Revues étrangères - Une Nouvelle biographie de Henri Heine

Revues étrangères - Une Nouvelle biographie de Henri Heine
Revue des Deux Mondes4e période, tome 159 (p. 458-468).
REVUES ÉTRANGÈRES

UNE NOUVELLE BIOGRAPHIE DE HENRI HEINE


Heinrich Heine, Aus seinem Leben und aus seiner Zeit, par G. Karpeles, 1 vol. in-8° illustré, Leipzig,


Lorsque, en 1841, dans une de ses chroniques, Henri Heine appelait Musset « le plus grand des poètes français après Béranger, » et les proclamait tous deux, Béranger et Musset, « infiniment supérieurs au trop vanté Victor Hugo, » il exprimait à la fois son opinion personnels et l’opinion du public allemand à qui il s’adressait. On peut bien dire, en effet, que, pendant un demi-siècle, l’Allemagne a regardé Béranger comme le plus grand des poètes français ; et, aujourd’hui encore, ni « le trop vanté Victor Hugo, » ni Lamartine, ni Musset lui-même n’ont, au delà du Rhin, une célébrité comparable à celle de l’inventeur du « Dieu des bonnes gens. » Là ! célébrité de Béranger en Allemagne n’a été dépassée, peut-être, que par celle d’un brave homme de maître d’école bourguignon nommé Claude Tillier, auteur d’un roman, Mon Oncle Benjamin, dont la traduction par Ludwig Pfau, vieille déjà de plus de quarante ans, continue à rester pour les Allemands une œuvre classique. Tous les jours des critiques, à Berlin ou à Vienne, nous reprochent de méconnaître Béranger et Tillier ; et quand nous leur faisons voir notre surprise de l’ignorance où ils sont des gloires véritables de notre littérature, ils nous répondent que notre attitude à l’égard de la littérature allemande n’est ni moins arbitraire ni moins impertinente. « Car non seulement, — nous disent-ils, — vous refusez de vous intéresser à nos grands poètes et à nos grands romanciers, à Gottfried Keller, à Théodore Fontane, à Frédéric Hebbel et à Grillparzer, mais vous ne manquez pas une occasion de citer comme le premier de nos poètes lyriques un écrivain qui, avec tout son talent, n’est pas même le moins du monde un poète lyrique. »

Cet écrivain est Henri Heine : et le fait est que nous nous accordons, en France, à le tenir pour le premier des poètes lyriques allemands du XIXe siècle. Mais à supposer qu’il ne le soit pas, notre illusion sur son compte peut trouver plus d’une bonne raison pour se justifier. Et, tout d’abord, cette illusion nous a été suggérée par Henri Heine lui-même. C’est lui-même qui, dans toutes les éditions françaises de ses œuvres, nous a renseignés sur sa valeur et son rôle poétiques. « On est beaucoup quand on est poète, — écrivait-il, par exemple, dans l’épilogue français de l’Allemagne — et surtout quand on est un grand poète lyrique parmi ce peuple allemand qui, en deux choses, la philosophie et la poésie lyrique, a surpassé toutes les autres nations. Je ne veux pas, avec la fausse modestie inventée par les gueux, renier ma gloire. Aucun de mes collègues n’a conquis le laurier de poète à un âge aussi jeune que moi ; et, si mon compatriote Wolfgang Goethe chante avec complaisance que le Chinois, d’une main tremblante, peint sur verre Werther et Charlotte, je puis, de mon côté, pour continuer sur la même gamme ethnographique, opposera cette réputation chinoise une réputation japonaise : car un Hollandais m’a raconté naguère qu’il avait appris l’allemand à un jeune Japonais qui, plus tard, avait fait imprimer mes poésies en traduction japonaise, et que c’avait été le premier livre européen qui eût paru dans la langue du Japon. » Comment ne pas croire un poète qui nous parle de sa gloire en des termes aussi nets et aussi ingénus, qui ajoute que « toutes les roses de Schiras s’épanouissent pour lui, » et qui se compare au poète lépreux de la Chronique de Limbourg ? « Ce poète avait composé des chansons plus douces et plus charmantes que toutes celles dont on avait eu connaissance auparavant dans les pays germaniques ; et jeunes et vieux, surtout les femmes, en raffolaient jusqu’au délire, de sorte que, du matin au soir, on les entendait résonner. » Comment ne pas croire un poète qui nous offre, en même temps, la traduction française de ses poèmes, et dont les poèmes, ainsi dépouillés de leur forme poétique, tout de suite nous amusent, nous charment, et nous émeuvent, tandis que les poèmes des plus fameux de ses compatriotes, depuis Gœthe jusqu’à Lenau, perdent pour nous tout intérêt dans une traduction ?

Peut-être, en effet, Henri Heine est-il le plus grand des poètes allemands. Mais c’est en tout cas chose certaine que la plupart des lettrés allemands ne partagent point, sur lui, l’opinion de l’unanimité de leurs confrères français. Et l’on se tromperait fort à supposer que leur sévérité pour Henri Heine fût le contre-coup de leurs croyances politiques ou religieuses, car c’est exactement le contraire qui est vrai. Ceux-là seuls, en Allemagne, placent Henri Heine au premier rang des poètes lyriques qui voient surtout en lui le polémiste révolutionnaire, l’impitoyable ennemi des dogmes chrétiens ; et certes l’antisémitisme n’est pour rien dans le jugement des nombreux professeurs, critiques, ou historiens, qui, aujourd’hui comme il y a cinquante ans, reprochent au poète l’incorrection de sa langue, la lourde et prosaïque vulgarité de son rythme, son manque d’émotion et de sincérité. L’admiration des étrangers pour les poèmes de Heine, à les en croire, vient précisément de ce que la forme poétique ne joue point, dans ces poèmes, le rôle qu’elle doit jouer dans l’œuvre de tout vrai poète ; elle n’y est qu’un accessoire, et souvent plus gênant qu’agréable, malgré les calembours sans nombre dont elle est ornée : de telle sorte que la traduction japonaise du Livre des Chants pourrait fort bien être aussi agréable à lire que l’original.

Mais le plus curieux est que, comme je le disais, beaucoup des compatriotes de Henri Heine se refusent même à le tenir pour un poète lyrique. Non qu’ils méconnaissent sa valeur, ni son originalité : ils affirment simplement que ce soi-disant poète lyrique n’a été toute sa vie qu’un incomparable poète comique, se moquant de toutes choses au monde, y compris de lui-même et de ses lecteurs. C’était déjà, sur Heine, l’opinion de Richard Wagner, qui, si antisémite qu’il fût, avait d’ailleurs pour son talent la plus vive sympathie. « Après Goethe et le romantisme, écrivait Wagner dans son étude sur l’Art Allemand et la Politique Allemande, une période nouvelle a commencé pour notre poésie. Le vainqueur de Platen (Heine) nous a envoyé de Paris, sa patrie d’adoption, ses spirituels couplets en prose rimée, et l’esprit de Heine a donné naissance à une littérature dont le véritable et unique objet a été de tourner en dérision tout le sérieux de la littérature. Au même moment où les caricatures de Dantan réjouissaient le cœur de l’épicier parisien, notre bon public allemand s’est imprégné des plaisanteries de Heine, se consolant ainsi de la décadence du vieil esprit allemand. » Le dernier historien de la littérature allemande au XIXe siècle, M. Richard Meyer, n’est pas éloigné d’être du même avis : Il déclare bien haut, en vérité, que Henri Heine doit être tenu pour un grand poète, et il ne nous cache point l’admiration qu’il éprouve pour ses idées autant que pour ses vers ; mais il reconnaît, lui aussi, que le principal mérite de ces vers consiste dans la verve et l’âpreté de leur ironie. Il refuse même de prendre au sérieux le prétendu retour de Heine, dans les dernières années de sa vie, aux croyances religieuses de ses pères. « Nous ne pouvons malheureusement, dit-il, y attacher ni plus ni moins de foi qu’à ses autres confidences. » C’est encore une suprême mystification, géniale du reste, et peut-être inconsciente.

Ce mot de « mystification » se retrouve, coïncidence curieuse, dans presque toutes les études consacrées à Henri Heine par les critiques allemands. Et je ne puis m’empêcher de citer encore quelques lignes d’un autre critique, qui me paraissent exprimer le mieux du monde l’opinion moyenne des compatriotes du poète sur le sens, le caractère, et la portée du Livre des Chants. Dans une très intéressante biographie de Schumann, récemment parue, le professeur Richard Batka juge de la façon que voici l’interprétation musicale qu’a faite Schumann des poèmes de Heine :


Le cas de Heine est unique, sans équivalent dans notre littérature. Tandis qu’avant lui les romantiques chantaient volontiers l’aventure de musiciens errans dont le jeu vif et enjoué contrastait avec la profonde souffrance qu’ils avaient dans le cœur, Henri Heine, cet enfant gâté des Grâces, a imaginé, par plaisanterie, de faire tout l’opposé. Il feint d’être indiciblement triste, d’avoir les sens et l’âme navrés d’amoureuse peine ; il le feint si adroitement que le lecteur confiant finit par sentir des larmes couler sur ses joues, au grand divertissement de notre farceur. Et dans l’immense troupe des victimes de sa mystification, à côté de nombreux professeurs d’esthétique et historiens de la littérature, figurent en masse nos innocens musiciens. Ils ne devinent la plaisanterie que par momens,. lorsque Heine lui-même rompt, d’un soudain éclat de rire, le voile dont il s’amuse à la déguiser ; mais que le poème entier, que l’œuvre entière du poète n’est rien qu’une plaisanterie de génie, c’est ce dont nul d’entre eux ne s’est aperçu. La valeur musicale de lieds tels que ceux de Schumann, d’ailleurs, ne s’en trouve point diminuée : mais c’est une erreur absolue de croire, comme on le croit encore volontiers, que Schumann a fidèlement rendu l’esprit lyrique des poèmes de Heine. A cela aucun musicien ne saurait prétendre : car la musique, étant de tous les arts le plus incapable de mensonge, est hors d’état de rendre des sentimens ironiques. Schumann a donc pris la mensongère poésie de Heine simplement pour ce qu’elle feignait d’être : il a profité de l’exagération sentimentale affectée, à dessein, par cette poésie, pour traduire la profondeur naturelle de ses propres émotions : et ainsi, régénérant en quelque sorte les poèmes de Heine dans le sein de la musique, il les a transformés en de nobles et pures images aptes à toucher tous les cœurs.


L’œuvre tout entière de Heine n’est-elle donc vraiment « rien qu’une plaisanterie de génie, » depuis le léger Intermezzo jusqu’à ces Mélodies hébraïques où M. Richard Meyer lui-même se refuse à reconnaître l’écho de la sincérité ? Le plus spirituel de tous les poètes n’a-t-il été vraiment qu’un poète spirituel ? N’a-t-il vraiment éprouvé aucune des émotions qu’il a exprimées, ou encore ne les a-t-il éprouvées que pour se moquer d’elles et les parodier ? C’est du moins ce que paraissent croire de plus en plus, comme on l’a vu, ses compatriotes : et c’est déjà ce que croyaient, de son vivant, bon nombre d’hommes qui l’avaient approché. A un jeune journaliste allemand qui lui demandait son avis sur les poèmes de Heine, Alfred de Musset répondait qu’il ne pouvait malheureusement les juger, ne les ayant lus qu’en traduction française, mais qu’il était frappé de leur manque de sérieux. « On a prétendu les comparer aux miens, — disait-il ; — ils n’y ressemblent pourtant en aucune façon. Un homme qui rit de tout, qui écarte de lui avec un sarcasme toute émotion et toute croyance, un tel homme est exactement le contraire de ce que je suis. Moi aussi, toute ma vie, j’ai connu le doute ; mais j’ai douté avec des larmes d’angoisse, non avec un sourire moqueur, comme votre compatriote. » Et voici comment le caractère de Heine était apprécié par deux de ses camarades de l’Université de Gœttingue, qui tous deux sont devenus plus tard des écrivains de talent. « Heine, — disait Adolphe Peters, — joue aux cartes avec ses sentimens les plus profonds ; rien ne lui paraît si sacré qu’il ne le soumette à sa haineuse ironie, et son sarcasme continuel finit par m’exaspérer. » Et Edouard Wedekind écrivait dans son journal intime : « Heine éprouve un plaisir incroyable à mystifier tout le monde : jamais il ne pourra être pour moi un véritable ami, mais je passe volontiers quelques heures avec lui. Le malheur est que, souvent, je ne sais pas si je dois prendre ce qu’il me dit pour l’expression de sa pensée, ou s’il le dit seulement pour me mystifier. » L’incertitude qu’éprouvait, en présence de Heine, le jeune étudiant de Gœttingue, les critiques allemands l’éprouvent aujourd’hui en présence du Livre des Chants et du Romancero.

C’est encore Wedekind qui, dans son Journal, transcrit tout au long le plan d’un Faust que son camarade projetait d’écrire :


Nous parlions, tout à l’heure, du Faust de Gœthe. — Je prépare, moi aussi, un Faust ! — s’est écrié Heine, — non point pour rivaliser avec Gœthe, non, mais parce que tout poète se doit d’écrire un Faust... Son drame sera la contre-partie de celui de Gœthe. Chez Gœthe, Faust agit toujours, c’est lui qui ordonne à Méphistophélès de faire ceci ou cela. Chez Heine, Méphistophélès sera le principe actif : et ce sera lui qui amènera Faust à toute sorte de diableries. Le Faust de Heine sera un professeur de Gœttingue, qui s’ennuie au milieu de son érudition. Alors le diable vient à lui, lui fait un cours, lui explique ce qui en est du monde, et amuse tant le professeur que celui-ci commence à devenir tout guilleret. Les étudians s’en aperçoivent, ils se moquent du professeur, et Faust est forcé de quitter la ville. Pendant ce temps les anges, dans le ciel, tiennent des thés où assiste aussi Méphistophélès ; et c’est là qu’on délibère sur la destinée de Faust. Dieu reste en dehors de l’affaire. Le diable fait un pari avec les anges au sujet de Faust. Méphistophélès aime fort les bons anges ; et Heine se propose de représenter son affection pour eux, mais surtout pour l’archange Gabriel, comme quelque chose d’intermédiaire entre l’amitié et l’amour sexuel, puisque les anges n’ont point de sexe. Les thés des anges se poursuivent, d’ailleurs, tout au long de la pièce.


Une telle façon de concevoir la « contre-partie » du Faust de Goethe ne serait-elle pas pour confirmer l’opinion de ceux qui ne veulent voir en Henri Heine qu’un poète comique et un mystificateur ? Hélas ! je dois avouer que cette opinion se trouve confirmée par tous les documens publiés, jusqu’ici, sur la personne et l’œuvre de l’auteur d’Atta Troll. On peut dire, au reste, de tous ces documens, ce que disait naguère des lettres de Heine le plus érudit et le plus autorisé des critiques heinéens, M. Ernest Elster, dans un remarquable article de la Deutsche Rundschau : « il y a des écrivains dont les lettres, quand on les publie, sont plus faites pour leur nuire que pour les servir... Et à cette catégorie d’écrivains appartient Henri Heine. Ses lettres ne nous apprennent rien de sa vie intérieure, de ses croyances, de la source et de l’objet de son inspiration : et l’on y trouve, en échange, tant de querelles et tant d’injures, tant de provocations à de misérables intrigues de presse, tant de plaintes sur le manque d’argent et la maladie, que maintes de ces lettres seraient d’une lecture tout à fait pénible, si sans cesse de brillans ou piquans traits d’esprit ne venaient y rappeler, sous les faiblesses de l’homme, le génie de l’écrivain. »

Cette opinion de M. Elster ne l’empêche pas, cependant, de nous offrir de temps à autre une nouvelle série de lettres de Heine. Nous lui devons, notamment, d’avoir pu lire une lettre écrite par Heine, de Munich, à un chevalier d’industrie nommé Johannes Wit, et où le poète se met à la disposition de cet aventurier pour l’aider dans une entreprise de véritable chantage, ne demandant, comme récompense, qu’one décoration pour lui-même et un tonneau de vin pour un de ses amis. Mais plus fâcheuses encore que la publication de ses lettres sont, pour la mémoire de Heine, des apologies du genre de celle que vient de faire paraître un autre érudit allemand, M. Karpeles, sous la forme d’un luxueux volume tout rempli d’images et de fac-similés. Car avec les meilleures intentions du monde, et précisément parce qu’il s’efforce trop de nous prouver que Heine n’a pas été tout à fait dépourvu des vertus bourgeoises, M. Karpeles nous rappelle, à chaque page, combien de ces vertus ont manqué à son héros : sans compter que, lui aussi, de même que M. Elster, se laisse trop souvent entraîner, par sa passion d’érudit, à nous offrir des documens qu’il aurait mieux fait de tenir ignorés.

Il nous démontre, par exemple, de la façon la plus péremptoire que Heine a menti toute sa vie en affirmant qu’il était né en 1799. Le poète, qui était né en réalité deux ans plus tôt, en 1797, a profité de l’incendie des pièces de son état civil pour se rajeunir. Pourquoi ? M. Karpeles ne peut croire que c’ait été pour échapper à la conscription : c’était donc, nous dit-il, pour pouvoir affirmer qu’il avait écrit à quinze ans, et non à dix-sept, son célèbre poème des Deux Grenadiers.

M. Karpeles nous montre ensuite Henri Heine apprenant le commerce dans la boutique d’un épicier de Francfort ; il nous le montre dirigeant à Hambourg une agence de commission, et nous raconte ses spirituels démêlés avec ses créanciers. Il nous fait assister aux spéculations de bourse du poète durant son séjour à Paris, et en particulier à une malencontreuse opération sur le Gaz de Prague, dont l’échec fut suivi de toute sorte de récriminations et de représailles. Ou bien encore M. Karpeles se met en devoir d’établir que Heine aurait été un fervent patriote s’il avait survécu à la campagne de 1870. Il nous cite, à l’appui de cette hypothèse, deux traits qui lui paraissent caractéristiques. En 1822, à Berlin, Heine aurait dit : « Quand je jette les yeux sur une carte d’Allemagne et que j’y vois cette multitude de taches de couleur, je suis saisi d’une vraie épouvante. Je me demande qui gouverne, aujourd’hui, en Allemagne. » C’est donc que Henri Heine rêvait de l’unité allemande. Et ce « Prussien libéré » était tout prêt à aimer la Prusse, car il a écrit en 1839 : « On ne saurait m’accuser d’une sympathie aveugle pour le gouvernement prussien : mais je n’en suis que plus à mon aise pour déclarer que, dans la lutte de la Prusse contre l’Église catholique, c’est à la Prusse que, de tout mon cœur, je souhaite de vaincre. »

Ainsi raisonne M. Karpeles, avec les meilleures intentions du monde. Infatigable à vouloir nous faire aimer Henri Heine, tantôt il le loue du sa bonté, et tantôt des ruses subtiles de sa méchanceté. Il nous vante les industrieuses vertus de sa famille. Il s’attendrit sur ses mésaventures financières ; il déplore l’incendie de Hambourg, qui a détruit un certain nombre de manuscrits du poète, et nous cite, à ce propos, un lettre où nous lisons : « La perte de ces manuscrits de jeunesse est pour moi un dommage inestimable. Je comptais qu’ils dormiraient en repos dans un tiroir, et que, plus tard, quand la verdeur de mon esprit se serait épuisée, ils me fourniraient pour mes vieux jours un capital précieux. »

Mais rien de tout cela ne peut servir la gloire de Heine, ni aider à l’explication de son œuvre poétique. Et le seul mérite qu’ait pour nous le gros livre de M. Karpeles, d’ailleurs infiniment consciencieux et savant, consiste dans les indications qu’il nous fournit sur l’origine de quelques-uns des jugemens portés par le poète sur ses contemporains.

D’une façon générale, comme le dit M. Karpeles, Heine était un « bon haïsseur. » Elle biographe ajoute, avec sa sincérité ordinaire : « Tous ceux qui se sont occupés de la vie de Henri Heine ne peuvent manquer d’avoir acquis la certitude que la plupart des jugemens portés par lui reposent sur des impressions et des animosités personnelles. Ce n’est point là une chose agréable à constater ; mais il y aurait folie à vouloir la nier. » Aussi bien Heine avait-il l’habitude de dire qu’il « frappait des ducats sur le compte de ses ennemis, en ce sens que lui-même recevait les ducats, et que ses ennemis recevaient les coups. » Mais ces « coups, » dont il frappait ses ennemis, nous les retrouvons aujourd’hui sous la forme d’opinions énoncées par lui dans ses livres, touchant des hommes dont nous ne savons guère que ce qu’il nous en dit. C’est avec une parfaite confiance que nous accueillons, dans son livre de l’Allemagne, ses avis sur les poètes romantiques allemands, sur les philosophes et sur les critiques. Ou, quand, par hasard, un de ses sarcasmes nous paraît excessif, nous l’attribuons à une hostilité toute théorique contre des représentans d’idées opposées. Or, nous nous trompons, et le livre de M. Karpeles arrive à point pour nous détromper. il nous prouve, par une vingtaine d’exemples typiques, que tous les sarcasmes de Heine sont le résultat de rancunes personnelles, souvent légitimes, sans doute, mais telles que nous n’avons pas à nous y associer. Il nous apprend à tenir les ouvrages en prose de Heine, comme ses poèmes, pour de spirituelles et charmantes fantaisies où nous ne devons rien chercher que le talent de l’auteur. Et la leçon, pour fâcheuse qu’elle soit, n’en a pas moins son utilité.

Lorsque Henri Heine, par exemple, dans les Reisebilder, dans Atta Troll, dans Lutèce, dans le Romancero, s’acharne sur un malheureux écrivain nommé Massmann, lorsqu’il nous le représente sale et hideux, ignorant, stupide, nous aurions tort de croire que ces injures lui soient uniquement inspirées par sa haine de la teutomanie. M. Karpeles nous révèle que ce Massmann, qui était d’ailleurs un excellent homme et un savant de la plus haute valeur, avait obtenu à l’Université de Munich une chaire que Henri Heine espérait obtenir. S’il ne l’avait pas obtenue, son nom serait aujourd’hui honorablement oublié, au lieu d’être à jamais couvert de ridicule.

Lorsque, dans les Reisebilder, Heine se moque des vers d’un certain Spitta, qui ont le seul tort de « ne pas valoir la peine d’être lus, » nous sommes prêts à admettre que les vers de ce Spitta ne valent pas la peine d’être lus. En réalité, ce sont de fort beaux vers, dont M. Karpeles et M. Richard Meyer s’accordent à faire l’éloge. Et Heine lui-même les admirait sincèrement : plusieurs de ses lettres peuvent en faire foi. Mais les vers de Spitta avaient paru dans une Revue où Heine espérait qu’on publierait ses vers, et un critique influent avait appelé les vers de Spitta « les meilleurs qu’on eût écrits depuis Goethe et Uhland. »

Lorsque Heine consacre un chapitre entier de ses Reisebilder à diffamer, — il n’y a point d’autre mot, — le poète Platen, l’accusant entre autres choses d’être un escroc, et d’avoir des vices honteux, ce n’est point aux théories métriques de Platen qu’il en veut : il se venge, simplement, de ce que Platen lui a reproché de profaner la poésie en l’employant à railler les choses sacrées. Lorsque, dans Lutèce et ailleurs, Heine donne à entendre que Meyerbeer n’écrit pas lui-même la musique de ses opéras, il omet d’ajouter que l’indignation qu’il en éprouve tient à ce que Meyerbeer ne l’a point servi avec assez de zèle dans ses démarches pour toucher l’héritage de son oncle.

Pareil aux magistrats qui, en toute affaire criminelle, ont pour principe de « chercher la femme, » M. Karpeles a pour principe que la critique de Heine ne peut se comprendre, si l’on ne cherche pas les causes de « l’animosité personnelle » dont elle est l’écho. Et c’est ainsi qu’il découvre les motifs qu’a eus le poète pour se moquer de Dœllinger et de Freiligrath, de Louis Bœrne et de Wolfgang Menzel. « Voyez, semble-t-il nous dire, comme le pauvre homme a été attaqué ! Ses sarcasmes ne sont jamais que des représailles. Auriez-vous exigé qu’il louât tel de ses confrères, qui lui a enlevé une place qu’il convoitait ou tel autre, qui l’a accusé d’être un mauvais patriote ? » Non certes, c’est ce que, raisonnablement, nous ne saurions exiger ! Mais M. Karpeles oublie trop que les représailles de Heine s’offrent à nous, dans ces livres, comme des jugemens désintéressés ; et je crains qu’à vouloir, ici encore, servir la mémoire de son héros, l’excellent biographe ne risque plutôt de lui nuire. Car bien d’autres poètes, avant Heine, ont mis dans leurs vers l’écho de leurs animosités personnelles : mais nous nous plaisons à croire que leurs animosités étaient d’une espèce plus haute, et que Dante lui-même, qui a peuplé son Enfer de ses ennemis et de ses rivaux, aurait hésité à y reléguer parmi les voleurs un parfait honnête homme, coupable seulement de ne pas admirer ses talens de poète.


Je ne puis pas dire, cependant, que l’impression qui se dégage du livre de M. Karpeles soit tout à fait défavorable pour Henri Heine. Certes, ni M. Karpeles, ni aucun de ses confrères ne parviendront jamais à nous représenter le cynique railleur du Voyage d’Hiver comme ressemblant, même de loin, au type idéal de l’artiste allemand, bon ami, bon patriote, guidé dans tous ses actes par une haute et profonde notion du devoir. Mais, sous cette fausse image qu’en vain ils s’ingénient à rendre vraisemblable, les documens qu’ils nous citent nous laissent entrevoir la vraie figure du poète ; et nous avons le sentiment que cette figure ne demanderait qu’à être dessinée par un habile portraitiste pour avoir, en somme, de quoi nous toucher. Nous avons le sentiment que le caractère et la vie de Heine nous apparaîtraient sous un jour moins fâcheux, si sa biographie avait pu être écrite par un poète, et non point par des érudits ou des hommes d’affaires. Un poète n’aurait pas cherché à affubler Heine de vertus que, trop évidemment, il a toujours ignorées ; il ne se serait pas mis en peine de dissimuler chez lui des vices qui éclatent aux yeux, ni de les excuser par des considérations qui n’ont guère pour effet que de les aggraver. Il se serait résigné à la réalité, mais en s’efforçant de la faire revivre. Et, à voir ainsi Henri Heine vivant et réel, devant nous, peut-être n’aurions-nous pas pu nous défendre, sinon de l’aimer, au moins de le plaindre, et d’éprouver pour lui une indulgence mêlée de sympathie. Car ce « bon haïsseur » n’était pas un méchant homme ; et, surtout, c’était un pauvre homme, dont toute la vie n’a été qu’une longue suite de malchances et de déceptions.

Ses malheurs, à dire vrai, ne semblent pas avoir jamais eu rien de bien poétique. Jamais Heine ne semble avoir sérieusement connu les souffrances du cœur, ni celles de l’esprit. Mais c’est qu’il avait d’autres désirs que ceux que nous sommes accoutumés de prêter aux poètes : et à la réalisation de ses désirs il mettait toute son âme, de telle sorte que peu de poètes ont souffert plus que lui. Il avait désiré, d’abord, devenir le mari d’une de ses cousines, fille du plus riche banquier de Hambourg : sa cousine avait refusé de se marier avec lui. Il avait ensuite désiré obtenir une chaire à l’Université de Munich : c’était l’infortuné Massmann qui l’avait obtenue. Il avait désiré gagner un million en spéculant sur le Gaz de Prague ; il n’avait fait qu’y perdre tout l’argent qu’il avait. Il avait désiré garder, pour en tirer profit dans ses vieux jours, ses manuscrits de poèmes, de romans, et de drames ; l’incendie de Hambourg les lui avait détruits. Il avait désiré hériter de son oncle : les fils de son oncle non seulement avaient refusé de partager avec lui l’héritage de leur père, mais lui avaient supprimé jusqu’à sa pension. Toute sa vie, à l’étudier de près, n’est faite que de déboires pareils à ceux-là. Et, précisément parce qu’il n’avait pas de désirs plus hauts, ces déboires l’atteignaient et le blessaient au vif. Peu de poètes, à coup sûr, ont souffert plus que lui, sans compter qu’en sa qualité de poète, il était plus apte à souffrir que le reste des hommes. Combien la souffrance était chez lui profonde et cruelle, c’est ce que prouvent assez la persistance de ses haines et la férocité de ses représailles. Et les sarcasmes qui remplissent son œuvre ne nous toucheraient pas autant qu’ils le font si, dans chacun d’eux, nous ne retrouvions sous la moquerie quelque chose comme l’écho d’un cri de douleur.

Voilà ce qu’auraient dû nous expliquer ses biographes, au lieu de chercher à nous faire oublier ses faiblesses en nous affirmant, par exemple, qu’il adorait sa mère. Et du même coup ils nous auraient renseignés sur le véritable caractère de sa poésie. Car un homme qui sait souffrir autant qu’a souffert celui-là ne saurait être simplement un mystificateur. Peut-être, en effet, Heine n’a-t-il pas éprouvé les sentimens qu’il a chantés, et peut-être ne les a-t-il chantés que par dérision : mais, à quelque genre qu’on rattache son œuvre, cette œuvre n’en a pas moins jailli du plus profond de son âme. Le rire de Heine n’est pas celui d’un plaisant qui travaille à amuser ou à irriter ses lecteurs : c’est le rire d’un malheureux qui, n’ayant trouvé dans la vie la satisfaction d’aucun de ses désirs, retourne sa colère contre la vie même, et se plaît à profaner ce qu’elle a de plus saint. Et de là vient qu’aujourd’hui encore, personne ne saurait y rester insensible. Le rire de Heine, à lui seul, suffit pour faire de lui un poète lyrique.


T. DE WYZEWA,