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Revue littéraire - Réceptions académiques

Revue littéraire - Réceptions académiques
Revue des Deux Mondes3e période, tome 51 (p. 933-944).

Il y a des réceptions académiques de toute sorte et pour tous les goûts. Les unes sont proprement ce qui s’appelle des cérémonies : l’assistance y est grave, recueillie, solennelle ; on y enterre sous des phrases convenues un mort qu’il ne semble pas qu’aucun vivant remplace. Les autres sont déjà des fêtes : on y échange des propos courtois, bien qu’aigres-doux, pour finir par se réconcilier dans une pitié commune des mortels qui ne sont pas de l’Académie française. Et j’en sais aussi qui sont véritablement des régals, quand par exemple deux hommes d’esprit, heureux de ne sentir aucun point de division ou de discorde entre eux, conversent avec une liberté familière de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils n’aiment pas, et nous vengent en un jour de presque autant de sottises qu’ils effleurent de sujets. En aurons-nous le démenti si nous disons que telle a été la séance où M. Ernest Renan a reçu M. Victor Cherbuliez ?

Un mois auparavant, le 27 avril, M. Renan, recevant M. Pasteur, avait prononcé un discours dont on a fait tant d’éloges que nous serions aujourd’hui presque tenté sinon d’y mêler un peu de critique, tout au moins d’y mettre une sourdine, et nous croyons que M. Renan ne nous en saurait pas, peut-être, si mauvais gré. Mais il nous suffira de déclarer qu’autant à nos yeux le discours de M. Cherbuliez est au-dessus du discours de M. Pasteur, ce qui sans doute n’étonnera personne, et pas même M. Pasteur ; autant le second discours de M. Renan est au-dessus du premier, ce qui ne semble pas avoir été l’avis de tout le monde. Ce n’est pas, on le pense bien, que dans ce premier discours il ne se rencontrât de ces pages comme il n’appartient qu’à M. Renan d’en écrire, décousues en apparence, — éparpillées au hasard d’une pensée sinueuse, ondoyante, fuyante, — plus hachées que ne le voudrait notre tradition oratoire et aussi le genre académique ; — mais tout à coup, au détour d’une phrase, ramassées, reliées, concentrées, fixées enfin dans une formule qui s’empreint dans la mémoire, s’y grave, et ne s’en efface plus. C’est la manière de M. Renan : vive et fidèle image de sa manière de penser, où il entre plus de fantaisie, charmante, légère, ailée, que de logique, et que gouverne l’inspiration du poète plutôt que la déduction du raisonneur. Si le talent de celui qui les soutient n’est pas, ou n’est plus pour lui, quoiqu’il l’ait dit un jour, l’unique mesure de la vérité des opinions, je ne serais pourtant pas surpris qu’il réglât ce qu’il faut croire sur la façon dont on peut le dire. Et il n’a pas tout à fait tort. Nous parlons une langue où la pensée crée l’expression, juste quand elle est juste, fausse quand elle est fausse, de telle sorte que rien d’exquis, en français, ne puisse jamais être très éloigné de la vérité.

Mais si M. Renan, dans cette occasion, n’a pas été inégal à lui-même, peut-être que certaines questions n’y ont pas été touchées avec toute la gravité de ton et le sérieux de pensée qu’elles exigent. La vérité peut être dite en jouant, et c’est même quelquefois un bon moyen de la faire accepter ; quelques-uns cependant, dont nous sommes, croient qu’il y a un temps de se jouer, et un temps de ne pas rire. Il est fâcheux, comme à ce savant et naïf Littré, que « l’ironie nous échappe, » et il faut savoir la comprendre, même en philosophie ; mais si « la gaîté a bien sa raison d’être, » il faut prendre garde pourtant qu’elle n’est ni toujours, ni partout en sa place. M. Renan s’en est-il bien assez souvenu ce jour-là ?

Soyons-lui du moins reconnaissant d’avoir éloquemment et sérieusement, dans cette même réponse à M. Pasteur, et sans ironie cette fois, défendu beaucoup d’excellentes choses qu’en vérité l’illustre chimiste avait étrangement malmenées. Certains savans d’aujourd’hui sont admirables pour leur petite estime de tout ce qui n’est pas la science expérimentale. Mais la foule ne l’est pas moins pour l’extraordinaire confiance qu’elle leur accorde jusque dans les choses qui ne relèvent cependant ni de la vivisection ni de l’analyse chimique. Je ne voudrais pas que l’on m’accusât d’injustice envers M. Pasteur, ou plutôt d’ingratitude, car tous, tant que nous sommes, capables ou non de juger ses travaux, nous n’en devons pas moins notre sincère hommage de reconnaissance à ceux qui, comme M. Pasteur, ont répandu si loin et si largement au dehors l’honneur du nom français. Notre embarras est ici le même à peu près qu’il y a quelques mois l’embarras de l’Académie. Repousser M. Pasteur, c’eût été braver l’opinion, qui ne regarde pas à la nature des titres et devant qui, sans autre discernement des œuvres, toutes les grandes réputations sont égales. Mais l’avoir élu, nous pouvons bien le dire comme nous le pensons, ce n’est certes point parmi les savans qui siègent à l’Académie des sciences, avoir choisi celui de qui les titres littéraires justifiaient le mieux l’élection. Nous l’avons vu dans le discours qu’il a prononcé pour sa réception. On ne déclare pas plus ouvertement, — dans la mesure obligée des convenances académiques, — on ne laisse pas voir plus évidemment, sous la politesse oratoire, que, ne se souciant guère au fond ni de poésie, ni de théâtre, ni de critique, ni d’histoire, on ne voulait que joindre une distinction de plus à toutes celles dont on était déjà comblé. Car, ce qu’il y avait là de très particulier, ce n’était pas, comme dans un autre discours quelconque, telle ou telle phrase échappée de la plume de l’illustre chimiste, involontairement, par mégarde, ou par accident : c’était son indifférence visible à tout ce qui se passe en dehors des quatre murs du laboratoire de chimie de l’École normale, et c’était son dédain pour l’œuvre de tous ceux qui ne sauraient trouver dans le col d’un matras « la justification de leurs principes, » ou montrer au fond d’une cornue « la preuve de leurs découvertes. » Dédain que l’on hésite à condamner d’ailleurs ! puisqu’aussi bien nous lui devons les plus belles découvertes de M. Pasteur, s’il est vrai que le monde appartienne à ceux qui, comme lui, sont l’homme d’une seule idée, pourvu seulement que celle idée soit simple, juste et féconde. On ne fait supérieurement que ce qu’on entreprend avec passion, et le propre de la passion est l’insouciance entière, ou, pour mieux dire, l’incuriosité de tout ce qui n’est pas elle.

M. Renan ne pouvait se refuser le plaisir d’inquiéter un peu cette belle assurance. Il l’a fait avec bonne grâce, il l’a fait avec autorité. J’aime surtout ce passage, où prenant en main la cause dont il était l’avocat naturel, il s’exprime en ces termes : « Croyez-moi, monsieur, la critique historique a ses bonnes parties. L’esprit humain ne serait pas sans elle, et j’ose dire que vos sciences, dont j’admire si hautement les résultats, n’existeraient pas s’il n’y avait, à côté d’elles, une gardienne vigilante pour empêcher le monde d’être dévoré par la superstition et livré sans défense à toutes les assertions de la crédulité. » Il serait difficile de mieux dire, et de rappeler plus ingénieusement aux sciences les plus positives dans quelle dépendance étroite elles sont de la critique et de la métaphysique même. Si l’aiguillon de la recherche métaphysique ne stimulait pas, qu’il s’en doute ou non, l’activité d’esprit de l’expérimentateur, la science ne serait pas la science, elle ne serait que l’art d’utiliser les forces naturelles pour le profit de nos plus grossiers instincts. Mais si la critique ne nous enseignait pas la défiance de nous-mêmes, du propre témoignage de nos sens et de l’infirmité de notre raison ; si nous n’avions pas appris d’elle et de ses délicates méthodes à discerner le douteux d’avec le probable et le probable d’avec le certain ; si nous n’avions pas, enfin, reçu de ses leçons cette préparation d’esprit nécessaire à l’intelligence des découvertes elles-mêmes de la science expérimentale, M. Pasteur, avec tout son génie, ne serait qu’un alchimiste, et nous croirions encore avec le poète que les abeilles naissent du sang corrompu des taureaux égorgés :

 :……. . . . liquefacta boum per viscera toto
 : Stridere apes utero et ruptis effervere costis.

Je n’examinerai pas si M. Renan n’aurait pas pu pousser plus à fond sa riposte. Il nous suffit que, touché au vif par l’attaque de M. Pasteur, nous l’ayons vu comme s’éveiller de son scepticisme habituel. Mais c’est qu’en réalité M. Renan croit à plus de choses qu’il n’en a l’air. Il a bien voulu faire à M. Pasteur, publiquement, sa confession philosophique et la confession, à ce qu’il semble, est en effet bien d’un sceptique. Mais si nous tâchions à notre tour de dresser son Credo, que de choses auxquelles croit fermement ce libre esprit ! et sous l’ironie de son dilettantisme, comme sous l’enveloppe de ce que l’on appelle sa virtuosité, que le nombre serait petit des vérités vraiment nécessaires auxquelles nous le trouverions vraiment incrédule ou même vraiment indifférent ! Et c’est pour n’avoir pas craint, dans son discours en réponse à celui de M. Cherbuliez, d’affirmer plus délibérément qu’il ne lui est ordinaire que nous mettons de beaucoup ce second discours au-dessus du premier, et d’autant, si je puis ainsi parler, que l’éloquence qui affirme est au-dessus de l’esprit qui nie… pour nous autres du moins, faibles intelligences et dogmatisans convaincus.

On a fait amicalement le reproche à M. Cherbuliez, qu’avec une modestie qui l’honore sans doute, mais dont nous ne pouvons nous défendre de lui en vouloir un peu, il ne s’était pas mis assez en peine de faire valoir lui-même ce jour-là tout son prix. Il est certain que rarement récipiendaire s’est plus discrètement comme effacé dans l’ombre de l’immortel qu’il remplaçait. Le peintre de ce beau portrait de M. Dufaure s’est livré si complètement, avec une probité d’artiste si sincère, je n’oserais dire au charme, mais du moins à la vigoureuse originalité de son modèle, qu’il s’en est évidemment oublié lui-même. Tout occupé de saisir, et tout attentif à retracer cette physionomie de bourgeois puissant, M. Cherbuliez ne s’est plus rappelé que nous attendions l’auteur du Comte Kostia, de Ladislas Bolski, de Meta Holdenis, de Miss Rovel, de tant d’œuvres encore également fortes et gracieuses, à nous parler de son art. Il nous en avait cependant presque donné la promesse, quand au début de son discours il s’excusait, lui, « romancier, très épris de sa profession, et de tout ce qui la concerne » d’avoir à prononcer l’éloge « d’un maître du barreau et de la tribune, six fois ministre. » Mais ce n’était que de la coquetterie. M. Cherbuliez se réservait de prouver qu’un « simple homme de lettres » peut s’entendre à la politique, et qu’un romancier valait même un député pour louer dignement M. Dufaure. Qu’il y ait réussi, nous ne l’apprendrons à personne. L’Académie, comme l’a dit M. Renan, savait ce qu’elle faisait, et les lecteurs de Valbert n’avaient pas d’inquiétude. Le portrait de M. Dufaure vit et vivra comme une des belles pages qui soient sorties du pinceau de M. Cherbuliez. La ressemblance y est, ou plus encore, et mieux, le caractère, qu’il est si rare que les peintres attrapent. Et c’est à peine si quelques touches, trop spirituelles, trahissent de ci de là le défaut coutumier, l’heureux défaut du peintre. Notre métier est d’être difficile.

Ceux qui croient toutefois que le grand attrait des discours académiques est d’entendre quelquefois le poète, l’auteur dramatique, le romancier, l’historien, le philosophe, le critique y donner des leçons de leur science ou de leur art, ne regretteront pas moins, tout en admirant le portrait, que M. Cherbuliez se soit montré si discret sur lui-même. N’avez-vous pas, en effet, remarqué que parmi les discours académiques ce n’étaient pas les meilleurs, tant s’en faut, qui devenaient promptement classiques, mais ceux précisément où l’orateur, comme Buffon traitant du style et comme Thiers traitant de l’histoire, avaient pendant une heure entretenu le public de ce qu’ils avaient l’un et l’autre pratiqué supérieurement ? Je m’imagine, sans doute parce que je In désire, qu’à mesure que l’éloquence académique, dépouillant de plus en plus son antique solennité, se rapprochera de plus en plus de l’éloquence d’affaires, les discours se rempliront à mesure et s’enrichiront de ces sortes d’enseignemens.

L’intérêt, dans la circonstance, eût été d’autant plus vif que M. Cherbuliez était, si je ne me trompe, le premier romancier, depuis M. Feuillet, que l’on recevait à l’Académie française ; et d’autant plus considérable que M. Renan s’est montré vraiment un peu sévère, en avançant, comme il l’a fait, que « l’illusion des faiseurs de Cyrus et d’Astrées était de supposer qu’on eût le temps de les lire. » Le temps de les lire I Ah 1 que si M. Renan eût interrogé ses confrères, et non-seulement de l’Académie française, mais de l’Académie même des inscriptions et belles-lettres, il eût rencontré d’hommes graves qui ne sont pas en peine, parmi toutes leurs autres occupations, de le trouver, ce temps de lire les romans, de s’y délasser, et même de s’y instruire ! Il est vrai que de tous les genres littéraires, pour beaucoup de raisons qu’il serait un peu long de déduire, mais dont l’une des capitales est la diversité des âges, des conditions, des catégories de lecteurs auxquels il s’adresse, le roman est celui qui supporte le mieux la médiocrité. Il est vrai aussi qu’en raison de l’espèce de vaine curiosité qu’il excite, et de la pâture qu’il donne à la moins délicate et à la moins difficile de toutes nos facultés, je veux dire l’imagination, il est souvent malaisé de s’en reprendre et de discerner un bon roman d’avec un mauvais. Il est vrai enfin que dans le temps où nous sommes il s’est vu compromis dans d’étranges aventures… Mais, après tout, si les chefs-d’œuvre y sont rares, ils n’y sont pas plus rares qu’ailleurs, et quoique « l’antiquité n’en ait composé que dans son âge de décadence et de fort courts, » il y a cette compensation, dont M. Renan s’est tu, que dans toutes nos littératures modernes, immédiatement au-dessous des chefs-d’œuvre du théâtre, ce sont peut-être les chefs-d’œuvre du roman qui tiennent le premier rang. Robinson, Gulliver, Clarisse, et quelques autres choisis dans l’œuvre de Walter Scott, qui passe malheureusement pour avoir mal écrit, qu’y a-t-il donc d’autre que le drame de Shakspeare au-dessus de ces fictions mémorables, histoires d’amour ou romans satiriques ? Et si vous en exceptez ceux de Molière, qui nommerez-vous des chefs-d’œuvre de la scène comique qui ne soit au-dessous de Gil Blas ? Ou dans la littérature d’un pays voisin, citerez-vous une œuvre, drame ou comédie, ou un nom, celui même de Calderon ou de Lope de Vega, qui s’élève au-dessus du nom de Cervantes et de cet immortel Don Quichotte ?

Si nous insistons sur ce point, c’est qu’un écrivain dont nous aimerions suivre l’opinion, comme d’ordinaire, et non pas la contredire, abondant de toute son autorité dans le sens de M. Renan, s’est étonné qu’étant Valbert, on ne voulût pourtant pas cesser d’être Cherbuliez. Nous sera-t-il permis à notre tour d’être un peu surpris de ce jugement de M. Scherer, et qu’ayant si bien loué les chefs-d’œuvre de George Eliot, depuis Adam Bede jusqu’à Daniel Deronda, on se montre, non pas certes si sévère, — car personne mieux que M. Scherer n’a su rendre justice à M. Cherbuliez, — mais si rebelle aux séductions de Meta Holdenis ou de Ladislas Bolski ?

J’estime, en effet, que les romans de M. Cherbuliez tiennent à peu près, dans notre littérature, la place des romans de George Eliot dans la littérature anglaise contemporaine. Négligez les différences. Elles sont considérables ; quelques-unes au profit de George Eliot, les autres au profit de M. Cherbuliez ; mais elles peuvent être négligées. Il n’est question que d’expliquer, nullement de comparer. Ce que j’y trouve d’essentiellement commun, c’est le sentiment profond de la complexité de la vie, c’est le souci constant de la vérité psychologique et de l’analyse morale, c’est enfin la portée lointaine, et je dirai philosophique, des œuvres. On sent, dans les romans de M. Cherbuliez, comme dans les romans de George Eliot, des écrivains pour ainsi dire supérieurs à leur fiction, ou, si vous aimez mieux (et ce qui devient de jour en jour plus rare), une science de l’homme et de la vie qui dépasse, qui déborde et qui fait presque éclater le cadre étroit où le romancier avait enfermé son sujet : ce La vulgarité et la prolixité sont le danger d’un genre où le lecteur ne cherche guère qu’une distraction et un amusement. Avec quelques maîtres exquis… vous avez su éviter ces défauts. Toujours une haute pensée vous guide. Vous ne tombez jamais dans ces interminables histoires bourgeoises… Loin de songer à une imitation servile de la réalité, vous cherchez les combinaisons capables de mettre en lumière ce que la situation de l’homme a de tragique et de contradictoire. » Le lecteur a reconnu les paroles de M. Renan. Mais M. Scherer ne disait-il pas à peu près les mêmes choses quand il écrivait : « La philosophie, voilà ce dont un roman se passe le moins. S’il n’a pas de philosophie, il n’a pas de sens, et s’il n’a pas de sens que nous veut-il ? L’homme est ainsi fait qu’il se cherche partout. Dans la nature, il poursuit un mystère qui n’est autre que le sien propre. Dans l’histoire il interroge sa destinée…. Le roman même n’est rien pour nous s’il n’est une interprétation du monde et de la vie. Eh bien ! les livres de George Eliot sont pleins de ces leçons que renferme toujours V œuvre du grand artiste. » Les deux citations marquent bien entre quelles bornes il faut contenir le rapprochement. Si vous venez de lire un roman, quand une fois vous l’avez achevé, quand vous n’êtes plus sous le coup de l’émotion, quand la fable commence même à s’embrouiller et s’effacer dans votre souvenir, ôtez-la, d’un dernier effort, désapprenez-en l’intrigue, oubliez-en jusqu’au nom des personnages ; s’il ne vous reste rien du livre, — et je suis bien obligé d’accorder à M. Renan que c’est assez l’ordinaire, — le roman est jugé. Mais d’un roman de M. Cherbuliez, comme d’un roman de George Eliot, il découle toujours une leçon de l’expérience ; une connaissance plus intime, et souvent toute nouvelle, de ces mouvemens secrets de l’âme qui sont les régulateurs, et souvent malgré nous, de nos propres destinées ; enfin, ce qu’on nomme d’un mot, et ce que je ne trouve guère que chez eux parmi les romanciers contemporains, une conception philosophique de la vie. D’autres ont eu plus de puissance d’émotion ou plus de verve et d’âpreté satirique, tels qu’en Angleterre l’auteur de David Copperfield ou l’auteur de la Foire aux vanités ; — d’autres encore ont eu, comme en France, l’auteur de Valentine, ou l’auteur du Journal d’une femme et de Julia de Trécœur, plus d’entraînante éloquence ou de force dramatique, — mais nul n’a eu dans le même degré ce sens de la moralité qui caractérise l’auteur d’Adam Bede, ou ce sens de l’ironie des choses qui caractérise l’auteur de Meta Holdenis, ni ce sens de la difficulté de la vie et de la complexité des choses simples qui les caractérise tous les deux.

Nul de nous ne saurait être infidèle à ses origines. Lorsqu’un genre littéraire, comme le roman dans notre siècle, a tellement élargi son domaine et reculé ses anciennes bornes qu’il n’est presque pas de pensée qui ne s’en puisse accommoder, les romanciers accourent de tous les points de l’horizon intellectuel, et chacun d’eux y acclimate les qualités qui lui sont propres. Les uns sont venus au roman par la poésie, les autres y sont venus par le théâtre. M. Cherbuliez y est venu par l’érudition, par la science, par la philosophie. De là cette variété d’informations, cette abondance d’idées, cette richesse d’observation psychologique, cette subtilité de pénétration morale qui font de tous ses romans, — même de ceux que l’on aime le moins, et nous avons nos préférences, — des livres que l’on peut relire ou plutôt qu’il faut relire, car souvent la conduite artistement ménagée de l’intrigue y fait tort aux qualités plus rares qui leur sont essentielles. Si parfois l’on s’intéressait moins au sort des personnages de M. Cherbuliez, si l’on était moins curieux de leurs aventures, si l’on prenait une moindre part dans les hasards de leur destinée, l’intérêt supérieur des questions que M. Cherbuliez y agite apparaîtrait plus évident, et aussi la diversité des ressources que M. Cherbuliez emploie à les résoudre. Est-ce là peut-être ce que M. Scherer a voulu dire ? Je le crois, et que parmi les romans de M. Cherbuliez il préfère ceux qui ne sont qu’à peine des romans s’ils en sont : A propos d’un cheval de Phidias, — le Prince Vitale, — le Grand Œuvre ; où les questions, traitées en elles-mêmes et pour elles-mêmes, dans la manière dialectique, ne décèlent l’artiste que par l’agrément de la causerie et la vivacité du dialogue. Mais l’un n’empêche pas l’autre, et puisqu’à toutes ces qualités M. Cherbuliez joignait encore cette force plastique de l’imagination qui fait le romancier, nous ne voyons vraiment pas pourquoi, sacrifiant de gaîté de cœur une part de son talent, M. Cherbuliez nous eût privés du plaisir de le lire deux fois au lieu d’une.

C’est ce qui explique en passant comment et pourquoi M. Cherbuliez n’est jamais tombé, selon le mot de M. Renan, « dans ces interminables histoires bourgeoises, prétendues images d’un monde qui, s’il est tel qu’on le dit, ne vaut pas la peine d’être représenté. » On s’instruit tous les jours. Or, je suis présentement en train de croire que l’idéalisme, dans le roman comme dans l’art, pourrait bien consister tout simplement à avoir des idées, et inversement, le naturalisme à n’en avoir point. Cette définition est simple, elle est conforme à l’étymologie, facile d’ailleurs à retenir, et si c’était aujourd’hui le temps de la prouver, les argumens ne me manqueraient pas. On ferait seulement attention que de prétendus naturalistes peuvent être affligés d’une aberration de la vue qui leur ferait voiries choses telles qu’elles ne sont pas, et que de prétendus idéalistes croient souvent avoir des idées quand ils n’ont que des visions cornues. Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que quiconque a des idées ne consentira jamais ou de peindre ou d’écrire comme s’il n’en avait pas, et voilà contre quoi les naturalistes useront inutilement leur encre et leur pot au noir. Je n’ai point à dire aux lecteurs de cette Revue ce que depuis bien des années M. Cherbuliez a remué d’idées.

Je ne leur apprendrai pas davantage ce qu’ils doivent penser de Valbert. Leur opinion depuis longtemps est faite. Il serait étrange pourtant que ce fût ici le seul endroit où, sous prétexte qu’il est assez connu du lecteur, on ne saisirait pas l’occasion de remercier le publiciste éloquent du temps qu’il a choisi pour redevenir Français. Aussi ai-je plaisir à transcrire les belles paroles de M. Renan et à les fixer, si je puis ainsi dire, dans leur vraie place : « Que vous avez bien choisi votre heure pour vous rattacher de nouveau à une patrie dont une funeste erreur de l’ancienne politique vous avait séparé ! Issu d’une de ces familles protestantes qui durent, il y a deux cents ans, choisir entre leur pays et la liberté de leurs croyances, vous aviez toujours eu dans le cœur un sentiment affectueux pour la patrie de vos pères. Aux jours où la France était heureuse, cela vous suffisait. Mais il y eut un moment où il vous fallut davantage ; c’est le moment où la France subit la plus grande épreuve qu’elle ait connue depuis qu’elle existe. Quand cette vieille mère, abandonnée de ceux qui lui devaient le plus, s’entendait dire, comme le Christ au calvaire : Toi qui as sauvé les autres, sauve-toi maintenant, quand l’Europe presque entière, après les fautes expiées, raillait notre agonie et ne voyait qu’une bonne place à prendre dans le vide que nous allions laisser ; le jour où l’ingratitude a été érigée en loi du monde, vous vous êtes pris à aimer plus vivement que jamais votre patrie d’il y a deux cents ans, et vous, descendant d’exilés qui avaient bien quelque chose à oublier, vous avez consacré votre talent à la cause vaincue, et dès que les devoirs qui vous retenaient à Genève vous l’ont permis, vous avez profité de la loi réparatrice de 1790, qui rend la pleine nationalité française « à toute personne qui, née en pays étranger, descendrait en quelque degré que ce soit d’un Français ou d’une Française expatriés pour cause de religion. »

Il ne surprendra sans doute personne que nous préférions les accens de cette éloquence aux paradoxes, souvent profonds, mais décourageans, du plus spirituel scepticisme et de la plus fine ironie. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? Les hommes tels que M. Renan, dans la situation qu’il occupe, avec l’influence qu’il exerce, dans toute la maturité de l’intelligence et dans tout l’éclat du talent, ont un peu charge d’âmes. Ils ne vivent plus, ni ne pensent, ni ne parlent pour eux seulement, mais pour tous ceux qui les écoutent, et qui les lisent, et dont ils sont les guides. Car la jeunesse est toujours la même ; le talent lui suffit ; c’est son honneur d’y être toujours prise. Et à quoi bon lui présenter sous une enveloppe d’ironie les choses dont parfois l’aspect peut être ridicule, mais est touchant dans son ridicule même, et nécessaire dans son fonds à l’existence morale de l’humanité ? Nous sommes hardiment de l’école de ceux qui, s’ils avaient la main pleine de vérités, hésiteraient à l’ouvrir ou ne le feraient qu’avec d’infinies, précautions.

Je ne crains au moins pour personne les enseignemens du second discours de M. Renan. Même il en est un ou deux points qu’avant de finir je voudrais relever pour les éclairer encore, s’il est possible, en les isolant d’avec les autres, puisqu’il semble, à vrai dire, que l’on ait affecté de ne pas les voir ou d’épaissir les ombres autour d’eux. Là pourtant est vraiment le bouquet de ce discours. Cet avertissement d’abord, « qu’une nation ne peut durer si elle ne tire de son sein la quantité de raison suffisante pour prévenir les causes de ruine extérieure ou de relâchement intérieur qui la menacent, » et qui la menacent constamment. Qui donc a jadis défini la vie, l’ensemble des forces, qui résistent à la mort ? Rien de ce qui dure ne dure en vertu d’une vitalité qui lui soit propre, la mort l’enveloppe de trop de côtés, mais en vertu de la résistance qu’il oppose aux causes de destruction qui l’assiègent. Et l’objet des constitutions politiques n’est pas tant de réaliser une chimère de bonheur sur terre que de prémunir les sociétés contre la dissolution qui s’insinue pour ainsi dire de toutes parts en elles dès qu’elles sommeillent et qu’elles oublient la fragilité de leur organisme. C’est à quoi nous ne faisons pas assez d’attention. Ou plutôt, c’est une vérité dont nous travaillons imprudemment à obscurcir l’antique évidence. Il semble que nous aspirions à voir lever le jour où la raison n’aura plus de rôle dans le gouvernement des affaires de ce monde, comme si la redoutable toute-puissance des instincts une fois lâchés n’était pas de toutes les causes de destruction intérieure la plus active ; et comme s’il était plus sain pour les nations que pour les hommes de courir sans réflexion ni retour à l’assouvissement de leurs passions ! Oui, certainement, la foule a raison de se défier des hommes tels que M. Renan et tels que ; M. Cherbuliez : « Ils ne sauraient servir deux maîtres. Ils sont les hommes liges d’un souverain qui les traîne partout où il lui plaît ; selon le langage reçu, ils seraient vite des traîtres,., traîtres à tout, en effet, excepté à leur devoir. « Mais traîtres avant tout et par-dessus tout au culte grossier de cet idéal d’égalité, c’est-à-dire de médiocrité universelle, qui est celui de la démocratie contemporaine, et dont les flatteurs ont tiré trop de profit jusqu’à ce jour et chaque jour en tirent trop pour lui en signaler le danger dans l’avenir.

D’où procède cependant ce dérèglement des idées et ce renversement, du bon sens, M. Renan ne l’a pas vu d’un regard moins pénétrant, ni marqué d’un trait moins sûr. Nous vivons depuis bien des années déjà comme sans y prendre garde, et par conséquent sans y rien ajouter, sur le capital de raison, de justice, de probité que nous ont accumulé la prudence et l’économie des générations antérieures. Nous avons hérité de nos pères des vertus dont nous n’avons plus en nous le principe agissant ; nous réglons notre manière de vivre sur une discipline des mœurs qu’aucun dogme intérieur ne gouverne plus ; « nous vivons d’une ombre, du parfum d’un vase vide ; après nous on vivra de l’ombre d’une ombre ; » et parce que la figure du monde ressemble assez encore à ce qu’elle était autrefois, il nous semble, ou nous aimons à croire, que cette ombre a la consistance d’un corps et que la liqueur n’est pis encore desséchée dans le vase. Vous êtes-vous demandé cependant d’où venait depuis quelques années, chez tous ceux du moins qui ne bornent pas leurs soucis à l’heure présente, cette préoccupation de l’avenir de la morale ? et ces efforts multipliés, dans le désordre actuel des doctrines philosophiques, pour constituer les lois de la conduite sur des bases nouvelles ? et ces tentatives enfin, pour trouver quelque part un premier anneau où suspendre la chaîne des devoirs ? C’est que l’on sent bien, selon l’expression de M. Renan, que nous ne subsistons plus que d’un « reste de vertu. » Et il nous apparaît chaque jour plus évident que tous ces vieux mots de justice, d’obligation, de devoir, si nous avons pour eux quelque respect encore, cependant ils se vident lentement, mais sûrement, de ce qu’ils contenaient en d’autres temps, et n’ont la plénitude entière de leur sens que dans un passé dont chaque jour nous éloigne davantage. Il nous est assez facile encore, aujourd’hui, d’être honnêtes ; c’est que « chacun de nous trouve ses origines dans quelque respectable société religieuse où la gravité des mœurs entretenait la gravité de l’esprit ; » et réciproquement, où la gravité de l’esprit créait à chaque instant de la vie la gravité des mœurs. Le problème est de savoir ce que deviendra la gravité des mœurs quand la gravité de l’esprit ne sera plus que l’ombre dune ombre et le souvenir d’un souvenir. Ce que les préjugés sociaux, dont il n’est peut-être pas un qui n’ait eu sa raison suffisante, ce que les traditions héréditaires, capitalisées en quelque sorte pendant des siècles dans les mêmes familles, ce que « l’étroitesse d’esprit, » puisque M. Renan a prononcé le mot, et ce que j’aimerais mieux appeler, si je n’avais peur du barbarisme, l’intransigeance du devoir, peuvent produire, et de quel secours ils peuvent être à l’humanité, nous le savons, et, à vrai dire, nous nous abritons encore dans l’édifice social qu’ils nous ont élevé. Mais quand cette « largeur d’esprit » qui, comprenant tout excuse tout, aura triomphé de l’antique étroitesse, quand les traditions héréditaires auront disparu sans retour et que nous en aurons dissipé le capital, quand enfin nous aurons débarrassé l’homme de tous les préjugés sociaux, il est permis de se demander ce qu’il adviendra de la morale à son tour et quelles seront les lois qui gouverneront la conduite, ou seulement s’il y aura des lois ?

Telles sont quelques-unes des questions que n’a pas sans doute résolues, mais qu’a posées M. Renan. On ne saurait trop l’en remercier. Il a signalé là des dangers sur lesquels un peu de tous côtés, et ailleurs qu’en France, les yeux commencent à s’ouvrir. On peut croire qu’ils ne se refermeront plus, une fois grands ouverts. Mais on voit aussi que M. Renan, comme nous le disions, croit fermement à plus de choses qu’il n’en a l’air et qu’il ne conviendrait pas d’être dupe de son scepticisme plus qu’il ne l’est probablement lui-même. A la vérité, je ne nierai pas qu’il n’ait fait beaucoup pour entretenir cette illusion sur son compte, et peut-être qu’en jouant l’indifférence il ne se soit quelquefois pris, si j’ose le dire, au piège qu’il s’était tendu. Si cependant je parcourais presque au hasard la collection de ses anciens écrits, il ne me serait pas difficile de prouver ce que j’avançais, qu’il y a peu de vérités vraiment nécessaires auxquelles il soit vraiment indifférent. Tout le malentendu vient de ce que les dogmatiques en religion comme en philosophie, en histoire comme en politique, ont gratuitement multiplié le nombre des vérités qu’ils appellent nécessaires. Mais on ne se doute pas assez combien il y a peu de vérités nécessaires, je veux dire de combien peu de principes essentiels et fondamentaux il suffit pour assurer la solidité de ce qui vaut la peine d’être cru. Ce qu’il me semble que M. Renan a surtout combattu, c’est le formalisme, ce formalisme pharisaïque, dont l’ambition serait d’emprisonner la pensée dans des symboles immuables en même temps que de captiver l’action dans des observances inflexibles, et ce n’est rien là, peut-être, qui soit si respectable. Encore ne l’a-t-il fait avec une singulière prudence. Car, en vingt endroits de son œuvre, ce qu’il y a d’utilité dans la continuité de ces observances, et combien il importe qu’il y ait des formalités qui conservent le fond, il a pris plaisir à le reconnaître, et ses plus grandes audaces ne sont guère allées, autant qu’il me souvienne, qu’à réclamer en face de ce que toute règle absolue comporte inévitablement d’inhumain, le droit des exceptions. Le droit des exceptions ; c’est le droit des hérésies et c’est pourquoi le commun des hommes y tient peu : mais c’est aussi le droit des aristocraties ; et c’est pourquoi M. Renan y tient si fort. On nous souffrira d’ajouter que, nulle part, dans la France de nos jours, ce droit ne saurait être plus légitimement réclamé que dans l’Académie française ; il est sa raison d’être, le titre même de sa fondation ; il est aussi l’essence même. de ce qu’elle représente, ou de ce qu’elle doit représenter avant tout, l’art d’écrire et la liberté de penser.


F. BRUNETIERE.