Ouvrir le menu principal

Revue musicale - 31 mars 1893
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 702-706).

Concerts du Châtelet : les Béatitudes, oratorio ; paroles de Mme Colomb, musique de César Franck. — Théâtre de l’Opéra-Comique : Kassia, drame lyrique en 4 actes ; paroles de MM. Meilhac et Ph. Gille ; musique de Léo Delibes.


On a parfois prétendu que la beauté parfaite, comme l’eau, n’a pas de goût ni de couleur particulière. Si cela était vrai, les Béatitudes seraient une œuvre parfaitement belle ; mais cela n’est pas vrai, et les Béatitudes ne sont qu’une œuvre incolore et insipide. J’ai fait mon devoir : j’ai entendu d’un bout à l’autre l’oratorio de César Franck. Je l’ai même écouté. Après une lecture et des auditions partielles, je soupçonnais cette musique d’être ennuyeuse ; après une audition complète, j’ai la conviction qu’elle l’est en effet.

Le poème des Béatitudes paraît être l’ouvrage d’une dame bien pensante, mais écrivant moins bien, d’une poétesse de catéchisme ou de patronage, qui de la meilleure foi du monde a mis le sermon sur la montagne en couplets comme celui-ci :

Heureux l’homme épris des biens véritables,
Qui n’attache point son cœur
A des richesses périssables,
Et dans le sein des misérables
Répand les dons qu’il reçut du Seigneur…

Heureux les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. — Ainsi avait dit le Christ, plus brièvement et peut-être mieux. S’il a préféré ce texte à celui de Mme Colomb, dont il devait pourtant avoir connaissance, en vertu de la prescience divine, sans doute il avait ses raisons. Il est permis de regretter que Mme Colomb ne les ait pas admises.

Chacune des maximes saintes est délayée de même, mise en dialogue et parfois presque en action. A quels excès, comme disait Voltaire, le zèle de la religion ne se porte-t-il point chez les dames ! Autour de ces quelques mots : Heureux ceux qui pleurent, plus sacrés et plus inviolables encore que les autres, parce que plus que les autres ils ont bouleversé le monde ; autour de cette petite phrase, une longue scène se développe : orphelins, veufs et veuves, mères en deuil, esclaves, penseurs que le doute assiège, l’humanité tout entière vient mettre en commun ses malheurs et ses plaintes. — La cinquième béatitude : Heureux les miséricordieux, se complique et s’encombre de récriminations contre l’injustice, d’appels à des héros vengeurs. Puis un ange du pardon intervient. — Les femmes païennes, les femmes juives et un quatuor de Pharisiens figurent dans la sixième béatitude : Heureux ceux qui ont le cœur pur. De plus en plus le texte sacré s’embarrasse et s’alourdit. Enfin voici Satan lui-même, et les tyrans, et la haine, et tout l’attirail de la guerre, afin que nous goûtions mieux ensuite les douceurs promises aux pacifiques. Et la huitième béatitude n’est pas moins diffuse que les autres, ni moins surchargée de hors-d’œuvre pieux. En vérité, Mme Colomb annonçait MM. Sylvestre et Morand et, sauf la mise en scène, le Nouveau-Testament est traité avec aussi peu de façons au Châtelet qu’au Vaudeville.

Il fallait bien, dira-t-on, allonger le sujet et le texte pour les mettre en musique. Non : il fallait plutôt ne mettre en musique ni ce texte, ni ce sujet. Rien n’est aussi peu musical, ou, si j’ose dire, musicable, que les béatitudes. Il est impossible à un compositeur d’exprimer, sans la plus fatigante monotonie, cette série de sentimens, ces huit états d’âme se ressemblant tous, et différant seulement par des nuances que la musique ne saurait distinguer. Entre les pauvres d’esprit, les doux, les miséricordieux, les purs, les pacifiques, la psychologie peut bien se reconnaître, mais non pas la musique. Et de fait ici, le Christ, énonçant les huit béatitudes, les énonce pareillement ; il leur donne le même accent et le même caractère.

Hélas ! le caractère de cette musique est précisément de n’en point avoir ; elle est surtout impersonnelle et inexpressive. Que veux-tu que je te dise ? grondait jadis Cherubini, parlant à un de ses élèves, dont il venait d’ouïr un opéra ; pendant trois heures tu ne m’as rien dit. — César Franck ne nous en dit pas davantage. Sur des mots comme ceux-ci pourtant : Heureux ceux qui pleurent, il y avait à dire. Mais non. En vain toutes les misères humaines se sont donné rendez-vous ici ; en vain tous les deuils, toutes les souffrances ont attendu que le génie vînt les comprendre, les consoler, et gémir, et pleurer avec elles et pour elles, le cri sublime n’a pas retenti, la larme n’a point été pleurée. Reine implacable, ô douleur, chante la foule. Mais son chant a quelque chose non pas tant de douloureux que de refrogné et de maussade. Et quand, de l’universelle plainte se détachent les plaintes solitaires, celle de l’épouse ou de l’époux, celle des enfans ou celle des mères, si Franck était le grand musicien que disent ses disciples, pour toutes ces voix dolentes il eût trouvé d’autres accens. Que ne l’ont-ils alors secouru, inspiré, élevé jusqu’à eux, les maîtres qu’il connaissait, qu’il aimait, je lésais, et auxquels vous osez prétendre qu’il ressemble ! Cela, du désespoir ! C’est tout au plus du chagrin, de l’ennui, et pour être sensible aux froides lamentations de ces époux, de ces enfans, il faudrait ne se souvenir ni d’Orphée, ni d’Alceste, ni de Léonore, ni d’Iphigénie, la tragique orpheline. Pour appeler, et cela sans sourire, comme vous faites, pour appeler César Franck le Bach français, et parler de la messe en ré à propos des Béatitudes, ne vous rappelez-vous donc plus ni le Crucifixus de la messe en si mineur, ni celui de la messe en  ? oubliez-vous comment les vrais grands maîtres ont chanté ou crié la douleur ? ignorez-vous enfin et surtout que, sans être des ours, on peut faire beaucoup de mal, fût-ce aux morts, avec des pavés ?

Est-ce encore du Beethoven, l’interminable et bruyante paraphrase de la septième béatitude : Heureux les pacifiques, et ce tintamarre pseudo-diabolique, ce satanisme de pacotille avec orchestration de zinc et de fer-blanc, sans parler des tyrans déchaînés, des prêtres païens et de la foule en fureur ? Non, ce n’est point ici que sévit la guerre et que sourit la paix. Ouvrez la partition de la messe en , et de la confusion des dernières pages, de l’inextricable polyphonie, de la prière cent fois répétée : Dona nobis pacem, pacem, pacem, écoutez jaillir la fanfare des trompettes au-dessus des sombres timbales ; tout à coup, plus haut que l’orchestre qui tremble, qui a peur, écoutez éclater l’adjuration de l’âme éperdue criant vers l’Agneau de toute douceur qui remet les péchés et donne le repos. Le voilà, le vrai Beethoven, et près de l’original vous pouvez juger ici la copie, ou la contrefaçon. Voilà toute l’horreur de la guerre et toute la suavité de la paix, en deux pages, que pour les œuvres complètes de Franck je n’échangerais pas.

Laissons Beethoven. Aussi bien n’aurions-nous jamais parlé de lui à propos de Franck, si l’exemple ne nous en eût été donné. Mais nous songions en écoutant cette œuvre, qu’un autre musicien, sans être un Beethoven, a chanté plus dignement les textes sacrés : c’est l’auteur de Rédemption et de Mors et Vita, que je veux dire. Entre deux béatitudes de Franck, une béatitude de M. Gounod nous revenait à la mémoire : Beati qui lavant stolas, Heureux ceux qui lavent leurs robes dans le sang de l’Agneau. La voilà, la musique divine et cependant aimable, la musique heureuse et faite pour des heureux. Elle respire, cette phrase, je ne sais quelle félicité juvénile, je ne sais quelle joie primitive. Elle a l’air de traduire un affectueux hommage, un compliment exquis. Il en émane autre chose encore que de la grâce et de la tendresse, presque de la lumière. On croit l’entendre se détacher, comme se détachent certaines inscriptions dans les tableaux anciens, sur un paysage, un fond de verdure, sur une prairie semée de fleurs, où des lavandières divines teindraient de pourpre des tuniques de lin. Et plus loin, à la fin de ces fastidieuses Béatitudes, est-ce notre faute encore si le Christ de Franck nous a fait regretter le Christ de M. Gounod ? « Venez, les bénis de mon Père, » disent-ils tous deux ; l’un en français, l’autre en latin, chacun en sa langue. Oh ! oui, chacun en sa langue, et autant celle de l’un est terne, sourde et morose, autant celle de l’autre a d’éclat, d’expansion et de majesté. Qu’on se rappelle le magnifique épisode de Mors et Vita intitulé Judex : d’abord l’admirable effusion de l’orchestre, ces horizons tout à coup découverts ; puis, l’éblouissante entrée des chœurs, cette richesse, cette clarté, cet effet de plein ciel, d’un ciel ruisselant de lumière, peuplé de justes et d’anges comme le ciel de Raphaël dans la Dispute du Saint-Sacrement. Ils apparaissent, tous les bienheureux, siégeant en cercle sur les nuées, et derrière eux les têtes ailées des chérubins se pressent dans une poussière d’or. Alors, commencent de larges récitatifs. J’entends encore M. Faure les déclamer avec ampleur, ainsi qu’ils sont écrits, et comme disait M. Gounod lui-même, en lettres majuscules : Et congregabuntur ante eum omnes gentes. Les grands mots liturgiques se déroulaient avec lenteur ; certaines intonations, certaines notes, par la grandeur auguste, par la lourdeur aussi, égalaient presque le fameux geste prêté au Christ par Michel-Ange. Et quand le juge suprême, se tournant vers ceux qu’il avait rangés à sa droite, leur disait : Venite benedicti… possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi ; quand revenait la mélodie du prélude, alors les mots semblaient s’élargir encore, emplir toute l’étendue de leur retentissement, et si pure, en même temps que grandiose, était cette inspiration, qu’elle créait en chacun de nous un cœur pur, qui voyait Dieu.

Dieu ! Peut-être César Franck l’a-t-il vu dans son œuvre, mais pas une fois il ne l’y fait voir. Quelle misère ! Entendre célébrer les huit béatitudes, et cela sans un instant de bonheur. Si, un instant peut-être, mais bien court, pendant le petit chœur : Ils seront consolés, où luit un pâle rayon, où se peut surprendre un soupçon d’originalité rythmique, un vague espoir de charme et de grâce. Mais, en somme, cette musique est indifférente et inutile. Non pas qu’elle soit laide : Franck ne faisait pas précisément de la musique laide ; il a laissé ce soin à la plupart de ses élèves. La musique dont il avait le secret, c’est la musique ennuyeuse. L’ennui, l’inexorable ennui, voilà son domaine, son royaume, le terrain sur lequel il fut sans rival. Encore, nous dira-t-on, faut-il s’entendre sur ce qu’est l’ennui. Entendons-nous donc ; c’est, par définition, « une sorte de vide qui se fait sentir à l’âme privée d’action, ou d’intérêt aux choses. » Et telle est bien l’impression que nous causent les Béatitudes : le vide, l’absence complète d’action, de cette action de l’âme qui est la joie esthétique, le défaut de tout intérêt aux choses entendues. Par aucun de ses élémens cette musique n’agit sur nous. La mélodie ? On a beau rire du mot, la chose est éternelle et subsiste même dans la musique de Franck. Malheureusement elle y est sans relief et sans couleur, comme en pourrait témoigner la phrase déjà citée du Christ : Venez, les bénis de mon père ! Les harmonies ? Toujours cherchées, elles sont rarement originales et saisissantes, et pour l’étrangeté, pour la nouveauté des accords et des trouvailles harmoniques, les Béatitudes tout entières ne valent pas les deux accords du cygne dans Lohengrin, ou un motet de Palestrina. Quant au rythme, certain chœur : Poursuivons la richesse avec ardeur, se chante sur un mouvement et des triolets de tarentelle, que ne pardonneraient pas à tout autre qu’à Franck les sérieux éphèbes de cette société qui s’appelle nationale, mais qui heureusement ne l’est pas. L’orchestre enfin ? Pâteux, opaque, rien ne fermente en lui, rien ne vit. Et pourtant ! .. Oui, pourtant, il y a bien dans Paris une douzaine de musiciens, dont un assez considérable, pour admirer Franck, ce qui n’a pas beaucoup d’inconvéniens, et, ce qui en a davantage, pour l’imiter. L’arbre a porté des fruits, secs pour la plupart, et quelquefois amers. S’ils nous lisent, les disciples, ils se rendront témoignage entre eux et se féliciteront de souffrir, en mémoire de leur maître, persécution pour la justice. Laissons, diront-ils avec la sagesse de l’Orient, laissons les chiens aboyer contre la caravane ; ils n’iront jamais où elle va. — Peut-être, mais il y a des caravanes qu’un mirage attire et qui se perdent dans le désert.

L’exécution des Béatitudes, sous la direction de M. Colonne, a été passable ; l’œuvre est très difficile. Mais, sous la même direction, l’exécution de Lohengrin, l’autre soir, a été plus que médiocre, ou moins. L’orchestre a joué sans cohésion, sans passion, sans flamme, sans mesure, sans finesse, sans soin. Il a notamment étranglé d’une manière barbare l’admirable phrase du second acte qui accompagne la sortie d’Ortrude et d’Eisa ; il en a odieusement serré les grupetti, qui doivent être, au contraire, d’une grâce très libre et un peu flottante. Même sécheresse, même dureté dans l’accompagnement du grand duo et ailleurs encore, partout ailleurs. Quant aux chœurs, il est merveilleux qu’ils puissent chanter aussi faux, aussi imperturbablement faux. Par bonheur, il y avait là M. Jean de Reszké et Mme Caron. Hélas ! il y avait aussi Mlle Dufrane. La province nous avait pris, la province nous a rendu cette dame, dont le cri ressemble à celui du paon.

L’Opéra-Comique a donné Kassia, l’œuvre posthume du pauvre et charmant Delibes. Il a eu tort. De tant de musiciens et d’amis, ayant eu l’ouvrage entre les mains, comment pas un ne s’est-il avisé que Kassia ne servirait pas la mémoire d’un maître qui fut souvent exquis, et que cette pâle fleur n’était pas digne de ce tombeau ?


CAMILLE BELLAIGUE.