Rome et son nouvel historien

Rome et son nouvel historien
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 41 (p. 85-117).


ROME

ET SON NOUVEL HISTORIEN


L’Histoire romaine à Rome, par M. J.-J. Ampère ; 2 vol. in-8°. Paris 1862.

Au pied de ce dernier rameau des Apennins qui s’étend du Soracte à Tibur, un sol volcanique s’est soulevé avant les temps historiques, et une plage mamelonnée a émergé du sein de la mer, dont elle est aujourd’hui séparée par un large rivage. Sur les collines de cette région, divisée par un cours d’eau, l’antique Albula, qui devait plus tard s’appeler le Tibre, bien des peuplades ou tribus diverses ont passé avant de former une nation et de s’appeler les Romains. Les premiers et sauvages habitans des monts et des forêts avaient appris un jour à labourer ; des Grecs peut-être, débarqués sur cette côte inconnue, leur avaient enseigné l’agriculture, dont la naissance inaugure en toute contrée le véritable âge d’or. C’est l’époque où cette terre, destinée à tant de noms différens, a été la terre de Saturne (Saturnia tellus). L’âge de Saturne est le temps où l’on commença à semer (sator) ; la faux de Saturne est l’instrument des premières moissons. Que Saturne soit le maître, le roi, le dieu ou simplement le nom d’une époque, le monument de Saturne, temple, autel, palais, chaumière, centre de la bourgade des premiers colons, s’élevait au bas d’un tertre pierreux, le mont Saturnien. Ces colons occupaient le territoire du Latium, et ils-étaient le peuple latin. Une tradition presque universelle dans l’antiquité fait toujours dériver du nom d’un homme celui d’un peuple ; aussi cet âge agricole est-il le règne de Latinus :

......Rex arva Latinus et urbes
Jam senior longa placidas in pace regebat.


Des migrations de pays lointains vinrent troubler, instruire ou soumettre ces hommes paisibles. Ce furent, sur la rive gauche du fleuve, les Sicaniens, venus du Nord, qui séjournèrent et laissèrent des traces de leur séjour, jusqu’à ce que, marchant toujours au sud, ils allassent donner leur nom à la Sicile. Réunis aux Ligures, ils avaient occupé sept collines, dont la plupart devaient être un jour comptées parmi les sept collines historiques. Puis parurent les Pélasges, les aînés des Grecs, les Arcadiens des poètes, ces Grecs antérieurs à la civilisation hellénique, qui, de l’orient à l’occident, coururent tout le midi de l’Europe, ces fiers constructeurs qui ont partout semé de rudes monumens. Ils arrivaient du nord et du centre de l’Italie, et c’est eux qui, sur une éminence voisine, au sud-est du mont Saturnien, construisirent une enceinte rectangulaire qu’ils appelèrent le fort carré, Borna quadrata. Voilà Rome, ou du moins voilà la première fois que se montre ce nom grec de la force attribué à un lieu de refuge ou de défense sur une des hauteurs du Septimontium. Mais d’autres peuplades ont été d’une manière plus stable encore maîtresses des points élevés de cette région accidentée : c’étaient par exemple les Tyrrhéniens, qui, débarqués au nord-ouest, s’étendirent jusque sur les deux collines de la rive droite du Tibre, ces Étrusques qui, apportant aussi tant de choses grecques, les marquèrent de l’empreinte d’une forte originalité. Ils passèrent plus d’une fois le fleuve et disputèrent souvent les hauteurs à d’autres tribus ; mais nulle invasion ne fut plus redoutée et plus puissante que celle d’une énergique nation qui, descendue des monts voisins de la Sabine, se dispersa vers le midi. Ces Sabins, dont le caractère guerrier offre quelque ressemblance avec celui des races germaines, portaient la lance (guiris), dont le nom servait à les désigner. Eux aussi, ils touchèrent à presque tous les sommets du Septimontium, et bâtirent jusqu’auprès de la Rome des Pélasges une autre enceinte, un refuge, un palatium, premier palais qui n’en avait que le nom. Ils passèrent, comme les Étrusques, sur le mont Saturnien, mais surtout ils se retranchèrent sur celui qu’à cause d’eux on appela Quirinal. Les Latins, ces habitans primitifs, n’étaient restés tout à fait maîtres et isolés qu’à deux lieues de là environ, sur le territoire d’Albe, leur ville principale, et d’où leur chef, qu’ils appelaient roi, poussait ses possessions jusqu’au pied du monument de Saturne ; du moins ses troupeaux paissaient-ils non loin de la Rome des Pélasges. Tel est à peu près le fond du récit poétique qu’avant même M. Ampère faisait au pieux Énée le roi Évandre, cet Arcadien constructeur de cités.

C’est toujours un plaisir de surprendre la poésie en accord avec l’histoire, et l’on voudrait qu’en effet Virgile eût revêtu de splendeur et d’harmonie des traditions vraies ; mais si la relation du bon Évandre contient des faits analogues à ceux que la science constate ou conjecture, il n’en est pas de même de l’entretien et de la visite qui amènent ses récits, et il est assez bien établi que la venue d’Énée et des Troyens aux champs de Lavinie est une fable littéraire adoptée fort tard par les Romains, à une époque où les beaux esprits voulaient rattacher toutes choses aux traditions épiques de la Grèce. Cette prétention ne peut sembler étrange à des gens qui ont, comme nous, voulu descendre de Francus, fils d’Hector.

Si, comme on peut le croire, la petite vallée où tant de peuplades se sont rencontrées a été le centre primitif du Latium, si c’est dans cette retraite que l’âge d’or s’était caché (latuit) [1], ce ne fut certes pas pour y régner longtemps, car le mont de Saturne n’était autre chose que le mont Tarpéien ou Capitolin ; la Rome carrée était sur le mont Palatin, les Étrusques sur le Janicule et le Vatican, les Sabins un peu partout, mais principalement sur le Quirinal et l’Esquilin. Or ces noms à coup sûr ne rappellent pas uniquement les souvenirs de la vie pastorale, et dès que chacune de ces collines est désignée dans l’histoire, c’est comme un lieu de défense et de combat. La guerre fut le sanglant berceau où se forma l’unité ou plutôt l’association de ces diverses tribus pressées dans un si étroit espace. Jamais lieux aussi célèbres n’ont été aussi voisins, car le Capitolin, il ne faut pas l’oublier, n’est pas à 400 mètres du Palatin ; il est peut-être à 600 du Quirinal et de l’Esquilin, à 1,000 du Janicule, et le Palatin forme, avec l’Aventin qui le touche au midi, comme une pointe avancée du territoire des Albains. Le mont Vatican est le plus éloigné : aussi est il presque inconnu dans l’antiquité.

Telle est dans ses traits les plus généraux, et en négligeant les détails qui donneraient à l’ensemble l’exactitude et la précision, la contrée où M. Ampère fait commencer l’histoire romaine par cet enfant abandonné sur les bords marécageux du Vélabre et qui a nom Romulus.


I

Les lecteurs de la Revue connaissent déjà les principaux traits de ce récit, et ils n’ont pas oublié les pages savantes et animées, prélude de l’ouvrage de M. Ampère ; mais il ne faudrait pas croire que son livre ne fût qu’une réimpression. L’auteur a tout remanié, retouché, approfondi. Un demi-volume entièrement nouveau, qui débute avec la dernière révolution géologique de Rome, précède la naissance de son premier roi, et ce premier roi lui-même, soumis à un nouvel examen, a un peu changé de condition. De voleur de troupeaux il en est devenu gardien, et s’il s’est adjoint plus tard quelques maraudeurs, c’est qu’il était trop peu de chose pour avoir d’autres sujets.

Donc M. Ampère croit encore hardiment à Romulus, et je ne demanderais pas mieux que de faire comme lui, quoiqu’il supprime Rémus, de qui j’avais toujours espéré descendre. Et cependant il faut qu’il me permette de l’arrêter sur le seuil. Il ne croit pas que Romulus ait donné son nom à Rome, c’est Rome plutôt qui lui aurait prêté le sien. Ce n’est pas qu’il n’ait fondé aussi sur le Palatin une Rome, un fort, une autre enceinte carrée ou polygonale dont il subsiste des pans de murs, et que l’on confond avec la première Rome, laquelle même n’était pas seule de son nom. Romulus n’était pourtant qu’un pâtre des troupeaux des rois d’Albe. Il les gardait sur le Palatin ; c’est pour les mieux défendre qu’il s’y fortifia en l’entourant d’un mur quadrilatéral, bâti suivant le mode étrusque, l’origine et le type du camp romain. Cette obscure fondation, dont l’histoire rapporte avec gravité le cérémonial détaillé, a fait de Romulus un roi ; mais il reste en vérité bien peu de preuves de cette royauté et de son histoire. À quoi peut se réduire l’enlèvement des Sabines, quand on songe que les Sabins, plus puissans et plus redoutables, entouraient de toutes parts le Palatin, et n’est-ce pas donner aux choses un bien grand nom que d’appeler guerre la vengeance qu’ils ont pu tirer de quelques rapts commis par quelques bergers ou quelques bandits ? Enfin le résultat du prétendu règne de Romulus, c’est qu’il a pris le nom sabin (Quirinus), et les Romains aussi (Quirites). Si, comme le pense M. Ampère, Rémus fait double emploi avec Romulus, et que leurs deux noms signifient Rome également, si le meurtre de l’un par l’autre veut dire que la Rome du Palatin a survécu à toutes les autres, pourquoi Romulus serait-il plus réel que Rémus, et comment l’un aurait-il pu servir plus que l’autre à nommer Rome, puisque ce nom existait avant eux ? En tout, c’est une question pour moi très obscure, et je voudrais que M. Ampère me la résolût, celle de savoir comment s’est introduit ce nom « Romain, » comment il a prévalu sur tout autre, car s’il désignait particulièrement les habitans du Palatin, ceux-ci n’ont été ni les vainqueurs ni les maîtres ; ils n’ont obéi qu’à des rois sabins ou à des rois étrusques. Or ce ne sont pas les Gaulois qui ont imposé leur nom aux Francs, et comme il est historiquement établi que les Latins, dont les Romains n’étaient qu’une tribu locale, ont formé le peuple proprement dit, la nation plébéienne, on se demande comment la nation politique, la nation patricienne et sacerdotale, sabine et étrusque, et qui a régné si longtemps, se serait de si bonne heure enorgueillie d’être le peuple romain.

On ne comprend guère en général de quelle manière des races ou des peuplades si différentes qu’après plus de vingt siècles on peut encore caractériser leurs mœurs, leurs cultes, leurs langues, et cependant si voisines qu’elles habitaient entremêlées sur des collines de l’importance de Montmartre, ont pu se faire des guerres qui ont laissé des souvenirs et des traces, et tour à tour se confondre et se combattre l’une l’autre, souvent malgré la diversité ou la communauté des races. Les relations de bon ou de mauvais voisinage ne paraissent pas avoir dépendu de la question des origines. Le trait particulier de l’histoire de Rome, c’est de présenter un si grand nombre de nationalités différentes constatées et réunies dans un si petit espace. Elles sont souvent accouplées ou même associées par trois, par quatre, et forment localement des populations mixtes et circonscrites qu’opposent les unes aux autres des intérêts ou des passions souvent énigmatiques pour l’histoire, et elles ont fini par être successivement absorbées dans une seule, appelée au titre de maîtresse du monde.

M. Ampère retrouve, et il décrit admirablement, une Rome Sabine, une Rome étrusque, et toutes les deux mêlées ensemble et dans les mêmes lieux ; il ne retrouve pas sous les rois une Rome romaine. Le Forum, ce fameux Forum, était le marché des Sabins. Comment est-il devenu ce qu’il est encore, Foro romano ? C’est la main des Étrusques qui l’entoura de ses premiers monumens, peut-être même de ses premières statues, et ce n’est qu’après l’Étrusque Servius Tullius que l’on voit poindre une nation romaine, du nom des plus rustiques habitans du Septimontium, du nom de cette poignée d’aventuriers retranchés sur le Palatin. À cette époque, des voisins de même race, des Albains, avaient été, des ruines de leur cité, transportés violemment par les rois vainqueurs sur l’Aventin et le Célius. Latins comme les bandes palatines qui formaient déjà dans ce peuple naissant la tribu des Rhamnes, ils s’unirent à elle ; protégés par Servius, le roi démocrate, ils paraissent avoir commencé le rôle de l’élément plébéien au sein de cette société en formation, et le nom même de cette tribu peut avoir été l’origine véritable du nom « Romain. » Cependant il n’en résulte pas que l’appellation de peuple romain fût créée du temps de Brutus, et Brutus lui-même, si on l’avait appelé Romain, se serait sans doute étonné, heureux s’il n’eût pas pris ce nom comme une injure.

Cependant soyons justes, plébéiens et patriciens, Latins et Sabins, ont également applaudi à la chute des rois et salué des mêmes acclamations l’établissement de la république. Il fallut bien du temps, bien des fautes, bien des crimes, bien des Mélius, bien des Gracques indignement immolés, pour amener la démocratie romaine à aimer un césar.

On voit que, malgré les doctes éclaircissemens de M. Ampère, nous nous permettons de douter encore, et nous ne prenons que pour une suite d’intéressantes et instructives conjectures sa théorie si bien déduite de la formation successive d’un peuple romain par des hordes ou des tribus dont aucune n’était romaine, nom qui aurait fini par rester à celle qui l’était le moins ; car, on le sait aujourd’hui, le titre de populus romanus appartenait aux patriciens qui ne venaient pas, eux, de la Rome palatine, et les Latins, qui s’y étaient cantonnés les premiers, devinrent, sous le nom de leurs vainqueurs, les Quirites, cette nation plébéienne qui ainsi se nommait sabine et ne l’était pas. Dans les mouvemens internes des peuples comme dans les convulsions de la terre, il se passe des changemens analogues à ceux que la géologie appelle des métamorphismes, et que la science la plus attentive est lente à expliquer et même à reconnaître. Celles de ces révolutions intestines qui, par des combinaisons successives, ont amené l’unité du peuple romain ne pouvaient rencontrer un plus pénétrant observateur que M. Ampère et si nous le suivons dans ces temps primitifs avec plus de déférence que de conviction, c’est peut-être que ses applications nous semblent parfois trop précises pour être toujours vraisemblables. Nous n’osons espérer que ce chaos puisse être si bien débrouillé que tout soit à la fois concilié, les récits officiels des historiens de profession, les fictions arbitraires des poètes, les découvertes et les hypothèses des érudits, les doutes et les difficultés des critiques, les inductions des philologues et les observations topographiques et pittoresques des voyageurs. Aucune de ces manières de savoir et de juger ne manque à M. Ampère. Il a pu, sur les pas des Niebuhr, des Bunsen, des Dyer, des Becker, des Mommsen, se jeter dans la nuit des origines de la Rome antérieure à la république, et même, plus hardi, remonter au-delà, jusqu’à ce temps où, disait un poète, cette grande Rome n’était que colline et gazon, collis et herba fuit. Et de là il est descendu jusqu’à l’âge de l’histoire politique, en composant de promenade en promenade un livre dont Properce aussi aurait pu lui fournir l’épigraphe :

Sacra, diesque canam et cognomina prisca locorum.

Laissant donc des obscurités qui peut-être ne seront jamais entièrement éclaircies, suivons plutôt M. Ampère au milieu de celles, et elles sont en grand nombre, où il a pénétré le flambeau de la science et de la critique à la main. Je dis la science et la critique ; mais ne fallait-il pas quelque chose de plus ? Ne lui a-t-il pas fallu cet amour de la ville de Rome qui en a fait comme la patrie de son esprit ? N’a-t-il pas fallu que par de longs séjours, des courses continuelles, que par de nombreuses stations au pied de toutes ses collines, sur tous leurs sommets, sur tous leurs versans, il se familiarisât avec tous les lieux de son histoire ? Nous n’avons pas besoin de le rappeler à nos lecteurs, l’idée originale de M. Ampère, c’est de fonder l’histoire sur la topographie, c’est, en observant toutes les inégalités, toutes les variétés du terrain, en recherchant toutes les coupures, toutes les excavations qui l’ont déchiré, en ne négligeant aucune substruction, aucun débris, de redresser en idée le théâtre du drame pour s’y représenter le drame lui-même. Et à qui veut opérer cette reproduction du passé avec quelques-uns des traits de la réalité, ce qu’il faut de plus que la curiosité, l’attention, la sagacité, le savoir, c’est une vive et forte imagination, c’est la puissance d’inventer appliquée au vrai. Celui qui écrit l’histoire en ne comparant que des textes raisonne et ne peint pas. Il conçoit les choses d’après la vraisemblance dont il juge par ce qu’il connaît, et il refait, sur le modèle de la société au sein de laquelle il vit, les sociétés évanouies. Il dit par exemple, comme Bossuet, que Romulus avait pratiqué le premier le moyen d’augmenter sa ville en y recevant les Sabins et les autres peuples vaincus, qui oubliaient leur défaite et devenaient des sujets affectionnés, ou qu’il avait établi la distinction des patriciens et des plébéiens, « parce qu’il fallait bien que les rois eussent des gens distingués qu’ils attachassent à leur personne par des liens particuliers, pour les aider à gouverner le reste du peuple. » Bossuet semble penser aux Flamands ou aux Francs-Comtois, si charmés à ses yeux d’être devenus les sujets de son maître, et à cette cour que Louis XIV s’attachait par des liens particuliers pour conserver cette subordination si nécessaire à la royauté. Que M. Ampère a raison de lui opposer cette phrase de Montesquieu : « Il ne faut pas prendre de la ville de Rome dans ses commencemens l’idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd’hui, à moins que ce ne soient celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne ! » — « Dans cette phrase de Montesquieu, dit M. Ampère, il y a plus de sentiment historique de l’ancienne Rome que dans tout Rollin. » Ainsi, n’en doutons pas, l’imagination est aussi nécessaire à l’historien que l’esprit de recherche pour ressaisir le fait lui-même, non pas l’imagination mensongère de la fausse poésie, mais cette imagination de la vérité qui se la représente sans la connaître, et qui la recrée pour ainsi dire au lieu de la supposer. C’est par elle qu’au milieu de beaucoup de fables, Virgile, Properce, Ovide même, fournissent à M. Ampère, sur les lieux et les scènes de Rome primitive, plus de traits fidèles que l’archéologie très fantastique des anciens. C’est ainsi qu’une page des Martyrs a fait apparaître à Thierry l’ancienne France. Et grâce à ce don puissant de l’imagination, notre écrivain a reproduit dans ses pages un temps qui n’est plus, relevé les ruines sur ces cimes et dans ces vallées où il avait cru voir de ses yeux se ranimer des morts de plus de deux mille ans, avec leur physionomie, leur costume et leurs passions. C’est une évocation qu’une pareille histoire écrite sur le tombeau de ceux qu’elle rend à la vie.

Quiconque visitera Rome désormais devra le faire le livre de M. Ampère à la main. Il s’assurera le plus vif des plaisirs du voyageur, le plus vif, et non le plus commun, celui de comprendre ce qu’il voit, et alors il se formera une juste idée de la difficulté que son savant guide avait à vaincre. On ne doit pas en effet se figurer que l’ancienne Rome se reconnaisse aisément dans Rome contemporaine. Il faut se rappeler que c’est une des rares cités existantes qui aient été sans interruption, depuis les temps antiques, un des grands théâtres de l’histoire. Il pourrait bien y avoir vingt-cinq siècles que Rome importe au monde d’une manière continue. On peut juger combien de couches de monumens, et partant de ruines, tant de périodes d’événemens ont amoncelées sur ce sol incessamment foulé par des hommes en société. Écartez, chose qui n’est pas déjà facile, tout ce que les temps nouveaux, la renaissance, le moyen âge, ont accumulé de témoignages visibles de leur passage dans cette enceinte indestructible ; n’ayez, s’il est possible, des yeux que pour l’antiquité : que verrez-vous ? Des restes de la décadence de l’empire. Ce sont d’abord, et presque partout, les débris d’une époque sans gloire, sans grandeur et sans goût, qui, offusquant vos regards, vous masqueront je ne dis pas seulement les traces vénérées de la république, mais les vestiges de l’art élégant du temps d’Auguste. Que sera-ce donc, en franchissant en arrière ces deux époques, vous voulez percer jusqu’à celle qui les a précédées, et chercher la place où tomba la tête des fils de Brutus, où Lucrèce se poignarda, où Tullie fit passer son char sur le corps de son père, où s’accomplirent enfin tous les événemens à moitié fabuleux de la légende des temps monarchiques de Rome ! Sans remonter aussi haut, craignez toujours le penchant naturel à rayer de votre mémoire la Rome du bas-empire et à n’avoir en pensée que la Rome libre ou glorieuse. Qui ne sait l’histoire de cette colonne isolée qu’on voit au milieu du Forum, au milieu de la Voie-Sacrée ? C’est une colonne corinthienne en marbre blanc. Elle est svelte, correcte ; elle pouvait appartenir à quelque gracieux édifice. Jusqu’à nos jours, les antiquaires s’étaient évertués à retrouver son histoire, à lui assigner une origine. Les hypothèses avaient succédé aux hypothèses, sans parvenir à lui assurer un nom, car on aimait mieux alors chercher les monumens dans les livres que de creuser la terre où ils étaient à demi enfouis. Lord Byron s’écriait devant ce marbre mystérieux : « Cicéron n’était pas aussi éloquent que toi, toi colonne sans nom, à la base ensevelie ! » Et, touchée de ses vers, la duchesse de Devonshire donna le peu de livres sterling qu’il fallait pour déterrer le soubassement. Quelques coups de pioche mirent au jour un piédestal élevé sur des marches grossièrement faites, et on lut sur le socle que cette colonne votive, arrachée de quelque temple, avait été dédiée à Phocas par l’exarque Smaragdus. Un témoignage d’adulation avait été adressé, à travers la Méditerranée, à l’empereur de Byzance dans Rome, qui ne lui obéissait plus, et même quelque flatteur économe, tirant parti du monument tout fait, avait rayé le nom de Phocas pour le remplacer à propos par le nom d’Héraclius.

Voilà les déceptions auxquelles on est exposé dans les ruines de Rome. Je voudrais, afin de donner quelque idée de l’art dont M. Ampère a dû faire preuve pour les éviter, essayer de tracer une image un peu fidèle, sans parure et sans voile, du spectacle qu’offre Rome à celui qui y arrive plein de curiosité et de bonne volonté, mais muni pour tout savoir, comme nous tous, d’un souvenir fort effacé du De Viris illustribus, amplifié par le récit traînant et naïf de notre ami à tous, l’excellent Rollin.


II

Le lecteur me permettra-t-il de supposer que nous faisons ensemble en prenant sur nous, avec un guide du voyageur, les volumes de M. Ampère, notre première visite au berceau de Romulus ? Nous sommes, si l’on veut, arrivés par le nord, et, après avoir parcouru cette célèbre campagne romaine, il nous a fallu suivre, entre deux murailles ou deux lignes de bâtimens sans caractère et de villas sans élégance, un long faubourg insignifiant qui nous conduit à la lourde porte del Popolo. C’est l’ancienne porte Flaminia. La rue en face est dans la direction de la voie Flaminia, longeant le champ de Mars à travers la plaine qui, bornée à l’ouest par le Tibre, s’étend au bas du Pincio, du Quirinal, du Viminal et du Capitolin. Que voyons-nous d’abord ? Une grande et belle place qui ne sent aucunement sa vieille ville. À droite de la porte est le bâtiment de la douane, à gauche Santa Maria del Popolo, dont le portail n’annonce ni ne vaut le curieux intérieur. En face et au milieu se dresse l’obélisque de Rhamsès II, et deux inscriptions latines à sa base nous apprennent, l’une antique qu’Auguste, pontifex maximus, l’a fait venir d’Héliopolis, l’autre que Sixte-Quint, pontifex maximus également, l’a fait apporter là du Grand-Cirque fondé par Tarquin l’Ancien et reconstruit par Jules César. À gauche de l’obélisque s’élèvent en terrasses qui se croisent les rampes de la promenade du Pincio, sorte de façade de marbre et de verdure à laquelle correspond du côté droit un placage d’architecture et de sculpture qui suffit à la symétrie. Au fond de la place, en face de l’entrée, s’ouvrent, en patte d’oie régulière, trois rues, les plus belles peut-être de Rome. Celle du milieu ou la principale est le Corso, qui s’ouvre flanqué de deux églises toujours sous l’invocation de la Vierge. Leurs coupoles et leurs façades se répondent sans se répéter. Place, églises, promenades, tout est moderne et gai d’aspect. Si le temps est beau, tout est animé par des centaines de touristes, plus ou moins anglais, qui, à cheval ou en calèche, vont gravir la promenade du Pincio ou passer la porte et monter immédiatement, en tournant à droite, à la villa Borghèse. On peut se croire dans une ville d’eaux thermales ou de bains de mer en voyant tant d’oisifs dépenser leur argent et leur temps à se réchauffer au joyeux soleil du midi ; mais qui se douterait qu’il a devant les yeux la Niobé des nations ?

Je suppose que nous avons pris gîte dans quelqu’une des comfortables auberges où nous conduira la plus à gauche des trois rues, c’est-à-dire aux environs de la place d’Espagne ; mais, dans notre soif archéologique, nous n’avons rien de plus pressé que de regagner le Corso et de le suivre d’un bout à l’autre ; c’est-à-dire que nous parcourons du nord au sud, à peu près dans toute sa longueur, la Rome habitable, la Rome des voyageurs, la Rome du XIXe siècle. Ici il faut s’attendre à dire comme feu mon honorable collègue M. Fulchiron, auteur d’un instructif voyage en Italie : « On doit l’avouer, Rome a un air provincial. » La ville des césars n’a rien d’auguste. Le Corso n’a gardé nul souvenir de la voie Flaminia. Ce n’en est pas moins la plus longue et la plus grande rue de Rome, quelque chose comme la rue Saint-Honoré un peu rétrécie, deux files de boutiques et de cafés entremêlés d’églises et de palais. Les cafés sont un peu sombres, les magasins aussi malgré un étalage assez souvent brillant. Les églises les plus importantes n’intéressent guère plus que Saint-Roch, excepté Santa Maria in via lata. Sa jolie façade passe pour le chef-d’œuvre de Pierre de Gortone, et l’on dit qu’elle occupe la place de la maison où, suivant les Actes des apôtres, saint Paul logeait et enseignait librement. Cette tradition d’un fait certain peut être vraie, mais rien de visible ne l’atteste. Quant aux palais, ce ne sont pas comme œuvres d’art les plus beaux de la ville, et la voie n’est pas si large qu’on puisse reculer assez pour voir en perspective leurs lourdes façades. Cette rue enfin a l’air riche et animé. On s’y croit bien dans le quartier des affaires et des plaisirs. La circulation est toujours fort active, les équipages ont quelquefois assez bonne mine. Point d’autre rue à Rome où l’on retrouve les signes de la civilisation moderne. Seulement rien n’est à remarquer dans le genre sérieux, rien du passé enfin, si l’on ne rencontrait sur la droite la place Colonna. C’est la disposition de la place Louvois sur la rue Richelieu, avec une fontaine qui ne fait nul tort assurément à l’œuvre de Visconti ; mais au centre une colonne de marbre donne son nom à la place. C’est la colonne Antonine. Érigée en l’honneur de Marc-Aurèle, elle rappelle la colonne Trajane, dont elle nous donne un avant-goût. Elle en offre à peu près les dimensions, mais elle lui est inférieure pour les proportions et les sculptures, et le temps l’a dégradée davantage. Sur le piédestal, changé par Fontana, on lit que Sixte-Quint a purifié de toute idolâtrie ce monument qu’il croyait dédié à Antonin le Pieux. En conséquence, une statue de saint Paul couronne la colonne Antonine, comme une statue de saint Pierre la Trajane. Il ne faut pas trop nous formaliser de cette purification, sans laquelle nous n’aurions peut-être pas conservé ce monument d’une gloire et d’une vertu païennes. Où serait le Panthéon d’Agrippa, si Boniface IV n’avait eu l’heureuse idée d’en faire, il y a quatorze cents ans, l’église de tous les martyrs ?

Au bout du Corso, on trouve la place de Venise. C’est une de celles en petit nombre qui, dérogeant à l’air un peu bourgeois dès quartiers habités, offrent une apparence assez aristocratique. Elle le doit au palais de Venise, qui ressemble à une forteresse, position militaire occupée en conséquence par l’ambassade d’Autriche. On passe de là par un ou deux bouts de rues assez boueuses, et sans s’arrêter devant la coquette et pimpante église des Jésuites, qui ont là comme partout quelque chose d’analogue pour le style à la chapelle de Versailles, on débouche sur une place ou grande rue courte, et irrégulière fermée par deux escaliers en perron soudés obliquement l’un à l’autre. C’est la place d’Ara-Coeli. Un des escaliers monte à l’église de ce nom, et l’autre au Campidoglio [2]. Ce nom burlesque est la parodie de celui de Capitole, et à ce mot nous nous hâtons d’ouvrir le premier volume de M. Ampère.

Mais c’est ici que les mécomptes, les doutes et surtout les perplexités commencent. C’est ici que l’on reconnaît combien il a fallu d’ingénieuse et patiente sagacité pour retrouver sur les flancs de cette taupinière les vestiges de la plus majestueuse des histoires.

On est devant le côté nord-ouest d’une colline trois fois plus longue que large et entre deux files de maisons qui en cachent les extrémités. Des deux escaliers qu’on a devant soi, celui de gauche, très large, très haut, très raide, conduit au portail d’une grande muraille de brique, façade de l’église d’Ara-Cœli, église fameuse par un bambino thaumaturge en cire, en pâte ou en bois. Les cent vingt-quatre marches qu’il faut gravir ont été, dit-on, arrachées aux marbres du temple de Jupiter Capitolin, dont elle remplit la place. La Gibbon, frappé du contraste, conçut l’idée d’écrire l’histoire de la décadence de l’empire. L’escalier en face de nous, mieux proportionné, plus doux, s’élève lentement par des degrés bas et larges dits à cordoni. C’est presque une rampe ornée de balustrades et de sculptures qui mène à une plate-forme fermée des trois autres côtés par trois corps de bâtimens séparés et symétriques. Cette cour et ces trois façades sont le Capitale d’aujourd’hui. On les désigne ainsi parce que là est le logis officiel du sénat romain, qui lui-même se compose d’un sénateur et de huit conservateurs, autant dire d’un maire et de huit adjoints. À droite c’est le palais des conservateurs, à gauche le musée, au fond le palais du sénateur ; tout cela veut dire un hôtel de ville. Ces édifices agréables sont de Michel-Ange ; du moins il les a commencés, et, renonçant cette fois à effrayer par le grandiose, il a proportionné le nouveau Capitole au nouveau sénat. Il a rempli convenablement une certaine dépression qui est au centre de la crête ou l’intermontium. Des deux tertres ainsi séparés, le palais des conservateurs nous cache celui où s’élevait l’Arx, le Capitole proprement dit, l’ancien Tarpeium, la citadelle que défendit Manlius et qui couvrait Rome du côté du Tibre. L’escarpement qui lui servait de base au midi était la roche Tarpéienne. C’était une chute à pic d’environ 12 mètres. On n’en peut guère juger qu’en entrant sur les terrains du palais Caffarelli ; mais de tout cela rien ne paraît du côté de la colline où nous sommes placés. Si nous la regardons comme un lieu historique, rien n’est distinct, reconnaissable, visible. Si nous la prenons comme un musée, c’est autre chose, et les voyageurs, qui ne sont pas tous comme M. Ampère, ne voient guère dans Rome qu’un musée.

L’escalier de la cour du Capitole dont nous avons parlé est couronné par deux statues de Castor et Pollux avec leurs chevaux, et deux trophées qui, malgré leur, nom, ne sont pas ceux de Marius, mais d’Alexandre Sévère. Ces marbres, que le temps n’a pas ménagés, forment, avec deux statues de Constantin et de son fils et deux colonnes milliaires, la bordure de cette place en terrasse du côté de l’entrée. Au milieu, une statue en bronze jadis doré, celle de Marc-Aurèle haranguant ses soldats, a échappé aux vengeances de l’orthodoxie du moyen âge, parce qu’on l’a prise pour l’image de Constantin. C’est Michel-Ange qui, du pied de l’arc de Septime-Sévère, l’a portée où elle est en disant au cheval qu’il admirait beaucoup : « Et maintenant marche ! » Au fond de la cour, on monte chez le sénateur par un perron, au pied duquel les deux statues si connues du Nil et du Tibre sont couchées de chaque côté d’une Minerve de marbre blanc drapée en porphyre, celle peut-être que Catulus fit placer au Capitole lorsqu’il l’eut rebâti après l’incendie du temps de la guerre de Marius et de Sylla. Toutes ces sculptures ont été posées là comme ornemens par les modernes, et si nous entrions dans un de ces trois palais municipaux, combien trouverions-nous encore de statues, de bas-reliefs, de bustes, d’antiquités de toute sorte ! Certes il y a plaisir à voir ces choses et à les voir à Rome ; mais elles sont là rassemblées comme elles pourraient l’être à Paris, à Londres, à Munich. Souvenons-nous que nous sommes ici moins en artistes qu’en historiens. C’est le sens plus que la beauté des antiques qui nous occupe. Or au milieu de toutes ces richesses l’attention se trouble, les souvenirs se confondent. Rien de tout ce que nous verrions dans ces salles n’est à sa place, à sa date. C’est un labyrinthe de belles choses où le fil de l’histoire nous manque.

N’entrons donc pas encore, et restons au pied de la statue de Marc-Aurèle ; mais là nous ne nous doutons pas de ce qui est au-delà. Ce palais du sénateur bouche la vue. La construction de Michel-Ange n’est guère qu’un placage qui recouvre une bâtisse épaisse et carrée, de tout âge et de tout style, surmontée d’une tour quadrangulaire en forme de beffroi municipal. On peut de droite ou de gauche contourner ce massif hôtel de ville. À gauche, on lui trouverait l’air d’un château du moyen âge ; à droite au contraire, c’est un bâtiment tout administratif, et c’est pourtant le côté qu’il nous faut prendre, car nous avons à découvrir la porte des bureaux. Entrons, nous trouverons un escalier de service qu’une inscription en lettres d’or célèbre comme une création de la munificence pontificale. Montons très haut, frappons souvent, sonnons longtemps, cherchons partout, et il n’est pas impossible que nous rencontrions quelqu’un à qui nous demanderons le Tabularium. Alors on nous fera redescendre au-dessous du plus bas étage des bureaux et pénétrer dans un portique souterrain qui ressemblerait aujourd’hui à une belle cave, s’il n’était éclairé à l’exposition du sud-est par de larges ouvertures cintrées ou des portes de toute sa hauteur. Sous de fortes voûtes qui supportent tout le poids de la partie antérieure du Capitole administratif, autour des forts piliers qui leur servent d’appui, s’étend un vaste ensemble de salles et de galeries que Lutatius Catulus fit reconstruire l’an de Rome 676, et qui servait au Capitole antique d’atrium publicum, de premier vestibule, et de Tabularium, c’est-à-dire de dépôt des tables d’airain où les lois étaient gravées. Ce Tabularium, archives publiques du plus célèbre, gouvernement du monde et la plus grande construction de ce genre qui subsiste du temps de la république, n’a été pour ainsi dire découvert ou du moins compris que depuis une date assez récente. Ce n’est qu’en entrant dans le Tabularium qu’on se croit enfin dans l’ancienne Rome. Sur des substructions de grands blocs, volcaniques, ses seize piliers doriques s’élevaient surmontés d’un étage de colonnes ioniques dont il ne reste que des débris. Ils ont été avec d’autres fragmens d’antiquité réunis dans ces galeries où Nicolas V faisait emmagasiner du sel. Là gît un entablement tombé de quelque monument du Forum, et dont il me semble qu’on ne peut approcher sans éprouver la sensation du sublime ; mais il faut s’avancer sous un de ces arceaux ouverts au grand jour et demander ce qu’on a devant soi.


III

De ce côté méridional du mont Capitolin, on domine une plaine assez étroite qui longe à droite le Palatin et bientôt se relève doucement vers les premières déclivités du Célius, en laissant sur sa gauche les pentes plus abruptes de l’Esquilin. Le Forum commence avec cette petite plaine. Il est littéralement au pied du Capitole. C’est dans ce lieu bas, dans cet humide vallon, bientôt desséché par la cloaca maxima, que se rencontraient pour les affaires de leur rustique commerce les tribus des collines environnantes, en vue de l’enceinte carrée de la résidence palatine que l’on attribue à Romulus, et du château-fort ou du temple Capitolin. Voilà où fut le centre de Rome, jusqu’à ce que les noms de Latran et de Vatican aient remplacé dans l’histoire ceux de Forum et de Capitole.

Mais au premier regard jeté sur cette place d’éternelle mémoire que nous nous trouvons loin des lieux décrits, des temps racontés-par M. Ampère !

Par ces arceaux du Tabularium, on voit, au pied des substructions et de la base rocheuse de la colline qui lui servent comme de soubassement, une excavation de 100 mètres environ de côté qu’on pourrait comparer à un des anciens fossés de la placé Louis XV, en le supposant plus profond et plus étendu. De droite et de gauche, des rampes carrossables descendent du Capitole et vont rejoindre la chaussée qui borde devant vous ce fossé monumental. Au-delà et de niveau se prolonge un peu obliquement Un long parallélogramme découvert, resserré au midi par le Palatin, limité au nord par une rue bâtie d’un seul côté, et qui, semé dans tout son parcours de monumens souvent en ruine, va se terminer au Colisée. Le premier tiers de l’espace qui est devant nous contient le Forum proprement dit ; mais, en continuant jusqu’au bout, on ne sort pas de Rome antique.

Cherchez-la cependant des yeux, la Rome des Tarquins, celle de Brutus et de Publicola ; cherchez la république romaine, vous ne la trouverez pas, vous ne rencontrerez que les débris épars de monumens dix fois restaurés ou reconstruits, et qui n’ont pas même toujours conservé leur nom. À commencer par cette excavation béante à nos pieds, nous voyons quelques portions du sol couvertes de grands quartiers de roche de forme irrégulière, ancien pavé de lave, sur lequel ont marché les Romains ; mais le niveau en est un peu au-dessus de la voie en pente par laquelle le triomphateur devait monter au Capitole. Ce Clivus Capilolinus venait à nous entre des monumens étages sur un terrain inégal et dont on ne voit guère que les fondations ou les ruines. Le Tabularium, d’où nous les regardons, dominait d’assez haut la base des plus voisins, et, pour y descendre, il y avait dans ses substructions deux escaliers dont on a retrouvé des traces. Les huit colonnes qui sont à gauche, tout près de nous, sont celles du temple de la Concorde, rebâti sous l’empire, à la place même où Cicéron consul convoquait le sénat. Ces trois colonnes ioniques, dont le marbre cannelé porte des traces de vermillon, et qui soutiennent un entablement orné à la frisé d’instrumens de sacrifice délicatement exécutés, ces trois colonnes si connues qui forment un angle, longtemps honorées du grand nom de Jupiter Tonnant, sont le reste d’un temple de Vespasien, restauré par Septime-Sévère et Caracalla. Plus à droite, un portique de petites et élégantes colonnes appartenait à un édifice qui, selon Bunsen, prit le nom de Scola-Xantha, parce que Fabius Xanthus l’éleva pour entourer les statues d’argent des douze grands dieux, dii consenti, ou pour les bureaux des édiles, suivant M. Ampère. C’est en retraite vers la droite, et sur le plateau de la roche Tarpéienne, que s’élevait le temple de Jupiter Tonnant, dont tout a disparu.

Si nous portons nos regards a gauche en avant du temple de la Concorde, nous voyons l’arc de Septime-Sévère. Un arc de triomphe ne pouvait guère être plus mal placé, car c’est un édifice dont les profils ont besoin de se détacher dans l’espace ; mais les anciens se préoccupaient assez peu de la situation de leurs édifices, et celui-là d’ailleurs est d’un temps où le goût commençait à se corrompre. Quoiqu’on l’ait au moyen âge couronné d’ouvrages fortifiés, il a tenu bon, et il étale encore au-dessus de ses trois cintres son attique un peu lourde et ses marbres aux sculptures émoussées par les siècles. On dit qu’étudiées de près, celles-ci dénoncent une rapide décadence de l’art depuis le temps des Antonins ; mais le dessin général se défend mieux. Cet arc, le modèle de notre arc du Carrousel, fut, l’an 205 de notre ère, dédié par le sénat à Sévère, à Caracalla, à Géta, en commémoration de leurs victoires sur les Perses et les Parthes. Rien n’est plus visible que le grattage du nom de Géta, ordonné par Caracalla lorsqu’il eut immolé son frère. Partant de là, le Clivus Capitolinus laissait à gauche une construction dont on voit encore les fondations en arc de cercle. C’était la tribune, mais la tribune officielle sous l’empire. De là Othon harangua ses soldats. C’étaient bien aussi des rostres, mais les véritables, les rostres de la liberté, cette tribune d’où Tibérius Gracchus osa le premier regarder le peuple en parlant, étaient plus à gauche et un peu plus haut.

De l’arc de Sévère, le Clivus remontait au Capitole en passant devant un temple de Saturne, dont huit colonnes ioniques de granit encore debout attestent les grandes proportions. À l’angle de la façade, la voie se divisait en deux branches, dont l’une, se prolongeant entre le temple et la Scola, pouvait servir au défilé des légions vers le couchant et vers le Tibre, tandis que l’autre montait entre cette même Scola et le temple de Vespasien vers le Capitole, dont c’était là probablement la grande entrée du côté du Forum.

Voilà presque tous ceux des monumens du Forum qui sont tout à fait déblayés. Ne nous plaignons pas trop de ce qu’il faut, pour la plupart, les regarder dans un trou. C’est un progrès, car c’est un déblaiement. Il suffit de consulter des gravures antérieures au XIXe siècle pour voir encore l’arc de Sévère enterré jusqu’au tiers de sa hauteur. Il faut lire dans les lettres du président De Brosses les lamentations que lui arrachait l’état abandonné du Forum. Les choses ont peu changé jusqu’aux travaux de 1803, qui ont précédé les travaux plus sérieux de 1810. La visite des armées françaises et le traité de Tolentino avaient rappelé à l’indifférence et à l’incurie le prix des richesses dont les siècles les avaient rendues dépositaires ; puis notre exemple pendant une domination de deux ou trois années n’a pas été tout à fait perdu. Jusque-là, tout avait marché à la destruction ; ainsi ce temple de Saturne que le Pogge a encore vu entier en 1425 avait disparu à son second voyage, et aujourd’hui même il n’a plus ses huit colonnes redressées que grâce à la plus maladroite restauration. Les fouilles entreprises par les Français ont fait apparaître les socles enfouis, le pavé des temples, les marches brisées des portiques, quelques soubassemens qu’on a pu mesurer, et l’affleurement d’anciens édifices est maintenant à découvert. Des souverains de Rome, deux seulement, Pie VII et le pape régnant, ont ordonné des travaux que peuvent avouer l’antiquaire et l’artiste ; mais combien il reste à faire ! Et ce qui reste à faire ne serait ni dispendieux ni difficile.

On remarquera que le temple de Saturne est, de toutes les ruines qui viennent d’être nommées, la seule à laquelle le livre de M. Ampère nous ait préparés. Il occupe en effet la place de ce monument saturnien qui datait peut-être de l’époque fabuleuse des premiers Latins, qui de bonne heure du moins en consacra le souvenir. La montée triomphale ne fut que sous la république, là où nous l’avons placée. À gauche, l’emplacement des temples de Vespasien et de la Concorde était une plate-forme où l’on érigea un autel à Vulcain. Sur le bord était dressée en arc de cercle, comme les chaires des églises italiennes, la tribune aux harangues. Si l’on s’y transporte par la pensée, au lieu de cette confusion de rues et de maisons vieilles et modernes que de là on verrait aujourd’hui sur la gauche, il faut se représenter d’abord, sur un terrain un peu élevé, un édifice quadrangulaire, la curie, le palais du sénat, à la place de l’église de Saint-Adrien ; au-dessous et un peu plus près, le Comitium, enceinte découverte où délibéraient les patriciens ; enfin, dans l’axe du Capitule, à droite et au-delà du Comitium, le Forum, l’assemblée du peuple, la place des plébéiens. Ainsi un orateur d’une voix puissante pouvait se faire entendre de la curie, du Comitium et du Forum. Cette disposition générale remontait au temps des rois contemporains de la formation des grandes divisions de la société romaine ; mais elle se marqua davantage et se conserva longtemps sous la république, qui dissémina dans cet espace quelques édifices particuliers. Par exemple on croit qu’au-dessus de la tribune Camille éleva le temple de la Concorde, où le sénat se réunit plus d’une fois. Un lieu d’attente fut ménagé tout auprès pour recevoir les Grecs, c’est-à-dire les ambassadeurs. Des statues votives consacrèrent de nobles ou précieux souvenirs. Toute cette description, l’aspect des lieux ne nous la suggérerait pas ; c’est de M. Ampère que nous l’avons apprise, et nous ne la voyons que par ses yeux : avant lui, il y avait encore de l’incertitude sur cette topographie pour ainsi dire constitutionnelle de Rome politique. Avec lui, il suffit de se rappeler les lieux pour qu’elle se dessine avec netteté. Et cependant de quels tristes hors-d’œuvre cet espace consacré par l’histoire n’est-il pas encombré ! L’empire a élevé sur les fondations d’un autre âge ses monumens de vanité ou d’adulation, que le moyen âge a encore dépouillés ou dégradés, faisant un grenier à sel du Tabularium et un bastion de l’arc de Septime-Sévère, jusqu’à ce qu’enfin le sans-façon des derniers siècles ait tout rempli de maisons bourgeoises, de logis d’ouvriers, de boutiques infimes, et fait vendre du poisson dans le portique d’Octavie. Enfin dans les parties les plus dégagées, dans le Forum, là où du temps d’Évandre, du temps de la sibylle, les taureaux mugissaient et les vaches paissaient les palais herbus [3], la barbarie moderne combinant le vulgaire et l’utile, a : établi un marché aux bœufs.

Carpite nunc, tauri, de septem montibus herbas.


Certes Virgile et Tibulle ne le prévoyaient pas, cet infâme Campo Vaccino, cette esplanade inégale, poudreuse ou fangeuse, où, parmi des arbres rabougris entre-croisés de cordes pavoisées de linge salé, les bœufs de boucherie, à certains jours de la semaine, pétrissent leur fumier sous leurs pieds. Un terrain de plâtras et d’immondices pèse d’une épaisseur variable jusqu’aux environs du Colisée sur les débris ensevelis de ce quartier de temples et de palais, où se sont agitées les destinées du monde.

De cette vaste sépulture de ruines, il n’est guère sorti que cette malencontreuse colonne de Phocas debout à l’entrée de la place, et sur la droite, en face, la Basilica Julia, ouvrage du temps d’Auguste, dont l’aire immense et pavée de marbre a été à moitié mise au jour par les travaux de Louis Canina. C’est encore au pape Pie IX qu’il faut en rendre grâce. C’est, avec les beaux travaux de la voie Appienne, la seule chose importante qu’on ait entreprise depuis Pie VII. Les trois colonnes sur la même ligne qui viennent ensuite, ces colonnes si belles et tant de fois citées comme les modèles de l’ordre corinthien, avaient longtemps passé pour dépendre du temple de Jupiter Stator. Elles sont devenues transitoirement un fragment de la græcostasis où le sénat faisait attendre les ambassadeurs et que nous avons laissée plus près du Capitole ; puis elles sont remontées au rang de fragmens du temple de Castor et Pollux, et maintenant l’autorité de Bunsen leur fait espérer l’honneur d’appartenir à Minerva Chalcidica. Elles seraient alors du siècle d’Auguste, dont elles sont dignes ; mais M. Ampère tient à conserver au culte des Dioscures ce qu’il regarde comme le plus bel ornement du Forum. Nous nous sommes ainsi rapprochés de l’arc de Titus, le plus petit, mais non le moins élégant des arcs de Rome, un peu nu dans sa tunique de marbre rapiécée çà et là en pierre de travertin, mais qui s’en dédommage par les sculptures plaquées aux parois internes de son unique porte. Je veux parler de ces bas-reliefs si éminemment historiques, la seule œuvre de l’antiquité, je crois, qui transporta Jérusalem dans le monde païen. La table d’or, les vases sacrés et le chandelier à sept branches nous sont ainsi parvenus dessinés de la main du vainqueur. Titus sur son char de triomphe et couronné par la victoire offre un motif souvent imité. Titus enlevé sur les ailes d’un aigle, comme on le voit au centre de la voûte, est un emblème d’apothéose qui étonne davantage notre goût.

Nous sommes ainsi rendus auprès de la Voie-Sacrée, qui côtoyait les édifices rangés au pied du Palatin ; mais au milieu de la place que de vestiges précieux pourraient être cherchés encore ! Vers le centre, la piété romaine contempla longtemps avec respect ce qu’elle appelait le lac de Curtius, au même lieu où, sept siècles plus tard, la corruption romaine honora la statue de Domitien. Au-delà et dans le même axe s’élevèrent le temple de Jules César et la basilique de Paulus ; mais tout est effacé.

Enfin au nord, du côté opposé au Palatin, le marteau des démolisseurs bien dirigé et puis la pioche des terrassiers non moins bien conduite pourraient rendre d’éminens services à la science de l’art et de l’antiquité, si l’on osait tout déblayer, en ne laissant debout que les ruines et les églises. Supposez en effet que nous descendons du Capitule par la pente à gauche du temple de la Concorde ; nous passerons au pied d’une petite église, S. Giuseppe de Falegnani, qui n’est séparée que par la rue de l’arc de Septime-Sévère. Cette fois nous pourrons entrer, guidés par M. Ampère. On y monte par un perron au-dessous duquel on passe du dehors dans une chapelle où se voient partout les marques de la dévotion populaire. La crypte de cette église est la prison Mamertine, le plus ancien, monument que Rome ait conservé. Cette geôle, ouvrage du bon Ancus du populaire Ancus, se composa de deux cachots étrusques, voûtés en blocs de péperin et creusés l’un au-dessus de l’autre dans le flanc de la montagne. Quoique réparé sous Nerva, l’intérieur, sombre et humide, semble encore tel que l’ont vu Tite-Live et Salluste. Là, Jugurtha mourut de faim, là furent étranglés, les complices de Catilina ; là, Séjan fut mis à mort ; là, suivant une tradition douteuse, saint Pierre fut avec saint Paul enfermé sous Néron. Avant d’aller au martyre, il convertit ses geôliers, d’autres disent ses compagnons de captivité, et une eau miraculeuse jaillit aussitôt, pour qu’il pût les baptiser. On m’a montré en effet une petite citerne dont l’eau passe encore pour guérir tous les maux. Cette prison, qui dominait le Forum au nord, qui le menaçait, dit Tite-Live, est ce Tullianum dont l’escalier s’appelait les Gémonies. Elle a passé longtemps pour la seule prison de Rome, la seule en effet pour le peu de criminels d’état qui devaient mourir. L’exil était la peine ordinaire des citoyens romains, et l’on comptait pour rien les cachots domestiques des débiteurs et des esclaves.

Si l’on suit la rue latérale au Campo-Vaccino, et que l’on croit parallèle à la ligne présumée des Novœ Tabernœ, on passera devant plusieurs églises. Une des premières, SS. Côme et Damien, est précédée d’une rotonde, ancien temple des dieux pénates que le pape Félix IV lui a donné pour vestibule. Sa crypte, où l’on a trouvé le plan de Rome gravé sur des tables de martre dont les morceaux sont conservés au musée du Capitole, indique assez que le sol du temple était plus bas, et qu’il était déjà enterré quand il a reçu la consécration chrétienne. Que perdrait ce monument à être isolé ? J’en dis autant de S. Laurent, qui le précède, et qui, moins curieux par lui-même, sert à protéger l’ancien péristyle et deux pans de mur du temple d’Antonin et de Faustine. Huit colonnes de marbre cipolin, monolithes de plus de 13 mètres et supportant une frise où se lit encore l’ancienne dédicace, forment un beau porche qui gagnerait apparemment à être déblayé jusqu’au bas des vingt et un degrés de marbre par lesquels on y montait autrefois.

Une vaste ruine n’est pas loin. Ces trois grandes voûtes, dépouillées maintenant de toute parure, comparables aux tribunes de nos plus grandes églises, terminaient les trois nefs parallèles de la basilique commencée par Maxence sur les ruines du temple de la Paix et achevée par Constantin. Une de ses colonnes, une seule, dont le fût, en marbre blanc, a 14 mètres de long, a été sous Pie V transportée par Charles Maderno devant Sainte-Marie-Majeure, pour recevoir l’image de la Vierge, et elle est telle qu’il a été écrit que cette colonne isolée était la plus belle chose en architecture qui existât dans tout l’univers [4]. Donc elle n’est pas du temps de Constantin. Ainsi il date du temps des empereurs (et Adrien en avait largement profité), cet usage, trop imité par les papes, de dépouiller les anciens monumens au profit des nouveaux.

Cet Adrien avait dessiné lui-même le temple de Vénus et de Rome, dont un vaste hémicycle, richement orné à la voûte, se soutient encore tout seul. On dit qu’il se composait de deux sanctuaires adossés, l’un faisant face au Forum, l’autre au Colisée. Par une vanité singulière, l’Asiatique Adrien le fit bâtir pour montrer à l’architecte Apollodore, l’auteur de la basilique et de la colonne de Trajan, qu’il en savait autant que lui sans avoir rien appris. Il daigna même lui faire voir ses plans et lui demander son avis. L’artiste eut l’ingénuité de répondre qu’ils étaient assez bons pour des plans d’empereur. Apollodore en fut quitte pour la perte de la vie. Ce sont là jeux de prince.

Voilà l’esquisse monumentale de la région du Forum, et, quoiqu’elle soit riche encore en précieuses antiquités, on ne peut se défendre de penser à ce que ces lieux deviendraient s’ils étaient traités à la manière des ruines de Pompéi, c’est-à-dire méthodiquement déblayés, si une main savante et hardie rasait toutes ces baraques odieuses qui offusquent tout, et creusait le sol jusqu’au niveau des fondations de tout ce que les Romains ont élevé de Romulus à Constantin. Supposez que l’on commençât par délivrer le Tabularium de ce gros quadrangle sans style, sans date, sans apparence d’architecture, qui surcharge l’auguste voûte, et qu’au lieu de ce vulgaire bâtiment digne d’une municipalité vulgaire, une large terrasse le couronnât, servant au levant de pendant à la cour du nord-ouest, et devînt la plate-forme centrale d’où l’observateur contemplerait ce cœur de l’antique Rome. Puis on irait nivelant devant soi à perte de vue, ne respectant que les inégalités et les pentes de l’ancien pavage romain, considéré comme le terrain naturel, en sorte que les monumens, ou plutôt ce qui en reste debout, pourraient être vus des points où les voyaient ceux qui les ont bâtis. Consalvi voulait faire abattre les deux églises qui avaient arrêté les Français dans leur partielle restauration du Forum de Trajan, la plus belle toutefois que l’on ait faite à Rome ; mais, sans imiter un homme d’esprit à qui ses successeurs en trouvaient trop, on peut beaucoup abattre et beaucoup déterrer en respectant ces églises, qui, renfermant souvent elles-mêmes des fragmens d’antiquités, forment les monumens composites des époques, des pensées et des civilisations les plus diverses. Qui empêcherait de nettoyer tout l’espace encombré de masures où, non loin de l’ancien Comitium, point de départ du patriciat romain, on place le Secretarium Senatus la Basilica AEmilia le Forum de Jules César, fallût-il aller jusqu’aux ruines du temple de Mars Vengeur, pour retirer les magnifiques colonnes du portique de Pallas Minerva ou du Forum Tramitorium des trois ou quatre mètres de boue dans lesquels elles restent plongées ? Tout cet ensemble confus de ruines qui viennent du Forum de Nerva, quoique mutilées encore au XVIIe siècle par Paul V, qui abattit le portique du temple, se détacherait dans le vide, et irait rejoindre sans interruption la basilique Ulpienne et la colonne Trajane.


IV

Maintenant, nous le demandons, croit-on qu’il soit facile de s’orienter au milieu de ce riche amas de débris et de souvenirs ? Le temps est un ingrat qui ne respecte pas la chronologie ; il frappe et il épargne avec caprice. Il entasse les unes sur les autres les couches-diverses du passé, et quand, errant parmi ces décombres d’âges si divers, on cherche sur l’un d’eux le nom de Trajan, on déchiffre celui de Constantin. On rencontre Titus et Vespasien en suivant les pas de Néron, qui lui-même avait enseveli sous son palais la maison de Mécène. Les hontes de l’empire ont naturellement laissé plus de traces encore visibles que les vertus de la république ; les temps de la décadence sont plus souvent représentés que les siècles du goût, et dans les ruines de Rome vous ne rencontrerez pas plus communément la vraie gloire que la vraie beauté. Qu’on juge de ce qu’il faut de soin, de tact, de patiente investigations de talent de comparer et d’induire, enfin d’imagination reproductive pour retrouver ce qui a été dans ce qui n’est plus, et avec la poussière de chaque siècle remodeler l’image de ce siècle même. Et qu’on ne s’étonne pas si nous admirons l’entreprise de M. Ampère, en n’osant pas toujours le suivre partout où il voudrait nous entraîner.

Mais, que serait-ce encore si nous dépassions l’enceinte du Forum en marchant jusqu’au pied du Célius, ou si nous gravissions les pentes de ces collines qui nous entourent, le Palatin, l’Esquilin, ou même le Quirinal, qui touchait au mont Capitolin ? Nous nous sommes arrêtés devant le temple de Vénus et de Rome, et presque en face du chef-d’œuvre d’Adrien, l’arc, dit de Constantin servait de porte à la voie Triomphale. Du temple de Mars, par-delà la porte Capène, un chemin en pente, Clivus Martis, conduisait par la vallée du Célius et du Palatin les légions victorieuses au Capitole. L’arc, un des édifices romains les mieux conservés a trois ouvertures, et sur chaque face quatre colonnes de jaune antique surmontées de statues de prisonniers daces. Ces images et de nombreux bas-reliefs qui retracent les victoires de Trajan dans la Vallée du Danube et Trajan lui-même ne laissent pas de doutes sur l’origine, d’un monument dédié par la reconnaissance du sénat et du peuple à l’un des plus grands princes que le monde ait eus pour maîtres. Cependant on montre des sculptures, une frise, des médaillons, deux sujets en bas-relief, des figures de Victoires sur la base des colonnes, enfin deux inscriptions irrécusables, ouvrages d’une époque qui s’abaisse, d’un art qui se perd, témoignages certains d’un hommage à Constantin, vainqueur de Maxence, et l’arc porte son nom. Comment croire que cet empereur ait déplacé pour s’en faire honneur les plus belles parties d’un monument élevé à Trajan sur la voie Appienne, près du temple de Mars ? Il le faut cependant, ou si, comme je pencherais à le supposer, l’arc n’a jamais changé de place, c’est toujours dans la décadence universelle, la vanité du prince, l’effronterie des flatteurs, l’impuissance des artistes qui auront appliqué, en le travestissant par des additions malheureuses, le monument de Trajan à l’honneur de Constantin. On doit remarquer qu’aucun signe ne rappelle religieusement le premier empereur chrétien. Le bas-relief qui, représente la défaite de Maxence est sans miracle, et un autre qui est resté de l’édifice primitif montre encore Trajan sacrifiant aux dieux ; l’inscription géminée célèbre le césar-auguste Constantin qui a vengé la république d’un tyran et de sa faction : instinctu divinitatis, mentis magnitudine. Quand une partie de ces mots tiendrait lieu, ainsi qu’on l’a dit de la formule païenne diis faventibus, c’est l’idolâtrie impériale qui aurait remplacé l’expression polythéiste, et donner de la divinitas à un empereur n’était pas un signe de conversion. Constantin reçoit encore ici le titre de pontifex maximus, et dans l’inscription de la grande arcade, fundatori quietis, liberatori urbis, il faut les yeux, de la foi pour voir une allusion à la paix religieuse. À Rome, le changement de culte de l’empereur n’a pas dû être gravé avec empressement au front des monumens publics. C’était beaucoup que d’obtenir une tolérance muette des autorisés locales, et l’adulation même a dû quelque temps refuser au maître converti l’adhésion et la sympathie. Peut-être Constantin s’est-il décidé, à transférer le siège de l’empire à Byzance parce qu’il désespérait de faire de Rome la capitale du christianisme.

L’arc de Constantin n’échappe pas, pour moi, à l’inconvénient commun à ces sortes de constructions, la lourdeur de l’attique, qui me paraît surtout écraser les portes latérales. La masse relativement plus grande qui surmonte l’arc de Titus ne me semble pas l’accabler autant, bien qu’il n’ait qu’une seule ouverture, et je crois le préférer aux deux autres, encore qu’il n’ait rien d’égal aux huit colonnes en saillie qui servent de contre-forts à l’arc de Constantin. Clément VIII eut une singulière idée d’en détacher une pour en décorer une chapelle de Saint-Jean de Latran.

Si du pied de l’arc de Constantin, on tourne la tête, on a devant les yeux le Colisée. Le Colisée ! « Que Memphis la barbare ne parle plus des merveilles de ses pyramides ; que le travail interminable de ses constructions n’enorgueillisse plus Babylone ;… que tout cède à l’amphithéâtre de César ! » Ainsi parlait Martial, et le césar qu’il célébrait était celui que Flaviens qui avait achevé le monument, l’empereur Domitien. C’est le triste sort de plus d’une ruine romaine que d’être comme marquée d’infamie par le nom, de quelque empereur. Celle-ci a dû cependant, son origine à une pensée populaire d’un meilleur prince. Néron, qui mettait la toute-puissance au service d’un goût hellénique et d’une imagination éprise du gigantesque, avait de l’élégante maison de Mécène fait sa célèbre maison dorée, palais immense, dont les constructions et les dépendances couvraient une partie de l’Esquilin et envahissaient plusieurs quartiers de Rome. C’est à lui faire de la place qu’avait servi le fameux incendie. Non loin de sa statue colossale, qui touchait aux nues, sidereus, dans le vallon où Néron avait creusé des lacs, Vespasien voulut bâtir un amphithéâtre pour le peuple, et Martial, qui sait fort bien appeler par leur nom les césars quand ils sont morts, se réjouit de voir l’odieux séjour d’un tyran sauvage, invidiosa feri… atria regis, faire place à un édifice public ; il loue les Flaviens d’avoir rendu Rome à elle-même, et le nouveau cirque, des bains, un portique, ont, dit-il, fait des délices du maître les délices du peuple. Les Romains n’ont pas été le seul peuple qu’on séduisît avec des bâtimens, et qui, acceptant de belles promenades en échange de ses droits, donnât sa liberté pour un spectacle de plus.

Vu du côté de l’arc de Constantin, le Colisée est en ruine. Son enceinte extérieure, naturellement la plus élevée dès quatre murailles concentriques de hauteur décroissante qui entourent l’arène, est rasée jusqu’au sol. On dirait la brèche d’une immense citadelle. Sur le reste du pourtour, les quatre ordres superposés se tiennent d’aplomb jusqu’à l’entablement du plus élevé. Les trois premiers étages forment chacun, sur une ligne elliptique, une suite de quatre-vingts arcades supportées par des piliers à colonnes engagées. Celles de l’étage inférieur sont doriques, La hauteur de cet étage est à celle des deux suivans comme 30 à 38. Ceux-ci, qui sont égaux, l’un ionique et l’autre corinthien, supportent un quatrième étage plus élevé qu’aucun des trois autres, sans colonnes et sans arcades, et dont les pilastres corinthiens, joints par des murs pleins, forment un couronnement malheureux. On a cru même y voir une addition au plan du premier architecte ; mais les médailles ne justifient pas cette conjecture. Malgré cette critique et bien d’autres, l’aspect d’ensemble de ces ordres associés leur est très favorable. Il en résulte une réunion du colossal et de l’élégant, qui pourrait bien être une des sources de la beauté. Une élévation de 52 mètres sur un développement de 546, qu’on a trouvé moyen de rendre agréable par des détails d’architecture, produit un effet de contraste qui a bien son prix.

Du côté où il est debout tout entier, le Colisée a demandé des travaux de réparation et de consolidation qui paraissent faits avec intelligence, mais qui nuisent au dessin général, et qui n’ont pas empêché des lézardes, des surplombs et des dégradations visibles. Les liens de fer qui cerclent les colonnes ou contiennent les boursouflemens sont innombrables, et, dans la partie du monument qui a le mieux conservé ses formes, la hauteur stupéfiante inquiète par l’apparence d’une ruine prochaine ; qui pourra bien menacer quelque dix siècles encore.

L’intérieur offre un plus triste aspect de destruction. Les quatre divisions des gradins de l’amphithéâtre, qui pouvaient permettre à quatre-vingt mille spectateurs d’entourer une arène de deux cent-quarante ares, ont passé par un commencement de démolition, et montrent à nu les massifs de briques jadis couverts de blocs de pierre qu’on a pillés deux siècles durant. On n’en voit plus qu’au faîte de l’enceinte, là où l’extraction en eût été trop pénible et trop dangereuse. La perte de ces profils concentriques ôte beaucoup à l’effet monumental, et l’imagination a besoin d’abandonner la pensée des beautés de l’art pour la mélancolique impression du spectacle des ruines. Les formes accidentées de la destruction, les teintes variées et chaudes que le ciel du midi imprime à la vétusté des matériaux, la végétation même que le soleil et la pluie ont développée dans les fissures de tant de décombres, les lointains qui par de larges embrasures se montrent dans ces déserts de Rome prolongés jusqu’à ses murailles, la hardiesse émouvante des crêtes sur lesquelles on va chercher ce spectacle unique, compensent et au-delà la jouissance plus simple et plus sereine attachée à la contemplation des œuvres exquises du génie de l’homme. Si, comme on n’en saurait douter, le Colisée est parmi les antiquités romaines celle qui frappe les voyageurs le plus puissamment et leur laisse les plus vifs souvenirs, c’est qu’aucune ne réveille à la fois plus de sensations et d’idées contrastantes, associées pour produire une émotion morale de l’ordre de celles qui prêtent le plus à la poésie ; mais assez d’autres ont décrit le charme sévère de cette ruine grandiose à la lueur solitaire d’un ciel étoile et le cours des rêveries du voyageur perdu dans l’immensité de ses débris. Tantôt doré des splendeurs d’un calme soleil, tantôt rougi des flammes subites de l’orage, tantôt tacheté de clair et d’ombre par la lumière bleuâtre de la lune, le Colisée a été, de la main des poètes ou des peintres, offert au regard de l’imagination. De Corinne à Childe-Harold, on peut se rappeler quelles fortes images et quelles réflexions saisissantes le talent a puisées à cette source qui ne tarira pas. Tant que ces pierres resteront debout, l’être le plus fermé aux émotions de commande retrouvera à leur aspect quelque chose de ce qu’on a senti avant lui ; mais il n’en voudra rien dire pour ne pas répéter ce qui a été trop bien dit et ce qui s’affaiblit en se répétant.

L’amphithéâtre des Flaviens fut inauguré par Titus avant d’être fini, et il remplissait cette vallée en carrefour qui sépare le Palatin, le Célius et l’Esquilin. Sur le premier de ces monts, Auguste et ses successeurs, fidèles à une pensée qui datait de Romulus, avaient placé la demeure des césars, et sur le dernier, Titus, bouleversant la Maison Dorée de Néron pour en approprier à des usages populaires les vastes constructions, a laissé le palais et les thermes qui portent son nom. Les deux palais sont en ruine, et c’est ici que la restitution d’un architecte habile, semblable à celle que Blouet a si heureusement accomplie pour les thermes de Dioctétien, serait bien nécessaire au voyageur qui veut comprendre pour admirer. Le savoir technique, que notre ignorance rêveuse est trop portée à dédaigner, fait succéder à des impressions vagues et bientôt monotones une représentation idéale qui, transportée sur les lieux, finit par prendre de la réalité et de la vie. Le travail d’un architecte comme Blouet ou Canina, vérifié, redressé, expliqué par la science d’un Niebuhr ou d’un Bunsen, puis coloré et animé avec une érudition non moins sûre par la vive imagination de M. Ampère, voilà ce que rien ne remplace quand on erre, curieux et incertain, au milieu de ces masses informes et muettes des palais de l’empire. L’ignorance, quoiqu’on en dise, n’est pas le fond de la poésie, et quand la réalité est belle, il vaudrait mieux la voir que la feindre. Rendons grâces à ceux qui la font renaître, au moins pour la pensée, quand, depuis longtemps écroulée, elle jonche le sol de ses débris.

Un édifice nous frappe par deux choses, ses masses et ses détails. Or, dans les ruines dont je parle, les détails ont des longtemps disparu. Les statues et même les bas-reliefs qu’on a pu sauver sont dans les musées. Les colonnes ont été enlevées par milliers et transportées dans les églises. Les beaux paremens de marbre, ou de pierre de choix ont été souvent arrachés. Les masses, quand il en reste, quand on n’a pas achevé de les détruire comme des amas de maçonnerie d’où l’on retire la brique et la chaux, subsistent par blocs divisés et confus ; elles ont perdu avec leur parure leurs angles, leurs rondeurs, leurs arêtes, et, défigurées, ébréchées, capricieusement entamées par le temps, elles ne sont plus que les ossemens dépareillés d’un grand corps de forme inconnue. Sans une étude pleine d’obscurité et de doute, on ne s’en rend pas raison, et on regarde les ruines comme des fabriques dans un paysage. Ce sont des vues et non des monumens ; le théâtre de l’histoire se contemple comme une scène de la nature.

C’est ce qui rend désirable que des travaux étendus, dirigés par les lumières de la critique moderne, ouvrent de nouveau cette terre de débris amoncelés et mette partout à découvert ce sol romain dont ils ont changé les niveaux et les profils. Puisqu’on a négligé depuis quatorze ans de tirer parti, pour le travail d’exécution, déjà présence de nos officiers du génie et de nos soldats attendons quelque dédommagement des recherches que l’acquisition des anciens jardins Farnèse, c’est-à-dire d’une partie du mont Palatin, permettra d’entreprendre, surtout si elles sont conduites sous l’inspiration de M. Léon Renier. Il y a là des terrains factices formés de ruines entassées. On parle d’un couvent voisin où l’on est certain que la terre n’a pas été remuée depuis sept cents ans ; autant dire qu’on n’y a jamais rien cherché, car du Ve au XIIe siècle on détruisait, on ne cherchait pas. Aujourd’hui sur cette colline, comme sur l’Esquilin, un observateur ordinaire n’aperçoit que les parties indestructibles des ruines de ces habitations impériales qu’on prendrait pour des palais de géant. Il erre au hasard parmi ces énormes conglomérats de briques ou de poudingues artificiels qui se soutiennent encore en piliers, en voûtes, en arceaux, ou gisent à terre comme des rocs erratiques. De ces palais démantelés on ne saisit que confusément l’ancienne ordonnance. Après avoir vu les monumens du Forum, relativement petits pour la plupart, on se demande comment il fallait tant de place pour loger Livie, Julie, Agrippine, Poppée, et pourquoi une cour veut plus d’espace qu’un peuple. Si l’on n’apercevait çà et là d’élégantes traces d’un pavé ou d’une voussure en mosaïque, si l’on ne savait que le Méléagre, la Flore ; le Laocoon, bien d’autres trésors des plus célèbres musées, ont été retirés de ces décombres, on se croirait plutôt au milieu des ruines d’une citadelle casematée contre les plus puissans engins de la balistique moderne qu’au milieu des restes des temples du luxe et de la volupté. C’est une remarque de M. Ampère que le despotisme a une certaine sympathie pour le colossal dans les arts. L’architecture de l’Égypte et d’une partie de l’Orient en fournit des preuves que confirme celle de l’empire.

Ces hommes démesurés dans la tyrannie, le faste, la cruauté et le plaisir, les Néron, les Domitien, les Caracalla, ont laissé des monumens énormes comme leur puissance, leurs passions et leurs vices, et malheureusement pour la raison, pour l’humanité et le goût, l’art asservi et corrompu des Grecs a jeté sur ces créations gigantesques un dernier reflet de cette beauté suprême qui dans sa pureté passait déjà pour antique. On est donc forcé d’admirer encore des ruines qui ne réveillent que des souvenirs détestés. En les regardant de sang-froid, on cherche les raisons de cette manière de bâtir, si différente des proportions usitées sous la république, si éloignée surtout du goût hellénique. On voudrait savoir si, indépendamment des variations d’un goût fantasque et blasé, les Romains, réputés si habiles à bâtir, se fiant à la ténacité de leurs cimens, ne cherchaient pas souvent la solidité dans l’épaisseur des maçonneries plus que dans la coupe et l’ajustement des pierres, et si les hardiesses et les volumes de telle ou telle de leurs constructions ne viendraient point d’une certaine inexpérience des procédés les plus simples et les plus sûrs pour réunir l’élégance et la stabilité. À ce point de vue, les ruines impériales excitent la curiosité et la réflexion, et sous le faix des ans qui les ont vieillies et désarmées elles ne réveillent plus ces pensées de haine qui naissent en présence des monumens de la tyrannie. Le temps d’ailleurs, qui émousse toutes choses, comme il rend les pierres moins anguleuses, ôte aux souvenirs leur pointe acérée. On contemple sans amertume ces champs de débris couverts de lierre, de mousse, de fleurs sauvages et d’arbustes d’un vert éternel. C’est quelque chose de la végétation des montagnes étendue comme un vêtement rustique sur les ruines de la magnificence des hommes. C’est la nature qui rajeunit sans cesse près de ces monumens de l’histoire, qui vont toujours vieillissant, jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière.


V

Dans notre exploration topographique de l’ancienne Rome, nous ne sommes point sorti des environs du Capitole et du Forum, et il ne nous resterait pas beaucoup à faire pour achever la revue de ceux des monumens anciens qui sont encore debout, ou dont les ruines sont autre chose qu’un dessin tracé par des restes de fondations à fleur de terre. Le Panthéon, la voie Appienne, la basilique et la colonne de Trajan, les colonnes du temple de Neptune, les temples pseudonymes de Minerva Medica et de Vesta, voilà à peu près tout ce qui frappe les yeux ; le reste a besoin de trop d’étude, et ne se recommande guère qu’à l’érudition. On peut trouver que, cherchant surtout l’intérêt historique, nous avons un peu oublié d’admirer. L’admiration en ce genre n’est due, ce nous semble, qu’à la beauté, et le beau est toujours rare, parce que le beau est difficile, comme le répétait Socrate. L’antiquité comprend à Rome depuis le mur carré du Palatin, ou plutôt la cloaca maxima, jusqu’à la colonne de Phocas. Cela ne fait pas moins de douze cent cinquante ans. Des richesses comprises entre ces deux termes extrêmes, il n’en est aucune qui ne soit digne d’attention et de curiosité, aucune qui ne fasse naître ce sentiment bien connu qui peut s’appeler le respect archaïque, une des formes de cette vénération du lointain dont les anciens ont parlé. Une arme, un meuble, un outil quelconque, un fragment marqué du travail de l’homme cesse d’être indifférent dès qu’on le retire de la terre, couvert de la rouille du temps, et un grain de blé âgé de quatre mille ans trouvé dans la tombe d’une momie égyptienne ne paraît pas méprisable. Combien s’accroît encore pour l’imagination le prix de ces épaves des siècles lorsqu’elles rappellent des souvenirs pleins de grandeur ! et quels plus grands souvenirs que ceux de Rome ? Mais ce que la mémoire des temps célèbres ajoute à la valeur morale des objets matériels ne saurait se confondre avec cette admiration particulière que l’on porte aux choses douées d’une beauté qui leur soit propre. On s’y trompe quelquefois, et les hommes ont je ne sais quelle disposition à confondre le vieux avec le beau. Nous n’échappons pas sans effort au prestige de l’ancienneté qui, dans les lettres, les arts, les institutions, rehausse tout ce qu’elle épargne. Les monumens de Rome elle-même ont souvent profité de ces superstitions du goût qui divinisent la vétusté. L’enthousiasme s’est refroidi de nos jours, ou plutôt éclairé, à mesure que la sagacité archéologique s’est développée. La critique moderne, en s’approchant de plus en plus du vrai, a restitué aux choses leur mesure de valeur avec leurs caractères, et si nous comprenons mieux, nous admirons moins ; ainsi l’on a plus sainement jugé sous le rapport de l’art les antiquités romaines, et l’on a reconnu pour assez petit le nombre de celles qui peuvent être proposées comme des modèles à tous les temps. Et d’abord l’art romain tout entier est, ce me semble, descendu d’un degré du rang où l’élevait une vieille habitude de mettre ensemble sans distinction le grec et le latin. L’étude des architectures de l’Orient, un sentiment plus juste du mérite de celles du moyen âge, ont permis d’aborder avec moins de prévention, avec plus d’indépendance, l’examen de ces produits de plusieurs imitations combinées qui ont couvert le sol de l’Italie latine, et à ce revirement de la critique Vitruve a perdu une bonne part de sa réputation. Des histoires de l’art le traitent de détestable architecte ; ce qui est certain, c’est que son formalisme arbitraire n’est plus regardé comme le code inviolable du beau.

Un autre changement s’est opéré : c’est celui qui touche à la manière d’établir la chronologie monumentale de Rome. Lorsqu’on avait commencé à l’étudier, l’esprit plein des souvenirs classiques et nourri des récits de Tite-Live, on s’attendait, on s’obstinait à trouver partout les traces de l’histoire que l’on croyait savoir le mieux, et sans trop songer que l’antiquité romaine avait duré bien longtemps et qu’il était naturel que les dernières œuvres eussent supplanté les premières, on voulait reconnaître celles-ci partout et l’on aimait à reculer d’autant de siècles qu’il plaisait à l’imagination l’origine de toutes les ruines qu’on pouvait découvrir. C’est ainsi qu’on a commencé par signaler à Rome le tombeau de Romulus ou la fontaine d’Égérie. Aujourd’hui on ne sait plus seulement s’il y eut une Égérie et un Romulus ; on n’ose plus reporter à la légère aux beaux siècles de la république une ruine douteuse, et souvent des premiers temps de l’empire on est obligé de descendre bien bas pour assigner la date de ce qu’on aurait voulu faire au moins contemporain de Virgile et d’Auguste. Ainsi la fontaine d’Égérie n’est plus qu’un nymphée du temple de Vespasien ; le temple de Romulus, après être devenu un Sérapéon, n’est plus consacré qu’au fils de Maxence. Le temple de la Concorde que bâtit Camille n’est plus même celui où Cicéron dénonçait Catilina ; il n’est qu’une restauration de Septime-Sévère.

Rome, à commencer par sa topographie, a été l’objet des plus doctes recherches et des hypothèses les plus ingénieuses. La théorie de Rome, si l’on peut ainsi parler, a eu ses révolutions, comme s’il s’agissait d’une science philosophique. Cependant il semble qu’on soit enfin arrivé à quelques résultats certains, et que les plus défians, après avoir toujours consulté Nibby, puissent faire fond aussi sur les indications du commandeur Canina et de M. Rosa, apprendre à spéculer savamment avec Bunsen, qui a continué Niebuhr au milieu des ruines de Rome, et attendre pour s’engager définitivement que M. Ampère, descendant le cours des âges, ait en passant marqué la place et la date de tous les monumens que lui recommanderont les événemens de l’histoire.

C’est bien dommage d’être ignorant ; on y perd mille occasions de s’intéresser ; la signification des choses échappe. Lorsque rien d’un monument n’est intact, lorsque tout se réduit à des pans de murailles et aux linéamens des fondations, le savoir seul peut, grâce à l’artifice d’une restauration idéale, se rendre quelque chose décompression qu’aurait produite la réalité et revoir en esprit ce que le temps a renversé. Pour les profanes comme nous, il faut un monument encore intact dans ses masses principales ; ou, qui du moins, de la hauteur de ses murs, du dessin de ses voûtes, de ses colonnes, de ses entablemens, gardent des spécimens maintenus encore dans leur aplomb. Nous pouvons alors nous former quelque image de l’édifice entier et retirer de ses débris une idée de l’ensemble. Or à ces conditions il faut tristement avouer que Rome possède peu de ruines assez entières et assez belles pour provoquer dans sa plénitude l’admiration de l’art. Sept ou huit peut-être me paraissent atteindre à la beauté ; quelques-unes ont des parties sublimes comme le Panthéon, aucune n’est un chef-d’œuvre achevé. Auprès de ces antiquités conservées dans leur masse, il en est de presque ruinées qui exigent un regard plus attentif, mais peuvent inspirer un intérêt non moins puissant. C’est pour celles-ci que M. Ampère nous vient admirablement en aide. Tel est dans presque toutes ses parties le Forum romanum que le passé a dévasté, que le présent néglige, mais, comme on l’a vu, il y faudrait encore des réparations, j’entends des travaux qui en découvriraient tous les restes et les isoleraient. Trois caractères semblent nécessaires pour qu’une ruine produise d’elle-même et sans le commentaire de la science tout l’effet qu’on espère ; point d’additions, de constructions parasites qui la défigurent et lui ôtent son premier aspect d’antiquité ; puis une valeur véritable comme objet d’art, la beauté des lignes ; enfin la présence d’un souvenir historique de quelque intérêt. Or ces conditions sont rarement réunies. Il faut trop souvent chercher le débris précieux sous les scories qui le couvrent et l’altèrent, et tantôt renoncer à y apercevoir un mérite de conception, de proportion, d’exécution, tantôt se résigner à n’y trouver d’historique que la vétusté. Aussi, pour désigner un objet qui eût à peu près complètement satisfait à l’attente trop exigeante que l’on apporte à Rome, ce qui viendrait à l’esprit d’abord serait, plutôt qu’un monument proprement dit, un objet de musée, une œuvre de la statuaire plutôt que de l’architecture, la louve de Romulus, le buste de Brutus, la statue de Pompée.

On ne doute pas que la louve d’airain de l’un des musées du Capitule soit antique. Elle allaite les deux jumeaux que trouva Faustulus. Ainsi l’ont décrite à l’envi Cicéron et Virgile. Peut-être est-elle celle que les deux Ogulnius, édiles curules, avaient fait placer sous le figuier Ruminai, peut-être celle que Cicéron vit, sous son consulat, frappée de la foudre auprès du Capitole. M. Ampère la prend pour la première, lord Byron la prenait pour la seconde. Songez donc qu’elle pourrait dater du Ve siècle de Rome ! Elle serait contemporaine du dictateur Papirius Cursor.

Le buste de Brutus doit être ressemblant. Du moins est-il une copie excellente dans sa rudesse préméditée de la tête traditionnelle que de siècle en siècle la fidèle mémoire du patriotisme tenait pour la tête du libérateur ; mais ce bronze n’est pas de l’art de la deux cent quarante cinquième année de la fondation de Rome. Et d’où vient-il d’ailleurs ? Il n’a point d’âge ; il ne me ramène à aucun monument ; il est à l’hôtel de ville de Rome comme il pourrait être au Louvre. Tel qu’il est cependant ; il reste au moins le Brutus symbolique qu’honoraient les Romains. Peut-être est-ce une copie faite après la mort de César, alors que l’action du second Brutus ravivait dans les âmes la gloire du premier.

Entrez au palais Spada. Il est un des moindres de Rome, et l’architecture de Borromini vous paraîtra fatigante et puérile. Une portière déguenillée vous conduit dans un intérieur négligé. Elle vous ouvre une grande salle où sont peintes assez pauvrement, des colonnes en grisaille et des fenêtres feintes donnant sur des jardins de théâtre ; mais elle vous montre à droite une statue colossale d’un travail rude et qui représente un Romain à la mine guerrière. L’attitude est simple et mâle. Le front exprime une fermeté calme, et l’habitude plus que l’inspiration du commandement. Quels sont ces traits ? quelle est cette image ? Pas moins que l’image de Pompée, celle peut-être au pied de laquelle Jules César est allé tomber tout sanglant [5]. Voilà donc un marbre qu’ont souvent contemplé Brutus et Caton. C’est la statue qu’avant de mettre la main sur son poignard Cassius invoqua du regard en secret, quoiqu’il fût, dit Plutarque, dans les sentimens d’Épicure.

Mais aucune de ces sculptures vénérables n’est à sa place. Il semble que les antiquités attachées au sol parlent plus éloquemment à l’imagination. On voudrait voir une statue historique encore entourée des ruines auxquelles elle appartient. Le même regret me poursuivait à l’aspect d’un des débris d’un héroïque passé les plus propres à produire la pensée la plus élevée et l’émotion la plus profonde. Quand on s’arrête au Vatican, dans le musée Pio Clementino, devant un grand tombeau d’une pierre grise, d’une exécution grossière, mais correcte, d’un style dorique pur, orné seulement de rosaces, de volutes et de triglyphes, on lit sur la pierre, dans un latin archaïque, que ce sépulcre contient les restes d’un édile, d’un censeur, d’un consul, qui a conquis le Samnium et soumis toute la Lucanie, d’un homme fort et sage, l’image de la vertu, QVOIVS. FORMA. VTRTVTEI. PARISVMA. FVIT., et ce consul n’est pas moins que Lucius Scipion Barbatus, l’arrière-grand-père de l’Africain. Figurez-vous ce monument à sa vraie place. On a encore la relation d’un de ceux qui ont assisté en 1781 à l’ouverture du sarcophage. Le squelette était entier, et un des doigts portait un anneau. Les ossemens sont aujourd’hui à Padoue et Vanneau en Angleterre. Mais peu de sépultures ont l’authenticité de celle de la famille des Scipions, une des familles romaines qui ne brûlaient pas leurs morts. Dans une vigne à gauche du chemin qui conduit à la voie Appienne, il y a quatre-vingts ans, on a guidé par des inscriptions longtemps suspectes, pratiqué des excavations qui ont mis à découvert une construction dorique dont les chambres, creusées dans le tuf volcanique, renfermaient plusieurs épitaphes et six tombeaux. Partout se lisait le nom de Scipion, et un buste couronné de laurier ne pouvait être que celui d’Ennius, car ils avaient voulu, ces glorieux amis des lettres, Tite-Live nous l’apprend, que l’image du poète parât leur mausolée.

Je n’ai pénétré dans aucune sépulture dont la vue m’ait touché autant que celle-là. C’est le plus grand nom de l’Histoire romaine, quoique l’Africain, mort en exil, n’ait pas voulu reposer dans sa patrie ingrate ; on ne plaça dans le tombeau de famille que sa statue. Puis c’est l’art de la république près de trois siècles avant Auguste, un art énergique et sévère qui s’accorde merveilleusement avec les souvenirs qu’il atteste, mais un art déjà grec, encore grec peut-être, car on ne peut dire s’il vient de ces Étrusques, éclairés par quelques rayons du soleil hellénique, ou si les Romains l’avaient emprunté à la Grèce, en lui demandant, cent ans auparavant, les lois de Solon. Enfin c’est bien là, on n’en saurait douter, la tombe du vainqueur des Samnites, la sépulture d’une famille de héros. Et ces reliques de la gloire ont attendu plus de deux mille ans pour apparaître en plein jour !

C’était une noble et touchante idée aux Scipions que de vouloir associer leur nom à celui du poète qui avait chanté le vainqueur de Carthage. Ils croyaient réunir ainsi deux immortalités, et Horace comptait sur celle du poète pour faire durer la gloire du héros. Pour lui, les Muses de Calabre les vers d’Ennius, devaient plus illustrer celui à qui l’Afrique domptée avait donné son nom que les inscriptions taillées dans le marbre, qu’Annibal menaçant forcé à reculer d’une fuite rapide, que l’incendie de Carthage impie [6] ; mais le poème de la guerre punique n’est plus, et le tombeau des Scipions a conservé le buste d’Ennius. Le tombeau du héros a plus duré que les vers du poète. Il est vrai qu’Horace lui-même promettait à ses propres chants d’être redits seulement tant que le pontife monterait les degrés du Capitole avec la vestale silencieuse :

……… Dum Capitolium
Scandet cum tacita virgine pontifex,
Dicar [7]

et sur les degrés écroulés du Capitole la vestale et le pontife ont des longtemps disparu, tandis que le monument intellectuel du poète a défié « les pluies rongeantes et les vents impétueux, la succession innombrable des années et la fuite des temps. »


CHARLES DE REMUSAT.

  1. Je doute beaucoup de cette étymologie, malgré la double autorité de Vairon et de Virgile.
  2. Champ d’huile.
  3. Pascebant herbosa palatia vaccæ. Tibul., II, 5.
  4. Le président De Brosses.
  5. 'Peut-être est même ici de trop. Lo président De Brosses, lord Byron et son commentateur, enfin M. Ampère, n’ont aucun doute.
  6. Ad Censorinum, IV, 8.
  7. Ibid., IV, 24.