Richelieu à Avignon

Richelieu à Avignon
Revue des Deux Mondes4e période, tome 151 (p. 74-95).
Richelieu à Avignon [1]


I. — L’EXIL

Dans la lettre par laquelle le Roi donnait à Richelieu l’ordre de se rendre à Avignon [2], il était allégué comme motifs : « les fréquentes visites et assemblées, allées et venues de diverses personnes qui se font aux lieux où vous êtes et dont plusieurs de nos sujets prennent ombrage et défiance. » On lui faisait le reproche, en un mot, d’être un artisan d’intrigues. Il est difficile aux hommes qui ont été dans les affaires d’échapper à ce genre d’accusation. Richelieu, se sentant victime de cette délation ambiante qui enveloppe spontanément ceux qui sont craints, s’inclina : « Sire, écrivait-il au Roi, je partirai précisément après-demain pour satisfaire au commandement qu’il plaît à V. M. me faire m’en aller en Avignon. » Quant aux menées dont on l’accuse, il demande simplement qu’on fasse une enquête « et qu’on envoie quelqu’un sur les lieux, dépouillé de passion, pour prendre connaissance de la vérité. » Demande inutile et qui ne pouvait avoir de suite. On ne cherchait pas à savoir s’il avait raison, mais bien à lui trouver des torts.

Il partit donc. Le voyage de Luçon à Avignon, en cette fin d’hiver, par des chemins affreux, fut long et pénible. Le 12 mai, près d’un mois après, son secrétaire, Le Masle, louait à un sieur Jacques de Beaumont, chanoine de l’Eglise collégiale de Saint-Pierre d’Avignon, moyennant la somme de 700 livres, un hôtel situé dans un quartier assez isolé, proche du couvent des Minimes. L’inventaire du mobilier, laissé à la disposition de l’évêque de Luçon, fut dressé le 15 mai. Il a été conservé. Richelieu s’installa assez confortablement. Il était accompagné de son frère le marquis, de son beau-frère Pontcourlay, du fidèle Le Masle et de quelques serviteurs et domestiques : « Encore nous fut-ce, dit-il, une grande consolation, de ne nous voir pas séparés, bien que nos ennemis ne le fissent pas à cette fin, mais pour pouvoir prendre garde à nous tous d’une même vue. »

Avignon, comme le Comtat Venaissin, appartenait alors au Pape. C’était une ville italienne en France. Le gouvernement était calqué sur celui de Rome. Un vice-légat y gouvernait au nom du Saint-Siège. On parlait partout italien. Les monumens publics, les places, les hôtels étaient dans le goût d’outre-monts. Un voyageur dit que vivre à Avignon, c’était vivre, par exemple, à Bologne. La ville était animée, le commerce actif, la population accueillante, composée de familles italiennes très riches, et de quelques familles de petite noblesse française, auxquelles la maison de Luynes était apparentée. Le fonds du peuple grouillait dans des rues étroites, très encombrées d’une foule de vendeurs et d’intermédiaires, juifs pour la plupart, et vêtus de rouge. La grande distraction de la ville était la promenade, le soir, sur le quai, pour prendre le frais, le long du Rhône.

Les Richelieu, tombés dans ce milieu étranger, indifférent ou hostile, se trouvèrent, pendant quelque temps, dans une grande détresse morale. Tout les abandonnait. C’est à peine s’ils pouvaient chercher, autour d’eux, quelqu’une de ces relations banales que l’ennui de la vie provinciale noue et dénoue si facilement. Ils se savaient entourés d’espions et étroitement surveillés ; tout ce qu’ils faisaient ou disaient était répété à la cour : le monde ecclésiastique, dans lequel ils fréquentaient presque uniquement, est miné de conduits souterrains par où se propagent rapidement les moindres bruits.

L’évêque, plus nerveux et plus sensible, souffrait davantage. Il était en proie à des agitations terribles, remuant sans cesse le souvenir d’un passé qui l’obsédait, plaidant devant lui-même sa cause et se donnant à demi-voix des justifications et des raisons qui n’avaient, hélas ! personne à convaincre. A la fin, n’y tenant plus, il jeta fébrilement sur le papier les réflexions qui s’agitaient en lui.

Le document original est sous mes yeux : je connais peu de monumens historiques plus palpilans de vie et de passion. Il intitule lui-même ce plaidoyer : Caput apologeticum. L’évêque dicte à Le Masle, prend la plume, la repasse à un autre secrétaire, puis à Charpentier, puis à Le Masle encore ; les phrases sont courtes, pleines, d’une seule venue ; l’écriture se hâte pour mieux suivre une pensée plus rapide que l’éclair.

Début brusque où l’on sent toute la crainte encore présente du procès de la maréchale d’Ancre et du réquisitoire de Servin : « Qui a jamais ouï parler que des civilités fussent des crimes ? » Il s’agit des lettres si obséquieuses que l’évêque écrivit au maréchal d’Ancre et citées contre lui au procès. « Si c’est crime, qui en est exempt ? Quel seigneur, quel officier, quel prince n’est point tombé en cette faute ? » Alors, rappelant avec raison que toute la France a été aux pieds du maréchal, et notamment ces cinq ministres qui, aujourd’hui, sont de si âpres accusateurs, il pousse sa pointe : « Tous les biens, toutes les charges et dignités qu’il possédoit (il s’agit du maréchal), c’est de leur temps, voire même à la sollicitation de quelques-uns qui lui donnoient la main… Est-ce crime d’avoir eu habitude avec lui, si cela ne l’a point été d’un personnage de mérite et de sagesse y contractant une étroite amitié, mariant ses enfans avec les siens (il s’agit de Villeroy). » — « Si être venu en charge de son temps, c’est un crime, qu’a fait le sieur du Vair qui l’en exempte ? » Puis, répétant une phrase qu’il a déjà mise dans une lettre à Louis XIII, et qui a quelque chose de si direct qu’on peut penser que le Mémoire était destiné à être mis sous les yeux du roi : « Jamais je n’ai rien fait que je n’aie cru certainement, en ma conscience, être avantageux au Roi, et je puis dire devant Dieu avoir toujours eu une passion très grande de lui complaire, je ne dis pas seulement à lui comme roi, mais comme Louis XIIIe. »

Une autre incrimination aussi redoutable, à l’heure présente, que celle des relations avec le maréchal d’Ancre s’est produite. Il l’aborde avec beaucoup de simplicité : « J’ai obéi à la Reine, il est vrai ; mais de qui tout le monde recevait-il la volonté du Roi que de sa bouche ? Les particuliers petits et grands, les communautés (il s’agit évidemment du parlement), ne les ont point pris d’autres. Nul n’a jamais révoqué en doute ce qui sortoit de la bouche de notre princesse et je proteste devant Dieu ne lui avoir jamais ouï dire parole, ni connu intention qui pût déplaire au Roi, mais au contraire toute affection. » Faisant un retour sur lui-même, il secoue toute la pluie des calomnies mesquines : « A un homme malheureux, écrit-il, on lui impute tout à faute : Il dépensoit en sa charge, on l’en estimoit en ce temps ; maintenant on lui impute : il faisait le prince ! — Il étoit libre, franc et ferme : il en étoit loué ; cependant, maintenant, il en reçoit blâme. Tout tourne en violence. — Il n’étoit point intéressé ; maintenant, c’est vanité. — Faisoit sa charge avec splendeur ; c’est gloire. — En un mot, les vertus d’un homme en faveur sont vices en disgrâce. »

Enfin, après un long plaidoyer, qu’il détruit d’avance par la fermeté du regard qu’il jette sur l’œuvre de ses successeurs, il reprend sa propre apologie en phrases courtes, hachées, où la nostalgie de la louange s’attarde à celle qu’il se donne à lui-même : « Fils de père qui a toujours servi les rois et, en si peu qu’il l’a pu, l’a toujours fait lui-même en son diocèse. Dès le commencement, le feu roi y a eu confiance ; depuis, la reine l’a continuée… — Faut commencer dès sa jeunesse qu’on trouvera accompagnée de bons présages ; s’est toujours conduit selon sa profession et selon les divers degrés auxquels il s’est trouvé ; — a été tel que la bonne opinion que le feu roi y avoit conçue, dès son jeune âge, lui doit être une marque de grande approbation. Le feu roi l’a voulu promouvoir à la charge en laquelle il est, devant qu’il ait l’âge requis. — A Rome, il a été reçu avec contentement et obtenu plus de grâce qu’il ne désiroit, ni même que le feu roi n’en demandoit. Le pape en ayant rendu des témoignages singuliers, l’ayant dispensé à vingt-deux ans, remis pour plus de 6000 écus de bulles. — La Sorbonne a à faveur de l’avoir en sa Société : il a fait estimer son banc célèbre pour la quantité de personnages qui y ont paru. » Comme la moindre chose est relevée dans le tableau de cette jeune et déjà glorieuse existence ! — « En tous lieux où il a vécu, il s’y est comporté avec estime. — Dans son diocèse, faisant sa charge sans donner lieu de plaintes aux huguenots. » Il insiste : « Il a remis plusieurs églises, avancé le bien de la religion, sans toutefois que ceux qui en sont divisés puissent s’en plaindre… Il se trouve aux Etats ; il y fait sa charge, étant ferme dans le service du Roi. » Et, enfin, bravement, car il n’abandonne pas ses amis : « Faudra mettre la défense de Barbin ; mains nettes, courageux. Mangot, excellent pour le sceau. » C’est sur ces mots que s’achèvent ces notes hâtives, destinées à prendre la forme d’une apologie qui ne fut jamais rédigée. En les écrivant, telles quelles, le solitaire d’Avignon vidait son cœur. Mais son âme était trop fière et son esprit trop perspicace pour admettre, après réflexion, qu’il soit utile de se justifier : car chaque homme a pour juge sa conscience. Il le dit, lui-même, écrivant à un ami, Bouthillier La Cochère : « Il n’y a personne qui regarde maintenant plus indifféremment les choses du monde, ni qui en ait moins de crainte, sachant bien, pour l’avoir appris par expérience, que les orages passent, que la vérité se connoît et que mon innocence ne peut rien avoir de commun avec le crime des autres, — au cas qu’il y en ait. » Si c’est un grand soulagement pour une âme ardente et passionnée d’écrire le Caput apologeticum, c’est d’une grande sagesse et d’une philosophie supérieure de le laisser dans le tiroir où s’entassent et se fanent les papiers fragiles, confidens des pensées secrètes et des souffrances intimes, jusqu’au jour où quelque rencontre séculaire les mettra sous les yeux d’un curieux, qui cherchait un héros et qui s’étonne de trouver un homme.

Le goût que l’évêque avait montré pour l’étude s’affirme à Avignon. Il demande toujours des livres. Il veut réfuter les divers ministres qui ont répondu à son ouvrage. Il met la dernière main à un autre livre, esquissé au temps de sa jeunesse, lors de son premier séjour à Luçon, l’Instruction du Chrétien. Loin de son diocèse, il fait œuvre épiscopale. Il surveille l’installation à Luçon d’un hospice des Capucins. Il est en correspondance avec son grand vicaire, Flavigny. Il est en relation d’études et peut-être de prières avec un saint homme, le frère Jean Marie, carme déchaussé, originaire de Fribourg, qui est de séjour à Avignon et qui lui prédit un prompt retour de la fortune et la plus brillante destinée. Il fréquente le vice-légat du pape, Bagni, et se lie d’amitié avec lui ; il est si souvent au couvent des Minimes qu’on va même jusqu’à désigner la chambre qu’il aurait occupée. Il n’a que peu de relations dans le monde. Sa vie est édifiante et exemplaire.

Il est plongé dans des méditations profondes. Sa mission spirituelle ne l’absorbe pas tout entier ; dans ce long recueillement, il y a place pour des réflexions d’un autre ordre. L’homme politique ne se manifeste plus au dehors, mais il n’a nullement renoncé. Il est replié sur lui-même et il pense.

A considérer l’ensemble de la carrière de l’homme d’Etat, on s’aperçoit, qu’à une heure donnée, il a vu s’accomplir, dans ses idées et dans ses intentions, une révolution profonde. Au début, sa politique subissant l’exemple et l’entraînement de la coterie où il vit, se porte plutôt vers le système et le parti qui l’avaient emporté sous la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire le parti catholique et espagnol. Il était dans ces vues lorsqu’il prononçait son discours, aux États de 1614. Pendant son court ministère, si les « Instructions à Schomberg » marquent une certaine tendance à chercher un point d’appui du côté des protestans d’Allemagne et à reprendre la tradition du roi Henri, les engagemens du maréchal d’Ancre, ceux de Marie de Médicis et sa propre situation épiscopale l’arrêtent et l’attachent à un parti auquel il n’a pas dit franchement adieu et qui croit encore pouvoir compter sur lui. Mais, sitôt qu’il reparaîtra sur la scène politique, la transformation sera complète. Dès 1622, il conseillera franchement au Roi de marier Madame en Angleterre, de secourir Mansfeld, en un, mot d’appuyer, dans le grand duel qui divise l’Europe, le parti opposé à l’Espagne et dégagé de tout lien politique avec Rome.

A quel moment cette évolution s’est-elle faite dans son esprit ? Il est difficile de préciser ; mais on en trouve des indices certains pendant ce séjour à Avignon, et parmi ces études profondes auxquelles, d’après ses historiens, il eut tout le loisir de se consacrer.

On a dit qu’il s’était adonné, alors, à la lecture des Négociations du président Jeannin. Elles n’avaient pas encore été publiées. Il les lisait donc en manuscrit. C’était une moelle succulente que cette lecture, et elle suffirait à expliquer le retour vers la politique traditionnelle de Henri IV. Richelieu lisait aussi les lettres du cardinal d’Ossat, et il y trouvait la même tradition. Un passage du Caput apologeticum est plus précis encore : « De m’accuser, moi et mes compagnons (c’est-à-dire les autres ministres), d’être Espagnols, parce que nous avons ménagé l’intelligence (c’est-à-dire l’entente cordiale existant entre les deux cours), comment le peut-on, sans convaincre ceux qui en ont fait et conseillé l’alliance (il s’agit de Villeroy), qui, aux oppositions des princes contre ce dessein, ont toujours répondu qu’elle était nécessaire au bien de cet État et au repos de nos voisins ? » Il se défend donc d’être Espagnol.

Il a d’autant plus de courage à le faire en ce moment que Rome est son seul appui, — toutes les ambitions du futur cardinal étant, d’ailleurs, tournées vers le Saint-Siège. Non seulement il habite sur terre pontificale, mais le Pape, qui n’a pas oublié qu’il est évêque, a pris sa défense. Une discussion très vive s’est même engagée à son sujet entre les deux cours.

Dès la nouvelle de l’arrivée de l’évêque de Luçon à Avignon. le pape Paul V, au cours d’une conversation avec l’ambassadeur de France, Denis de Marquemont, lui dit qu’il avait appris par les bruits de Rome que l’évêque était obligé de rester à Avignon. Il ajouta, — ce sont les propres termes dont il se servit : — « qu’il serait bien aise de n’avoir pas ces personnes-là dans la dite ville, » et il dit en propres termes : « Que deviendra la résidence qu’il doit en son évêché ; et que dira le monde de le voir interdit d’aller où son devoir l’oblige ? » Le pape manifesta le regret qu’on ne se fût pas, du moins, servi de l’autorité du nonce pour donner, à un évêque, un tel commandement.

Il revint sur ce sujet quelque temps après, signalant l’inconvénient que présentait le séjour de l’évêque de Luçon à Avignon, « de crainte qu’il n’aille faire quelque chose qui déplaise à Votre Majesté. »

Mais la cour de France se fâcha. Louis XIII lui-même écrivit à son ambassadeur : « Tant s’en faut, dit-il, que cet évêque vaquât aux exercices de sa profession, qu’il faisait pratiques préjudiciables à mon service. » Et le ministre des affaires étrangères, Puisieux, d’autant plus ardent qu’il s’agissait d’accabler son prédécesseur : « Sa Sainteté, à notre avis, le prend un peu bien haut, se scandalisant de la retraite de M. de Luçon à Avignon. Sans doute, il y en a qui lui donnent ces mauvais avis avec commentaires. Si elle y défère, on lui mettra souvent la puce à l’oreille… Si M. de Luçon se fût contenté de faire simplement le bon évêque en son diocèse, il n’en serait pas en ces termes que l’on a évités un fort longtemps, bien qu’il y eût occasion suffisante et connue de ce faire. Mais ce sont esprits qui s’emportent bien loin au-delà du devoir et très dangereux en un désordre public. » Comme on le voit, ce médiocre Puisieux tapait ferme. Si ces propos revinrent, comme il est probable, aux oreilles de l’évêque de Luçon, ils durent lui être bien pénibles et ajouter encore à la mélancolie qui le rongeait. Quant au pape, il se le tint pour dit, et garda chez lui l’hôte encombrant qu’on lui avait envoyé sans le consulter.

Laissé ainsi sans défense aux mains de ses adversaires, l’évêque passe les six derniers mois de l’année 1618 dans des alternatives de résignation et d’abattement. De grands malheurs privés surviennent et affligent la pauvre colonie désemparée. Dans la précipitation du départ, le marquis avait dû laisser à Richelieu sa jeune femme, Marguerite Guiot des Charmeaux, qui était enceinte. Seule dans ce château où elle n’avait plus les bons soins de sa belle-mère, Mme de Richelieu, morte avant elle, la marquise de Richelieu, en proie à toutes les appréhensions de son état et à toutes les douleurs de la séparation, accoucha le 14 octobre 1618, d’un fils qui fut baptisé par le curé de Braye. Mais elle mourut le lendemain, 15 octobre.

Cette triste nouvelle fut un coup terrible pour les exilés. On se retourna encore vers la cour. L’évêque demande grâce, sinon pour lui, du moins pour ses frères ; le marquis sollicite l’autorisation de se rendre à Paris et, de là, en Touraine. « Pour comble de malheur, Dieu a voulu prendre ma femme et me laisser un fils privé par sa mort et mon éloignement de toute sorte de secours. » L’autorisation qu’il sollicitait lui fut accordée, ainsi qu’à son beau-frère, Pontcourlay. Mais, avant de partir, il devait apprendre encore la perte de son jeune fils, mort sept semaines après la mère, le 15 décembre 1618.

Ces coups répétés, la solitude absolue qui suivit le départ de ses frères, précipitèrent l’évêque au dernier degré de la tristesse. Tandis qu’il fait encore bonne figure en public, seul avec lui-même, il désespère. L’idée de la mort l’obsède. Le 8 février 1619, comme s’il sentait sa fin prochaine, il écrit son testament, sous la forme d’une lettre aux membres du chapitre de Luçon : « Messieurs, nul ne sachant quel doit être le cours de la vie, et ne pouvant prévoir, en mon particulier, comme il plaira à Dieu disposer de moi, le désir que j’ai de ne pas quitter ce monde sans vous laisser des témoignages de mon affection me fait dresser ce peu de lignes pour vous être mises es mains, en cas que je sois privé du bonheur de me trouver moi-même parmi vous devant que de passer de cette vie dans une autre meilleure. » Suivent alors les dispositions les plus précises. Il laisse son corps à son église de Luçon, désigne le lieu de sa sépulture, immédiatement au-dessus du pupitre des chantres, « désirant que le plus haut du chœur, comme plus honorable, soit conservé pour mes successeurs. » Il laisse à l’église son argenterie, ses ornemens, ses trois tentes de tapisserie de Flandre, et, regrettant de ne pouvoir faire davantage, il ajoute : « Le premier bien que je vous souhaite est de vivre tous avec le plus de connoissance qu’il vous sera possible de votre condition, vous remettant sous les yeux que le monde n’est que tromperie et qu’il n’y a contentement ni profit qu’à servir Dieu qui ne manque point à ceux qui le servent. — Je vous désire ensuite un évêque qui, m’égalant en affection, me passe en toutes autres qualités : Je le conjure, quiconque il soit, de résider avec vous, visiter son diocèse, échauffer, par son exemple et son instruction, ceux qui, sous lui, ont charge d’âmes. » Ce sont là de bien tristes retours sur sa propre existence, si agitée, si éparpillée et si vide jusqu’ici !

Il termine, en léguant au séminaire qu’il vient de fonder mille livres et sa bibliothèque tout entière, « pour donner plus d’occasion à des gens de mérite de s’y arrêter. » Cette disposition en faveur du séminaire avait été complétée, d’avance, par une autre inspirée du même sentiment. Dès le 10 janvier 1619, l’évêque de Luçon avait donné procuration pour adjoindre aux ressources de cet établissement les revenus de l’abbaye de l’Ile-Chauvet, dont il était commanditaire et, comme s’il avait déjà renoncé à l’espoir de jamais reprendre lui-même la direction de son évêché, il disposait : « Quand les prêtres de l’Oratoire installés dans ledit séminaire le posséderont, ils entretiendront audit séminaire de Luçon quatre autres personnes de leur société, deux desquels seront prédicateurs et tenus d’exécuter les mandemens des successeurs évêques dudit seigneur Révérend ou de leurs grands vicaires. »

Enfin, par une dernière mesure qui semble bien marquer une résolution prise, le 13 février 1619, il donne à son secrétaire Le Masle, l’ordre de résilier le bail de la maison qu’il habitait à Avignon, et d’en faire remise au propriétaire. Sans nouvelles de ses frères, arrivés à Paris dans les premiers jours de février, il leur écrit pour leur demander quelques menus cadeaux qu’il veut distribuer autour de lui. Toutes ses dispositions sont arrêtées. Il est prêt.

Or, c’est dans ces conjonctures qu’on voit arriver à Avignon, le 7 mars, un cavalier venant de Paris : c’est le sieur du Tremblay, le propre frère du Père Joseph. Il est porteur d’une lettre du Roi adressée à l’évêque de Luçon. Coup de théâtre : celui-ci est rappelé de son exil ; il rentre en grâce ; il reçoit l’ordre de se rendre, par les voies les plus rapides, à Angoulême, pour y rejoindre la reine Marie de Médicis et reprendre ses fonctions auprès d’elle.

Richelieu gagnait la partie, au moment même où il la croyait désespérée.
II. — LA FUITE DE MARIE DE MÉDICIS

Voici ce qui s’était passé.

L’évêque de Luçon, ayant quitté Blois, en juin 1617, avait conservé des relations assez suivies avec l’entourage de la Reine, et, par conséquent, une certaine influence sur elle, jusqu’au moment où il avait dû se rendre à Avignon, en avril 1618. A partir de ce moment, Marie de Médicis s’était trouvée livrée à elle-même. Comme la plupart des femmes, elle était incapable de rester seule, sans confident et sans guide. Ayant cherché à renouer une correspondance avec Barbin, elle avait éprouvé une cruelle déception. Elle ne savait plus où se prendre.

Depuis longtemps déjà, Ruccellaï guettait ce moment. En juillet 1617, il avait écrit à la Reine une lettre adroite pour l’assurer de son dévouement toujours fidèle, et préparer sa rentrée en grâce. Bientôt, il était venu en personne. Il avait trouvé le terrain tout préparé par ceux qui, comme lui, étaient, avant tout, les adversaires de l’évêque de Luçon, Chanteloube, Bonzy, évêque de Béziers, Villesavin, secrétaire des commandemens, et autres.

Il ne s’en tenait pas aux protestations et aux complimens. C’était un homme d’entreprise, une imagination sans cesse en mouvement. Il avait conçu un plan d’action extrêmement hardi et qu’il opposait d’emblée aux procédés dilatoires, au système de temporisation et de réserve, préconisés par Richelieu. Il prétendait faire de la Reine-Mère le chef d’un grand parti d’opposition, prêt, s’il était nécessaire, à recourir aux armes pour amener Luynes à composition. De telles pensées devaient trouver un facile accès près du cœur ulcéré de Marie de Médicis. Celle-ci, en effet, dans les derniers temps, n’avait pas été ménagée. Outre l’affaire si pénible de Barbin, elle avait vu l’envoyé du duc de Toscane à Paris, un certain Bartolini, expulsé contrairement à toutes les règles de la courtoisie internationale, principalement parce qu’il était accusé d’entretenir avec elle des relations suspectes ; et elle avait suivi, de loin, dans des sentimens qu’il est facile de deviner, les différentes phases des fiançailles et du mariage de sa fille, Madame Christine, avec le prince de Piémont, décidées et accomplies en dehors d’elle, sans qu’elle eût été avertie ou consultée autrement que pour la forme.

Ainsi, au moment où elle souffrait le plus de son éloignement et de son isolement, son conseiller préféré disparaissait sur un échec et laissait la place libre au rival, qui, surexcitant les passions et les rancunes, faisait sonner la fanfare, toujours facile au début, des résistances énergiques et des entreprises vigoureuses.

Ce serait se perdre dans une brousse d’intrigues que de prétendre suivre les marches et contremarches de Ruccellaï, dès qu’il fut sur la piste de son grand projet. Tout son système partait de ce point de vue, que les grands prendraient rapidement ombrage de la faveur de Luynes ; qu’ils se grouperaient contre lui ; qu’ils rechercheraient l’appui de la Reine, et qu’enfin l’opinion elle-même, mobile et versatile comme elle l’est en France, se retournerait en faveur de la mère séparée de son fils par la volonté d’une coterie comblée de biens et d’honneurs.

Ce revirement, en effet, se produisait. Les grands se cherchaient dans l’ombre, pour opposer un contrepoids à l’autorité croissante du duc de Luynes. En se rapprochant les uns des autres, ils se tournaient vers la Reine-Mère.

Ruccellaï était l’homme fait pour s’emparer de pareilles dispositions, et pour réveiller et rapprocher des sentimens qui dormaient incertains ou couvaient isolés dans les âmes. Ce n’était pas une petite affaire, en ce temps-là, de mettre sur pied une intrigue de ce genre, quand elle n’avait pas son centre à la cour ! Car les grands du royaume, dispersés sur leurs terres, séparés par de grandes distances et, plus encore, par leurs rivalités et leurs susceptibilités personnelles, ne pouvaient se joindre, s’entendre et se confier les uns aux autres que si une activité extraordinaire savait leur ménager la peine et épargner à leur orgueil la plus grande partie du chemin.

Pendant des mois et des mois, Ruccellaï battit l’estrade pour arriver à ses fins. Il semble bien que ses premiers mouvemens remontent à l’époque où un certain nombre de grands, Bellegarde, Rohan, d’Épernon, Montbazon, étaient devenus, avec l’aveu plus ou moins sincère de Luynes, et avec le concours plus qu’imprudent de ce pauvre Barbin, les confidens d’une première tentative de rapprochement entre le Roi et la Reine-Mère.

L’échec de cette tentative avait froissé plusieurs de ces grands personnages. Il en était, parmi eux, qui n’aimaient pas à passer pour dupes.

Au premier rang, Louis de Nogaret et de la Valette, duc d’Épernon. Cet ancien mignon de Henri III était devenu, avec le temps, un très grand personnage. Il avait le gouvernement de Metz, place si forte et si importante aux portes du royaume ; il avait le gouvernement de la Saintonge et de l’Angoumois ; il était colonel-général de l’Infanterie française. Agé de soixante-cinq ans, il s’appuyait sur ses deux fils, tous deux dans la force de l’âge et dignes d’un tel père : le marquis de la Valette et l’archevêque de Toulouse, plus tard cardinal de la Valette, excellent homme de guerre.

D’Épernon, de tout temps, l’avait pris de haut avec tout le monde. Maintenant, gonflé d’un orgueil intraitable, il veillait à ce que la distance entre lui et les autres fût pour le moins égale à celle qu’il consentait à reconnaître entre le Roi et lui. En 1614, lors de la mort du roi Henri, il avait rendu un grand service à la reine Marie de Médicis : c’était lui qui avait fait proclamer la régence de la Reine-Mère en prononçant, la main sur la garde de son épée, en pleine cour de Parlement, un discours impératif qui avait eu pour effet instantané d’ajouter, sans discussion, une règle nouvelle à la constitution non écrite du royaume. Si on avait, à son gré, mal récompensé de tels services, il trouvait une sorte de satisfaction raffinée dans l’orgueil du silence et du mécontentement. Il ne faisait plus guère à la cour que de rares apparitions. Cependant, il s’était décidé à venir saluer le Roi, quelque temps après la mort du maréchal d’Ancre. Un passage de Fontenay-Mareuil rend sensible l’espèce d’empire que le duc d’Epernon exerçait, alors, sur l’opinion et sur l’armée : « L’autorité qu’il avoit dans l’infanterie étoit si grande, et qui ne procédoit pas de la faveur comme autrefois, mais de son esprit, qu’ayant fait avertir du jour qu’il arriveroit, non-seulement les mestres de camp et les officiers tant du régiment des gardes que de tous les autres qui étoient à Paris furent au-devant de lui jusqu’à Étampes, mais une infinité d’autres venus expressément pour cela des garnisons de Picardie et de Champagne, aucun capitaine n’y ayant manqué sans grand sujet et sans lui en faire faire des excuses. »

De cet ancien favori devenu grand seigneur, Luynes, favori puissant en passe de devenir grand seigneur, s’était fait rapidement un ennemi : il n’avait pas appuyé assez fortement la candidature au cardinalat de l’archevêque de Toulouse, fils du duc d’Epernon ; dans une querelle de préséance, que celui-ci s’était faite avec le président du Vair, Garde des sceaux, — épée contre robe, — Luynes avait paru incliner du côté du ministre. Et puis, ces deux personnages, Luynes, souple et cauteleux, Epernon, hautain et raide, étaient d’humeur incompatible. Ils s’étaient rencontrés, un jour, sur le degré du Louvre et Epernon avait dit à Luynes ce mot, depuis légendaire : « Vous autres, messieurs, vous montez, et nous, nous descendons. »

Un moment, on put craindre à la cour que le duc, entouré de ses gentilshommes, de ses gardes et d’une bande de sbires qu’il entretenait à son service, « les Simons, » ne tentât un coup en plein Paris. On voulut le saisir. Averti, il quitta la ville, après avoir fait audacieusement ses visites d’adieu à la tête d’une troupe de trois cents cavaliers, et se rendit à son château de Fontenay-en-Brie. Mais, sur nouvel avis, il avait cru prudent de s’éloigner, gagnant presque seul, à marches forcées, malgré son âge, sa ville de Metz, où il s’enferma. Il n’était pas homme à pardonner cette alerte.

Cependant, Ruccellaï se creusait toujours la tête pour trouver les moyens de rentrer en grâce près de la Reine-Mère, dont il s’était déclaré le cavalier servant. Il errait, déguisé et inconnu, autour de Blois, reçu de temps à autre, en cachette, par Marie de Médicis, qui se prêtait à ce dangereux manège. Il eut l’idée de lui proposer d’aller lui-même, avec un mandat exprès, demander au vieux duc de Bouillon, expert en intrigues et en rébellion, un appui ou du moins un conseil. Autorisé, il partit d’une traite de Blois pour Sedan, toujours déguisé, se sentant toujours traqué, en péril, mais allègre et résistant, malgré sa complexion délicate, parce que le feu de l’intrigue l’animait. Bouillon refusa l’appui, mais donna le conseil : « Adressez-vous au duc d’Epernon, dit-il ; lui seul est d’humeur et de taille à vous venir en aide. »

Grand embarras pour Ruccellaï ; il était brouillé à mort avec le duc. Cependant, il tenait à son projet. Ce n’était pas le scrupule des premiers pas qui le gênait ; mais il craignait un refus brutal de d’Epernon quand celui-ci saurait que, lui, Ruccellaï, était dans l’affaire. Avec une habileté consommée et où se reconnaît le disciple de Machiavel, il trompa le duc et l’engagea à fond dans le complot, sans se découvrir. Quand il se montra, les fils étaient noués de telle sorte que le duc était à la discrétion de l’intrigant, qui, d’un seul mot, pouvait le perdre. Il n’y avait plus qu’à marcher. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que si cette vaste machination fut un chef-d’œuvre d’habileté de la part de Ruccellaï, elle fut un modèle d’activité et de résolution de la part du duc d’Epernon. Une fois son parti pris, il ne recula devant rien.

A la simple lecture du récit que fait, de cette extraordinaire entreprise, son secrétaire Girard, on se sent pris d’émotion en voyant toute la peine dépensée et tout le risque couru, dans des circonstances pareilles, par ces hommes énergiques. Vingt fois le complot faillit être découvert ; vingt fois on passa par des angoisses et des transes horribles : courriers dévalisés, paquets jetés à la rivière et repêchés au fil de l’eau, trahisons déjouées, dévoue-mens obscurs et ignorés ; puis les grandes chevauchées à travers tout le royaume, les rencontres fortuites de troupes inconnues qui s’arrêtent de loin, le fusil au poing, et interrogent ; rendez-vous manqués d’un quart d’heure, surprises d’auberge, interpellations des sentinelles du haut des remparts des villes qui restent closes, indiscrétions de femmes et de laquais, fuite errante à travers les bois, la nuit, sans guide, par des chemins que personne ne connaît, dans des fondrières où les chevaux se perdent, le long des rivières débordées, à la recherche, pour passer, du vieux pont en dos d’âne bâti par les Romains ; c’est à travers ces mille aventures, bien plus romanesques qu’un roman, que le complot se trame, se déroule et s’achève, dans un décor dessiné par Callot : aux cuisses, le grand cheval barbe, noir, avec le nez fortement busqué ; au front, le chapeau à grand panache ; aux jambes, les houseaux de cuir qu’on ne quitte que le chemin fini ; et, embarrassant la marche, le poids de toute une fortune, soit en pierreries dans des cassettes, soit en ducats roulés dans des boudins de cuir, dont est chargé le cortège des mules qui vont en avant, conduites par des laquais que l’on surveille de l’œil, la main sur le pistolet.

Le plan arrêté était celui-ci : tandis qu’un émissaire, que l’on croyait sûr, se rendrait près de la Reine-Mère pour l’avertir, d’Epernon quitterait Metz, dans le plus grand secret, traverserait toute la France et gagnerait son gouvernement d’Angoumois, où il devait attendre la Reine qui, de son côté, se serait enfuie de Blois. Ce vaste plan n’avait de chance de succès que s’il s’exécutait avec la plus grande précision. Ruccellaï galopait jour et nuit pour tout ajuster. Il cachait si bien son jeu, qu’à Paris, on le croyait en Allemagne. Plus de cent personnes, pourtant, étaient dans le secret. Le miracle fut que Luynes ne sut rien ou, plutôt, qu’averti, à diverses reprises, il ne voulut rien entendre. Il était si fin qu’il ne croyait même plus la vérité.

Le duc d’Epernon partit de Metz, le lundi 22 janvier, précédé de huit jours par l’archevêque de Toulouse et laissant la garde de la ville à son plus cher fils, le marquis de la Valette. Il marcha à grandes journées, autant que la pesanteur de ses mulets le pouvait permettre. Malgré la saison, le temps fut si beau qu’on allait sans manteau. Il passa sous Dijon, qui refusa d’ouvrir ses portes, et il ne se sentit sauf que quand il eut franchi la rivière de Loire, au pont de Vichy. C’est de là qu’il écrivit au Roi pour lui annoncer la nouvelle de son acheminement en Saintonge et en Angoumois, « où il n’avait dessein, disait-il, que de vivre sous son obéissance. »

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Luynes, qui n’avait reçu qu’un avis assez obscur de Dijon. Il comprit qu’il se tramait quelque chose de grave. Mais il n’eut pas encore la pensée qu’il s’agissait de la Reine-Mère.

Celle-ci attendait, avec une anxiété facile à concevoir, des nouvelles de l’exécution d’un projet sur lequel elle n’avait que de très vagues indications. L’agent de Ruccellaï qui devait l’avertir du départ du duc d’Epernon, au lieu de se rendre à Blois, avait gagné Paris, dans le dessein de trahir. Mais, par le plus grand des hasards, un membre du Parlement, ami de la Reine-Mère, avait eu vent de son secret et de ses intentions, et, sans savoir au juste de quoi il s’agissait, avait eu la présence d’esprit de détourner le coup. Cependant Marie de Médicis ne recevait aucun avertissement. Elle se morfondait dans l’attente.

D’autre part, l’archevêque de Toulouse et le duc d’Epernon lui-même, parvenus à Confolens en Angoumois, vingt jours après son départ de Metz, s’étonnaient de ne recevoir aucune nouvelle de la Reine-Mère. Ils se décidèrent cependant à quitter Confolens et à descendre vers Blois, en envoyant un homme d’entreprise qui était leur confident, Du Plessis, et, plus en avant encore, en pointe, un valet de chambre, nommé Cadillac, qui, depuis le début, était aussi dans le secret. Du Plessis s’arrêta à Loches, où il devait être bientôt suivi par l’archevêque de Toulouse. Cadillac alla jusqu’à Blois. Ce fut cet homme qui fut chargé, au moment critique, de serrer le nœud de toute l’affaire.

Arrivé à Blois, il demanda à parler à la Reine. Reçu aussitôt, il eut avec elle un long entretien dans son cabinet. Il raconta tout le voyage du duc d’Épernon et, conformément aux instructions qu’il avait reçues, il se mit aux ordres de la Reine, si elle était disposée à quitter le château. On s’imagine l’angoisse de cette femme, seule, sans conseil, au moment de prendre un parti si grave, sur la parole d’un tel homme, et de se lancer dans une telle aventure. Ne sachant à qui se fier, elle n’avait rien dit à personne. Du Plessis arriva derrière Cadillac. Il fut reçu à son tour, retenu et logé au château. Il fit si bien qu’il décida la Reine. Sur son conseil, elle prit pour confident un jeune homme de son entourage, le comte de Brenne, frère du marquis de Mosny.

Cadillac fut renvoyé vers l’archevêque de Toulouse pour l’avertir des dispositions de la Reine. L’archevêque, qui était déjà à Loches, s’avança jusqu’à Montrichard, à six grandes lieues de Blois et tout fut prêt pour la nuit suivante, 22 février, un mois, jour pour jour, après que le duc d’Epernon avait quitté Metz.

Le duc d’Épernon lui-même était à Loches. Il reçut Cadillac, retour de Blois, et se fit rendre un compte exact de tout ce qui s’était passé. On dit qu’à cette heure décisive, cet homme, qui venait de donner de si grandes preuves d’énergie et de résolution, hésita. Il se fit répéter par Cadillac, plus de cent fois en moins d’une demi-heure, ce que la Reine avait dit. A la fin, il se décida, et faisant allusion lui-même à César, il dit : « Nous avons, maintenant, franchi le Rubicon. » Il laissa donc partir de nouveau Cadillac. Ayant quitté Loches à huit heures du soir, celui-ci galopa dans la nuit sombre et arriva, entre minuit et une heure du matin, au pont de Blois. Il se glissa dans la ville, où il rencontra d’abord le comte de Brenne, et les valets de pied de la Reine, qui avaient préparé le carrosse, auprès du pont. Il traversa la ville silencieuse, monta jusqu’au château et, étant sur le chemin, du pied du rempart, il vit, là-haut, au deuxième étage, la chambre de la Reine éclairée. Il trouva aussi, toutes préparées par de Brenne, deux échelles qui permettaient de gagner d’abord la terrasse et ensuite, le long du mur, la fenêtre de la Reine. Il monta. La fenêtre était fermée. Il frappa. On tardait à lui ouvrir et, du haut de l’échelle, il assistait à une scène poignante qui se passait au dedans. Les domestiques de la Reine, auxquels elle avait fini par se confier, la suppliaient de ne pas partir. Ils ne savaient rien du complot, ignoraient que le duc d’Épernon fût de la partie et, effrayés de la soudaineté et du péril d’une si grave résolution, ils s’efforçaient de s’y opposer. La Reine avait fait mettre ses pierreries dans des coffres et s’était habillée d’une robe courte. Elle ordonna qu’on ouvrît la fenêtre. Cadillac sauta dans la chambre et se jeta à ses pieds. Quand il eut prononcé le nom du duc d’Epernon, tout le monde comprit ; les résistances tombèrent.

La Reine troussa elle-même sa robe autour de sa ceinture et s’avança vers la fenêtre. Le comte de Brenne passa le premier, la Reine descendit la seconde, Du Plessis, qui ne l’avait pas quittée, le troisième, et ensuite les autres, c’est-à-dire Cadillac, deux exempts des gardes et la femme de chambre, Catherine.

La fenêtre de la chambre de la Reine est à plus de cent vingt pieds au-dessus du sol. La Reine, grosse et lourde, eut toutes les peines du monde à descendre la première échelle. Arrivée à la terrasse, elle n’en pouvait plus et déclara qu’elle ne mettrait pas le pied sur la seconde échelle. Heureusement, il y avait à cet endroit un éboulement. On la mit sur un manteau qui, attaché par des cordes, fut glissé le long du terre-plein, et elle arriva ainsi en bas, sans encombre. Le comte de Brenne la prit sous un bras, Du Plessis sous l’autre, et elle marcha ainsi, à pied, vers la rivière, traversant la ville endormie. Le groupe fut rencontré par des soldats qui, voyant cette femme entre deux hommes, crurent que c’était quelque ribaude. Elle dit elle-même, en riant : « Ils me prennent pour une bonne dame. »

Bientôt, on fut au Pont. Le carrosse était caché dans une ruelle. En ne le voyant pas, on eut encore un moment d’angoisse. Mais un page vint avertir. La Reine monta dans le carrosse avec le comte de Brenne, Du Plessis et sa femme de chambre, Catherine. On emportait des cassettes pleines d’or et de pierreries. La Reine ne pouvait rester en voiture sans lumière : aussitôt hors du faubourg, on alluma des flambeaux. On galopa vers Montrichard. L’archevêque de Toulouse y était. Ruccellaï aussi, plein d’anxiété. Ne pouvant plus y tenir, il partit, avec quelques cavaliers, en avant, sur la route de Blois. Il salua le premier la Reine. On peut deviner la joie.

Puis, ce fut, à Montrichard même, l’archevêque de Toulouse ; puis, les chevaux changés, on repartit aussitôt, par le chemin de Loches, où on rencontra, à une lieue de la ville, le duc d’Epernon, accompagné de cent cinquante chevaux. Il salua la Reine et lui offrit son service. Elle ne tarit pas en remerciemens, en promesses et en effusions. Le duc reçut, de la Reine, le commandement de prendre place en son carrosse, et ils entrèrent ainsi à Loches, surpris et satisfaits, l’un et l’autre, de la réussite d’une si vaste et si extraordinaire machination ; mais déjà, aussi, soucieux du résultat final et des difficultés nouvelles dans lesquelles les jetait un coup si audacieux.

Au château de Blois, personne n’était averti du départ de la Reine. Le lendemain, au grand jour, les domestiques, n’étant point appelés dans la chambre de leur maîtresse, ne savaient que croire d’un si profond sommeil. Enfin on se décida à entrer. On ne trouva plus personne, ni la Reine, ni sa femme de chambre, ni ses domestiques les plus intimes. En ville, on commençait à parler de ce qui s’était passé la nuit. Aussitôt, le comte de Cheverny, gouverneur du Blaisois, et les échevins de Blois dépêchèrent à la cour. La nouvelle de la fuite de la Reine se confirmait de toutes parts.

Grand fut l’émoi. Le Roi était à Saint-Germain, où il comptait rester pour faire retraite et chasser pendant tout le carême. Il revint en hâte à Paris. Les conseils se réunirent. Les avis, comme les sentimens, furent partagés. Le Roi voulait armer immédiatement et se diriger vers la Loire pour mettre à la raison le vassal révolté. Luynes, n’écoutant d’abord que sa colère, était du même avis, ainsi que la plupart des ministres. Mais le président Jeannin fit toucher du doigt le danger d’une telle résolution. C’était retomber dans la faute commise par le maréchal d’Ancre. On risquait de s’embarquer dans une guerre civile longue et laborieuse, tandis que les affaires, au dedans ou au dehors, ne permettaient guère de courir une pareille aventure.

On tint conseils sur conseils : le prince de Piémont, marié tout récemment à la sœur du Roi, y fut admis. On voyait, de toutes parts, des sujets d’inquiétude. On appréhendait une coalition de tous les grands : Bouillon, à qui on avait retenu plus de 500 000 livres sur ses pensions et gages, Montmorency qui n’avait pu obtenir la délivrance de son beau-frère Gondé, le duc de Venta-dour, le marquis de la Force, Montespan, Saint-Luc Pardaillan, Soubise, M. le Grand ; même les Guises et Lesdiguières étaient soupçonnés. On parlait d’un soulèvement des huguenots et on assurait que la Reine s’était acquis le concours du roi d’Espagne. Le 25, on réunit le Parlement. On obtint de lui, séance tenante, un arrêt déclarant criminels de lèse-majesté « tous ceux qui prendraient les armes sans commission de Sa Majesté. » On annonçait, en même temps, que le Roi, si faire se pouvait, partirait, le samedi suivant, 2e de mars, pour s’acheminer vers Tours. À cet effet, on donnait les commissions nécessaires pour lever des gens de guerre et on décidait le rétablissement de la Paulette, de façon à réunir les 1 200 000 écus nécessaires pour commencer la guerre.

À ce mot, tout le monde s’émeut. Les gens prudens, les bourgeois inquiets pour leurs rentes, le clergé, les jésuites, les ambassadeurs crièrent : la paix, la paix ! Le nonce Bentivoglio, quoiqu’il n’eût pas encore reçu d’instructions, crut devoir intervenir dans ce sens, tant auprès du Roi qu’auprès du duc de Luynes. Celui-ci « toujours timide, » (ce sont les termes du nonce) commençait à réfléchir.

Quoique les nouvelles parussent meilleures, et qu’on n’apprît aucune défection dangereuse, ni parmi les grands, ni parmi les principaux chefs des huguenots, on se sentait de moins en moins disposé à courir les hasards de la guerre, et à engager une campagne difficile, à l’autre bout du royaume, dans une saison si rigoureuse. On armait, mais mollement. On savait que d’Epernon armait aussi, et qu’il se préparait à tenir tête aux troupes royales, commandées par Schomberg, envoyées dans ces parages. On consultait tout le monde, même Bouillon, docteur en intrigues, à qui on demandait, assez naïvement, le moyen de réparer le mal qu’il avait fait. Il répondit, le bon renard, « qu’il fallait assoupir ce mécontentement par remèdes doux et bénins et que le Roi ne devait troubler la paix de son royaume en un temps où elle était établie et si chérie de ses sujets. »

Le Roi avait reçu, le 26, par un courrier tout crotté, une lettre de la Reine-Mère, datée de Loches, où elle déclarait qu’elle s’était mise en liberté pour avoir plus de commodité de lui signaler la rigueur et la tyrannie de ceux qui portaient le royaume à sa perte. Elle ajoutait « avoir choisi sa retraite dans le gouvernement du duc d’Epernon, parce que l’affection de ce seigneur et sa fidélité au bien de l’Etat n’avaient jamais été contestées et que le feu Roi, connaissant sa vertu et sa probité, lui avait, dans ses derniers jours, conseillé de se fier à lui plus qu’à aucun autre des grands du royaume. » Cette lettre qui était, dit-on, du style de Ruccellaï, mécontenta vivement le Roi. Il ne parlait que de monter à cheval.

Ce fut Luynes, lui-même, qui entreprit de le calmer. On commença par gagner du temps, sous prétexte de délibérer et de tenir la Reine en suspens. Puis, au bout de quinze jours, on rédigea une réponse où, pour éviter de prendre à partie directement la Reine-Mère, on accusait d’Épernon de tout le mal. Dans cette lettre, rendue publique comme celle de la Reine, on reprochait au duc d’avoir osé entreprendre sur la liberté de la mère de son Roi, au moment même où le fils ne songeait qu’à se rapprocher d’elle. On déclarait que la lettre signée par elle avait été certainement écrite par le duc qui la tenait en sa puissance. On faisait appel aux sentimens maternels pour engager Marie de Médicis à rétablir la paix dans l’Etat en ajoutant que, si sa demeure de Blois ne lui était pas agréable, elle pouvait choisir sa résidence partout où elle voudrait dans le royaume.

Quant au duc, il était révoqué de sa charge de colonel-général de l’Infanterie et on nommait à sa place le duc de Vendôme ; on lui enlevait ses emplois, ses places et ses gouvernemens : on déclarait qu’il serait exclu de tout arrangement et serait traité comme rebelle et coupable de lèse-majesté.

En un mot, en séparant le cause du duc d’Épernon de celle de la Reine, on laissait entendre clairement qu’on renonçait à user de rigueur à l’égard de celle-ci. Et c’est, en effet, ce qui arriva. Dans un conseil réuni le 11 mars, on décida, tout en continuant les arméniens, « de chercher une solution pacifique plutôt que de recourir à une répression méritée » et deux négociateurs, esprits concilians, dont le choix dut être particulièrement agréable à la Reine-Mère, M. de Béthune et le Père de Bérulle, fondateur de l’Oratoire, furent envoyés à Angoulême pour lui porter la lettre du Roi, lui faire connaître les sentimens où on se trouvait à la cour et rechercher les bases d’un arrangement pacifique.

C’est alors qu’on se rendit compte à la cour de la faute qu’on avait commise en éloignant de la Reine-Mère le conseiller avisé et conciliant qu’une rancune imprudente avait exilé à Avignon, On avait ainsi jeté Marie de Médicis dans les bras de Ruccellaï et de d’Epernon. La belle avance !

D’ailleurs, il y avait, auprès du Roi, auprès du duc de Luynes, des gens tout prêts à saisir la première occasion de parler en faveur de l’évêque de Luçon : c’était, en premier lieu, le Père Joseph, c’était Bouthillier La Cochère, et c’était même Déagent, qui, ayant perdu, depuis quelque temps, tout crédit auprès de Luynes, cherchait quelque moyen de rentrer en grâce auprès de ceux qu’il avait si audacieusement trompés. Tous ces ressorts jouèrent à la fois. Déagent va même jusqu’à dire, dans ses Mémoires, qu’on agit directement auprès du Roi et que celui-ci prit son parti, spontanément, sans consulter Luynes.

Quoi qu’il en soit, quelques jours après qu’on eut reçu la nouvelle de la fuite de la Reine-Mère, et avant même qu’on eût décidé le départ des négociateurs, le Roi lui-même écrivit à l’évêque une lettre très obligeante, qui fut remise au frère du Père Joseph, Du Tremblay, avec ordre de la porter sans retard à Avignon. Elle prescrivait à Richelieu de se rendre, toute affaire cessante, auprès de la Reine-Mère, à Angoulême.

On pense bien que l’évêque ne se fit pas prier. Nous avons vu qu’il était prêt, son bail résilié et son testament fait, comme à la veille d’un long voyage. Avait-il prévu celui-ci ? Etait-il averti ? On peut, à la rigueur, le supposer. Cependant, les délais paraissent bien courts pour qu’il ait pu connaître, à Avignon, toutes les phases de la grande intrigue qui se tramait entre d’Epernon et Marie de Médicis. Celle-ci, comme on l’a vu, ne fut avertie qu’au dernier moment, par l’arrivée inattendue de Cadillac ; et, quant à Ruccellaï, qui, seul, tenait tous les fils, il jouait sa partie contre Richelieu et avait, par conséquent, tout intérêt à ne rien laisser parvenir jusqu’à lui.

En tous cas, l’évêque de Luçon n’avait qu’à partir. La lettre du Roi lui étant parvenue le 7, le lendemain il était en voiture : « Aussitôt que j’eus reçu la dépêche de Sa Majesté, dit-il, bien que le temps fût extraordinairement mauvais, que les neiges fussent grandes et le froid extrême, je partis en poste d’Avignon pour obéir à ce qui m’était prescrit et à ce à quoi j’étais porté par mon inclination et mon devoir. »

Cependant, divers incidens pénibles devaient retarder encore ce voyage que l’évêque entreprenait si allègrement. En approchant de Vienne, comme le carrosse traversait un petit bois, il fut arrêté soudain. Trente soldats, armés d’arquebuses, mirent la main sur l’évêque, en prétendant exécuter les ordres du gouverneur de Lyon, M. d’Alincourt. Celui-ci, fils de M. de Villeroy, croyait agir conformément aux désirs de la cour. Les ministres, en effet, n’avaient pas été tenus au courant de la décision prise au sujet du rappel de M. de Luçon. M. d’Alincourt avait même reçu de Paris une lettre de son fils, lui répétant un mot échappé à Luynes, alors que la nouvelle de la fuite de Marie de Médicis venait seulement d’arriver à Paris : « Si votre père, aurait-il dit, pouvait arrêter l’évêque de Luçon, il nous ferait grand plaisir. » Ce d’Alincourt, qui, d’ailleurs, était une bête, avait cru faire un coup d’éclat en arrêtant le carrosse. Il fut bien surpris quand Du Tremblay, qui l’avait joint, eut exhibé les ordres du Roi. Il fallut bien se rendre à l’évidence, et s’incliner devant l’homme qu’on se disposait à traiter si mal. Richelieu dit joliment, après avoir conté l’aventure : « Le sieur d’Alincourt fit force excuses que je reçus en paiement, et, aussitôt que j’eus diné avec lui, je partis pour continuer mon voyage en poste comme je l’avais commencé. »

Pénible voyage de quinze jours, à travers cette dure Auvergne, toute blanche de neige, et avec tant de projets, tant de soucis, tant de rêves pressés d’atteindre le but. A Limoges, nouvelle alerte. Schomberg était dans ces parages, opérant à la tête des troupes du Roi. Il apprit qu’un évêque passait par là ; s’imaginant que c’était l’archevêque de Toulouse, il le fit poursuivre. Mais Richelieu, sentant le péril, avait changé de route et avait, ainsi, échappé à ce nouveau danger.

Enfin, le 27 mars, mercredi de la Semaine-Sainte 1619, un an, jour pour jour, après qu’il avait quitté son diocèse pour prendre le chemin de l’exil, il arrivait à Angoulême, où se trouvait la Reine-Mère et pouvait se présenter à elle, conformément aux ordres du Roi, pour reprendre auprès d’elle, avec ses fonctions, l’autorité et l’influence que tout le monde était maintenant d’accord pour lui reconnaître. Quel changement !

La Reine avait peine à dissimuler sa joie. Bouthillier La Cochère, arrivé directement de Paris, mettait rapidement Richelieu au courant de tout ce qui s’était passé. Quant à Ruccellaï et à d’Epernon, ils se regardaient sans rire, ayant bien l’air de gens qui auraient tiré les marrons du feu.


GABRIEL HANOTAUX.

  1. Voyez la Revue des 1er novembre et 15 décembre 1898.
  2. Je dois remercier, tout particulièrement, M. Duhamel, archiviste de Vaucluse, qui a bien voulu me remettre le manuscrit d’un travail inédit, où il a étudié le séjour de Richelieu à Avignon. Cette obligeante communication m’a été d’un grand secours