À cet instant, un homme en uniforme entra, s’approcha de l’huissier audiencier, et lui dit quelques mots à l’oreille. L’huissier se leva, gravit les marches de l’estrade du juge et, à son tour, chuchota quelque chose. Le juge se pencha vers le greffier, lui répéta ce que venait de lui dire l’huissier, jeta un nouveau coup d’œil sur sa montre et dit :

— Quoique l’audition des témoins soit terminée, monsieur Julien Bernard demande à être entendu. Il apporte, dit-il, un fait nouveau d’une importance capitale.

Il y eut un murmure de satisfaction dans la salle. La pièce n’était pas finie, l’action rebondissait, on pouvait encore s’attendre à de belles scènes, et personne ne songeait à s’en plaindre.

一 Oh ! murmura une femme à sa voisine, tout-à-fait comme dans les vues animées !

Falardeau, lui aussi, avait fait le rapprochement.

— Voyons ! s’écria-t-il. C’est ridicule ! On se croirait au cinéma ! La cause est entendue. On ne va tout de même pas s’amuser à allonger les débats indéfiniment !…

Il y eut entre la défense et l’accusation un échange de mots acerbes, échange auquel le juge mit fin en décrétant que, dans l’intérêt même de la justice, il fallait que monsieur Bernard fût entendu.

L’énigmatique vieillard fut introduit. Souriant et digne il prit place dans le box des témoins et prêta serment. Le silence s’était fait total : quatre cents personnes étaient suspendues aux lèvres de ce témoin de la onzième heure. Dans ce silence, la voix de monsieur Bernard s’éleva profonde, sonore, vibrante.

— Votre Seigneurie, dit-il, j’apporte ici la preuve formelle de l’innocence de Marcel Lortie. Après trois jours de recherches, j’ai retrouvé l’homme qui, pendant la bagarre, a glissé son revolver dans la poche de Marcel. Cet homme, je l’ai ramené à Saint-Albert, et il consent à se présenter devant vous, à la condition qu’on lui promette qu’il ne sera pas inquiété.

Le juge se tourna vers Falardeau.

— Vous entendez, maître ? dit-il.

— Oui, Votre Seigneurie, j’entends très bien, répondit le procureur de la couronne, j’entends parfaitement, mais je regrette, je n’entre pas dans cette combinaison-là. Si un homme vient dire ici « l’accusé n’est pas coupable et le coupable c’est moi », je ferai mon devoir, j’exigerai l’arrestation immédiate de cet homme.

— Décidément, mon savant confrère est un modèle de générosité, fit remarquer maître Léon Martin.

— Je n’ai pas à être généreux. Je suis ici pour faire respecter la loi !

— Vous avez une drôle de façon de la faire respecter ! Vous ne vous rendez donc pas compte qu’en écartant un témoignage qui détruirait l’accusation portée contre mon client, vous allez probablement faire condamner un innocent !

— Ça, monsieur, c’est mon affaire !

— S’il s’agissait d’un témoin à charge, vous n’hésiteriez pas un instant à lui assurer l’impunité !

Le juge crut sage d’intervenir :

— Si j’étais maître Falardeau, je n’hésiterais pas. Je promettrais ce qu’on me demande de promettre…

Visiblement vexé Falardeau s’inclina :

— Très bien. Votre Seigneurie, très bien… Si c’est comme ça que vous l’entendez, j’accepte. C’est contraire à mes principes, mais… j’accepte.

— Monsieur Bernard, dit le juge, vous pouvez aller chercher votre témoin.

— Inutile, Votre Honneur, je l’ai vu entrer dans la salle il y a deux minutes.

Et il appela :

— Monsieur Vachon !

Du fond de la salle, une voix répondit :

— Me v’la !

Et, tandis que tous les cous se tendaient pour le voir, un homme se traça un passage à travers la foule. Autoritaire, le marteau du greffier réclamait le silence, tandis que l’homme, très maître de lui, occupait le box que monsieur Bernard venait de quitter.

— Votre nom ?

— Hector Vachon.

— Posez la main droite sur l’Évangile. Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Que Dieu vous soit en aide. Dites : « Je le jure ».

— Je le jure.

— Le procureur de la couronne désire-t-il interroger le témoin ? demanda le juge.

— Non, Votre Seigneurie, non. Pas de questions à poser.

— Vous, maitre Martin ?

— Avec joie, Votre Seigneurie.

Le défenseur de Marcel s’approcha du témoin, le regarda en souriant et lui demanda :

— Monsieur Vachon, vous reconnaissez ce revolver comme vous ayant appartenu ?

Oui.

— Est-il vrai, monsieur Vachon, qu’après une partie de cartes où la dame de pique ne vous avait guère été favorable…

— Hein ?…

— Après une partie de cartes où vous aviez perdu plus d’argent que vous n’en possédiez, vous avez donné cette arme à l’accusé, en paiement d’une dette de cinq dollars…

— Ben… c’est pas tout-à-fait ça.

— Ce n’est pas tout-à-fait ça ? Que voulez-vous dire ?

— Ben, je veux dire que j’y ai demandé si il voulait le prendre, mais il a pas voulu.

— Il n’a pas voulu l’accepter ?

— Ben non.

— Et ça, monsieur Vachon, ça se passait la veille de la bagarre ?

— La veille ?

— Mais oui, le jour avant, si vous préférez…

— Ben non, le jour avant j’étais pas icitte, moi. Ça se passait ce soir-là.

— Vous êtes sûr ?

— Ben, je vous l’dis ! J’étais pas icitte le jour avant, j’étais à Montréal.

— Dites-moi, monsieur Vachon, puisque Marcel Lortie n’a pas voulu prendre votre revolver, comment se fait-il qu’après la bagarre, au poste de police, on l’ait trouvé dans sa poche ?

— Ah ! ben ça, c’est pas malin. Quand j’ai vu arriver la patrouille[1], je me suis dit que ça serait peut-être pas une ben bonne affaire d’être poigné avec ce fusil-là dans mes poches, ça fait que je l’ai mis dans la première poche que j’ai trouvé. Ça me fait ben de la peine, mais c’était celle de ce petit gars-là !

C’était au tour de maître Martin à triompher. Et son triomphe plaisait au public car, malgré la majesté du lieu et les avertissements préalables, quelques applaudissements crépitèrent. Le marteau du greffier n’eut cependant que très peu de peine à faire rentrer les choses dans l’ordre.

Mais comme, après avoir remercié le témoin, l’avocat de Marcel regagnait sa place, Falardeau se leva :

— Votre Seigneurie, je voudrais poser quelques questions au témoin, moi aussi.

— Je vous ferai remarquer, maître, que vous avez renoncé à ce privilège tout-à-l’heure.

— Je l’admets, Votre Seigneurie, je l’admets ; seulement je n’avais pas entendu le conte de fées que le témoin vient de raconter.

Il y eut un « Oh ! » de protestation dans la salle, et le juge traduisit nettement sa désapprobation par un haussement d’épaules excédé.

— Soit, dit-il, soit, interrogez, mais faites vite. Falardeau, avec une grimace de croquemitaine, s’approcha de Vachon.

— Vous venez, lui dit-il, de jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

— Ben oui.

— Vous savez ce que c’est que de prêter serment ?

— Ben, je pense, oui. Je suis pas un enfant d’école.

— Vous savez aussi où un faux serment peut vous conduire ?

— Je m’en doute un petit peu.

— J’ai promis ici, tout-à-l’heure, de vous laisser partir librement : mais je n’ai pas promis que je le ferais si vous vous parjuriez !

— Je me parjure pas, non plus !

— Je l’espère pour vous ! Vous avez dit que vous aviez mis votre revolver dans la poche de l’accusé pendant la bagarre ?

— Oui.

— Vous jurez ça ?

— Ben oui.

— Pouvez-vous jurer aussi, monsieur Vachon, que monsieur Julien Bernard ne vous a pas payé pour venir raconter ça au juge ?

Indigné, maître Léon Martin bondit.

— Mon adversaire n’a pas le droit de prononcer des paroles désobligeantes pour monsieur Julien Bernard, dont le seul but a été d’éclairer la justice !

— La défense a raison, maître Falardeau, trancha le juge. Je ne peux pas vous permettre de poser des questions pareilles au témoin.

Falardeau eut un geste de découragement.

— Dans ce cas-là, Votre Seigneurie, dit-il, je n’ai plus rien à dire.

Le greffier fit signe à Vachon qu’il pouvait se retirer. Le juge consulta ses notes et sa montre. Un rapide calcul mental lui apprit qu’il ne fallait même pas songer à jouer neuf trous avant la tombée de la nuit, et ce fut d’une voix résignée qu’il annonça :

— La parole est à la défense.

— Votre Seigneurie, commença Martin, aucune plaidoirie ne peut valoir le témoignage que nous venons d’entendre. Je dirai simplement ceci : l’accusé est innocent, la preuve est faite et je demande son acquittement.

Des bravos crépitèrent, que le greffier eut bien de la peine à faire taire. Falardeau, invité à parler à son tour, prononça, sans conviction, un réquisitoire où il était question du bien de la jeunesse en général, de l’avenir de l’accusé en particulier, de l’exemple qu’il fallait faire, et qui se terminait par une demande de l’application du maximum de la peine prévue par la loi.

Puis ce fut le silence qui précède les sentences. Celle du juge Mercure fut courte.

— Considérant, prononça-t-il, que la preuve de l’accusation portée contre l’inculpé n’a pu être faite par la poursuite ; considérant qu’il ressort des témoignages entendus que l’arme, qui fait l’objet du délit, n’était pas en la possession de l’accusé avant le soir de son arrestation : nous déclarons Marcel-Edouard-Joseph Lortie honorablement acquitté, et nous ordonnons sa mise en liberté immédiate.

Cette fois, le greffier ne tenta même plus d’empêcher les manifestations. Ce fut au milieu d’un tonnerre d’applaudissements que le juge se retira et que Marcel se jeta dans les bras de sa sœur.

La pièce était jouée, et le public, qui aime les fins heureuses, l’avait trouvée belle.

Seul sans doute, Falardeau n’était pas content. Mais de cela, personne ne se préoccupait.

  1. Employé ici pour, « voiture cellulaire ».