Éditions Édouard Garand (13p. 29-31).

CHAPITRE XVII

LE SECRET DE MADAME DUSSOL


Malgré la nouvelle que venait de lui donner le Docteur Philibert, nouvelle qui remettait à une époque très éloignée sans doute, son mariage avec sa chère Roxane, Hugues ne se laissait pas aller à la tristesse ; il fut un gai compagnon durant le voyage des Barrières-de-Péage au Valgai, où il laissa le médecin et Rita, s’acheminant lui-même vers les Peupliers.

— Vais-je vous attendre, Monsieur ? lui demanda Célestin.

— Oui, attendez-moi ; je ne serai pas bien longtemps.

Le domestique qui vint lui ouvrir la porte était un étranger pour Hugues.

— Madame Dussol est-elle ici ?

— Oui, Monsieur, répondit le domestique. Mais Mme Dussol est légèrement indisposée et elle ne reçoit personne.

— Elle me recevra moi, dit Hugues. Tenez, mon brave, portez-lui cette carte à Mme Dussol : je vous attendrai ici.

Sur une carte qu’il trouva dans son portefeuille, il écrivit : « Voulez-vous me recevoir, tante Blanche ? » Il remit cette carte au domestique, puis il s’assit dans le corridor et attendit : c’était en qualité d’étranger qu’il revenait à la maison de son père. Plusieurs serviteurs passèrent tandis qu’il attendait d’être reçu par Mme Dussol, et tous étaient, pour lui, des figures inconnues.

Soudain, une voix dit, près de lui :

— Hugues ! Ô Hugues !

— Tante Blanche ! répondit le jeune homme, entourant de ses bras la taille de Mme Dussol.

— Viens, Hugues ! dit Mme Dussol. Je vais te recevoir dans mon boudoir.

Arrivés dans le boudoir de Mme Dussol, celle-ci se suspendit au cou de son neveu et éclata en sanglots.

— Hugues ! Ô Hugues ! s’écria-t-elle de nouveau. En te voyant faire anti-chambre dans la maison de ton père, dans cette maison qui aurait dû t’appartenir, de droit, j’ai cru que mon cœur allait se briser !

— Ne pleurez pas, tante Blanche, dit Hugues. Mon père…

— Ton père, Hugues, avait réparé, avant de mourir, le tort qu’il t’avait fait en te déshéritant ; Adrien l’a juré… Malheureusement, on n’a pu retrouver le dernier testament de mon frère. On a prétendu…

— Je sais ! Je sais tout, tante Blanche ! Le Docteur Philibert m’a tout raconté… Parlons d’autre chose… Parlons de vous ; comment vous portez-vous ?

— Ma santé est passable, Hugues ; mais j’ai le cœur brisé, me semble-t-il. Il y a des choses mystérieuses qui se passent ici et…

— Mystérieuses, dites-vous ?

— Bien, singulières, pour le moins. Ainsi, Yseult va se marier, dans dix jours ; elle épouse le notaire Champvert, un piètre individu qu’elle n’aime pas et qu’elle craint.

— Alors, pourquoi Yseult ?… commença Hugues.

— Mystère, Hugues, mystère !… Le soir même de la mort de ton père, Yseult m’a dit qu’elle détestait le notaire Champvert, que ce personnage l’avait demandée en mariage cinq fois, et que, les cinq fois, elle l’avait refusé Or, je ne comprends pas…

— Il faut croire que la persévérance du notaire a fini par émouvoir votre fille, tante Blanche, dit Hugues, en riant, et que la sixième fois…

— Oh ! Hugues, si tu savais ! Si tu savais ! Cet homme agit en maître ici déjà. Yseult n’est pas la seule qui ait peur de lui ; moi aussi, je le crains… Hugues, entends-tu ces coups de marteau, de scie et de rabot ?

— Mais oui, je les entends. Qu’est-ce ?

— Les nouveaux mariés vont prendre les pièces qu’occupait ton père, et on est à faire des réparations. Ensuite, on fera diviser l’étage supérieur de l’aile gauche (les pièces qu’occupait ta mère, Hugues) et on y logera les domestiques… Si tu pouvais comprendre, Hugues, ce que cela signifie pour moi ! Et Mme Dussol se mit à sangloter, tandis qu’une expression de frayeur se peignait sur ses traits.

— Qu’y a-t-il, tante Blanche ? demanda Hugues. Dites-moi ce qui vous affecte et vous effraie ainsi. Quelque chose à propos de l’aile gauche de cette maison… qu’on prétend être hantée, je sais.

— Combien je voudrais pouvoir tout te confier ! s’exclama Mme Dussol. Je ne le puis… J’ai un secret, un terrible secret et… Mais, dis-moi, Hugues, où vas-tu fixer ta résidence maintenant ?

— Je ne sais pas encore, répondit Hugues. Il faut que je gagne ma vie. Mon père étant mort, la généreuse pension qu’il me payait s’éteint avec lui. Pour le moment, je suis en visite chez le Docteur Philibert ; mais depuis mon accident, je suis aux Barrières-de-Péage, chez Mlle Monthy.

— Oui, je sais. Adrien m’a tout raconté : l’accident dont tu avais été la victime, l’arrivée ici, au milieu de la nuit, d’une jeune fille d’une extraordinaire beauté…

Mlle Monthy, ma fiancée, tante Blanche.

— Ah ! Vraiment ?

— Vous la connaîtrez un jour peut-être ma fiancée, et je le sais d’avance vous l’aimerez, car elle est aussi bonne que belle… Ma Roxane !… Maintenant, chère tante, il faut que je parte. Je vous tiendrai au courant de mes plans. Peut-être irai-je dans l’Alberta, travailler dans une houillère.

— Toi dans une houillère ! s’écria Mme Dussol.

— Il n’y a rien de décidé encore ; mais, je le répète, je vous tiendrai au courant, tante Blanche. Et, n’oubliez pas que vous avez en moi un ami… Quelque chose vous cause de l’inquiétude, chère tante : si jamais vous avez besoin de moi…

— Hugues, dit Mme Dussol, je suis, en effet dans une situation presque désespérée. S’il est quelqu’un au monde en qui j’aie confiance, c’est bien en toi ; toi seul peut-être pourrais m’aider.

— Alors…

— Reviens me voir Hugues, n’y manque pas !

— Je reviendrai. Dans une dizaine de jours, dans deux semaines au plus, je serai ici.

— Merci, Hugues ! Je t’attendrai. Dans dix jours, Yseult se marie, puis ils seront absents une huitaine ; viens durant ce temps. J’aurai peut-être un service, un immense service à te demander.

— Comptez sur moi, répondit Hugues. Nous avons toujours été de bons amis vous et moi, tante Blanche, n’est-ce pas ? Si je puis vous donner des preuves de mon amitié et de mon dévouement, je serai heureux de le faire.

— Merci, Hugues ! Merci ! Yseult, (tu la connais) elle ne me traite pas toujours avec le respect et la considération auxquels j’ai droit… Je ne parle pas de l’affection, que je serais aussi en droit d’attendre d’elle… Pauvre Yseult ! Je me dis parfois qu’elle n’a pas de cœur… Le notaire Champvert…

— J’ai oublié de vous dire que j’ai eu… l’honneur de faire la connaissance du notaire Champvert, tante Blanche.

— Vraiment ! Tu connais cet homme !

— Mais, si. J’ai eu l’occasion de lui donner une leçon d’étiquette et de savoir-vivre à ce personnage… distingué, dit Hugues, en riant.

— Hugues, répondit Mme Dussol, je suis peinée d’aprendre que tu t’es fait un ennemi du notaire Champvert. À mon avis, c’est un homme dangereux.

— Ah ! Bah ! fit Hugues, en haussant les épaules. Le notaire Champvert ne m’effraie pas, croyez-le ! Il a manqué de respect à Mlle Monthy, en ma présence ; or, je l’ai fait descendre de cheval ce rustre et je l’ai obligé de faire des excuses à ma fiancée… Bien, je suis dans l’obligation de partir maintenant. Au revoir donc, tante Blanche, fit le jeune homme, en déposant un baiser sur le front de Mme Dussol.

— Je n’ose pas te retenir, cher Hugues, répondit Mme Dussol ; mais, n’oublie pas ta promesse !

— Ne craignez pas ! Dans dix jours ou dans deux semaines, je reviendrai. Ce sera pour vous faire mes adieux, cette fois. D’ici là, j’aurai décidé où je devrai m’établir… Encore une fois, au revoir, tante Blanche. Ne pleurez pas ainsi, je vous prie, et, je le répéte, vous pourrez toujours compter sur moi. Bon courage ! Dans deux semaines, le plus tard !