Ouvrir le menu principal


Revue d’histoire littéraire de la France, t. XVIII, pp. 103-124
Rousseau contre Helvetius

ROUSSEAU CONTRE HELVETIUS. 103

ROUSSEAU CONTRE HELVETIUS’

En Juin dernier, dans cette Revue ^ M. Albert Schinz a publié un itn[»ortant article sur « La Profession de fol du Vicaire Savoi/ard » et le livre « De C Esprit ». On y trouvera quelques indications ou rapprochements utiles, et des hypothèses qui demandent à être contrôlées : les unes peuvent être vérifiées, il faut abandonner les autres. Voici plusieurs années que je tra- vaille à une édition historique et critique de la Profession, qui paraîtra, je l’espère, prochainement. J’ai donc dû me poser, moi aussi, le problème que M. Schinz a traité. J’ai eu à ma disposi- tion, pour le résoudre, des documents inédits, que je ne lui fais pas grief d’avoir ignorés, et, comme lui, des textes imprimés, dont il aurait pu peut-être tirer meilleur parti. Je ne pensais pas isoler cette étude sur Ilelvetius et Rousseau du reste de mon enquête, mais la publication de M. Schinz semble appeler une mise au point. Je la ferai très rapidement, sans entrer dans la discus- sion des idées générales qu’il a soulevées. Je me bornerai ici aux seuls faits, pour les compléter ou les vérifier ^

1. Sauf indication contraire, les citations de Rousseau sont empruntées à l’édi- tion Hachette, 13 vol. in-18. — Helvelitis est la véritable orthographe du nom.

2. T. XVII, 1910, p. 225-261.

3. Je note ici quelques menues inexactitudes qui ont échappé à M. Schinz : P. 227. La lettre à d’Alembert, où Rousseau lui donne ses impressions sur le Discours pré- liminaire, n’est pas du 26 juin 1754, comme l’indique l’édition Hachette. C’est Musset-Pathay, me fait remarquer M. Th. Dufour, qui a le premier ajouté ce mil- lésime inexact. L’original, publié en 1798 par Ch. Pougens, portait seulement : ?6’ ./«m. Albert Jansen (Jean-Jacques Rousseau als Musiker, Berlin, 1884, in-8, p. 123, n. 2) avait déjà restitué la véritable date : 1751. — Les Pensées philosophiques et la l.ettî-e sur les aveugles ne sont pas les seuls ouvrages de Diderot que Rousseau a lus en 1758 : il cite formellement la Lettre sur les sourds et muets (Lettre sur la musique française, VI, 169, 182) et fait des allusions précises dans la Profession aux Pensées sur l’interprétation de la nature. — P. 228 : • Il ne semble pas que Rousseau les ait connus • (Lametlrie et Maupertuis). Si; cf., pour Lamettrie, Déclaration relative au pasteur bernes, IX, 9"; quant à Maupertuis et à son Système de la nature, il devait les connaître au moins par le résumé qu’en fait Diderot dans son Interpré- tation de la nature. — Il est étrange que M. Schinz place encore en 1736 le séjour de Jean-Jacques aux Charmettes. Il y a longtemps que MM. .Mugnier et Ritter ont démontré que la date donnée dans les Confessions est inexacte : la date de 1738 est donnée aujourd’hui dans les bons manuels d’histoire littéraire. — P. 229, note i : « Rousseau place cela sous les chilTres 1747-1749 •. Ces dates ne sont point de Rousseau, et il faut s’en défier, comme de toutes celles qu’on lit en tèle de chaque livre dans les éditions modernes des Confessions. Il semble qu’elles y aient été ajoutées — souvent inexactement — par G. Pelitain. M. Th. Dafour (.Annales J. -J.Rous- seau, 1908, IV, 249) a justement attiré l’attention des biographes sur ce point. — 104 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE.

LES ANNOTATIONS DE ROUSSEAU AU LIVRE « DE L ESPRIT »

Je ne crois pas inutile de mettre tout d’abord sous les yeux du lecteur le texte exact et intégral, — qui, à ma connaissance, n’a pas encore été publié, — des annotations de Rousseau au livre De V Esprit. On verra plus loin comment ce texte, mieux examiné, peut aider à la solution de quelques difficultés. L’histoire de ce précieux exemplaire est connue, et je n’ai pas à la refaire ^ Acheté par Louis Dutens à Rousseau au moment oiî celui-ci allait quitter l’Angleterre, il est conservé aujourd’hui à la Biblio- thèque nationale. Réserve, R. 895’^ Dutens a extrait de ces observations ce qui lui paraissait le plus intéressant, et l’a publié dans ses Lettres à M. D [e] B \ure\, sur la réfutation du livre De V Esprit {d’Helvétius) par J. J. Rousseau avec quelques lettres de ces deux auteurs, Londres et Paris, 4779, 1 vol. in-12. Ce sont ces extraits, arbitrairement choisis et très incomplets, qui ont passé depuis lors dans toutes les éditions ^ Cependant, sur cinquante- deux notes ou indications marginales, on n’en trouvera que vingt- sept, — les plus importantes, il est vrai, — dans l’édition Hachette, XII, p. 298-304. Voici donc le relevé complet de ce que

nous offre l’emplaire original^ : de l’esprit. | Unde animi

constet natura videndum, \ Qua fiant rations et qua vi quaeque gerantur \ In terris \ Lucret. De rerum natura. Lib I. |

— P. 230. Rousseau avait certainement lu le Traité des sensations : très lié avec Condillac, il avait lu VEssai sur l’origine des connaissances humaines (Confessions, Vlll, 2t6), le Traité des animaux, auquel il fait une allusion dans la Profession de foi (il, 268) ; et l’une des notes qu’il a mises sur son exemplaire de L’Esprit montre (lu’il connaît la théorie sensualiste du Traité des sensations (XII, 304). — P. 2o0. La citation d’Helvétius faite par Rousseau (Emile, II, 310) ne se trouve pas dans la Profession de foi. — P. 256 : « Œuires, XVill, p. 293 .-; lire : VUI.

1. Cf. Albert Keim, Helvétius, sa vie et son œuvre, Paris, Alcan, 1907, in-8, p. 437, 464-0.

2. Ce n’est pas le seul livre annoté par Rousseau que possède la Bibliothèque Nationale. 11 y a à la Réserve, R. 2032, un exemplaire de Charron, De ta Sagesse, Rouen, Le Villain, 1618, donné à Rousseau par la Marquise de Créqui, et qui porte sur le litre et aux pages 43 et 718 des notes autographes.

3. Le texte le moins incomplet qui en ait été publié se trouve dans le Magazin encyclopédique, t. 1, Paris, An III (1795), p. 329-342.

4. Les phrases ou mots en italiques d&ns les notes de Rousseau désignent ceux que ne donne point l’édition Hachette. Lts signes (croix, astérisques, etc.) qui terminent les citations du texte et commencent les annotations sont à peu près ceux que Rousseau a marqués lui-même sur son exemplaire pour repérer les passages auxquels se réfèrent ses remarques. J’ai mis entre parenthèses les lettres qu’il a fallu suppléer ou remplacer. ROUSSEAU CONTRE HELVETIUS. 105

[ vig^nette gravée]. A Paris, | chez Durand, libraire, rue du Foin, I M. DGC. LVIII. 1 Avec Approbation et Privilège du Hoi. \ volume in-4 de xxii-643 pp. [L’aj){»rol)alion et le privilège sont au verso de la page 64.’]]. Sur la feuille de garde, en face du titre, Dutensa écrit : « Cet exemplaire appartenoit à M. J. J. Kous- seau; les notes marginales qu’on y trouve sont écrites de sa main. Je l’ai acquis avec le reste de ses livres l’année IIGG ».

Page 2. Ti;xTE d’IIelvetius : « Nous avons en nous deux facultés, ou, si je l’ose dire, deux puissances passives, dont l’existence est générale- ment et distinctement reconnue ».

Annotation de Rousseau : « 11 me semble qu’il faudroil distinguer les impressions purement organiques et locales des impressions univer- selles qui’ affectent tout l’individu. Les premières ne sont que de simples sensations, les autres sont dessentimens ».

P. 2. Helvetius : « la mémoire n’est autre chose qu’une sensation continuée -+-, mais affoiblie ».

Rousseau : « -h non pas; la mémoire est la faculté de se rappeller la sensation, mais la sensation, même affoiblie ne dure pas continuelle- ment ».

P. G. Helvetius : « se ressouvenir, comme je vais le prouver, n’est proprement que sentir* ».

KoussEAU : «" je ne sais pas encore comment il va prouver cela; mais je sais bien que sentir l’objet présent et sentir l’objet absent sont deux opérations dont la différence mérite bien d’être examinée ».

P. 6, note. Helvetius : « enfin jusqu’aux prétendus miracles de Mahomet, jusqu’à ces prodiges attestés par tant d’Arabes, et dont la fausseté cependant est encore très probable ici bas, où les menteurs sont ?i communs et les prodiges si rares ».

Rousseau : met en marge une accolade et une croix.

P. 7. Helvetius : « alors mes organes intérieurs doivent nécessai- rement se trouver à peu près dans la même situation où ils étoienl à la vue de ce chêne -t- ».

Rousseau : «-h ils s’y trouvent k la vérité; mais par l’effet d’une opération très différente ».

P. 7. Helvetius : « Or celte situation des organes doit incontestable- ment produire une sensation (°) ».

Rousseau : « {") Qu’appelez-vous sensation? si une sensation est l’impression transmise par l’organe extérieur à l’organe intérieur, la situation de l’organe intérieur a beau être supposée la même, celle de l’organe extérieur manquant, ce défaut seul* suffit pour distinguer le souvenir de la sensation. D’ailleurs il n’est pas vrai que la situation de l’organe intérieur soit la même dans la mémoire et dans la sensation.

1. Qui en surcharge; en dessous : qu’elles se barré.

2. Seul ajouté dans l’interligne. 106 RKVUE d’histoire LITTÉKAIRE DE LA FRANCE.

Autrement’ il serait impossible de distinguer 2 le souvenir de la sensa- tion^ d’avec la sensation. Aussi l’auteur se sauve-t-il par un a peu près. Mais une situation d’organes qui n’est qu’à peu près la même, ne doit pas produire exactement le même effet ^ ».

P. 7. Helvetius : « il est donc évident que se ressouvenir, c’est sentir ^= w.

Rousseau : « =}= il y a celte différence que la mémoire produit une^ sensation semblable, et non pas le sentiment, et cette autre différence encore que la cause n’est pas la même ».

P. 7. Helvetius : « Or cette capacité [d’appercevoir les ressemblances ou les différences] n’est que la sensibilité physique même* ».

Rousseau : «* Voici qui est plaisant! après avoir légèrement affirmé qu’appercevoir et comparer sont la m(ême) chose, l’auteur conclud en grand appareil que juger, c’est sentir. La conclusion me paroit claire, mais c’est de l’antécédent qu’il s’agit ».

P. 8. Helvetius : « ces objets [que nous présente la nature] ont des rapports cnlr’eux; la connoissance de ces rapports forme ce qu’on appelle l’Esprit -+- ».

Rousseau : « + l’aptitude plus ou moins grande * à les connoitre est ce qui fait le plus ou le moins d’esprit ».

« P. 9. Helvetius : « Or, comme le jugement n’est que cette apperce- vance elle-même [des ressemblances et des différences], ou du moins que le prononcé de cette appercevance, il s’ensuit que toutes les opé- rations de l’esprit se réduisent à juger -f-».

Rousseau : « -+- appercevoir les objets c’est sentir; appercevoir les rapports c’est juger ».

P. 9. Helvetius : «je puis dire également, Je juge ou je sens que de deux objets, l’un que j’appelle toise, fait sur moi une impression diffé- rente de celui que j’appelle pied; que la couleur que je nomme rouge agit sur mes yeux différemment de celle que je nomme jaune -\- ».

Rousseau : « h- il y a ici un sophisme très subtil et très important à remarquer. Autre chose est sentir une différence entre une toise et un pied ; et autre chose mesurer cette différence ’’, dans la première opéra- tion l’esprit est purement passif, mais dans l’autre il est actif. Celui qui a plus de justesse dans l’esprit pour transporter par la pensée * le pied sur la toise, et voir combien de fois il y est^ contenu est celui qui en ce point a l’esprit le plus juste et juge le mieux ».

1. Autrement en surcharge; en dessous : Aussi Vauteur.

2. Après distinguer, on lit : si Von a un barré.

3. De la sensation ajouté dans l’interligne.

4. Cette note, écrite d’une encre beaucoup plus noire et brillante que les autres, a été ajoutée à une seconde lecture. Aussi se trouve-t-elle placée au bas de la page, les marges étant déjà occupées.

5. f7ne ajouté dans l’interligne ; en dessous : la barré.

6. Après grande, on lit : de barré.

1. Après différence, on lit : c’est barré. 8. Par la pensée ajouté dans l’interligne, y. Après ej^ on lit : exacte[menl] barré. ROUSSEAU CONTRE HELVETIUS. 107

P. y. Uelvetius : « j’en conclus qu’en pareil cas juger n’est jamais que sentir* ».

Rousseau : «* c’est autre chose; parce que la comparaison du jaune et du rouge n’est pas’ la sensation du jaune ni^ celle du rouge ».

P. {). IlELvirnus : « pour porter un jugement sur ce sujet [si la force est préférable à la grandeur du corpsj, ma mémoire doit me tracer successivement les tableaux des situations différentes où je puis me trouver le plus communément dans le cours de ma vie |1 ».

HoussEAU : « Il Comment! la comparaison successive de mille idées est aussi un sentiment? 11 ne faut pas di(s)puter des mots; mais l’auteur se fait là un étrange dictionnaire ».

P. 10. Helvetius : « ce jugement [que la justice est préférable à la bonté] n’est réellement qu’une sensation  ».

Roi’SSEAU : « 4> Nous avons vu qu’il est autre chose ».

P. 10. Helvetius : « on peut, comme l’expérience le prouve, en frappant l’oreille de certains sons, exciter en nous à peu près + les mêmes sensations qu’on éprouveroit à la présence même des objets ».

Rousseau : <(-\- voici enrôlée le même a peu près que ci-derrière employé d’une manière aussi sophistique ».

P. 12. Helvetius : « Il résulte de ce que j’ai dit, que les jugements portés sur les méthodes que le hasard nous présente pour parvenir à un certain but ne sont proprement que des sensations; et que, dans l’homme, tout se réduit à sentir ».

Rousseau : « même sophisme dans ce chapitre d’un bouta Vautre ».

P. 12. Helvetius : « Comment jusqu’à ce jour a-t-on supposé en nous une faculté déjuger distincte de la faculté de sentir? L’on ne doit cette supposition, répondrai-je, qu’à l’impossibilité où l’on s’est cru jusqu’à présent d’expliquer d’aucune autre manière certaines erreurs de l’esprit* ».

Rousseau : «* point du tout, c’est qu’il est très simple de supposer que deux opérations d’espèces différentes se font par deux différentes facultés ».

P. 40. Helvetius : « j’ai fait voir que toutes les erreurs de l’esprit ont leur source ou dans les passions, ou dans l’ignorance, soit de certains faits, soit de la vraie signification de certains mots. L’erreur n’est donc pas essentiellement attachée à la nature de l’esprit humain -+ ».

Rousseau : « -i- Vous navez point prouvé que vôtre ^ division fut exacte ; vôtre conclusion nest donc pas necessaii’e, ce qui n empêche pas qu’en ceci je ne sois de votre avis ».

P. 41. Helvetius : « rien ne m’empêche maintenant d’avancer que juger, comme je l’ai déjà prouve H-, n’est proprement que sentir ».

Rousseau : « -h Vous n’avez rien prouvé sur ce point sinon que vous

1. N’est pas ajouté dans l’interligne; en dessous : est indépendant de barré.

2. Ni ajouté dans l’interligne ; en dessous : et de barré.

3. Après vôtre, on lit : conclusion barré. 108 REVUE D HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE.

ajoutez au sens du mot sentir le sens que nous donnons au mot juger ; vous réunissez sous un mot commun deux facultés essentiellement dif- férentes ».

P. 41. Helvetius : « l’esprit, en ce sens, n’est que sensibilité et mémoire -f- ».

Rousseau : « + sensibilité, mémoire et jugement ».

P. 54. Helvetius : « la probité, par rapport à un particulier, n’est, conformément à ma définition, que l’habitude des actions personnelle- ment utiles à ce particulier + ».

Rousseau : « H- Si ce particulier avoit à confier un dépôt ou un secret important à que/que homme de probité, iroit-il chercher^ celui qui na que l’habitude des actions qui lui ont élé^ personnellement utiles. Point du tout, il préféreroit à l’homme de bien qui lui a vendu la justice le scé- lérat qui^ n’a pas voulu se laisser corrompre. Quel galimathias ! »

P. 58, note. Helvetius : « si l’on ne se porte ordinairement à certains excès que dans les disputes de religion, c’est que les autres disputes ne fournissent pas les mêmes prétextes ni les mêmes moyens d’être cruel ».

Rousseau : met en face un trait horizontal.

P. 60. Helvetius : « Toute idée trop étrangère à notre manière de voir et de sentir nous semble toujours ridicule ».

Rousseau : met en face un trait horizontal.

P. 69. Helvetius : « ils [ceux qui reconnoissent dans les autres plus d’esprit qu’en eux] ne font que donner à l’opinion publique la préfé- rence sur la leur, et convenir que ces personnes sont plus estimées, sans être intérieurement convaincus qu’elles soient plus estimables* ».

Rousseau : « *Cela n’est pas vrai. J’ai longtemps médité sur un sujet, et j’en ai tiré quelques vues avec toute l’attention que j’étois capable d’y mettre. Je communique ce même sujet à un autre homme, et durant nôtre entretien je vois sortir du cerveau de cet homme des foules d’idées neuves et de grandes vues sur ce même sujet qui m’en avoit fourni si peu. Je ne suis pas assés stupide pour ne pas sentir l’avantage de ces vues et de ces idées sur les miennes ; je suis donc forcé de sentir intérieurement que cet homme a plus d’esprit (que*) moi, et de lui accorder dans mon cœur une estime supérieure à celle que j’ai pour moi. Tel fut le jugement que Philippe second porta de l’esprit d’Alonso Perez et qui fit que celui-ci s’estima perdu^ ».

P. 70, note. Helvetius : « Je suppose... qu’on eût prié ce même Fon- tanelle de donner, en fait de poésie, l’idée qu’il s’étoit formée de la per- fection : il est certain qu’il n’auroit, en ce genre, proposé >d’autres

1. Après c/je/’c/ier, on lit : p[ar»<t?] barré.

2. Ont été ajouté dans l’interligne; en dessous : sont barré.

i. Après 9ut, on lit 
la lui barré.

». Rousseau a écrit : plus d’esprit de (sic).

’j. Toute cette note semble avoir été ajoutée à une seconde lecture : elle est d’une encre plus noire et plus brillante. ROUSSEAU CONTRK HELVETIUS. 109

règles -+• fines que celles qu’il avoil lui-même aussi bien observées que Corneillo ».

HoussEAU : « -I- il ne s’agit pas de règles, il s’agit du génie qui trouve les grandes images et les grands sentimens. F’onlenelle auroit pu se croire meilleur juge de tout cela que Corneille, mais non pas aussi bon invcnt(3ur. 11 éloil fait pour sentir le génie de Corneille et ’ non pas pour l’égaler. Si l’auteur ne croit pas qu’un homme puisse sentir la supériorité d’un autre dans son propre genre, assurément il se trompe beaucoup ’.

Moi-même je sens la sienne, quoique je ne sois pas de son sentiment. Je sens qu’il se trompe en homme qui a plus d’esprit que moi. Il n plus de vues et de plus lumineuses, mais les miennes sont plus saines ’, Fénelon l’emportoit sur moi à tous égards; cela est cerlain ».

P. 70. Helvetius : « la femme qui compte le soir avec son cuisinier, se croit aussi estimable qu’un savant -4- ».

HoussEAU : u--eUe Fcsl beaucoup davantage ».

P. 7i. Helvetius : « tous trois, peut-être, [trois praticiens qui sortent de la comédie] s’écrieront à la fois que Corneille est le plus grand génie du monde; cependant, si, pour se décharger du poids importun de l’estime +, l’un d’eux ajoutoit que ce Corneille est à la vérité un grand homme, mais dans un genre frivole... »

Rousseau : «H- le poids de l’estime! Eh dieu! Rien n’est si doux que l’estime, même pour ceux qu’on croit supérieurs à soi ».

P. 75. Helvetius : « empêcher la subdivision d’un peuple en une infi- nité de familles ou de petites sociétés, dont les intérêts, presque tou- jours opposés à l’intérêt public, éteindroient à la fjn dans les âmes toute espèce d’amour pour la patrie ».

Rousseau : « à réf : » (= à réfuter).

P. 79. Helvetius : « On ne peut conserver une vertu toujours forte et pure, sans avoir habituellement présent à l’espril le principe de l’utilité publique, sans avoir une connaissance profonde des véritables intérêts de ce public, par conséquent de la morale et de la politi(iue -f- ».

Rousseau ; souligne tout ce passage, met en face : « à réf : » (^ à réfuter), et commence à écrire : « -+- a. ce compte il n’y a de véri- table.... »; plus tard, il a ajouté : « probité que chez les philo- sophes. Ma foi, ils font fort bien de s’en faire compliment les uns aux autres ».

P. 79, note. Helvetius : « M. de Fontenelle a défini le mensonge : Taire une vérité guon doit. Un homme sort du lit d’une femme, il en rencontre le mari : D’où venez-vous? lui dit celui-ci. Que lui répondre? Lui doit-on alors la vérité*? Aon, dit M. de Fontenelle, parce qu’alors la vérité n’est utile à personne ».

1. El ajouté dans l’interligne; en-dessous : wajj barré.

2. Le reste de la note a été écrit d’une autre encre et ajouté ultérieurement.

3. Après saines, on lit : M barré. no REVUE d’histoire littéraire de LA FRANCE.

Rousseau : « *plaisant exemple! Comme si celui qui ne se fait pas un scrupule de coucher avec la femme d’autrui, s’en faisoit un de dire un mensonge ! Il se peut qu’un adultère soit obligé de mentir; mais l’homme de bien ne veut être ni menteur ni adultère ».

P. 81. Helvetius : « tout devient légitime et même vertueux pour le salut public ».

Rousseau : « Ce salut public n’est rien si tous les particuliers ne sont en sûreté ».

P. 101. Helvetius : « il est encore certain que leur conversation [des gens du monde] doit, à cet égard, profiter des avantages de leur état ».

Rousseau : met en face un trait horizontal.

P. 110. Helvetius : « Ce n’est qu’en contemplant la terre de ce point de vue, en s’élevant à cette hauteur, qu’elle se réduit insensiblement, devant un philosophe, à un petit espace, et qu’elle prend à ses yeux la forme d’une bourgade habitée par différentes familles qui portent le nom de Chinoise, d’Angloise, de Françoise, d’Italienne, enfin tous ceux qu’on donne aux différentes nations ».

Rousseau : « beau ».

P. 113. Helvetius : « il [le grand homme] regarde comme un bienfait tout le mal que les hommes ne lui font pas, et comme un don tout ce que leur iniquité lui laisse ».

Rousseau : met en face un trait horizontal.

P. 114. Helvetius : « il [l’homme de mérite] a tant de fois tenté, comme Phocion, de se tourner vers son ami pour lui demander s’il n’a pas dit une grande sottise -h.... »

Rousseau : i<.-\-,V auteur oublie quil a dit plus haut que^ le mépris de radmira{ti)on nest pas vrai et que jamais l’admirateur n’est stupide aux yeux de F admiré ».

P. 114. Helvetius : « La dernière cause de l’indulgence de l’homme de mérite tient à la vue nette qu’il a de la nécessité des jugements humains.... Une intelligence supérieure pourroit également, et par les objets qui se sont présentés à nous, deviner nos pensées; et par nos pensées, deviner le nombre et l’espèce des objets que le hazard nous a offerts -I- ».

Rousseau : « + Que Vauteur ne donne pas cette persuasion pour une raison d’indulgence aux autres hommes. Je suis bien convaincu que jamais homme navoit dit ni creu cela avant lui ».

P. 115. Helvetius : « L’insulter [le sot], c’est reprocher au chêne de porter le gland plutôt que l’olive -f- ».

Rousseau : ’< h- Sans doute que le méchant porte aussi des crimes de la même manière, et que le pendre c’est punir le chêne de porter du gland ».

P. 124. Helvetius : « Qu’un poëte dramatique fasse une bonne tra- gédie sur un plan déjà connu, c’est, dit-on, une plagiaire méprisable; mais qu’un général se serve, dans une campagne, de l’ordre de bataille

1. Que en surcharge; en dessous : qu\ UOUSSEAU CONTRK HELVETIUS. 111

et (les slralragèmes d’un autre général, il n’en paroit souvent que plus oslimable -+- ».

Rousseau : «-+- Vraiment je le crois bien! le p(remie)r se donnepour l’auteur d’une pièce nouvelle. Le second ne se donne pour rien. Son objet est de battre l’ennemi. S’il faisoit un livre sur les batailles on ne lui pardonneroit pas plus le plagiat qu’à l’auteur dramatique ».

P. 136. Helvetius : « Il est donc certain que le vol, nuisible à tout peuple ricbe, mais utile à Sparte, y devoit être honoré H-».

Rousseau : « -4- Oui dans les en fans; est-il dit quelque part que les hommes volassent ».

F. 136, note. Helvetius : « Tout le monde sait le Irait (ju’on raconte d’un jeune Lacédémonien, qui, plutôt que d’avouer son larcin -i-, se laissa, sans crier, dévorer le ventre par un jeune renard qu’il avoit volé et caché sous sa robe ».

Rousseau : «-4- Il n’est dit nulle part, qu’il fut questionné; il" ne s’agissoit que de ne pas déceler son vol, et non de le nier, mais l’auleur est bien aise de mettre adroitement le mensonge au nombre des vertus lacédémoniennes ».

P. 158. Helvetius : « Dans la supposition que lo luxe soit utile à une nation, ne sont-ce pas les femmes galantes qui, en excitant l’industrie des artisans du luxe, les rendent de jour en jour plus utiles à l’état? Les femmes sages, en faisant des largesses à des mendiants ou à des criminels, sont donc moins bien conseillées par leurs directeurs, que les femmes galantes par le désir de plaire ».

Rousseau : « L’une soulage des gens qui souffrent, l’autre favorise des gens qui veulent s’enrichir. En excitant l’industrie des artisans du luxe, elle en augmente le nombre. En faisant la fortune de deux ou trois elle en excite vingt à prendre un état 011 ils resteront misérable. Elle mul- tiplie les sujets dans les professions inutiles et les fait manquer dans les professions nécessaires ».

P. 160. Helvetius : [Les moralistes devroient sentir]... « que c’est enfin la pudeur qui met aux foibles mains de la beauté le sceptre qui commande à la force ».

Rousseau : souligne les mots en itali^y^jà.

P. 230. Helvetius : « Le sentiment de l’amour de soi est la seule base sur laquelle on puisse jitcr les fondements d’une morale utile ».

Rousseau : met en face un trait horizontal.

P. 241, note. Helvetius : « Il faut bien que les hommes sentent con- fusément que l’esprit est le premier des dons, puisque l’envie permet à chacun d’être le panégyriste de sa probité, et non de son esprit X ».

Rousseau : « xCe n’est point cela, mais c’est qu’en premier lieu la probité est indispensable et non pas l’esprit et qu’en second lieu il dépend de nous d’être honnêtes gens et non pas gens d’esprit ».

P. 256. Helvetius : « ainsi la nature ne pourroit donner aux hommes

1. Après il, onlil: n’etoit ques{tion] barré. 112 REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

plus OU moins de disposition à l’esprit, qu’en douant les uns préféra- blement aux autres d’un peu plus de finesse de sens, d’étendue de mémoire, et de capacité d’attention* ».

Rousseau : « *Le principe duquel l’auteur déduit dans les chapitres suivants’ l’égalité naturelle des esprits, et qu’il a tâché d’établir an commencement de son ouvrage, est que les jugements humains^ sont purement passifs. Ce principe a été établi et discuté avec beaucoup’ de philosophie et de profondeur dans l’Encyclopédie, article Evidence. J’ignore quel est l’auteur de cet article; mais c’est certainement un très grand métaphysicien. Je soupçonne l’Abbé de Condillac ou ’* M. de Biiffon. Quoi qu’il en soit, j’ai tâché de le combattre et d’établir l’acti- vité de nos jugemens, et dans les notes que j’ai écrites au commence- ment de ce livre, et surtout dans la première partie de la profession de foi du Vicaire savoyard. Si j’ai raison et que le principe de M. Helvetius et^ de l’auteur susdit soit faux, les raisonemens des chapitres suivans, qui n’en sont que des conséquences tombent et il n’est pas vrai que l’inégalité des esprits soit l’effet de la seule éducation, quoiqu’elle y puisse influer beaucoup «^

P. 276. Helvetius : « Je vois que, sans la sensibilité à la douleur et au plai.-^ir physique, les hommes sans désirs, sans passions, également indifférents à tout, n’eussent point connu d’intérêt personnel; que sans intérêt personnel.... il n’y eût point eu d’intérêt général, par conséquent point d’actions justes ou injustes; et qu’ainsi la sensibilité physique et l’intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice -+- ».

Rousseau : « --pour raisonner comme l’auteur on peut dire que si les hommes n avaient pas vécu, ils n’auroient point agi, que sans actions, il ny auroit point eu de justice etc. d’où Von concluroit comme lui que la vie humaine est r auteur de toute justice ».

P. 319. Helvetius : « L’absence totale de passions s’il pouvoit exister... ».

Rousseau : barre s’il et inscrit au-dessus : « si elle ».

P. 377. Helvetius : « Si, parmi les gens riches, souvent moins ver- tueux que les indigents, on voit peu de voleurs et d’assassins, c’est que le profit du vol n’est jamais, pour un homme riche, proportionné aux risques du supplice-!-».

Rousseau : « -+- Quelle folie! Ce n’est point cela ’ c’est quils ont mille moi/ens plus comodes de voler et d’assassiner ».

P. 402. Helvetius : « Condamner comme tels [lâches] au dernier sup- plicer dix soldats... »

1. L’s de suivants en surcharge; en dessous : suivantes.

2. Les « de les jugements liumains ajoutés.

3. Après beaucoup, on lit : plus barré.

4. Ou en surcharge; en dessous : et.

5. Et ajouté dans l’interligne; en dessous: de barré.

6. Toute celle noie semble avoir été ajoutée à une seconde lecture : elle est d’une encre plus foncée.

1. Après cela, on lil : gu barre. HOUSSKAU CONTHK HELVETIUS. H3

Rousseau : barre IV de supjdicer.

P. 412. Helvetius : « Un tel discours ne pouvoit être prononcé par un liomuiii ».

Rousseau : met une croix entre prononcé et par, et inscrit en marge : « que ».

P. 474. Helvetius : « J’ai cru qu’il étoit du devoir d’un citoyen (l’annoncer une vérité propre à réveiller l’attention sur les moyens de perfectionner cette même éducation ».

floussEAU : met en face un trnil oblique.

On aura remarqué dans ces dernières pages quelques correc- tions purement typographiques. Elles ont leur importance. Les fautes qu’elles soulignent ne se retrouvent pas dans tous les exemplaires de la première édition. Il en existe plusieurs où elles sont corrigées, et où cependant les caractères, la disposition des alinéas, la numérotation et la justification des pages, le nombre et les lettres des feuilles sont identiques’. Il semblerait que l’on put en conclure que Rousseau a dû recevoir, — d’Helvetius, d’un ami ou d’un libraire, — l’un des premiers exemplaires, tirés sans doute avant la révision définitive du texte’. J’aurai l’occasion d’utiliser plus loin les données que peuvent fournir les autres notes pour la solution des problèmes qui vont maintenant se poser.

II

Les allusions au livre « de l’esprit » dans l\ « profession de foi ».

En lisant ces remarques de Rousseau, M. Schinz n’a pas eu de peine à se rappeler que les premières d’entre elles offraient avec certaines pages de la Profession de foi, non seulement dans la pensée, mais encore dans les mots, des analogies incontestables : les objections que fait Rousseau à la théorie du jugement passil dans les Notes et dans VÉmile s’inspirent du même esprit et se traduisent souvent par les mêmes formules’. M. Schinz en conclut

1. Je possède l’un de ces exemplaires. Il y en a d’autres à la Bibliothèque de l’Arsenal (S. A. 1102) et à la Bibliothèque Nalionale (Réserve, R. 896).

2. Ce qui montre bien que ces fautes d’impression (p. 319 : s’il, p. 402 : supplicer, p. 412 : prononcé par; y ajouter, p. 29S : OU, p. 539 : 9.5.*) appartiennent à l’édition vérilablement originale, c’est qu’on ks retrouve toutes sur l’unique exemplaire de l’édition primitive, dont le texte, beaucoup plus audacieux que le texte définitif, a été corrigé de la main même d’Helvetius (Bibliothèque Nalionale, Réserve, II. 894). Ce volume comprend à la fois les pages suppritnées et les cartons. M. Albert Keim semble l’avoir ignoré : il lui aurait pourtant fourni de précieuses indications.

3. Cf. plus haut les premières notes dj Rousseau, VÉmile, édit. orig., III, 35-42, et le tableau comparatif de M. Schinz dans son article, p. 242-1.

Uevue d’hist. littér. de la France (18* Add.). — XVllI. o 114 REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCL.

avec raison que toute cette partie de la Profession est dirigée contre Helvetius. Mais, s’il avait relu parallèlement V Emile et le livre De VEsprit, il se serait aperçu que ce n’était pas là les seules pages de la Profession où Helvetius fut visé, et de façon très précise. Rousseau a mis dans la bouciie du Vicaire plusieurs citations ano- nymes de Y Esprit. Il est aisé de les retrouver.

Emile, édit. orig., Amsterdam, Néaulme, 1762, 4 vol. in-12, t. III, p. 70-2 note : « Il me semble que loin de dire que les rochers pensent, la philosophie a découvert au contraire que les hommes ne pensent point. Elle ne reconnoît plus que des êtres sensitifs dans la Nature, et toute la difîérence qu’elle trouve entre un homme et une pierre, est que l’homme est un être sensitif qui a des sensations, et la pierre un être sensitif qui n’ena pas... Iln^y a, dit-on^ que des individus dans la Nature, mais quels sont ces individus?... h’ attraction peut être une loi de In Nature dont le mistère nous est inconnu; mais nous concevons au moins que V attraction ., agissant selon les masses, n’’a rien d’incompatible avec rétendue et la divisibilité. Concevez-vous la même chose du sentiment >>?

De l’Esprit, édit. orig. p. 31-2 (Discours I, chap. iv) : « L’on a de tout temps et tour à tour soutenu que la matière sentoit ou ne sentoit pas... L’on s’est avisé très tard de se demander sur quoi l’on disputoit, et d’attacher une idée précise à ce mot de matière. Si d’abord l’on en eût fixé la signification, on eût reconnu que les hommes étoient, si je l’ose dire, les créateurs de la matière, que la matière n’étoit pas un être, quil ny avoit dans la nature que des individus auxquels on avoit donné le nom de corps et qu’on pouvoit entendre par le mot de matière que la collection des propriétés communes à tous les corps. La signification de ce mot ainsi déterminée, il ne s’agissoit plus que de savoir si l’étendue, la solidité, l’impénétrabilité étoient les seules pro- priétés communes à tous les corps; et si la découverte d’une force, telle, par exemple, que Vattraction ne pouvoit pas faire soupçonner que les corps eussent encore quelques propriétés inconnues, telle que la faculté de sentir, qui, ne se manifestant que dans les corps organisés des ani- maux, pouvoit être cependant commune à tous les individus ».

Emile, III, 73-6 : « Sans doute, je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal; mais ma liberté consiste en cela même, que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable, ou que j’estime tel, sans que rien d’étranger à moi me détermine... Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne sauroil remonter au-delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c’est celui de nécessité. Supposer quelque effet qui ne dérive pas d’un principe actif, c’est vraiment supposer des effets sans cause, c’est tomber dans un cercle vicieux ».

De l’Ksprit, 36-8 (I, iv) : « On a donc une idée nette de ce mot de

liberté, pris dans une signification commune. Il n’en est pas ainsi lorsqu’on applique ce mot de liberté à la volonté. Que seroit-ce alors que la liberté? Ou ne pourroit entendre, par ce mot. que le pouvoir libre de vouloir ou de ne pas vouloir une chose; mais ce pouvoir supposeroit qu’il peut y avoir des volontés sans motifs et par conséquent des effets sans cause. Il faudroit donc que nous pussions également nous vouloir du bien et du mal; supposition absolument impossible... En ce sens, on ne peut donc attacher aucune idée nette à ce mot de liberté K.. On ne peut donc se former aucune idée de ce mot liberté, appliqué à la volonté; il faut... convenir... (]u’un traité philosophique de la liberté ne seroit qu’un traité des effets sans cause ».

EMILE, III, 101 : « Rentrons en nous-mêmes, ù mon jeune ami! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourmens ou du bonlieiir d’aulrui?... 7ou/ nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt; et tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité nous consolent dans nos peines; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n’avions avec qui les partager ».

De l’Esprit, 47-8 (II, i) : « On peut ranger les idées, ainsi que les actions, sous trois classes dififérentes. Les idées utiles... Les idées nuisibles... Les idées indifférentes...; de pareilles idées n’ont presque point d’existence, et ne peuvent, pour ainsi dire, porter qu’un instant le nom dindiflérentes; leur durée ou leur succession, qui les rend ennuyeuses, les fait bientôt rentrer dans la classe des idées nuisibles... Je prouverai qu’en tout temps, en tout lieu, tant en matière de morale qu’en matière d’esprit, c’est l’intérêt personnel qui dicte le jugement des particuliers et l’intérêt général qui dicte celui des nations... je considérerai la probité et l’esprit à différents égards,... et prenant toujours l’expérience pour guide dans mes recherches, je montrerai que sous chacun de ces points de vue, l’intérêt est l’unique juge de la probité et de l'esprit ».

Émile, III, 109-110 : « Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt; mais d’où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu’est-ce qu’aller à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul n’agit que pour son bien; mais s’il n’est un bien moral dont il faut tenir compte, on n’expliquera jamais par l’intérêt propre que les actions des méchans... Ce seroit une trop abominable philosophie que celle ofi l’on seroit embarrassé des actions vertueuses, où l’on ne pourroit

1. Rousseau avait déjà fait illusion à ce mot d’Heivelius dans la Lettre Vil de la Vl" l\irli(j de La Nouvelle Héloïse (V, 33-4) : •• J’entends beaucoup raisonner contre la lilurlé de l’homine, et je méprise tous ces sophismes, parce qu’un raisonneur a beau me prouver que je ne suis pas libre, le sentiment intérieur, plus fort que tous ces urgumens, les dément saus cesse... A entendre ces gens-là,... ce mot de liberté n’auroit aucun sens ». 116 REVUE D HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

se tirer d’affaire qu’en leur controuvant des inventions basses et des motifs sans verlu... Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous, la voix de la Nature, ainsi que celle de la raison, s’éleve- roient incessamment conlr’elles, et ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l’excuse de l’être de bonne foi ».

De l’Esprit, 276-7 (III, iv) : « Je découvre facilement la source des vertus humaines : Je vois que sans la sensibilité à la douleur et au plaisir physique, les hommes, sans désirs, sans passions, également indifférents à tout, n’eussent point connu d’intérêt personnel; que sans intérêt personnel, ils ne se fussent point rassemblés en société, n’eussent point fait enlr’eux de convention, qu’il n’y eût point eu d’in- térêt général par conséquent point d’actions justes ou injustes; et qu’ainsi la sensibilité physique et T’intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice. Cette vérité, appuyée sur cet axiome de jurispru- dence, Vintérêt est la mesure des actions des hommes, et confirmée d’ailleurs par mille faits, me prouve que, vertueux ou vicieux, selon, que nos passions ou nos goûts particuliers sont conformes ou contraires à l’intérêt général, nous tendons... nécessairement à notre bien parti- culier».

Emile, III, 112 : « Si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentimens innés, relatifs à son espace; car à ne considérer que le besoin physique., il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher ».

De l’Esprit, 322-4 (III, iv) : « Supposons que le ciel anime tout-à- coup plusieurs hommes : leur première occupation sera de satisfaire leurs besoins... [De ces besoins sortira la société et tous ses organes; par exemple : « Le besoin de la faim, en leur découvrant l’art de l’agri- culture, leur enseignera bien-tôt après l’art de mesurer et de partager les terres », etc.]... De là naîtront, selon la forme différente des gou- vernements, des passions criminelles ou vertueuses; telles sont l’envie, l’avarice, l’orgueil, l’ambition, l’amour de la patrie, la passion de la gloire, la magnanimité, et même l’amour, qui, ne nous étant donné par la nature que comme un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité, une passion factice, qui ne sera, comme les autres, qu’iin développement de la sensibilité physique ».

Ainsi ce n’est pas seulement dans sa théorie de la connaissance que la Profession de foi s’oppose au livre De V Esprit. A tous les détours du chemin, dans la première partie, le Vicaire savoyard rencontre la pensée d’Helvelius. Cette seule constatation n’est pas déjà sans intérêt; elle permet de mieux expliquer l’invective célèbre : « Quoi! je puis observer, connoître les êtres et leurs rap- ports ; je puis sentir ce que c^est qu’ordre, beauté, vertu ; je puis con HOUSSEAU CONTUE HELVETIUS. 117

IcinplcrriJnivors, in’i’lever à la main <jiii le gouverne : je puis aimer le bien, le faire, el j(5 me com|»anM’ois aux hôtes’? Ame abjecte, c’est ta triste philosophie qui le rend semblable à elles! ou plutôt tu yeux en vain l’avilir, ton }^énie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l’abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi » {Emile, lil, 65-6). Depuis loni^’^temps, et dès l’apparition même du livre, on avait compris que l’apostrophe s’adressait à Helvetius. Mais cette violence d’indi- iiuation .semblerait peut-être inexplicable, si rien ne la préparait ou l’accompagnait. L’anathôme à Helvetius apparaît maintenant encadré dans une série de réfutations partielles, qui justifient cette brusque explosion, ou qui du moins l’expliquent.

III

LA REFUTATION DU LIVRE « DE L ESPRIT » ET LA COMPOSITION DE LA « PROFESSION DE FOI ».

Ce n’est pas d’ailleurs le seul intérêt de ces réfutations. Elles sont un document pour l’histoire de Y Emile, et plus spécialement de la Profession de foi. Mais ce documenta besoin d’être interprété. M. Schinz a essayé de le faire |)artiellement dans son article; et voici — je résume de mon mieux ses conjectures, qui ne sont pas toujours très clairement ordonnées, — la conclusion un peu inat- tendue à laquelle il aboutit. D’après lui, la dissertation de Rousseau sur l’activité du jugement, — enclave manifeste dans la Profession, — y aurait été insérée après coup pour réfuter le sensualisme d’Helvetius; etM. Schinz reconstitue ainsi l’histoire de ce morceau : Rousseau reçoit d’Helvetius la première édition de VEsjiril; il lit l’ouvrage, en sent tout le danger, en projette unfe réfutation détaillée, et, pour ce, commence à l’annoter parle menu. Cependant, comme il vient de composer la Profession de foi du Vicaire savoyard, il

i. Dès les premières pages de VEspril, ilelvélius avait aUribué à des différences purement physiques (mains et doigts flexibles) la supériorité de l’homme sur les autres animaux ; et, venant à se demander • pourquoi les singes dont les pattes sont, à peu près, aussi adroites que nos mains, ne font-ils pas des progrès égaux aux progrès de l’homme », — il avait répondu par des considérations de ce genre : • C’est que les singes sont fruj^ivores, qu’ils ont moins de besoins et par consé- quent moins d’invention que les hommes; c’est que d’ailleurs leur vie est plus courte...; c’est qu’enfin la disposition organique de leurs corps les tenant, comme les enfants, dans un mouvement perpétuel, même après que leurs besoins sont satisfaits, les singes ne sont pas susceptibles de l’ennui qu’on doit regarder... comme un des principes de la perfectibilité de l’esprit hjmain •. {De CEsprit, èdil. orig., p. 3, note.) H8 REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

trouve dans le livre d’Helvetius l’expression la plus audacieuse du matérialisme philosophique, que V Emile \ eut combattre, et il songe à en introduire la réfutation dans ce manifeste spiritualiste qu’il achève de reviser. Parla pensée, il esquisse et groupe les arguments qu’il entend opposer à son adversaire; et il les voit avec une telle netteté et précision, qu’il peut les considérer comme déjà rédigés et inscrire en marge de son exemplaire de VEsprit l’indication sui- vante : « J’ai lâché de le combattre (l’un des principes d’Helvetius)... et dans les notes que j’ai écrites au commencement de ce livre, et surtout dans la première partie de la profession de foi du Vicaire savoyard ». \S Esprit avait paru au début d’août 1758. Mais bientôt l’émotion soulevée par le livre est telle* que les pouvoirs publics interviennent : le 10 août, le privilège est rapporté par arrêt du Conseil d’état; le 22 novembre, l’archevêque publie son mandement; le 31 janvier de l’année suivante, le pape condamne l’ouvrage par lettre apostolique; le 6 février, le Parlement le supprime; et le 9 avril, la Faculté de théologie arrive avec un dernier anathème. Alors Rousseau, par scrupule de délicatesse, ne veut pas se joindre à la troupe des aboyeurs, et renonce à sa réfutation directe. Il se contente d’opposer à la théorie maîtresse d’Helvetius la doctrine spiritualiste de la Profession, et d’y utiliser quelques-unes des remarques qu’à une première lecture, il avait lui-même inscrites sur son exemplaire. C’est ce que Rousseau confirmerait lui-même par cette note des Lettres de la montagne^ HI, 122 : « \\ y a quelques années qu’à la première apparition d’un livre célèbre, je résolus d’en attaquer les principes que je croyois dangereux. J’exécutois l’entreprise quand j’appris que l’auteur étoit poursuivi. A l’instant je jetai mes feuilles au feu, jugeant qu’aucun devoir ne pouvoit autoriser la bassesse de s’unir à la foule pour accabler un homme d’honneur opprimé. Quand tout fut pacifié, j’eus l’occasion de dire mon sentiment sur le même sujet dans d’autres écrits; mais je l’ai dit sans nommer le livre ni l’auteur ».

Ainsi présentée, la thèse de M. Schinz est insoutenable. Il admet que Rousseau « a résolu d’attaquer l’ouvrage (d’Helvetius) entre le commencement d’août, date de la publication, et le 10 août, date de la condamnation- ». Comment concilie-t-il cette conjecture avec l’affirmation formelle de Rousseau, dans sa lettre à Vernes du 22 octobre 1758 : « Je n’ai point lu le livre De VEsprit S) ? M. Schinz

1. Sur celle « affaire » de VEsprit, cf. le livre cité de M. Keim, p. 319 sqq., et l’article du Baron Angot des Retours {Revxie Hebdomadaire, n° du 12 juin 1909, p. 18f>-21i) : Le bon llelvelius et fa/faire « de l’Esprit ..

2. I». 256 de son article.

3. Correspondance, X, 196. ROUSSEAU CO.NTKK HELVEilUS. H9

m’objectera peut-être la lettre à Deleyre, qui est du 3 octobre : « Il est vrai, M. Helvetius a fait un livre dangereux’ ». Mais Hous- seau peut très bien déclarer le « livre danj^oroux », simplement, comme il le dit à Vernes, parce qu’il « entend de si terribles choses sur l’ouvrage », sans avoir lu le texte même.

Au reste, quand encore on concéderait à M. Schinz que Rousseau a lu V Esprit dans la première quinzaine d’août, il n’en serait pas mieux placé pourdélendre l’étrange hypothèse qui lui semble chère: Rousseau faisant allusion, dans une note qu’il écrit pour lui seul, à une partie d’un ouvrage qu’il n’a pas encore rédigée. M. Srhinz croit trouver dans l’œuvre de Rousseau un cas analogue, oîi l’auteur renverrait « à un livre existant, mais pas encore publié ». Dans la Nouvelle Héloïse (II, xxni), Rousseau aurait mis en note : « Cette dissertation existe dans le Dictionnaire de Musique. Voy. l’article Opéra ». « Le Dictionnaire, fait remarquer M. Schinz, fut com- mencé dès 1740, mais publié seulement en 4767, six ans après la Nouvelle Ilélo’ise. Et ici le renvoi est fait dans un ouvrage imprimé, pas seulement dans des Notes que l’auteur ne prévoyait pas devoir jamais être publiées^». Une simple constatation détruira cet argument : dans toutes les éditions de la Julie qui ont paru ayant le Dictionnaire, dans l’édition Rey de 1761, dans l’édition Rey de 1703, dans l’édition Duchesno de 1764, la note manque^ : elle est visiblement le fait d’un éditeur*.

D’ailleurs, il suffit de relire la phrase de Rousseau pour ne garder aucun doute sur son sens. S’il avait écrit : « On trouvera la réfutation de ces idées dans la Profession », on pourrait hésiter; mais il a dit : « J’ai tâché de le combattre..., et dans les Notes..., et surtout dans la Profession de foi du Vicaire savoyard ». Cet emploi du passé, cette façon de souligner l’importance de la Profession désignent assez clairement, semble-t-il, un texte déjà rédigé. Deux hypothèses paraissent donc seules rester possibles.

Si toutes les réilexions consignées par Rousseau en marge du livre De C Esprit l’ont été à la suite, au cours d’une même lecture, il faudrait admettre que la réfutation d’Helvetius dans la Profession a été rédigée avant les Notes. Rousseau aurait plus tard reporté sur son exemplaire quelques-unes des remarques qui lui auraient paru les plus décisives, et en aurait ajouté d’autres. Relisons le

1. Correspondance, X, 194.

2. P. 258 de son article.

3. Sur ces dilTérenles éditions de la Nouvelle Héloïse, cf. la remarquable étude de M. Daniel Mornet, Annales J.-J. Rousseau, t. V, 1909.

4. M. Th. Ihifour croit qu’elle a été introduite par Musset-Palbay en 1823 : elle semble manquer dans toutes les éditions antérieures. 120 REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

texte des Lettres de la montagne : « A la première apparition d’un livre célèbre, je résolus d’en attaquer les principes... j’exécutois l’entreprise, quand j’appris que l’auteur étoit poursuivi. A l’instant je jetai mes feuilles au feu ». Si les formules de Rousseau sont exactes, l’annotation du livre ne serait pas la première étape de cette réfutation. Il aurait d’abord écrit un discours continu, qu’il aurait détruit, et auquel il aurait emprunté à la fois les arguments de la Profession et les notes marginales.

Mais rien ne prouve que toutes ces notes aient été inscrites par Rousseau d’un seul coup, en lisant le livre méthodiquement. Au contraire, la longue note de la page 70 a été visiblement écrite à deux reprises; de même, semble-t-il, celle de la page 79 : il se contente d’abord de mettre en marge : « à réf.[uter] », puis, une autre fois, il revient au même passage, pour y noter l’objection qu’il n’avait pas su préciser à une première lecture. L’une des notes de la page 7 et la note de la page 69 sont d’une encre beau- coup plus foncée, et paraissent avoir été ajoutées à un second examen du livre. La note même de la page 2o6, qui inquiète si fort M. Schinz et qui sert de point de départ à toute son argumenta- tion, appartient, elle aussi, par la couleur de son encre, à une revision ultérieure; et du reste son texte seul suffirait à prouver que Rousseau a lu l’ouvrage plus d’une fois : « Le principe, dit-il, duquel l’auteur déduit dans les chapitres suivants..., les raisonne- ments des chapitres suivants... ». Il a donc déjà lu ces chapitres, quand il inscrit cette note’. Ne pourrait-on pas très vraisembla blement supposer que Rousseau, à une première lecture, avait annoté le chapitre i du Discours I, qui lui paraissait d’une impor- tance capitale, et que, plus tard, alors qu’il avait déjà rédigé toute la Profession, il était revenu aux chapitres suivants ’^?

Il n’est pas nécessaire ici de prendre parti pour l’une ou l’autre solution, quoique la seconde paraisse de beaucoup la plus probable. « Toute notre thèse s’écroule, écrit M. Schinz, si nous ne réussis- sons pas à expliquer de façon satisfaisante un texte d’une authen- ticité indiscutable (c’est la note de la page 256), et qui semble

1. Par contre, — el ceci confirmerait l’Iiypothèse que je présente,— la première note de la page 6 semblerait indiquer que Rousseau a commencé l’annotation du livre sans l’avoir lu en entier : « Je ne sais pas encore comment il va prouver cela » ; mais il se pourrait que ce fût là une simple formule d’exposition.

2. On remarquera en elTct que Rousseau n’a mis aucune annotation en face des arguments dHelvetius contre la liberté, le désintéressement, etc. Rien de plus naturel, si la Profession est déjà rédigée en entier, et si ces arguments y sont déjà réfutés. Sauf la théorie du jugement passif, qui appartient toute au premier chapitre du premier Discours, aucun des principes d’Helvetius relevés par Rousseau dans la Profession ne se trouve contredit sur l’exemplaire de l’Esprit. IKH ssK.vi (;u>TUK iiklvktil’S. 121

(lire (lainMiKMit que Housseau n’n lu le livre De rpJspril (jii"iij)rès avoir aciiov»’’ la Profession de foi ». Nous venons de voir que ce texte, — lie quelque façon qu’on l’entende, — ne renferme rien (lo ce qu’il « scniMo dire clairement » h M. Schinz. Cej)en(lan! sa thèse ne « s’écroule » pas, et conserve toutes ses vraisemldaFices internes.

« Il y a, dit-il, dans la Profession de foi du Vicaire savoifard, aux premières paii;es, un passage interpolé par l’auteur lui-même, une réfutation du matérialisme » ; et cette réfutation est « spécifi- (juement » dirigée contre le premier Discours du livre l)eV F!sprit^. Il suffirait de lire attentivement la Profession, le premier Discours d’IIelvetius et les notes de Rousseau en marge de VEspril, pour trouver cette hypothèse infiniment vraisemblable. Mais on peut la démontrer et l’étendre.

Il existe à Genève, dans une bibliothè(jue particulière, un brouillon complet de YEmiley où la Profession se trouve déjà constituée dans ses développements essentiels. Il serait imprudent de dire que c’est là le premier brouillon : le manuscrit lui-même renvoie à des « cahiers » contenant des rédactions fragmentaires; mais je croirais volontiers que c’est la première rédaction d’ensemble de V Emile et de la Profession.

J’ai été très aimablement autorisé à y prendre copie de la Profession de foi^. Le texte primitif, — dont je n’ai pas à dire ici quel peut être l’intérêt, — nous permet de résoudre avec certitude le problème posé par M. Schinz. Toute la discussion sur la théorie matérialiste de la connaissance en est absente. Après avoir célébré le système de « l’illustre Clarke » et terminé son éloge par ces mots : « celui qui sert de base à tous les autres doit seul leur être préféré », Rousseau continue ainsi : « Ecoutons le sentiment intérieur; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage* »? M. Schinz avait deviné juste sur ce point.

Mais nous avons vu que les attaques contre Helvetius ne se bornaient pas à ce début de la Profession. Or on chercherait vaine- ment ces autres réfutations dans le brouillon de Genève.

EMILE, m, 63-6 : « Quoi ! je puis observer, connottre les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c’est qu’ordre, beauté, vertu,... et je me comparerois aux bêtes? Ame abjecte, etc. ». Celle apostrophe à Helve-

1. P.^ 238 de son article.

2. Le possesseur du manuscrit, — à qui je suis heureux d’offrir ici mes vifs remerciements, — se propose de publier prochainement une étude d’ensemble sur co document de première importance.

3. liroiiUlon de GenH-e, f° 159 v», Emile, III, 33 et 56. 122 REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRAÎNCE.

tins termine dans Tédition originale un paragraphe qui commence ainsi : « Il est donc vrai que l’homme est le Roi delà terre qu’il habite; car non seulement il dompte tous les animaux, etc. ». Le brouillon de Genève offre, k quelque mots près, le même début; mais, après avoir fait remarquer que « l’homme s’approprie encore, parla comtemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher », Rousseau continue : « Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m’y a placé ^ » ?

Emile, III, 70-2, note : « Il me semble que- loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que les hommes ne pensent point, etc. ». La note est accrochée à cette phrase du texte : « quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les rochers pensent ». On lit dans le brouillon de Genève : « quand un philosophe viendra me dire que les montagnes pensent et que les rochers sentent »; mais la note manque^.

Emile, III, 75-6 : « Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, etc. ». Toute cette discussion manque dans le brouillon de Genève, qui contient seulement sur la liberté le paragraphe suivant : « nul corps n’est actif et moi je le suis... j’empêche enfin la voix de l’àme de s’élever contre la loi du corps », et un petit dévelop- pement qui a disparu dans les rédactions ultérieures. Mais, entre les deux et en marge, Rousseau a écrit de sa main, avec une encre plus récente : « ici sur la liberté voyez De l’Esprit^ p. 36^ ». On trouve en effet, à la page 36 de l’édition originale, les formules d’Helvetius que Rousseau a visées dans cette partie de la Profession. Cette note a dû être ajoutée par lui, quand, relisant son premier texte, il a marqué les endroits où il voulait insérer les réfutations du livre De V Esprit.

Du reste, M. Schinz avait à sa disposition un texte plus acces- sible, qui aurait confirmé sa thèse et lui aurait permis de l’élargir. On sait que la plus grande partie des cinquième et sixième Lettres à Sophie’* a passé dans la Profession de foi, mais les deux rédac- tions ne sont pas identiques : les dernières allusions à Helvetius que j’ai relevées dans la Profession manquent à la fois dans les Lettres à Sophie et dans le brouillon de Genève.

Lettres a Sophie, V [Annales J.-J, Jiovsseau, II, 120) : « Pour qui nous intéressons-nous sur nos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir? Est-ce que vous donnez des larmes à leurs auteurs punis? Entre le héros malheureux et le tyran triomphant, duquel des deux vos vœux secrets vous rapprochent-ils sans cesse »?

1. Brouillon de Genève, (° 160 v".

2. Id., f" 161 t°.

3. Id., i" 162 r".

4. On en trouvera 1« texte, publié par M. Eugène Rilter, dans les Annales J.-J . Rousseau, t. Il, 1906, p. 119-136. ltOL»hAL (UMUK Hfcl.VhliliS. 123

Brouillon de Genève, f" iG4 v" : même texte.

Emile, III, 101 : « Pour qui vous intéressez-vous..., etc.; est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes? Tout nous ext indifférent, discnl-ils, hors notre intérêt; et tout au contraire..., etc. Pourquoi voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphnnt »?

Lettres a Sophie, V, 123 : « Montaigne,... dis-moi s’il est quelque climat sur la terre, où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux, où l’homme de bien soit méprisable et le scélérat honoré?

« Je n’ai pas dessein d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui ne mènent à rien ».

Brouillon de Genève, f° 165 r° : même texte.

Emile, III, 109-110 : « Montaigne!... dis-moi s’il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux ; où l’homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré?

(( Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt, mais d’où vient donc..., etc. Si jamais de pa^’eilles doctrines pouvoient germer parmi nous, la voix de la Nature ainsi que celle de la raison s’élèveraient inces- samment contr elles et ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l’excuse de l’être de bonne foi.

« Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphy- siques qui passent ma portée et la vôtre ».

Lettres à Sophie, V, 124 : « Si, comme on n’en peut douter, l’homme est un animal sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentiments innés, relatifs à son espèce. Et c’est du système moral, formé par ce double rapport, etc. ».

Brouillon de Genève, f° 165 v° : même texte.

Emile, III, 112 : « Si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable^ par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentimens innés, relatifs à son espèce; car à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes an lieu de les rapprocher. Or c’est du système moral formé par ce double rapport..., etc. ».

Ces rapprochements me semblent décisifs. Pas une des réfuta- tions d’Helvetius que j’ai pu noter dans la Profession de foi du Vicaire savoyard ne se trouve dans le texte primitif; c’est dire que ce texte a été rédigé, sinon avant l’apparition, du moins avant la

1. Rousseau a supprimé animal, pour ne point paraître faire une concession,

même verbale, à Helvelius. 12i REVUE d’histoire LITTÉRAIRE DE LA FRANCE.

lecture par Rousseau, du livre De F Esprit. Quand donc Rousseau essayait de persuader au pasteur de Motiers que le second but de VÉmile était « de s’élever, non pas précisément directement, mais pourtant assez clairement contre l’ouvrage infernal De V Esprit ’ », il ne faussait point sans doute la signification définitive de son œuvre,’ puisqu’on a vu combien étaient nombreuses les allusions aux théories d’Helvetius, mais il essayait, plus ou moins con- sciemment, de donner le change sur ses intentions premières. Ce n’est point pour réfuter Helvetius que Rousseau s’est mis à écrire la Profession du Vicaire. Les intentions de l’œuvre sont plus profondes, plus générales et moins conditionnées par l’actualité immédiate. Il faut les chercher ailleurs. C’est à cette conclusion que je bornerai ici — et provisoirement — les résultats de cet exposé.

Pierre-Maurice Masson.

1. Lettre de M. de Montmollin au pasteur Sarasin, du 25 septembre 1762, Recueil des pièces relatives à la persécution suscitée à Midier-Travers contre M. J. J. Rousseau, s. 1., 1765, in-8, p. 80. Montmollin, qui est l’auteur de cette publication, a souligné les mots ou phrases ajoutés par Rousseau au texte qu’il lui avait soumis. Ainsi, à la formule ridigée par Montmollin : « il a eu uniquement dans son plan ces trois objets principaux... secondement de s’élever, non pas précisément directement, mais pourtant assez clairement contre l’ouvrage infernal De VEsprit, qui, suivant le principe détestable de son auteur prétend que sentir et juger sont une seule et même chose », Rousseau ajoute : « ce qui est évidemment établir le matérialisme ». On retrouve l’écho de celte déclaration de Rousseau dans deux lettres de Voltaire à d’Alembert, du 2") Auguste 1765, et à Thiériot, du 30 Auguste 1760, Œuvres, édit. Moland, t. XLIV, p. 53 et 87.