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Revues étrangères - Un roman chrétien

Revues étrangères – Un roman chrétien


The Christian, a story par Hall Caine, Londres, 1897.


Un matin de mai, il y a quelques années, deux personnes, un jeune homme et une jeune fille, s’embarquaient à Douglas, dans l’île de Man, sur le paquebot qui fait le trajet entre cette île et Liverpool. Le jeune homme, John Storm, était un prêtre de l’Église anglicane. Fils d’un lord, neveu du premier ministre d’Angleterre, il s’était senti, un beau jour, l’irrésistible désir de suivre l’exemple du Christ, et de rappeler aux hommes ses divines leçons : sur quoi, renonçant à sa fortune comme à tous les biens de la terre, il était entré dans les ordres. Après une dernière visite à son père, dans l’île de Man, il s’en retournait maintenant à Londres, emmenant avec lui, pour être admise en qualité d’infirmière dans l’hôpital dont il était aumônier, la petite-fille du Révérend Quayle, pasteur du village qu’habitait sa famille.

Glory Quayle avait à peine vingt ans. « Elle était de taille plus haute que l’ordinaire, avec des cheveux d’or, et d’énormes yeux gris les plus magnifiques du monde. Sur l’un de ses yeux elle avait une tache brune, qui au premier instant pouvait faire croire qu’elle louchait, mais qui dès l’instant d’après lui donnait une expression de coquetterie, et finissait par animer son regard d’un charme singulier de fiévreuse passion. Mais de tous ses traits les plus frappans étaient ceux de la bouche, une bouche un peu trop grande pour être tout à fait belle, inquiétante plutôt et attirante à la fois, et toujours agitée d’un frémissement nerveux. Elle avait, en parlant, une voix profonde non sans quelque rudesse, mais capable des nuances les plus délicates. Et l’on sentait dans tout ce qu’elle disait un fond de moquerie impétueuse et légère, et toujours elle semblait rire ou sourire, et cependant on voyait parfois des larmes dans ses yeux. »

Son père avait été pasteur aussi, comme son grand-père. Mais avant de partir pour le Gabon, où il était mort glorieusement au service du Christ, il s’était marié avec une femme de chambre française, la fille d’une actrice : et bien que Glory n’eût presque pas connu sa mère, c’était d’elle sans doute qu’elle avait hérité cette humeur mobile, cette sensualité, cet appétit de plaisir et de luxe dont n’avaient pu la guérir ni la simplicité de sa vie au presbytère du révérend Quayle, ni la pieuse éducation qu’elle y avait reçue. A dix ans, elle courait sur les routes, conduisant une troupe de petits garçons. A douze ans, elle avait eu son premier amour. Elle s’était éprise du jeune Storm, le fils du lord, qu’elle avait vu passer devant elle en tenue de chasse. Puis John Storm avait quitté l’île, et l’année suivante, Glory avait donné son cœur à un enfant de son âge, un fils de lord aussi, Francis Drake ; trois jours lui avaient suffi pour faire sa conquête. Mais au plus fort de sa nouvelle passion, elle avait revu John Storm, et c’était celui-ci qui, à son tour, s’était épris d’elle. De longs étés durant, il avait été son compagnon de jeux et de promenades, son professeur, son confident et son frère aîné. Déjà l’enfant se croyait sûre de l’avoir tout à elle, déjà elle se voyait en rêve installée avec lui au manoir, et reine du pays, quand un matin il était venu lui annoncer qu’il s’était brouillé avec son père, qu’il avait renoncé à sa fortune, et qu’il était sur le point de se faire pasteur. Terrible avait été sa désillusion, si terrible que le séjour de la maison familiale lui était, du même coup, devenu odieux. C’était sur sa demande que John Storm lui avait procuré un emploi d’infirmière ; et maintenant elle partait pour Londres, la tête pleine de folles images, tandis que le jeune homme, l’adorant toujours, se réjouissait à la pensée de l’avoir si près de lui, pour le soutenir dans sa lutte contre les pouvoirs de Satan.

A Londres, Glory ne tarda pas à se dégoûter de son hôpital. Elle lit connaissance d’une de ses collègues qui avait un amant ; et dès son premier jour de congé, John Storm l’aperçut, dans Saint-James’s Street, en compagnie d’un couple aux manières plus que libres. Il en fut si exaspéré qu’il écrivit le lendemain à son oncle le premier ministre : « Oh ! cette maudite ville de Londres, avec sa société pourrie, son clergé sans foi, son art, sa littérature, son luxe, son oisiveté, tout cela fondé sur le labeur du pays, et pétri de la sueur de milliers de pauvres ! Oh ! cette Circé des villes, attirant à elle le meilleur de la race, le corrompant, le dupant, pour le changer enfin en un troupeau de porcs ! »

Et ce fut bien pis encore le mardi suivant, lorsque, après le bal annuel des infirmières de Londres, Storm vit Glory elle-même au bras d’un jeune homme. Elle avait retrouvé, à ce bal, un vieil ami de l’île de Man, ce Francis Drake avec qui, jadis, elle avait joué à l’amour. Il avait dansé avec elle, lui avait offert de la reconduire dans sa voiture ; et dans la voiture il lui avait donné un baiser, dont elle restait encore toute confondue. Mais en apercevant John Storm, debout devant la porte de l’hôpital, elle avait ressaisi sa présence d’esprit.

« — Ah ! voici monsieur Storm ! s’était-elle écriée. Monsieur Storm, je vous présente M. Drake, qui a demeuré dans l’île de Man, vous vous rappelez !…

— Je ne me rappelle pas ! dit le prêtre. — Et là-dessus il leur tourna le dos, boutonna jusqu’au cou sa longue redingote, et reprit son chemin le long de la rue silencieuse, avec ses deux poings crispés de colère. »

Glory, cependant, continuait à s’initier aux plaisirs de Londres. En compagnie de Drake, elle allait au théâtre, soupait avec le jeune homme au restaurant ou chez lui ; et sans cesse John Storm, exaspéré, mettait plus d’amertume à sa haine du monde. Le dimanche qui avait suivi le bal, il avait fait, en chaire, un sermon d’une telle violence, si plein d’invectives et d’imprécations, que tout son auditoire s’en était révolté. Une autre fois, après avoir eu encore avec la jeune fille un entretien des plus orageux, et l’avoir presque battue dans sa pieuse fureur, il s’en était pris à son chef hiérarchique, le gros chanoine Wealthy, lui avait éloquemment reproché son indifférence, son égoïsme, l’infamie de ses compromissions. Et comme Glory persistait à lui tenir tête, sa misanthropie et son mysticisme n’avaient plus connu de limites. Renonçant à ses projets de prédication populaire, abandonnant la lutte à peine entamée, il était allé s’enterrer dans une sorte de Trappe, fondée, au cœur même de Londres, par quelques saints pasteurs de l’Église anglicane.

Il y resta six mois, abîmé dans la prière et les macérations : mais le souvenir de Glory le poursuivait jour et nuit. C’est pour avoir de ses nouvelles que, certain soir, il encouragea, aida le frère Paul à s’échapper du couvent ; et quand le frère Paul lui eut appris, le lendemain, qu’elle avait quitté l’hôpital, il n’eut point de repos qu’il ne l’eût rejointe. Dans la cellule où, volontairement, il s’était fait murer, il entendait sa voix grave et caressante, il frémissait de l’éclat de ses yeux. Il découvrit enfin que la vie monastique était contraire à l’idéal du Christ, que le vrai devoir du chrétien était d’agir, non de prier. Et il sortit du couvent, pour recommencer à agir.

Sa première action fut d’entrer, le soir, dans un café-concert, et d’y entendre Glory, l’étoile du lieu. Le lendemain, il se rendait chez elle, et c’était pour la jeune fille comme si un grand poids lui fût tombé du cœur : car elle l’aimait aussi, et pas un instant depuis leur séparation elle n’avait cessé de penser à lui. Ils convinrent daller, le lendemain, passer toute la journée ensemble à la campagne. Ils déjeunèrent au bord de l’eau, cueillirent des fleurs, évoquèrent tendrement des souvenirs d’autrefois : et longtemps John Storm, la voyant si heureuse, hésita à lui parler de ce qu’il avait à lui dire. Il le lui dit enfin, mais la jeune fille refusa de l’entendre. « John Storm, lui répondit-elle, comment ne comprenez-vous pas que je ne suis point pareille au reste des femmes ? J’ai l’impression d’être double, d’avoir deux âmes en moi. Au sortir de l’hôpital, j’ai eu beaucoup à souffrir ; mais même aux pires momens, je n’ai pu m’empêcher de prendre plaisir à la vie. Des choses me sont arrivées qui m’ont fait pleurer, mais il y avait un autre moi qui riait, même alors. Maintenant encore, ce n’est pas moi qui mène la vie que vous me reprochez : ce n’est que mon second moi, mon moi inférieur, si vous voulez. Le fond de mon âme n’en est pas atteint. Pourquoi donc, à l’heure où toute la ville a les yeux sur moi, où le monde est pour moi plein de sourires, plein de soleil, à l’heure où je suis heureuse, pourquoi venez-vous, — et Dieu sait cependant combien vous me manquiez ! — pourquoi sortez-vous du tombeau pour m’invitera tout abandonner ? »

Mais l’influence du pasteur, jointe à toute sorte de déboires et de contrariétés, finit par inspirer à la jeune fille le dégoût de son nouveau métier. Elle s’enfuit de Londres, revint auprès de son grand-père ; et John Storm, le cœur plus à l’aise, put s’occuper sérieusement de convertir le monde. Dans un des quartiers les plus misérables de la ville, il loua une vieille chapelle abandonnée, en fit un temple, y annexa une école et un hôpital, et commença une série de prédications qui ne tardèrent pas à le rendre fameux. Déjà il songeait à associer Glory à son œuvre, lorsqu’il reçut d’elle une lettre lui annonçant qu’elle était revenue à Londres, où un directeur de théâtre lui avait offert le rôle de Juliette. Quelques jours après, il se présentait de nouveau chez elle : il la trouvait entourée de jeunes viveurs, brillante et gaie, toute au bonheur d’avoir retrouvé la seule existence qui lui convenait ; et il la quitta, la haine dans l’âme, mais pour revenir près d’elle au premier signe, et la sommer encore de se convertir. C’est dans cette seconde entrevue qu’il lui avoua qu’il l’aimait. Elle en fut d’abord interdite, ne sachant si elle devait se réjouir ou pleurer : mais, le lendemain, elle vint le trouver dans sa sacristie, au moment où il sortait de prêcher, et elle lui dit alors qu’elle l’aimait aussi. « Avec un cri de joie il s’élança vers elle, l’étreignit dans ses bras, lui couvrit de baisers les mains et le visage. » Ils se jurèrent d’être pour toujours l’un à l’autre.

Mais Glory s’était trompée : son amour pour John Storm n’avait pas détruit à jamais cet autre moi qu’elle avait en elle. « Mon ami, lui écrivait-elle quelques jours plus tard, c’est plus fort que moi, je ne peux pas ! Londres m’attire, me retient, son charme ne tarderait pas à me reprendre à vous ! » Et voilà John Storm renonçant une fois encore à sa propagande chrétienne, le voilà obtenant de son évêque la permission de quitter Londres pour remplacer le Père Damien auprès des lépreux des Iles du Sud. Mais Glory, en fin de compte, n’admet pas non plus la possibilité de vivre avec lui dans les Iles du Sud. Trois fois, pour lui complaire, il change ses projets : trois fois elle paraît disposée à le suivre, mais au moment de partir, le courage lui manque ; et c’est elle-même qui, enfin, dans sa troisième lettre, le supplie de ne plus penser à elle, de vivre sa vie, et de lui laisser vivre la sienne.

Avons-nous besoin de dire que cette lettre eut aussitôt pour effet une évolution nouvelle, dans la carrière apostolique du jeune « chrétien » ? Au lieu de flétrir le monde du haut de la chaire, ce fut désormais en pleine rue qu’il l’attaqua, prêchant dans les carrefours la lutte sainte contre les puissans et les riches, ameutant la foule, parcourant Londres et toute l’Angleterre à la tête d’une troupe de gueux fanatiques. Le jour du Derby, il s’était posté sur la route d’Epsom, et sommait les parieurs de rentrer chez eux, lorsqu’il aperçut, dans une élégante voiture qu’elle conduisait elle-même, Glory, sa bien-aimée, en compagnie de Francis Drake et d’autres lions à la mode. Il comprit aussitôt que son devoir était de tuer cette femme, pour la délivrer des souillures charnelles, et rendre son âme à Dieu avant qu’elle fût à jamais perdue. « Elle était en péril, aux portes de l’enfer. C’était à lui de la sauver. Et mieux valait une vie finie qu’une vie dégradée, avec une âme détruite ! » Le texte était formel : « Livrez-le aux serviteurs du Seigneur pour la destruction de la chair, afin que l’esprit puisse être racheté au jour du Jugement ! »

Cette nuit-là, quand Glory rentra dans sa chambre après le souper, elle vit John Storm qui l’attendait. Sans l’approcher, sans lever les yeux sur elle, il l’invita à faire ses prières. Elle devina qu’il venait pour la tuer ; et comme toute résistance aurait été inutile, après le premier moment de terreur elle se jeta dans ses bras. « Je vous aime ! s’écria-t-elle, je ne puis vivre sans vous ! C’est Dieu qui veut que nous nous aimions, malgré les barrières qui nous séparent ! Vous ne pouvez renoncer à votre vie, John, ni moi à la mienne : mais nos cœurs ne font qu’un seul cœur ! » Sur quoi elle le couvrit de tendres baisers. « Et l’on entendit un grand cri, pareil à celui d’un homme qui tombe dans un gouffre. Et John Storm l’étreignit avec passion, et il sentit que sa chevelure dénouée lui caressait la joue. »

En sortant de chez Glory, le lendemain matin, le malheureux se rendit au bureau de police et se constitua prisonnier : on le recherchait, en effet, depuis la veille, comme l’instigateur d’une émeute qui s’était produite dans Londres. Il éprouvait un mélange de honte et d’angoisse, mais bien à tort : car, en devenant l’amant de Glory, il l’avait enfin tout à fait convertie. Désormais la jeune actrice n’avait plus aucun goût pour la vie de Londres : elle refusa même la main de Drake, et le titre de lady qui s’y trouvait attaché ; renonçant au monde, elle vint reprendre son ancien métier d’infirmière, dans l’hôpital fondé par John Storm. Et dès les premiers jours qu’elle y était, elle y vit apporter le prêtre lui-même, mortellement blessé dans une bagarre, au sortir de prison. Elle fut unie à lui par le sacrement du mariage. « — Je regrette, lui dit-il, d’avoir à m’en aller avant vous, Glory ! — Elle secoua la tête pour empêcher ses larmes de couler, et répondit gaiement : — Non, c’est bien ainsi que les choses devaient se passer. J’ai besoin d’un petit répit pour repenser un peu à tout cela, voyez-vous ; et ensuite… ensuite j’irai vous rejoindre, comme on s’endort l’un après l’autre, le soir, sur le même oreiller ! » — Et John Storm, laissant retomber sa tête avec un grand soupir, lui dit : « Le Seigneur, en tout cas, m’accorde là une heureuse fin ! »

Tel est, aussi exactement qu’il m’a été possible de le résumer, le sujet principal d’un grand roman de M. Hall Caine, le Chrétien, qui vient de paraître à Londres avec un succès extraordinaire. Et je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c’est un sujet qui a été traité déjà, plus d’une fois, avant M. Hall Caine, mais une fois surtout, au siècle passé, dans un petit roman français de quelque renom. L’héroïne, en particulier, cette Glory si légère et cependant si tendre, souriante avec des larmes dans les yeux, partagée entre son amour pour John Storm et sa soif des plaisirs galans, n’est-ce pas elle qui, sous le nom de Manon Lescaut, a séduit et ému tant de générations ? N’y a-t-il pas jusqu’à sa visite à la sacristie du jeune prêtre qui ne rappelle une visite semblable faite autrefois à Saint-Sulpice, après un sermon d’où l’abbé Des Grieux sortait « couvert de gloire et chargé de complimens » ? Et encore n’ai-je pas pu, dans mon analyse, noter vingt petits traits d’une ressemblance plus directe, des détails de paroles et d’attitudes, des nuances de sentiment qui achèvent d’apparenter Glory Quayle à l’inoubliable pécheresse de l’abbé Prévost : ce serait à croire, en forçant un peu les dates, que « l’actrice française », dont M. Hall Caine a fait l’aïeule de son héroïne, s’appelait Manon, et n’était « actrice » que par manière de parler.

Mais si M. Hall Caine se trouve, de la sorte, avoir recommencé Manon Lescaut, — en 460 pages d’une impression très serrée, — la chose semble s’être produite en dépit de lui : car ce n’est point Manon, mais un livre d’un tout autre genre qu’il s’est expressément proposé pour modèle. Son intention a été d’imiter les saints Évangiles, et de nous offrir l’image d’une âme vraiment « chrétienne ». Le Chrétien, c’est le titre qu’il a donné au roman. Son John Storm est le « chrétien » tel qu’il le conçoit ; à chaque page de son livre il nous le fait entendre. Ne va-t-il pas jusqu’à lui attribuer le don des miracles ? Et ne nous montre-t-il pas, dans une scène d’ailleurs tout à fait étonnante, les princes des prêtres de l’Église anglicane venant demander au ministre la suppression de John Storm, « attendu que mieux vaut qu’un seul homme disparaisse, si par-là toute l’Église et tout le peuple doivent être sauvés » ?

Oui, c’est le plus sérieusement du monde qu’il a prétendu incarner l’idéal chrétien dans la figure de ce pasteur exalté et érotomane, qui passe en effet par les phases les plus diverses de la vie religieuse, depuis le mysticisme jusqu’au socialisme évangélique, mais dont il n’y a pas une des actions ni des pensées qui ne soit le contre-coup de son délire amoureux ! Quand John Storm déclare, au sortir du couvent, que l’action, et non la prière, convient au disciple du Christ, quand il flétrit le luxe des femmes et la bassesse des hommes, quand il excite la foule à déserter les champs de courses, M. Hall Caine veut que nous y voyions autant de preuves de sa mission sainte, tout en ne nous cachant point que c’est seulement par désir d’une femme que son héros s’entraîne à agir comme il fait. Il y a là, en vérité, quelque chose d’étrange, pour ne pas dire d’un peu monstrueux, et l’on comprend qu’un grand nombre de critiques anglais s’en soient scandalisés.

L’auteur s’est bien chargé de leur répondre, dans une note qu’il a mise à la fin de son livre. Après avoir affirmé qu’il avait voulu « présenter une pensée sous les formes d’une histoire », il ajoutait que son intention avait été aussi de « dépeindre les types des esprits et des caractères, des croyances et de la civilisation, des efforts sociaux et des aspirations religieuses qui constituent la vie anglaise et américaine à la fin du XIXe siècle. » Mais une « peinture » n’est pas une « pensée », et d’ailleurs ce roman ne saurait prétendre à être « une peinture ». A l’exception d’une partie assez instructive, en effet, la description du couvent anglican où se réfugie le jeune homme, tout le roman n’est consacré qu’aux aventures des deux héros : les autres personnages ne sont que des comparses, à peine plus réels que M. B…, M. de T…, et les autres amans de Manon Lescaut. Tout au plus pourra-t-on prendre quelque plaisir au portrait du chanoine Wealthy, le premier chef hiérarchique de John Storm ; et encore n’est-ce qu’une caricature, manifestement imitée de Dickens. Le vrai, le seul sujet du livre n’est point là : il est à nous raconter la vie d’un « chrétien », sa vie et sa mort, puisque aussi bien John Storm reçoit, à la fin, la palme du martyre, et qu’évêques et ministres, enfans et saintes femmes, prient à son chevet, sans compter Glory en Madeleine éplorée ; et qu’un journaliste, « d’origine juive », s’écrie dans un Premier-Londres, le soir de sa mort : « Que son sang retombe sur nous et nos descendans ! »

Est-ce donc que M. Hall Caine est « d’origine juive, » lui aussi, pour comprendre de cette façon l’esprit de l’Évangile ? Ou bien n’a-t-il imaginé tout cet appareil de christianisme que pour donner plus de ressort, ou plus de poids, à l’histoire des amours d’une actrice et d’un clergyman ? Il aurait, en ce cas, admirablement réussi, car son roman a obtenu, comme je l’ai dit, un succès extraordinaire. Dès avant qu’il eût paru, on ne parlait que de lui. Seize jours ont suffi, du 9 au 25 août, pour épuiser une édition de cinquante mille exemplaires. Et aujourd’hui encore, il n’y a pas un journal qui ne s’en occupe : on « interviewe » à son sujet les prêtres de toutes confessions, les orateurs socialistes, M. Gladstone et le général Rooth ; on cite les véritables noms de l’hôpital dont John Storm a été l’aumônier, du café-concert où il a retrouvé Glory Quayle. Et les revues illustrées nous montrent M. Hall Caine debout, en costume de cavalier jacobite, sur la terrasse du château féodal de Gleba, dans l’île de Man : son château, le château où il a écrit le Chrétien, avec une plume dont on ne manque point, d’ailleurs, de nous faire connaître la marque.

Le Chrétien est incontestablement, en Angleterre, le « roman de l’année ». Et l’éminent critique M. Andrew Lang a beau inviter les lecteurs étrangers à « ne pas croire que ce soit là un genre de littérature en honneur parmi les hommes de lettres anglais. » C’est en tout cas, certainement, le genre de littérature que le public anglais préfère à tous les autres, pour les préoccupations religieuses qu’il y trouve ou s’imagine y trouver. Des citations de la Bible, des extraits de sermons, un ton général de solennité : il n’en faut pas davantage pour lui faire prendre au sérieux l’histoire la plus « temporelle » qui soit, et pour la lui rendre amusante par-dessus le marché. Car le résumé qu’on a lu plus haut ne saurait donner une idée de la gaucherie du roman de M. Hall Caine, de sa longueur et de sa monotonie, de ses incessantes répétitions des mêmes scènes dans les mêmes circonstances. Le livre est trop long de moitié, sans profit aucun. Il est plein d’erreurs et d’invraisemblances. On y lit que « Dieu a épargné Sodome en faveur de Loth. » Glory, avec les instincts qu’on lui connaît, traverse les théâtres et les cafés-concerts, et jusqu’aux bouges les plus mal famés de l’East-End, sans ternir une seule fois sa pureté de vierge. John Storm rompt ses vœux, se fait exclure du couvent où on l’a recueilli, et n’en reste pas moins, pour le supérieur et tous les frères de ce couvent, un objet de tendresse et de vénération. Il a des aventures plus fantastiques que toutes celles du prince Rodolphe, dans les Mystères de Paris. Et le roman entier, d’ailleurs, semble une adaptation des procédés littéraires d’Eugène Sue à la vieille histoire de Manon Lescaut. Mais l’auteur affirme qu’il y a « incarné une pensée » ; il déclare qu’il a « fait emploi, pour son livre, des journaux intimes, lettres, mémoires, discours et sermons de diverses personnes, vivantes ou mortes. » Et les lecteurs anglais dévorent pieusement ces 460 pages, et des journalistes se trouvent pour comparer le Chrétien aux nobles et pures méditations du cardinal Newman !

Non que M. Hall Caine soit dépourvu de talent. Il a d’abord le ta lent de se faire valoir, en choisissant pour chacun de ses livres le genre et le ton les plus à la mode. Des sept romans qu’il a écrits jusqu’ici, aucun ne ressemble à l’autre ni par le sujet, ni par le style, mais tous sont également venus à leur heure, puisqu’il n’y en a pas un qui n’ait réussi. Et si dans chacun d’eux les critiques ont relevé à peu près les mêmes défauts que je viens de signaler dans l’histoire de John Storm, une certaine disproportion entre les visées et le résultat final, une composition trop monotone avec trop de redites, mais surtout quelque chose d’affecté et qui sonne un peu faux, ils n’ont pu s’empêcher cependant d’y reconnaître aussi de précieuses qualités. M. Hall Caine ne sait pas composer un roman, mais il sait donner aux diverses scènes de ses romans, prises en particulier, un relief et un mouvement qui les font paraître vivantes. C’est un art que, sans doute, il a appris à l’école de Dickens, car il n’y a rien chez lui dont on ne sente qu’il l’a appris quelque part ; mais il l’a bien appris, et plusieurs des épisodes de son Chrétien, par exemple, sont traités d’une main vraiment très adroite. Et puis il sait écrire, ce qui n’est pas commun chez les romanciers de sa sorte. Dans les styles les plus différens il se meut à l’aise, avec une correction élégante et ferme, rehaussant ainsi d’une pointe de littérature la vulgarité ou l’invraisemblance de ses inventions romanesques. Enfin il connaît l’île de Man, et cela non plus n’est pas chose commune. Il en connaît à la fois les paysages et les mœurs, l’apparence extérieure et l’âme profonde. Les descriptions qu’il en fait, dans presque tous ses livres, sont pleines de couleur et de vérité : là seulement on a l’impression qu’il est sincère, et s’intéresse lui-même à ce qu’il nous dit. En touchant le sol de l’île de Man, c’est comme si ses personnages s’animaient d’une vie nouvelle ; et rien n’est curieux, à ce point de vue, comme de comparer les charmantes lettres écrites par Glory durant son séjour au presbytère du révérend Quayle avec celles qu’elle écrit de Londres, maniérées et prétentieuses, semées de mots d’auteur d’un goût souvent douteux.

Mais toutes ces qualités ne suffisent pas à qui se mêle d’écrire un roman chrétien. Et je sais bien, après cela, que l’île de Man n’est pas une île comme les autres, puisque les chats, par exemple, y naissent sans queue ; mais je ne puis m’empêcher de croire que le châtelain de Greba lui a fait injure en la supposant capable de produire une aussi fâcheuse espèce de « chrétien » que celle de ce John Storm, mauvais prêtre et mauvais amant, profanant la foi qu’il prétend servir !


T. DE WYZEWA.