Revue littéraire - Voltaire et J.J. Rousseau

Revue littéraire - Voltaire et J.J. Rousseau
Revue des Deux Mondes3e période, tome 76 (p. 208-225).
REVUE LITTERAIRE

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU

Querelles de philosophes : Voltaire et J.-J. Rousseau, par M. Gaston Maugras. Paris, 1880 ; Calmann Lévy.

Il me parait d’abord utile, et même humain, de soulager M. Gaston Maugras d’un scrupule qui lui pèse : « Bien que des recherches, couronnées de succès, dit-il dans sa Préface, et l’extrême obligeance des collectionneurs auxquels nous nous sommes adressé, nous aient permis de donner une part d’inédit considérable, les documens qui figurent dans ce volume sont en majeure partie extraits des correspondances et des ouvrages qui ont paru depuis le siècle dernier jusqu’à nos jours ; » et il craint qu’on ne lui reproche d’avoir ajouté peu de chose aux trois mille et quelques lettres que nous devrions avoir de Rousseau, s’il existait une bonne édition de sa Correspondance, et aux quelque dix mille qui nous sont parvenues de Voltaire. Évidemment, il croit que tout le monde a lu, comme lui, non-seulement toutes les lettres, mais aussi toutes les œuvres de Voltaire et de Rousseau, non-seulement toutes leurs œuvres, mais aussi toutes celles de leurs contemporains, et non-seulement enfin qu’on les a lues, mais aussi qu’on les a présentes à la mémoire. Qu’il se détrompe et qu’il se rassure. Dans le temps où nous vivons, le véritable inédit, selon le mot célèbre et encore plus vrai que spirituel, c’est précisément ce qui est imprimé. Ceux-là seuls reprocheront à M. Gaston Maugras de ne pas nous avoir donné « une part plus considérable d’inédit, » qui ne connaissent pas eux-mêmes la bibliographie du sujet qu’il a voulu traiter. Les autres savent que le difficile, quand il s’agit de Voltaire ou de Rousseau, n’est pas de donner ou de trouver de l’inédit, mais de ne pas s’égarer ou se perdre parmi les imprimés, — puisque aussi bien M. Gaston Maugras lui-même ne les a pas tous connus ou discutés. Et c’est pourquoi le meilleur service que l’on puisse nous rendre, comme le plus urgent, c’est de mettre un peu d’ordre dans ces imprimas, de les lire au besoin pour l’instruction de ceux qui n’en ont pas le temps, d’en faire le triage, le discernement, la critique surtout, et de les utiliser pour la composition de l’œuvre dont ils ne sont que les matériaux. L’usage naturel des moellons et leur cause finale n’est pas d’encombrer la voie publique, mais de servir tôt ou tard à bâtir des maisons.

Le lecteur serait étonné si je dressais ici la liste de ce que nous avons de travaux sur l’histoire de la vie et des œuvres de Jean-Jacques Rousseau. Les Genevois en particulier, — pour qui Rousseau n’est pas seulement ce qu’il peut être pour nous, mais quelque chose de plus : un compatriote, le grand homme, et leur plus illustre écrivain, — ne se lassent pas de commenter son œuvre, et de débrouiller, d’éclaircir, de préparer pour celui qui voudra l’écrire, l’histoire de sa vie. Les Neuchatelois n’y mettent guère moins d’ardeur. En France enfin, Rousseau, de son vivant, et même depuis sa mort, a joué un trop grand rôle, trop occupé le public de son nom, exercé une trop grande influence pour que nous ne soyons pas passionnément curieux de tout ce qui le touche. Nous sommes sans doute curieux aussi, pour les mêmes raisons, de tout ce qui regarde Voltaire, et les travaux relatifs à l’histoire de ses œuvres et de sa vie ne manquent pas non plus, mais, si je n’oserais répondre qu’ils fussent moins nombreux, toujours sont-ils moins épars, moins disséminés, et, sans être définitifs, d’un caractère pourtant moins provisoire. On a d’ailleurs une excellente édition et de bonnes biographies de Voltaire : on n’en a pas encore de Rousseau. La meilleure édition n’en vaut rien, c’est celle de Musset-Pathay ; et, quant aux biographies, ni les deux volumes de Saint-Marc Girardin (1853), ni la lourde compilation de M. Brockerhoff (1863), ni la brillante esquisse de M. John Morley (1873) ne sont encore ce qu’il nous faudrait. Qui dira si ce n’est pas l’abondance même des matériaux qui découragerait de les mettre en œuvre ? Mais qui ne voit, en conséquence, que plus ils s’accumulent, plus il faut se hâter, sauf à être obscur ou incomplet en quelques points, d’en tirer le parti qu’ils comportent. Supposé que le moment ne soit pas venu de bâtir, avant que de bâtir ne faudra-t-il pas toujours dessiner, et pourquoi ne commencerait-on pas ? Je félicite M. Gaston Maugras d’avoir en ce courage, car, dans ce volume sur Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, passant un peu les promesses de son titre, c’est bien l’esquisse d’une histoire de la vie de Rousseau qu’il nous a donnée, ou, pour être tout à fait exact, de la seconde moitié de la vie de Rousseau, de 1755 à 1778. Je ne rechercherai donc pas si, comme je le disais tout à l’heure, et comme il y faudrait insister en d’autres circonstances, quelques brochures, quelques articles de journaux ou de revues n’auraient pas échappé à l’attention de M. Maugras ; si, dans son long voyage à la recherche de l’inédit, il s’est toujours assez diligemment enquis des imprimés ; s’il n’aurait pas dû contrôler quelquefois de plus près ou discuter plus soigneusement les dires de ses prédécesseurs : il me suffit, pour le moment, qu’il ait écrit son livre et que ce livre soit intéressant. Mais, et dans le cas où peut-être il reviendrait sur son esquisse pour la corriger, la compléter, et ainsi nous donner le livre que nous voudrions, je me contenterai de lui signaler dès à présent deux graves défauts de celui qu’il nous offre : il n’est pas assez impartial, et la composition en manque d’ampleur.

Ce sont en général, — à l’exception de Buffon et de Montesquieu, — d’assez laids personnages que nos grands hommes du XVIIIe siècle, un d’Alembert, un Grimm, un Diderot, et, par-dessus tous les autres, précisément les deux plus grands : Voltaire et Jean-Jacques, deux « puissans dieux » et deux vilains sires. Quand je pense à l’un, je préfère toujours l’autre. Voltaire était plus pervers, Jean-Jacques était plus ombrageux ; celui-là était plus irritable, celui-ci était plus dangereux ; la scurrilité faisait le fond du caractère et même une part du génie du premier, le second n’était jamais mieux inspiré que par la défiance, l’envie ou la haine ; et on n’était pas impunément l’ennemi de Voltaire, mais cela valait presque mieux que d’être l’ami de Rousseau. C’est pourquoi, s’il faut les comparer, je ne puis pencher ni pour l’un ni pour l’autre, mais bien moins encore, avec M. Gaston Maugras, mettre toute la raison, toute la modération, toute la générosité du côté de Voltaire, et tous les torts du côté de Rousseau. M. Maugras oublie trop qu’en toute occasion, et sans autre provocation, uniquement parce que le succès de leurs ouvrages en faisait pour lui des rivaux de gloire et de popularité, Voltaire s’est attaqué, l’un après l’autre, aux moindres comme aux plus grands de ses contemporains : Piron et Fréron, Crébillon et Maupertuis, Buffon et Montesquieu. « Il semble avoir formé le projet de vouloir enterrer de son vivant tous ses contemporains, » disait Buffon ; « il en veut à tous les piédestaux, » disait encore Diderot ; et j’ajouterais volontiers qu’aristocrate en tout, il n’y eut de vraiment démocratique en lui que sa haine des supériorités. Après le succès de la Nouvelle Héloïse et le scandale de l’Emile, Rousseau eût été vainement l’ami de Voltaire, et Voltaire, sous le pseudonyme de M. de la Roupillière ou du R. P. l’Escarbotier, ne l’en eût pas moins cruellement raillé.

M. Maugras est si partial pour Voltaire que non-seulement il oublie tout cela, mais en revanche il estime que, dans les fameux Discours de Rousseau, comme dans sa Lettre sur les spectacles, Voltaire eut le droit de voir une attaque directe et personnelle du citoyen de Genève. Car ces théâtres, dit-il, que Rousseau attaquait, Voltaire n’en était-il pas, depuis trente ans, le soutien, comme il était u la plus éclatante incarnation de cette civilisation, de ces arts, de ces sciences, » où Rousseau, lui, ne prétendait voir que l’aliment toujours renouvelé de l’humaine corruption ? M. Maugras ne veut pas qu’il fût permis de penser sur le théâtre autrement que l’auteur de Zaïre. Et parce que Voltaire voulait établir à Genève un théâtre, aucun Genevois n’était en droit de le trouver mauvais. C’est comme encore quand M. Maugras insiste sur une lettre de Rousseau, bien connue, celle qui contient le défi de Jean-Jacques à Voltaire : « Je ne vous aime point, monsieur, vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être le plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste ; » et qu’il la trouve ce qu’elle est, je veux dire impertinente, — la plus impertinente, selon le mot de Voltaire, que fanatique ait jamais griffonnée. Mais M. Maugras oublie trop que tout le temps que dura cette longue querelle, si Rousseau fut impertinent dans ses lettres et fanatique dans ses procédés, du moins, dans ses écrits publics, sut-il se garder de descendre aux basses injures que lui prodiguait Voltaire et que, jusqu’à son dernier jour, Voltaire ne cessa pas de vomir contre lui. Lorsque M. Maugras retouchera son livre, il pourra garder ses sympathies à Voltaire, et même les laisser ouvertement paraître ; il fera bien seulement de les mieux fonder, si je puis ainsi dire, et de gagner sur lui, en préférant Voltaire, d’être plus équitable à Rousseau.

J’aurais aussi voulu que M. Maugras, sans rien changer d’essentiel à la disposition de son livre, ne mit pas cependant hors de cause, comme il dit, le « talent » et le « génie » de Voltaire et de Rousseau, pour n’étudier en eux que leur seul caractère. A la vérité, d’une manière générale, je ne comprends pas bien comment on peut ainsi distinguer, séparer, dissocier enfin ce que la nature, a voulu qui fût si étroitement uni : le talent ou le génie et le caractère d’un grand écrivain. Mais, quand il est question d’un homme qui s’est peint si vivement lui-même, comme Voltaire, sans le vouloir ni le savoir, dans dix lignes de sa main, ou d’un homme encore qui, comme Rousseau, n’a passé la moitié de sa vie qu’à nous raconter l’autre, j’avoue que je ne comprends plus du tout. Là est le plus grave défaut du livre de M. Maugras. Parce qu’il n’a étudié que le « caractère » de Voltaire et de Rousseau, j’étais tenté enlisant de répéter le mot que l’on prêtait à M. de Castries, justement dans le temps de la grande querelle de Rousseau avec Diderot : « Cela est incroyable, on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n’ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s’accoutume point à cela. » Et, en effet, on ne voit pas, on ne verrait pas, si l’on ne connaissait Voltaire et Rousseau par ailleurs, quelles raisons nous avons de nous intéresser dans leur querelle, ni pourquoi M. Maugras lui-même y semble prendre un si grand intérêt. Qui sont ces gens ? que nous veulent-ils ?


Qu’ils s’accordent entre eux ou se gourment, qu’importe ?


et qu’avons-nous affaire de tant examiner, puisqu’il paraît qu’ils se sont querellés, lequel des deux a commencé ? M. Maugras le sait assurément ; il pouvait nous le dire ; il croit peut-être avoir eu des raisons de ne pas nous le dire ; mais le fait est qu’il ne l’a point dit. Et j’en suis fâché, parce que, s’il avait essayé de le dire, il aurait vu qu’il y allait d’autre chose que de la rencontre ou du choc de deux vanités adverses.

Non sans doute qu’à mon tour, tout Voltaire et Rousseau qu’ils soient, je veuille les abstraire de leur humanité, pour en faire de purs esprits qui ne se seraient divisés que sur la façon d’entendre la liberté, le progrès et la justice. A Dieu ne plaise ! et ce serait donner dans un autre excès. Beaucoup de petites raisons ont eu part à leur querelle, de ces raisons vulgaires et même lamentables qui peuvent aussi bien diviser deux portiers. Par exemple, si Rousseau n’envie pas précisément la fortune de Voltaire, ses châteaux et ses rentes, il lui envie certainement l’éclat et la sécurité de sa situation sociale, et sinon son argent, tout au moins ce genre de considération que Voltaire doit à son argent. Et, de son côté, ce que Voltaire ne peut digérer, c’est qu’on lui compare, à lui, le gentilhomme ordinaire de la chambre, le commensal des rois, l’ami des maitresses et des impératrices, ce petit Genevois, ce a garçon horloger, » comme il l’appelle, sans le sou, sans état et sans monde. On sait de quel ton il reprochait à l’autre Rousseau, Jean-Baptiste, d’être le fils d’un cordonnier. Habilement et malicieusement, M. Maugras a bien mis en lumière ces petites raisons. Ainsi, l’installation de Voltaire aux portes de Genève en est une pour Jean-Jacques. Cet intrigant lui a pris sa place. Dans cette ville où le citoyen comptait de rentrer en triomphateur, un maître en plaisanteries lui a ravi sans retour ses espérances de popularité. « Vous avez aliéné de moi mes concitoyens, écrit-il, vous me rendez le séjour de mon pays insupportable, vous me ferez mourir en terre étrangère, tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. » Voilà le trait et voilà la blessure. Réciproquement, l’influence que Rousseau continue d’exercer sur les prédicans de la Rome protestante est une autre raison pour Voltaire. On le trouble dans ses plaisirs, on l’empêche de recruter des acteurs pour son théâtre parmi la jeunesse de Genève : « Les prêtres de Genève ont une faction horrible contre la comédie ; je ferai tirer sur le premier prêtre socinien qui passera sur mou territoire. Jean-Jacques est un jean f….. qui écrit tous les quinze jours à ces prêtres pour les échauffer contre les spectacles. » Ses lettres à d’Argental, à d’Alembert, à Damilaville sont pleines de ces sortes de plaintes. Mais ce ne sont pas là les seules raisons, d’un côté ni de l’autre, ni surtout ce ne sont les plus vraies, comme le semble croire M. Maugras. Et, si la persuasion où est Rousseau qu’il ne doit qu’à Voltaire le brûlement de l’Emile à Genève, comme aussi l’indignation de Voltaire quand il apprend les manœuvres dont l’accuse Rousseau, sont déjà des raisons plus fortes, j’en veux, — et il y en a, — de plus fortes encore et de plus profondes.

Lorsque parurent, on peut dire coup sur coup, en moins de dix ans, de 1755 à 1764, le Discours sur l’inégalité, la Lettre à d’Alembert, la Nouvelle Héloïse, le Contrat social, l’Emile, la Lettre à Christophe de Beaumont, les Lettres de la montagne, il est impossible d’abord que Voltaire ne comprît pas que ce nouveau venu lui dérobait une part de l’empire de l’opinion. Si d’ailleurs il eût pu s’y méprendre, les circonstances n’eussent pas tardé à lui ouvrir les yeux. Il faut en effet le rappeler ici : avant l’Emile et avant la Nouvelle Héloïse, il n’y avait pas d’exemple, dans toute l’histoire de la littérature, d’un succès aussi soudain, universel et contagieux que celui de Rousseau. D’autres œuvres, comme les siennes, avaient bien « pris par-dessus les nues, » selon l’expression du temps, mais aucunes encore n’avaient porté si loin ni enfoncé si profondément, ni le Siècle de Louis XIV, ni l’Esprit des Lois, ni les Lettres philosophiques, ni les Lettres persanes. Même au théâtre, à peine connaissait-on cette fièvre d’enthousiasme et ce délire d’admiration. Il semblait que l’éloquence de ce déclamateur allât remuer au fond des cœurs une fibre que personne avant lui n’avait su toucher, en même temps que dans les foules elle éveillait des passions qui s’ignoraient encore. On ne l’a pas assez dit : la nature même de leur succès ne fut pas ce qu’il y eut de moins nouveau dans l’Emile et dans la Nouvelle Héloïse. En vain Voltaire, dans des Lettres qu’il fit endosser au marquis de Ximenès, essaya de tourner le roman en dérision, Saint-Preux et Julie d’Étange, Wolmar et milord Bomston. En vain, et pour ne pas se laisser dépasser, c’est Condorcet qui nous l’apprend, il opposa son Sermon des cinquante à la Profession de foi du vicaire savoyard. Rien n’y fit ; il en fut pour ses frais d’esprit et d’impiété. L’opinion lui échappait, et elle lui échappait au moment même qu’il croyait enfin s’en être rendu maître, que les encyclopédistes en corps affectaient de se mettre à sa suite, qu’il venait de voir mourir Fontenelle et Montesquieu ; — et il avait passé soixante-cinq ans. Sans les Calas et les Sirven, je me suis quelquefois demandé ce qu’il serait advenu de la royauté de Voltaire ; et je ne puis le croire si naïf, quand il vit le succès de Rousseau, que de ne s’être pas posé lui-même la question.

On a cherché un peu partout les causes de ce succès, et on a surtout fait valoir les littéraires : la nouveauté de la langue de Rousseau, le caractère de son éloquence, la sensibilité, la passion, la nature se faisant enfin jour au travers et sur les débris des anciennes conventions. Tous les genres étaient épuisés : tragédie, comédie, éloquence, histoire même languissaient dans l’imitation des modèles classiques ; le roman avec Prévost, le drame avec Diderot, naissaient à peine ; la poésie lyrique n’était pas encore née ; le siècle s’ennuyait, en dépit de l’Encyclopédie, des épigrammes de Piron, des petits vers de Bernis, des polissonneries du jeune Grèbillon. Rousseau vint, et tout changea. Libre des préjugés qui pesaient sur la plupart des hommes de lettres, il osa être lui-même, et, comme il était Rousseau, ce fut une révolution. Or, cette révolution renversait tout ce que Voltaire, depuis tantôt un demi-siècle, avait cru, dit et enseigné ; mais si elle réussissait, elle convainquait sa critique d’erreur et son effort même de stérilité. Conservateur en tout, comme on l’a si bien dit, sauf en religion, non-seulement Voltaire avait docilement subi toutes les entraves de la tradition, mais il les avait glorifiées, et, en un certain sens, il n’avait composé son Siècle de Louis XIV que pour en élever le respect à la hauteur d’un dogme. Selon lui, les seuls genres que l’on dût cultiver étaient ceux où s’était exercé le XVIIe siècle, et, puisque ni Corneille, ni Molière n’avaient fait de romans, mais seulement les Courtilz de Sandras et les comtesse d’Aulnoy, le roman n’était bon que pour amuser les enfans et les femmes. « Si quelques romans paraissent encore, les vrais gens de lettres les méprisent. » Il estimait que de certains sujets étaient indignes d’être traités par l’art, et Racine ni lui n’ayant jamais mis à la scène les amours d’un précepteur avec son écolière, la Nouvelle Héloïse, pour cette seule raison, ne pouvait être qu’une rapsodie. Et, croyant enfin qu’il y avait des règles, ou plutôt des formules fixes de l’art d’écrire, invariables et rigides, il jugeait que quiconque n’écrivait pas selon la rigueur de ces règles écrivait mal, d’un style moins français que suisse, ou plutôt encore iroquois. « Le style élégant est si nécessaire, que sans lui la beauté des sentimens est perdue. » Qui ne conviendra qu’avec de telles idées, Voltaire ne pouvait pas plus approuver la forme que le fond des idées de Rousseau, ni ses romans ni ses Discours, encore moins s’y plaire, et que, si par hasard ces deux hommes se fussent accordés sur tout le reste, leur seule façon d’entendre l’art de l’écrivain eût suffi pour les diviser ? Le vieux Corneille, au siècle précédent, n’avait pas été plus étonné ni plus scandalisé quand il vit réussir les tragédies de Racine, que Voltaire en voyant le succès des écrits du citoyen de Genève. Il parut à l’auteur de Zaïre et du Siècle de Louis XIV qu’un barbare entrait en conquérant dans le domaine qu’il avait mis cinquante ans à se faire, lui disputait les terres dont Fréron et Desfontaines lui avaient jadis reconnu l’empire, dévastait l’héritage qu’il croyait avoir directement reçu des hommes du grand siècle. Et on doit le dire à son honneur, si le succès de Rousseau l’avait peut-être d’abord piqué dans sa vanité d’auteur à la mode, ce qu’il défendit, ce qu’il voulut, ce qu’il s’imagina défendre contre l’auteur de l’Émile et de l’Héloïse, ce fut la cause des lettres et du goût, des sciences et des arts, la cause des « honnêtes gens » et de la « bonne compagnie, » la cause du progrès même et de la civilisation.

C’est à dessein que j’essaie d’élargir ici l’expression, parce qu’il s’agissait d’autre chose, en effet, entre Voltaire et Rousseau, que de belles-lettres ou de bon goût. Le siècle, en 1760, n’avait pas encore pris sa pente ; la question était de savoir qui des deux la déterminerait, du citoyen de Genève ou du seigneur de Tournay. Comment se peut-il que ni M. Maugras ni tant d’autres avant lui n’aient fait une simple remarque ? Pour être souvent inutiles, la statistique et la chronologie ne le sont pas toujours : dans l’édition Beuchot, les Mélanges de Voltaire, qui comprennent toutes ses feuilles volantes, ne remplissent pas moins de quatorze volumes, dont il n’y a pas quatre seulement qui soient formés de pièces antérieures à 1760. En y ajoutant les sept volumes du Dictionnaire philosophique, dont la première édition ne parut qu’en 1764, cela fait dix-sept volumes ou un peu plus, qui renferment l’œuvre polémique du patriarche à peu près tout entière. Voltaire n’a pas été d’abord un « philosophe, » mais très longtemps un bel esprit, et rien qu’un bel esprit. Pour Montesquieu, par exemple, qui mourut en 1755, il n’était encore que cela. C’est dans les vingt dernières années de sa longue existence qu’il devint l’homme de son siècle, l’apôtre de la tolérance, et le clairon de l’incrédulité. Et si l’on se rappelle à ce propos l’avertissement que Condorcet a mis au Sermon des cinquante, pour nous apprendre que Voltaire, « un peu jaloux du courage de Rousseau, » ne composa cet opuscule qu’en réponse à la Profession de foi du vicaire savoyard, on conclura de tous ces rapprochemens que Rousseau, sans le savoir, a été l’instrument, ou, si l’on veut, l’ouvrier de la dernière transformation de Voltaire. Il se piqua, dit Condorcet, de surpasser Rousseau en hardiesse comme il le surpassait en génie. A mesure que Rousseau développait ses principes, Voltaire leur opposait les siens ; — si différens et si contradictoires, qu’en vérité pour réconcilier ces deux doctrines et ces deux hommes, comme on a quelquefois essayé de le faire, dans une commune apothéose, il ne fallait pas moins que notre ridicule ignorance de leurs doctrines et d’eux, de leurs œuvres et de leur vie, du XVIIIe siècle et de nous-mêmes. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui libéralisme, étendue, largeur d’esprit, et je l’appelle indifférence, à moins que ce ne soit niaiserie. Quand on aura marié le Grand-Turc avec la république de Venise, on réconciliera Voltaire avec Rousseau.

En effet, il n’y eut jamais d’opposition plus nette ou de contradiction plus formelle. Otez les prêtres et laissez dire ; avec cela, pour « la canaille, » dont la pente autrement serait trop forte vers l’improbité, un Dieu « rémunérateur et vengeur ; » c’est toute la philosophie sociale de Voltaire, et son idéal ne s’est jamais élevé plus haut. Nature indifférente ou plutôt étrangère à la notion du bien et du mal moral, toute l’honnêteté ne consiste pour lui que dans l’observation des usages sociaux, comme la vertu même que dans l’obéissance à quelques « préjugés » universels et nécessaires. Ou encore, et si l’on veut faire la part la plus large qui soit possible à ce qu’il y a de juste et de bienfaisant dans sa conception, l’invention sociale est si belle à ses yeux qu’il ne saurait y avoir d’autre obligation ni d’autre loi pour l’homme que de travailler à la maintenir et à la perfectionner. Tout est louable qui tend à ce but, rien n’est dangereux que ce qui en détourne. Et, comme l’ont soutenu de certains philosophes, Helvétius entre autres, s’il est vrai que la prospérité publique résulte quelquefois du concours des vices des particuliers, il faut changer le nom des vices et les appeler de celui de vertu.

Rousseau se contente moins aisément. Incertaine et chancelante, sa morale est de son temps, mais il a une morale, et c’est une morale, je veux dire une règle, fondée sur quelque idée d’une justice antérieure ; extérieure et supérieure à l’invention sociale. Même lorsqu’il corrompt les principes et qu’avec son habileté de sophiste, au lieu de soumettre ses passions à la règle, il essaie de plier la règle à ses passions, Rousseau ne cesse pas pour cela d’être moral, puisque c’est toujours l’accord de sa conduite avec ses principes qu’il s’efforce de réaliser. Et avant d’admirer l’invention sociale dans les raffinemens de la civilisation et du luxe, il lui demande ce qu’elle a fait, ce qu’elle fait tous les jours pour établir parmi les hommes le règne de la justice et du droit.

C’est ici le vrai signe d’une nature éminemment morale. Que d’ailleurs il se soit trompé dans la recherche de cette règle même, qu’en la fondant sur le sentiment il l’ait livrée au hasard du caprice individuel, qu’en essayant de ramener l’homme à la nature comme à la source de toute justice, il ait commis une dangereuse erreur, et qu’en attaquant sans mesure la civilisation de son temps, il ait à son tour méconnu la grandeur de l’œuvre accomplie, tout cela peut être vrai, tout cela même est vrai, mais rien de tout cela ne nous importe ici, où la question n’est pas de savoir ce que vaut, mais seulement ce que fut l’idéal de Rousseau. Je demande s’il en est un qui diffère davantage de celui de Voltaire. Autant celui de Voltaire est étroitement lié au maintien de la civilisation, autant celui de Rousseau est lié au bouleversement de cette civilisation même. Selon Voltaire, l’homme se perfectionne à mesure qu’il s’éloigne de l’état de nature, et, au contraire, d’après Rousseau, c’est à mesure qu’il s’en rapprocherait. Les mêmes « époques » qui marquent pour l’un dans l’histoire un progrès de l’humanité sont pour l’autre autant d’ « époques » d’aggravation de l’injustice et de l’inégalité. Étonnons-nous là-dessus que Voltaire et Rousseau ne se soient pas entendus, et d’autant moins qu’ils étaient capables de se mieux comprendre.

Ces observations peuvent servir, puisque M. Maugras y revient, à terminer une question trop souvent agitée. Si nous en voulions croire ce faux bonhomme de Marmontel, quand l’académie de Dijon, en 1749, eut proposé le sujet que l’on sait : Si les arts et les sciences ont contribué à épurer les mœurs, Rousseau l’allait traiter et développer par l’affirmative, sans Diderot qui lui fit observer que « c’était le pont aux ânes, » et que tous les talens médiocres en prendraient le chemin. Rousseau, dans ses Confessions, a raconté autrement l’histoire, et s’est fait honneur à lui-même de son choix. Cependant M. Maugras, sans en apporter d’ailleurs aucune raison, décide en quatre mots « que la version que Marmontel tenait de Diderot lui-même paraît plus conforme à la vérité. » Lui dirai-je, à ce propos, que la version de Diderot n’est pas dans les Mémoires de Marmontel, mais bien dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron, de Denis Diderot lui-même ? qu’elle diffère beaucoup de celle que l’on nous donne ici ? et que, pour n’être pas de tous points identique à celle de Rousseau, cependant elle se concilie plus aisément avec le récit des Confessions qu’avec la version des Mémoires de Marmontel ? Mais je lui dirai plutôt que Jean-Jacques, étant ce qu’il était, n’eût pas songé seulement à traiter la question, s’il n’avait dû la traiter comme il fit, et que, si je l’ai commencé de montrer, on va le voir tout à l’heure bien plus clairement encore. M. Maugras n’a pas toujours très bien compris Rousseau. C’est comme aussi quand il se demande pourquoi « l’homme qui passait sa vie à se plaindre de son sort, à tout blâmer et à tout critiquer » s’avisa de prendre en mains contre Voltaire la cause de la Providence, assez malmenée, en effet, dans le Poème sur le désastre de Lisbonne. La réponse est pourtant assez simple, et Rousseau l’a donnée lui-même. C’est qu’il ne critique et ne blâme que ce que la civilisation a introduit de maux ou de causes de maux dans l’œuvre de la Providence, et c’est qu’il a besoin de l’existence de la Providence pour sauver l’espoir qu’il entretient, de voir un jour disparaître ces maux avec leurs causes. Son raisonnement est celui des théologiens quand ils disent que le péché ne consiste pas à user de choses mauvaises par leur nature, puisque Dieu n’en a point fait de telles, mais à mal user des bonnes. Pareillement, selon Rousseau, nous ne manquons pas de raisons de nous plaindre, et, si nous en manquions, il se chargerait de nous en fournir, mais c’est de nous que nous viennent tant de maux, non pas de la nature, encore moins de la Providence, de nous et du vice intérieur de l’organisation sociale. Changez seulement les conditions du pacte, rendez l’homme à lui-même, rétablissez la nature dans la pureté de son institution primitive, et tout ira bien, puisque tout était bien en sortant des mains de l’auteur des choses et n’a dégénéré qu’entre celles de l’homme. M. Maugras n’a pas vu que, s’il ôtait du système de Rousseau le dogme de la Providence, il en ôtait la clé de voûte, et que de ce fragile, peut-être, mais grandiose édifice, il ne laissait plus subsister pierre sur pierre.

A toutes ces raisons, littéraires ou morales, d’opposition et de division entre l’auteur d’Emile et celui de Candide, c’est ici le moment d’en ajouter une dernière : Voltaire est un aristocrate, s’il en fut, mais, avec Rousseau, c’est le plébéien qui entre pour la première fois dans l’histoire de la littérature. Il n’importe que le citoyen de Genève, comme on l’a dit, fût né de famille bourgeoise ; les aventures de sa triste jeunesse l’avaient assez tôt déclassé. Le fait est que Rousseau a connu la misère, puisqu’il note lui-même dans ses Confessions le jour où il a cessé de sentir la faim, et puisque, d’ailleurs, on a pu prétendre que la détresse de ses dernières années le conduisit au suicide. Et je ne le dis pas pour l’excuser, mais enfin c’est ce qu’on ne peut oublier quand on ne croit voir d’abord qu’une figure de rhétorique dans le passage de cette même Lettre sur la Providence, où il compare à sa pauvreté la fastueuse abondance de Voltaire. De même que la misère il a connu les misérables. Voltaire n’a jamais su ce qui se passe dans l’âme d’un paysan, d’un homme du peuple, d’un laquais, d’une fille d’auberge, ce qu’ils ruminent silencieusement de colères et de haines, ce qui gronde sourdement en eux contre un ordre social dont leurs épaules sentiraient bien encore, à défaut de leur intelligence, qu’ils portent eux seuls tout le poids. Rousseau l’a su, et il l’a su par expérience, et il ne l’a pas dit, — il l’aurait plutôt caché, s’il l’avait pu, — mais toutes ces rancunes ont passé, pour le grossir et le gonfler, dans le torrent de son éloquence ; et Voltaire non plus ne l’a pas dit, mais il l’a bien senti, et qu’il y avait autre chose là-dessous qu’une déclamation d’auteur, et que c’était une déclaration de guerre. C’est le vrai secret de son acharnement, comme c’est le mot aussi de la puissance de Rousseau. Jusqu’à Rousseau, dans l’ancienne société, d’aussi bas que l’on fût parti, on se classait en devenant homme de lettres, on passait de sa condition dans une autre ; bien loin de s’en vanter, on essayait plutôt d’effacer jusqu’aux traces de son origine ; avec une condition nouvelle, on prenait des sentimens nouveaux. Celui-ci fut le premier qui resta peuple en se faisant auteur, et qui fonda sa popularité sur le mépris insolemment avoué de tout ce qu’il n’était pas lui-même. Car son orgueil même, à la nature duquel on s’est si souvent mépris, n’est pas l’orgueil de l’homme de lettres ou du bel esprit, c’est encore l’orgueil du plébéien, l’orgueil de l’homme qui s’est fait ce qu’il est devenu, lui tout seul, et qui veut bien se souvenir de ses commencemens, mais qui ne veut pas souffrir que les autres les lui rappellent. A-t-on fait assez ressortir ce caractère de Rousseau ? Ne l’a-t-on pas trop exclusivement étudié, comme nous faisons les hommes de lettres, en nous étendant longuement sur leur origine, sur leur famille, sur leur éducation, — pour d’ailleurs n’en pas tenir compte ? Ce sont autant de questions que je ne veux pas examiner aujourd’hui, et il me suffit que l’on ait vu ce que je voulais surtout montrer, que si les grands seigneurs et les belles dames, le prince de Conti ou la maréchale de Luxembourg, n’ont pas reconnu ce que ce plébéien leur apportait dans ses livres, Voltaire, plus aristocrate, et aussi plus intelligent, l’a nettement discerné. Une nouvelle espèce d’hommes apparaissait en scène, et son premier acte de puissance allait être de renverser, dès qu’elle le pourrait, tout ce que Voltaire avait aimé.

Est-ce à dire, comme Rousseau l’a cru, que Voltaire l’ait persécuté, qu’il ait manœuvré contre lui, qu’il l’ait dénoncé aux rigueurs du gouvernement de Genève ? On pourra lire à ce sujet quelques-uns des meilleurs chapitres du livre de M. Maugras. Mais que les Genevois me pardonnent si, comme il le faudrait pour bien éclaircir la question, je me dispense d’entrer dans le récit de leurs querelles intestines au XVIIIe siècle ! Je consens donc que Voltaire, en toute cette affaire, n’ait poursuivi Rousseau que de ses sarcasmes et de ses calomnies ; et ma grande raison, ce sera qu’il n’était pas en situation de lui nuire autrement qu’en paroles. Car, pour ses protestations d’innocence, je les connais assez, et M. Maugras, en général, me semble y croire bien aisément. Jamais personne au monde n’a menti comme Voltaire. Quand il publiait contre Rousseau cette Lettre au docteur Pansophe, que Beuchot n’a pas cru devoir insérer dans son édition des Œuvres de Voltaire, mais qui n’en est pas moins du patriarche, non content de la désavouer, Voltaire ne l’attribuait-il pas lui-même à l’abbé Coyer, d’abord, et ensuite à Bordes (de Lyon), tous deux vivans et tous deux exposés de la sorte aux représailles des Confessions ? C’étaient là de ses moindres coups. Au plaisir d’injurier les gens il ajoutait celui d’égarer leurs soupçons, — « avec sa candeur ordinaire. » Mais, enfin, et quoi qu’il en soit, puisque ni lui ni Rousseau n’ont été ni brûlés ni pendus, admettons que Rousseau se trompe quand a il se pose en victime des intrigues de Voltaire, » et donnons acte à M. Maugras d’avoir démontré « l’innocence du patriarche. »

Il n’en résulte pas toutefois que Rousseau n’ait été « victime » d’aucune persécution, et qu’il ne faille voir avec M. Maugras dans le récit des Confessions que les rêveries d’un malade. Moi non plus, je ne fais pas grand état de la véracité des Confessions de Rousseau, je crois qu’il a souvent menti, je me ferais fort au besoin de le convaincre de mensonge ou d’erreur en plus d’un point que ses fanatiques eux-mêmes ont accepté pour certain. Mais je voudrais que l’on fût juste. On ne veut pas recevoir le témoignage de Rousseau dans sa propre cause, et, comme on disait, quand il fait pour lui ; pourquoi le reçoit-on quand il fait contre lui ? Que saurions-nous aujourd’hui de la jeunesse de Rousseau, de quelques-unes des plus tristes aventures de sa vie, si lui-même dans ses Confessions n’avait cru devoir nous les apprendre ? Cependant, toutes ces aventures font partie de son histoire, et bien loin de les contester, il ne vient à personne la pensée de les discuter. Mais, en ce cas, que signifie l’étrange acharnement que l’on met à le prendre en défaut sur Voltaire, sur Diderot, sur Grimm, sur Mme d’Épinay ? Est-ce que d’ailleurs les Mémoires de Mme d’Épinay, par exemple, est-ce que les déclamations de Diderot dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, est-ce que tant d’autres écrits n’ont pas été composés justement pour répondre aux Confessions ; et qu’ont-ils, a priori, de plus digne de foi que les Confessions elles-mêmes ? Un en croit les Confessions, et on serait fâché de ne pas les en croire, quand elles contiennent l’aveu des fautes ou du crime de Rousseau, on ne les en croit pas quand elles contiennent son excuse ou sa justification ; et elles sont le cri du pécheur contre lui-même quand il s’agit de lui jeter la pierre, mais elles sont l’œuvre de son délire ou le monument de sa folie quand il y ose attaquer un Grimm ou un Diderot. Mais nous, sont-ce des dieux pour nous, qu’il n’y faille toucher ? C’est bien assez qu’ils en soient pour leurs éditeurs ; et je les mets tous au même rang, et s’il faut décidément opter, je préfère encore Rousseau.

Quant à l’article de la persécution, il n’est question que de s’entendre, et, pour s’entendre, que de distinguer. Assurément, pas plus que Voltaire, ni Diderot ni d’Alembert ni Grimm et encore bien moins M. de Malesherbes ou Mme de Luxembourg n’ont « conspiré » contre Rousseau. Dans l’affaire de [‘Emile, notamment, Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes se sont montrés bons, obligeans et dévoués pour Rousseau, qui ne les a payés, je l’avoue, que de beaucoup d’ingratitude. Mais pour les encyclopédistes, il est impossible de nier leur constante hostilité contre lui. Les raisons en sont bien connues. Ils n’osaient pas signer leurs ouvrages, et cet homme écrivait au frontispice des siens « que tout honnête homme doit avouer les livres qu’il publie. » Ils formaient une coterie, et cet homme, faisant bande à part, leur disputait, lui tout seul, cette attention publique qu’ils prétendaient accaparer. Si vous voulez vous convaincre de la réalité du grief et de son importance, lisez, dans les Mémoires de Marmontel, une page plus que malveillante sur… Buffon, qui non plus que Rousseau ne fréquentait chez le baron d’Holbach ou chez Mme Geoffrin. Enfin, dans leurs Mandemens contre les philosophes, des évêques eux-mêmes distinguaient et séparaient Rousseau du reste de la troupe, a Le fameux Jean-Jacques Rousseau, disait l’un d’eux, mérite une exception particulière parmi les modernes ennemis du christianisme. Il connaît mieux que personne les prétendus philosophes de nos jours, et c’est sans doute parce qu’il les a trop connus, qu’il ne veut avoir de commun avec eux ni le nom qu’ils affectent, ni les principes qu’ils débitent. » Pouvaient-ils tolérer ce langage ?

Aussi répondaient-ils, non pas ouvertement, — ce n’était pas leur manière, — mais obliquement, par de petites insinuations perfides, en attaquant les écrits, la personne, le caractère de Rousseau : en le peignant comme un « monstre d’orgueil » à ceux qui ne le connaissaient pas ; en détachant de lui ceux qui le connaissaient mal ; en le ridiculisant aux yeux de ceux qui le connaissaient mieux. Et comme ils étaient nombreux, comme ils tenaient les salons de Paris, comme en l’absence de Rousseau lui-même, de Buffon, de Voltaire, ils avaient des façons de grands hommes et une assurance d’oracles, comme ils étaient enfin les vrais dispensateurs de l’estime et de la réputation littéraire, ils créaient ainsi, parmi les gens de lettres et les femmes, un préjugé défavorable et bientôt injurieux à Rousseau. Les encyclopédistes ont a persécuté » Rousseau, comme ils ont fait de tant d’autres, avec les mêmes procédés, de la même manière, dans la même mesure qu’ils ont « persécuté » Fréron, par exemple, et généralement tous ceux qui n’étaient pas de leur chapelle. Que l’on ajoute à cela maintenant la condamnation de l’Emile, Rousseau décrété de prise de corps par le parlement de Paris, le sol de Genève interdit à l’auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard, les magistrats de Berne lui donnant vingt-quatre heures pour évacuer leur territoire, les pasteurs de Neuchatel ameutant contre lui la population de Motiers-Travers, et l’on comprendra que si ce n’est pas de la persécution, c’en est du moins quelque image, une image même assez ressemblante, et qu’un homme tel qu’était Rousseau pût sans doute aisément s’y tromper. Mais lorsque plus tard la police lui faisait défense, pour complaire à Mme d’Epinay, de lire ses Confessions dans les salons de Paris, c’est-à-dire, selon lui, d’y présenter son apologie contre ses calomniateurs, ou quand encore Voltaire s’indignait, à grands cris, que l’on tolérât la présence à Paris de ce « garçon horloger, » sur qui pesait toujours son décret de prise de corps, que veut-on que Rousseau pensât de Voltaire et de Mme d’Épinay ?

Après cela, je ne nie point qu’il ait singulièrement exagéré, grossi, défiguré les choses. Dans la solitude, pour laquelle, quoi qu’il en dise, il est fait moins que personne, quelque soupçon injuste ou bizarre qui vienne s’offrir à Bon esprit échauffé, quelque fantôme qui se présente, Rousseau commence par y croire, l’accueille, se livre à lui, ne fait rien pour le dissiper, cherche plutôt à lui donner le corps et la réalité qui lui manquent. Son ingéniosité en ce genre est terrible contre lui-même. Et avec cet orgueil du sens propre qui le caractérise, il aime mieux douter de ses amis et de ses protecteurs que de l’infaillibilité de son imagination. C’est ce que déjà M. Eugène Ritter, dans ses Nouvelles Recherches sur les Confessions et la Correspondance de Rousseau, avait si bien fait voir, et c’est ce que M. Maugras, dans son livre, s’est appliqué à mieux montrer encore. Heureux, du moins, qu’à ce propos il ne revienne pas une fois de plus à Mme d’Épinay, dont Rousseau, sans doute, a dit beaucoup de mal dans ses Confessions, mais qui s’est bien vengée, en se mêlant comme elle a fait dans l’histoire de Rousseau !

On trouvera un bon exemple de cette fâcheuse promptitude au soupçon, si caractéristique de Rousseau, dans ce que M. Maugras nous raconte longuement de l’Emile. Pourquoi Rousseau, tout d’un coup, et tandis que l’on imprime lentement son livre, s’avise-t-il que les jésuites se sont « emparas de son ouvrage, » qu’ils en veulent retarder la publication, et que, spéculant sur sa mort prochaine, ils Be proposent « d’altérer » son texte et ses sentimens ? Comme si les jésuites, en ce temps-là, n’avaient pas de bien autres affaires que de persécuter Rousseau ! Mais il s’en avise parce qu’il s’en avise, et il le croit parce qu’il le croit, à moins que ce ne soit, comme le dit M. Maugras, la folie qui commence à envahir le cerveau de Rousseau. Même observation sur sa grande querelle avec David Hume. M. Maugras en donne un curieux et instructif récit, auquel je puis me contenter d’ajouter quelques mots. Trois ans après la brouille, Rousseau découvre brusquement une perfidie de Hume qu’il n’avait pas jusqu’alors devinée. « On a fait disparaître les portraits de moi qui me ressemblent, dit-il, pour en répandre un qui me donne un air farouche et une mine de Cyclope ; » et voici l’abomination de la désolation : « A ce gracieux portrait, on a mis en pendant celui de David Hume, qui réellement a la tête d’un Cyclope, et à qui l’on donne un air charmant. » Certes, il se doutait bien, lorsque Hume le faisait peindre à Londres, que ce n’était pas « par amitié pour lui ; » mais toutefois, il n’aurait pu dire quel était l’objet de ce Cyclope ; il le sait maintenant : du caractère odieux de sa figure on voulait faire juger le caractère de son âme, et on y a réussi. Encore une fois, c’est la folie, M. Maugras a raison de le dire ; mais, au lieu d’en chercher une cause purement physiologique dans la maladie de Rousseau, n’eût-il pas plutôt trouvé la véritable dans ces remords dont les Confessions peuvent passer pour un témoignage authentique ; dans ces malheurs, assurément vulgaires, mais dont il n’a oublié que de mesurer l’effet sur une organisation aussi particulière que celle de Rousseau ; et enfin jusque dans ces persécutions qu’il niait tout à l’heure ? Cela peut bien sembler un paradoxe ; mais, en fait, malgré ses Confessions, et en dépit de ses airs agressifs, Rousseau n’a manqué de rien tant que de cette capacité de résistance et de cette force de réaction qui font précisément sur lui, dans l’histoire de leur longue querelle et dans l’histoire du XVIIIe siècle, la supériorité de Voltaire. Rien ne concourt, et les persécutions elles-mêmes, qu’à irriter, exciter et exalter Voltaire, et rien ne sert au contraire, même ses courtes exaltations, qu’à étourdir, abattre et déprimer Rousseau.

Je ne m’étonne pas que l’on ait si difficilement voulu croire à la folie de Rousseau, et qu’en se servant du mot, si peu de critiques ou d’historiens aient accepté la chose. Lorsque Voltaire traitait Rousseau de « fou » et de « vilain fou, » c’était pour l’injurier plutôt que pour le plaindre ; mais nous, qui de plus que lui connaissons les Confessions et les Rêveries d’un promeneur solitaire, si c’est là l’œuvre de la folie, nous nous demandons quelle est celle de la raison, du talent ou du génie même ? Qui sera maître de sa pensée, si celui-ci ne l’était pas quand il écrivait tant de pages immortelles ? Ces raisonnemens sont du temps où l’on croyait encore que la folie, pour mériter son nom, devait avoir envahi l’entendement tout entier. Aujourd’hui, que nous savons qu’il en est autrement, que l’invasion de la folie n’est jamais si brusque et rarement si complète, qu’il est même commun qu’un fou ne déraisonne que sur l’objet de son délire, nous pouvons admettre dans l’esprit de Rousseau la coexistence du génie et de la folie, comme nous l’admettons dans l’esprit de Swift ou dans celui du Tasse. La maladie constitutionnelle dont il avait longtemps souffert, et avec les crises de laquelle avaient coïncidé la plupart de ses accès de défiance et de misanthropie, en paraissant s’apaiser ou guérir avec les années, n’avait pas disparu, elle s’était seulement transformée, a Plus de quatre années avant sa mort, dit son ami Corancez, j’ai eu de fréquentes occasions de l’observer. L’accès s’annonçait par un dérangement du regard et par un mouvement très accentué dans un de ses bras… Lorsque j’entrais chez lui et que j’apercevais ces signes, j’étais assuré d’avance d’entendre sortir de sa bouche tout ce qu’il est possible d’imaginer de plus extravagant… Ces extravagances étaient toujours relatives aux ennemis dont il se croyait entouré, et aux pièges combinés et compliqués dans lesquels il se croyait enchaîné. » Si d’ailleurs le témoignage de Corancez paraissait peut-être suspect, — parce que Corancez a besoin de la folie de Rousseau pour prouver son suicide, — il suffirait d’ouvrir un Traité des maladies mentales. On y verrait d’abord que, de tous les symptômes ordinaires de la lypémanie, c’est à peine s’il en manque un ou deux dans le cas de Rousseau, et on y apprendrait ensuite que, « dans un grand nombre de cas, la lypémanie passe à l’état chronique et devient un délire habituel dont le malade n’est pas autrement tourmenté. » Longtemps niée, sur la fausse ou incomplète idée que l’on se faisait de l’aliénation mentale, et niée malgré l’évidence, — car, si ce n’est pas dans les Confessions ou dans les Rêveries, elle éclate aux yeux dans ces Dialogues bizarres qu’il a intitulés : Rousseau juge de Jean-Jacques, — la folie de Rousseau ne saurait être aujourd’hui douteuse. Il était ou il devint fou, non pas au sens vague et général du mot, mais au sens propre, au sens pathologique ; et ses chefs-d’œuvre n’y font rien, si même sa folie n’explique la nature, le caractère et l’influence de quelques-uns d’entre eux.

Car il n’y aurait pas lieu, comme on pense bien, de tant insister sur la folie de Rousseau, si l’on n’en devait tirer des conséquences, et pour l’histoire de son œuvre ou de son influence encore plus que pour celle de sa vie. La folie de Rousseau n’a certes pas été la condition, et encore moins la matière, l’étoffe de son génie ; mais, du seul fait de sa folie, il s’est insinué jusque dans les chefs-d’œuvre eux-mêmes de Rousseau je ne sais quoi de malsain, un principe d’erreur et de corruption ; et comme c’en était le plus facile à saisir, c’est aussi ce que l’on a le plus fidèlement, le plus fréquemment imité de Rousseau. Les preuves en abonderaient, et j’aimerais à les développer. Tel est ce droit souverain de la passion qu’il n’a peut-être pas proclamé le premier, mais qu’il a fait bien pis, en essayant de le justifier, et qui, dans la vérité de la vie de ce monde, comme on peut le voir tous les jours, mène ceux qui le suivent au crime, à la folie ou à la mort, et ne les a jamais menés, ne les mènera jamais que là. Il n’y a de « belles » passions que comme il y a de « belles » maladies ou de « beaux » crimes ; et toute passion, de sa nature, est mauvaise, n’étant effectivement qu’ouvrière de trouble et conseillère d’iniquité. Telle est encore cette dilatation du moi dont il est le premier exemple, mais non pas le plus illustre ni le plus scandaleux, dilatation monstrueuse, anormale, toujours essentiellement morbide, et dont la moindre conséquence, en détruisant le sentiment de l’humaine solidarité, ne va pas à moins qu’à la destruction du principe même des sociétés. Toute société repose parmi les hommes sur le sacrifice d’une part d’eux-mêmes, et sur l’abdication des volonté a particulières au profit d’une œuvre commune. Et tel serait peut-être encore ce sentiment de la nature dont on fait honneur à Rousseau comme de sa grande découverte. Car, s’il faut aimer la nature, ce ne doit pas être jusqu’à nous y confondre, ni surtout jusqu’à nous conformer aux leçons d’indifférence et d’immoralité qu’elle nous donne. Que serait-ce enfin si de là je passais aux conceptions politiques ou sociales du citoyen de Genève ? Depuis cent ans et plus, nous n’avons pas fait attention qu’en suivant l’impulsion de Rousseau, nous avions pris un malade pour guide. Et, en restreignant l’observation à la seule histoire de la littérature, s’il y a tant de folie mêlée à la grandeur du romantisme, c’est la « faute à Rousseau » comme on disait jadis, et avec vérité, mais c’est la faute surtout de sa folie. Oui, la folie même de Rousseau, plus que tout le reste peut-être, a contribué à son succès en son temps, à son influence dans le nôtre ; et ses fanatiques peuvent bien préférer cette folie, s’ils le veulent, à la sagesse de ce monde, mais au moins faut-il savoir que c’est de la folie.

En analysant le livre de M. Maugras j’ai tâché de le compléter, ou, plus modestement, d’indiquer sur quels points il gagnerait à être complété. La critique biographique, — je le répète en terminant parce qu’il s’agit en effet de sa perpétuelle illusion, — la critique biographique n’existe pas par elle-même, ni surtout pour elle-même, puisque enfin et quoi que l’on en dise, elle ne s’occuperait seulement pas de Voltaire et de Rousseau, s’ils n’étaient les auteurs de leurs œuvres. Les hommes tiennent trop de place dans le livre de M. Maugras, les œuvres n’y en ont pas assez ; et les faits y abondent, mais les idées y sont plus rares. Voilà ce que c’est que d’avoir jadis trop fréquenté chez Mme d’Épinay. Cette aimable femme était un peu « caillette, » comme disait Voltaire, et elle avait les plus beaux yeux noirs, mais peu de plomb dans la tête. M. Maugras, qui a hérité d’elle sa haine contre Rousseau, ne lui devrait-il pas aussi le goût des petites histoires ? Que d’ailleurs il ne m’en veuille pas de le dire, puisque, comme il le sait, son livre, dans le temps où nous sommes, n’en pourra que mieux réussir. Qui ne donnerait aujourd’hui l’Essai sur les mœurs pour quelques fragmens des lettres de Voltaire à Mme du Châtelet ? ou le Contrat social avec la Nouvelle Héloïse pour celles de Jean-Jacques à Mme d’Houdetot ? Et moi-même je dois avouer que, si M. Maugras les retrouvait jamais, je m’empresserais de les lire.


F. BRUNETIERE.