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Revue littéraire - Question de morale
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 95 (p. 212-226).

Il y a tantôt deux mois qu’ici même, à l’occasion du dernier roman de M. Paul Bourget : le Disciple, j’essayais de faire voir que les philosophes ne sont pas tout à fait irresponsables des conséquences de leurs doctrines ; — que, pour attaquer, au nom de la métaphysique ou de la science, les principes essentiels de l’ordre social, il fallait soi-même être bien assuré de la solidité de ceux que l’on professe ; — et que, malheureusement, on ne pouvait jamais l’être, si l’esprit de l’homme est faible, si la science ne sert qu’à reculer les bornes de notre ignorance, et si la métaphysique, étant par définition la recherche de l’inconnaissable, est donc ainsi ce que l’on pourrait appeler l’infatigable et l’éternelle Errante. Je croyais bien, en le disant, n’avoir rien dit que d’assez simple, ou même d’un peu banal ; et j’avouerai que je le crois encore. Il me paraissait, il me paraît toujours évident, que d’enseigner, par exemple, avec le « divin » Spinosa, que « la pitié est indigne du sage, » c’est proférer une parole dangereuse dont le danger n’est pas diminué, mais plutôt et au contraire accru, quand on la fonde, comme il fait, sur une définition éminemment arbitraire de la Chose finie en son genre ou de la Cause de soi. En effet, si nous sommes durs, égoïstes et lâches, il importe que nous sachions que nous le sommes, et que nous ne décorions pas notre inhumanité du nom pompeux de conformité à l’ordre universel. Je pensais, il y a deux mois, et je pense toujours, avec un autre philosophe, l’illustre auteur de la Critique de la Raison pure, que l’existence de la loi morale est « la condition nécessaire de la seule valeur que l’homme se puisse donner à lui-même ; » et que, conséquemment, de quelques prétendues vérités qu’une métaphysique s’autorise, elle est fausse, dès qu’elle nie ou qu’elle met on question l’existence de la loi morale, du devoir, et de la liberté. Rien de plus simple, je le répète, et, — si mal que je me sois peut-être expliqué, — rien de plus banal, encore une fois, ni de plus facile à comprendre.

Cependant ces vieilles idées n’ont pas seulement semblé neuves à quelques dilettantes et à quelques « savans, » elles leur ont paru fâcheuses. M. Anatole France, dans le Temps, m’a reproché, si je me souviens bien, que je réclamais, sans m’en douter, un 24 août et une Saint-Barthélémy de « penseurs. » Il s’est considéré lui-même ; et, se sentant à l’examen aussi libre de préjugés, aussi généreux, aussi hardi que je suis timoré, fanatique et intolérant ; il ne l’a pas dit, — ce n’est pas sa manière, — mais il l’a fait ingénieusement entendre. A son tour, un anonyme, que je dois croire encore plus autorisé, puisqu’il écrit dans la Revue scientifique, s’est plaint éloquemment que je le voulais « museler, » disait-il ; et ramener la science et la philosophie à la Rhétorique d’Aristote et à la Somme de saint Thomas. Que vient faire ici la Rhétorique d’Aristote ? et celui qui parle ainsi de la Somme de saint Thomas, l’a-t-il seulement lue ?

Je ne saurais répondre à de pareils argumens. Ils sont peut-être de « bonne guerre, » je veux dire plaisans, bons pour égayer la galerie ; ils n’ont rien de très « littéraire, » ni de bien « scientifique ; » et tout le monde voit assez qu’ils ne font rien à la question. Mais ce que je ne puis m’empêcher de faire observer à mes contradicteurs, c’est que, pour me refuser le droit de tirer de leurs doctrines des conséquences qui les condamnent, ils commencent, eux, par m’accabler sous le poids des conséquences qu’ils se donnent le droit de tirer de mes opinions. « Vous n’avez pas le droit, me disent-ils, de rendre Adrien Sixte responsable du crime de Robert Greslou, son disciple ; et la preuve, c’est que si vous l’en rendiez responsable, vous nous ramèneriez au temps de l’inquisition. » Est-ce que cela ne voudrait pas dire : la vérité que l’on enseigne dans les colonnes du Temps ou de la Revue scientifique, les conséquences n’en importent pas ; elle leur est antérieure, extérieure et supérieure ; mais les opinions qu’on professe à la Revue des Deux Mondes, rien n’est plus inutile que de les examiner en elles-mêmes, et leurs conséquences nous suffisent pour les juger ? Cependant, si, comme le remarque l’anonyme de la Revue scientifique, « Adrien Sixte n’a recommandé nulle part de séduire une jeune fille, » moi non plus, nulle part, je n’ai demandé qu’on jetât les anthropologistes ou les métaphysiciens dans un cul de basse-fosse. Si j’ai donc tort de juger une doctrine, la vôtre, ou celle de vos maitres, sur et par les conséquences qui m’en semblent résulter, comment avez-vous raison, vous, d’attaquer mon opinion au nom des conséquences qu’il vous plaît d’en tirer ? A moins peut-être qu’une méthode, illégitime quand c’est moi qui m’en sers, ne devienne « scientifique » aussitôt que vous me l’empruntez. Et, « c’est bien quelque chose à peu près de cela. » Oui, comme ils parlent tous les deux au nom de la « science » et de la vérité, M. Anatole France et l’anonyme de la Revue scientifique ne sont pas responsables du sens « que le vulgaire va donner à leurs découvertes ou à leurs théories ; » mais, je le suis, moi, des interprétations qu’ils donnent de mes idées. Et, en effet, ils ne sont pas, eux, « le vulgaire ; » et je ne parle pas au nom de la « science, » mais seulement pour la morale et pour l’humanité.

Car je viens maintenant à la vraie question, et, la dégageant de cette polémique, je la pose de nouveau comme j’avais cru la poser en parlant du Disciple. Il ne s’agit pas, en effet, « d’imposer une orthodoxie on matière de science, une sorte de doctrine officielle, pour la physique comme pour la métaphysique, dont il ne serait pas permis de s’écarter ; » il ne s’agit pas même de montrer au penseur « qu’il commet une mauvaise action quand il néglige les conséquences que l’on pourra tirer de ses écrits ; » ou, du moins, cela dépend de l’espèce du penseur, et je ne dis pas de la nature, mais de l’ordre de ses pensées. Ainsi, je ne crois pas qu’un géomètre ou qu’un chimiste ait à se préoccuper des conséquences que l’on tirera de ses pensées sur l’isomérie ou sur l’accélération séculaire du mouvement de la lune. Mais déjà, sur la question de l’égalité ou de l’inégalité des races humaines, j’estime que l’anthropologiste ne saurait être trop prudent, puisque la question même, étant hypothétique, ne saurait être susceptible d’une solution vraiment « scientifique. » Et, pour les penseurs dont les spéculations, comme celles du moraliste ou de l’économiste, roulent pour ainsi dire sur la conduite humaine, ceux-là, plus j’y songe, et moins je vois comment ils pourraient se soustraire à la considération des conséquences de leurs doctrines. Non ! en vérité, on n’a pas le droit de traiter le problème de la population, ou celui de l’offre et de la demande, encore bien moins celui du libre arbitre ou de la responsabilité morale, sans avoir égard aux conséquences que traîneront après elles, quelles qu’elles soient, les solutions que l’on en proposé. Et pourquoi n’en a-t-on pas le droit ? C’est que, s’il y a des questions, je ne dis pas étrangères, mais extérieures à l’humanité, — comme celles de l’origine des espèces animales ou de la formation du système du monde, — il y en a, comme les questions habituelles de l’économie politique et de la morale, qui, nées en quelque sorte au sein de l’humanité, n’existant que par elle et pour elle, ne peuvent donc être résolues qu’en elle et par rapport à elle. Je suis étonné que cette observation si simple, et sur laquelle pourtant je croyais avoir insisté suffisamment, n’ait frappé ni M. Anatole France, ni le rédacteur de la Revue scientifique. « Allez de l’avant, disent-ils aux philosophes, hardiment, sans regarder derrière vous, sans vous occuper des conséquences logiques ou absurdes qu’on pourra tirer de vos travaux. Cherchez la vérité, sans avoir le souci des applications qu’elle comporte ; soyez sûrs qu’une vérité est toujours bonne à dire, et que ni la morale, ni la société, ni l’humanité, ne peuvent avoir pour bases l’erreur et la routine. »

C’est qu’aussi bien, si M. France consent que les idées agissent sur les mœurs, l’anonyme de la Revue scientifique, au contraire, est de ceux qui ne croient pas à l’influence des idées ou des théories sur les actes. « Est-ce que jamais, dit-il, une théorie abstraite a pu conduire à un mouvement de la passion ? Depuis quand une idée religieuse empêcha-t-elle un acte coupable d’être exécuté ?… Les hommes sont menés par des passions, non par des idées abstraites… » J’admire cette façon libre et dégagée de rayer de l’histoire de l’humanité tout ce que la morale et la religion ont inspiré d’efforts, de sacrifices et de dévoûmens. Oh ! la malheureuse parole ! « Depuis quand une idée religieuse empêcha-t-elle un acte coupable d’être exécuté ? » Mais… depuis qu’il y a des idées religieuses, et surtout, si c’est la crainte, avec les plus avancés de nos savans, qu’on assigne aux religions pour première origine. Crainte ou amour, encore aujourd’hui même, le monde est heureusement plein de braves gens, peu versés dans les subtilités de la casuistique ou de la physiopsychologie, qui s’abstiennent de mal faire parce que leur Dieu le leur a défendu ; qui font le bien parce que le même Dieu leur a enjoint de le faire ; à qui le plus grave reproche que nous puissions peut-être adresser, c’est parfois de confondre et de mêler trop étroitement la morale avec la religion, et le bien avec Dieu. Mais on affecte volontiers de croire, parce que l’on en serait bien aise, que ceux qui sont justes, charitables et bons, le sont comme on a les cheveux noirs ou le nez aquilin. Cela dispense de leur savoir gré des efforts qu’ils font pour se rendre meilleurs. Et comme cette justice ou cette bonté ne sont guère d’usage dans le siècle où nous sommes, on n’ose pas encore le dire ; mais, au fond, on les trouve un peu mais d’être justes et bons.

« Est-ce que jamais, dit encore l’anonyme, une théorie abstraite a pu conduire à un mouvement de la passion ? » Qu’est-ce qu’il appelle « une théorie abstraite ? » Le darwinisme, par exemple, ou la théorie mécanique de la chaleur ? Dans le dernier cas, je conviens avec lui qu’il me serait difficile d’établir un rapport entre le théorème de Clausius et le progrès croissant de la criminalité. Mais, pour le premier cas, et en attendant que l’idée de la « lutte pour la vie, » — quand elle aura pénétré plus avant, — devienne dangereuse, je le défie bien de me prouver qu’elle n’est pas désolante. Et quant aux idées morales, vraiment, il faut avoir « des yeux pour ne point Voir » si partout aujourd’hui, chez nous comme ailleurs, à tous les étages de la hiérarchie sociale, on ne saisit pas l’action réciproque de la littérature sur les mœurs et des mœurs sur la littérature.

Comment les idées agissent-elles ? c’est-à-dire comment se transforment-elles en actes ou en « mouvemens de passion ? » Directement et immédiatement, tout d’abord : en donnant à nos appétits ou à nos désirs encore indistincts et confus la conscience d’eux-mêmes ; en les formulant pour nous, si je puis ainsi dire ; en les dépouillant insensiblement de ce que nous leur trouvions de honteux ou de coupable quand nous étions seuls à les éprouver. C’est bien le cas de Robert Greslou. « Sa rêverie s’est repue des poisons les plus dangereux de la vie ; » et quand les ouvrages d’Adrien Sixte, la Théorie des passions et l’Anatomie de la volonté, lui sont tombés entre les mains, il en a fait les juges de ses sentimens et les règles de ses actions. Alors, « ces chutes des sens dont il avait eu jusque-là des remords si atroces, l’Anatomie de la volonté lui en a révélé les motifs nécessaires, l’inéluctable logique : » et les a justifiées à ses yeux en les faisant rentrer dans le plan de l’univers. Alors, « les complications qu’il se reprochait jadis en s’y attardant, comme un manque de franchise, » — d’un seul mot, son hypocrisie — « il y a reconnu la loi même d’existence, imposée par l’hérédité, » dont on ne saurait conséquemment rougir. Alors, « cette recherche qu’il aimait à faire, dans les poètes et dans les romanciers, des états de l’âme coupables et morbides » et dont, en s’y livrant, il entrevoyait bien le danger, la Théorie des passions l’y a encouragé en lui révélant en lui « une vocation innée de psychologue. » Et alors enfin, cette entreprise de séduction, non moins ignoble que criminelle, devant laquelle il aurait peut-être reculé, c’est son maître qui l’a légitimée à ses yeux, en lui apprenant « que nos droits n’ont de limite que notre puissance. »

Qu’après cela l’anonyme de la Revue scientifique n’ait pas bien vu, comme il dit, « le rapport qui, dans le Disciple, unit le maître à l’élève, » c’est qu’il n’a pas bien lu le roman, où M. Bourget ne s’est préoccupé de rien tant que d’établir ce rapport même. Moi, je le vois, je le vois très bien ; et si je juge Adrien Sixte moralement complice du crime de Robert Greslou, c’est premièrement, que sans lui, le misérable ne se serait pas fait autant de motifs d’orgueil des raisons mêmes qu’il avait de surveiller les mauvais instincts qui s’agitaient en lui. Mais c’est en second lieu qu’il n’y a pas de théorie des passions ou de la volonté qui permette à un philosophe de poser en principe que « nos droits n’ont d’autre limite que notre puissance. » Avec ses doctrines morales, élaborées dans l’ivresse de la méditation solitaire, Adrien Sixte a tout simplement achevé de corrompre Robert Greslou. Il l’a provoqué à passer de la pensée à l’action. Les sentimens dont rougissait l’élève, le maître lui a fourni des sophismes pour s’en savoir gré ; il lui a persuadé que son insociabilité, changeant de nom, devait lui être un signe de sa supériorité ; il a déplacé enfin pour lui les limites du bien et du mal ; et je connais certes de plus grandes fautes, mais, avec M. Bourget, je n’en imagine guère dont un philosophe se doive plus douloureusement repentir. A la vérité, le « divin » Spinosa dit encore « que celui qui se repent d’une action est deux fois misérable et impuissant. «

Lorsque ce sont des romanciers, des auteurs dramatiques ou des poètes qui soutiennent, et, pour autant qu’il est en eux, qui répandent autour d’eux ces principes, ils ont tort, assurément ; et, parmi les corrupteurs des collégiens qui s’en sont nourris, je n’hésiterai jamais, pour ma part, à compter l’auteur de Rouge et Noir et celui des Fleurs du mal. J’en trouverais d’autres, s’il le fallait, parmi les fournisseurs de l’ancien Ambigu, qu’on excuserait difficilement, en « poétisant » le crime aux yeux du populaire, d’en avoir été la laideur et propagé l’imitation. C’est un point capital, en effet, de l’esthétique du mélodrame que le « traître » soit toujours puni, mais, qu’en attendant, pendant quatre actes et demi, ce soit aussi lui dont la fière scélératesse, les savantes menées, et les superbes coups d’audace tiennent en échec toutes les forces unies de la famille et de la société. Dans une littérature toute neuve, on pourrait donc accuser, — et nos pères, on le sait, ne s’en sont pas privés, — le théâtre et le roman de corruption et d’immoralité. Mais, aujourd’hui, blasés que nous sommes, nous savons tous qu’il en faut rabattre ; qu’un mélodrame ou qu’un roman, de quelque naturalisme qu’ils se piquent, n’en sont pas moins des fictions ; et quelle que soit la thèse que l’auteur y soutienne, nous savons, dès qu’il réussit, qu’il en a dû sacrifier une part de la démonstration à l’effet littéraire. Il en résulte que le danger, s’il y en a, se compense de lui-même. Inconsciemment, mais généralement, nous n’acceptons les conclusions de Valentine ou du Fils naturel, de l’Affaire Clemenceau ou de Madame Caverlet que sous bénéfice d’inventaire. On peut encore ajouter que le style, que le souci de la forme expressive, la préoccupation du mot ou de la phrase qui feront passer l’idée, la décantent elle-même, la filtrent, pour ainsi parler, la purifient ou la spiritualisent.

Il n’en est pas ainsi du moraliste ou du philosophe, de l’auteur d’une Théorie des Passions ou d’un Traité du libre arbitre. Ils ne se donnent point, ou. s’ils se donnent, ils n’ont pas le droit de se donner pour des « artistes, » ni leurs doctes élucubrations pour des rêves de leur imagination échauffée. Les géomètres, les astronomes, les chimistes ont ce droit ; seuls, de tous ceux qui écrivent ou qui pensent, les philosophes ne l’ont pas : j’y joindrai, si l’on veut, les théologiens et les jurisconsultes. C’est qu’il s’agit, dans leurs livres, de l’homme réel et vivant, de l’homme social, engagé dans les relations de la vie quotidienne, de l’homme enfin, tel qu’on ne le peut abstraire des autres hommes sans faire évanouir le sujet lui-même de l’observation. Pour faire de la morale ou de la jurisprudence, on ne peut pas commencer par poser un homme pur et indéterminé, qui ne serait ni le fils, ni le frère, ni le disciple, ni le mari, ni le père, ni le concitoyen, ni le relatif enfin de personne. Les grands métaphysiciens l’ont d’ailleurs bien compris, — sans en excepter Spinosa lui-même, dont les œuvres sont une Éthique et un Traité théologico-politique, — eux, qui depuis Platon jusqu’à Kant, n’ont pas fait de leur morale une superfétation ou une conséquence de leur métaphysique, mais au contraire de leur métaphysique le fondement, les prémisses et l’introduction de leur morale. C’est qu’ils n’ignoraient pas que, lorsque nous ouvrons un Traité du libre arbitre ou une Théorie des passions, nous n’y cherchons pas notre plaisir, mais notre profit ; nous ne demandons pas à l’auteur de nous étonner, mais de nous instruire ; nous ne nous prêtons pas à lui comme à un amuseur, nous nous y livrons comme à un guide ; et, ce n’est pas enfin une vérité lointaine, spéculative et indifférente, qu’il s’est engagé de lui-même à nous apprendre, mais une vérité prochaine, active, pour ainsi parler, et pratique. Tout cela lui enlève la liberté du paradoxe, et le droit de chercher la vérité « sans souci des applications qu’elle comporte. » Il a pris charge d’âmes, en traitant les questions d’où dépend toute la conduite humaine : — et si nous avons bien tiré les conséquences de ses principes, il n’a pas le droit de nous répudier, lui, qui n’a écrit que pour nous convertir à eux.

Les idées agissent d’une autre manière, moins directe, plus lente, mais non moins sûre, et plus envahissante, quand, au lieu des auteurs des actes, elles modifient les milieux où ils puisent les raisons de leurs-résolutions. Nous en avons un mémorable exemple dans l’histoire de la plus générale des idées, dont l’influence continue de s’exercer sur nous. Ce ne sont d’abord que des plaisanteries, de fines épigrammes, des mots, qui font douter les âmes simples de la vérité de leurs anciennes croyances. Cependant l’idée chemine : après s’en être moquée d’abord, elle s’irrite maintenant des contradictions qu’elle rencontre ; il ne lui suffit plus qu’on la tolère, elle veut qu’on l’accepte, elle prétend gouverner la conduite à son tour ; les plaisanteries se changent en injures, les épigrammes en grossièretés : après Montesquieu, Voltaire ; après Voltaire, Diderot ; après Diderot, « la coterie holbachique ; » après d’Holbach, M. Naigeon. L’ombre semble se faire ; un grand tumulte éclate ; une révolution détruit tout pour tout reconstruire ; et après vingt ans de luttes où l’on ne croirait pas que personne se fût souvenu de l’idée, la voici qui reparaît, seule vivante, seule subsistante sur les débris de l’ancien édifice, victorieuse, triomphante, auréolée de gloire au sommet du nouveau. C’est l’histoire de Physis, la bonne Nature, ainsi l’appelait Rabelais ; et depuis cent cinquante ou cent ans à peine qu’elle a vaincu l’idée chrétienne, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’elle a tout modifié, — la coutume et la loi, la famille et l’éducation, la politique et la morale, l’objet même et la conception de la vie, — cette idée toute païenne, et d’ailleurs parfaitement antiscientifique, de la bonté naturelle de l’homme. Je me demande encore, là-dessus, comment on peut nier l’influence des idées sur les mœurs, quand de vingt ans en vingt ans on peut suivre à la trace les progrès de celle-ci. Qui donc a dit que « des vols d’oiseaux, des courans d’air et des migraines avaient plus d’une fois décidé de l’histoire du monde ? » Mais combien cela n’est-il pas plus vrai, je ne dis pas d’une théorie, d’une idée même, je dis d’une parole, jetée comme au hasard, presque sans y penser, qui trouve d’aventure un milieu favorable à son développement ! Otez Rousseau de l’histoire du XVIIIe siècle, vous retardez la révolution de vingt ou vingt-cinq ans peut-être ; ôtez de son œuvre le Contrat social, vous rendez le programme jacobin impossible : ôtez seulement du Contrat social les sixième et septième chapitres du quatrième livre, vous avez supprimé Robespierre.

Et, que l’on n’objecte pas ici qu’enfermées dans un livre dont la lecture est aussi pénible que celle du Contrat social, aussi fastidieuse que celle de l’Encyclopédie, les idées ne rayonnent pas au-delà d’une étroite circonférence, demeurent en quelque sorte l’occupation ou l’amusement de quelques oisifs ou de quelques pédans. N’importe la nature des idées ou des théories qu’il enseigne, un « penseur » trouve toujours un « sous-penseur » pour les vulgariser. Quoique peu de Français aient lu l’Origine des espèces ou l’Histoire de la création naturelle, et que ceux-là soient plus rares encore qui connaissent la Phénoménologie de Hegel ou le Monde comme volonté et comme représentation, si vous savez interroger un lecteur habituel du Petit Journal ou de la Petite Presse, vous le trouverez très grossièrement informé, mais informé pourtant sur le pessimisme et sur le darwinisme, sur l’évolution, et sur la parenté de l’homme avec le singe. On ne peut dire ni par quels chemins les idées se propagent, ni ce qu’elles subissent de réfractions, d’accommodations, et de déformations finales en passant du cerveau d’un Darwin ou d’un Schopenhauer dans celui du vaudevilliste ou du chansonnier de café-concert qui les popularise en croyant s’en moquer. Elles se propagent pourtant : et les temps sont passés, si d’ailleurs ils ont jamais existé, de ce que l’on appelait autrefois l’ésotérisme et l’initiation. Les métaphysiques elles-mêmes se construisent à portes ouvertes. Et une nouveauté n’est pas plus tôt éclose dans le secret d’un laboratoire qu’on en parle déjà de la Madeleine à la Bastille. Autre et nouvelle raison pour que ceux qui se constituent les interprètes ou les commentateurs des idées surveillent scrupuleusement leur parole et leur plume. Avec une seule idée fausse, le mal qu’ils peuvent faire est plus grand qu’autrefois de tout ce que, dans le siècle où nous sommes, le livre, le journal et l’annonce, ont ajouté de lecteurs à ceux des philosophes du XVIIIe siècle.

Mais ce n’est pas tout encore, et voici une autre manière dont les idées s’objectivent ou franchissent le passage de la « puissance » à « l’acte. » C’est qu’elles entrent dans le sang de la génération nouvelle, si l’on peut ainsi parler, c’est qu’elles lui deviennent des habitudes, ou plutôt, des instincts, des idées proprement innées, et en même temps le principe ou la règle de l’éducation. On croit penser par soi-même, on croit agir de son chef, on prend en pitié les « préjugés » des autres ; et la moitié de la vie s’écoule, ou parfois la vie tout entière, avant que l’on se soit dégagé de l’hérédité de ses parens, des leçons de ses maîtres, de l’exemple de ses contemporains, de l’esprit de son pays, de son temps et de son milieu. On vit, cependant, mais de quoi vit-on ? On agit, mais sous l’impulsion de quels mobiles agit-on ? On agit sous l’impulsion des idées que les siècles ont capitalisées en nous et pour nous, on vit sous la domination des idées, vieilles parfois de plusieurs siècles, qui sont devenues le plus intime de notre substance.

Et les plus déterminés partisans de l’impuissance des idées le savent bien. Car, pourquoi ne font-ils pas élever leurs enfans dans un autre milieu, dans une autre condition que la leur, pour un autre genre de vie ? Pourquoi ne les exposent-ils pas à toute sorte de contacts ou de compagnonnages ? ni ne les dirigent-ils eux-mêmes à peu près indifféremment, d’après une méthode quelconque, ou même sans aucune méthode ? Parce qu’ils ne nient pas, disent-ils, le pouvoir de l’éducation ? Mais qu’est-ce donc que l’éducation, sinon l’ensemble des moyens qui substituent aux mobiles instinctifs de l’action naturelle les motifs raisonnés de la morale sociale ? et ces motifs, que sont-ils eux-mêmes, sinon des abrégés, des résumés, des totalisations d’idées, si je puis ainsi dire, transformées par le temps et l’usage en principes de conduite ? Le moindre commandement que vous fassiez à l’enfant, le moindre conseil que vous donniez au jeune homme, impliquent une conception de l’objet de la vie. Commanderions ou conseils, si vous ne vous liez pas aux étrangers ou à l’expérience de la vie pour les inculquer à l’enfant, si vous voulez les lui donner vous-même, ou qu’on les lui donne tels que vous les voulez, c’est que vous ne doutez pas qu’ils ne se changent pour lui d’opinions en règles ou en motifs de ses actions. Mais si enfin une conception de la vie n’est pas ce qu’on appelle une « théorie, » ou une « idée, » alors c’est que nous ne savons plus ce que les mots veulent dire.

On refuse pourtant de se rendre, et l’on dit : M. Bourget lui-même n’a-t-il pas insisté sur le « côté mobile, maladif, maniaque, presque vicieux dès l’enfance, du caractère de son triste héros ? » Adrien Sixte n’est donc pas « la cause des instincts de mensonge, de sensualité, d’hypocrisie » de Robert Greslou. Pour devenir un malfaiteur, ce « déséquilibré, ce raté, ce maniaque atteint de manie raisonnante » n’a donc pas eu besoin d’un conseil ni d’un maître. Bien loin d’être une preuve du pouvoir des idées à se transformer en actes, il en est plutôt une de leur impuissance à prévaloir contre les instincts. Et si nous devons tirer une leçon de son histoire, ce n’est pas qu’il peut y avoir et qu’il y a des crimes littéraires ou philosophiques, c’est que son maître est vraiment bien bon, pour ne pas dire bien naïf, de croire que les doctrines d’un savant l’engagent envers ceux qui s’en autorisent. Mais on oublie d’abord, quand on raisonne de la sorte, et que l’on ajoute tranquillement : « Sans avoir lu le livre d’Adrien Sixte, nous pouvons être assurés qu’on n’y trouvera pas un seul passage où Greslou puisse trouver un point d’appui pour s’excuser ; » on oublie que ces passages, M. Bourget a pris soin de les citer l’un après l’autre, et que c’est même là ce qui fait le principal intérêt de sa thèse. Si l’on ne trouvait pas un « seul passage » dans les livres du philosophe, « où Greslou puisse trouver un point d’appui pour s’excuser, » il n’y aurait pas de « disciple, » il n’y aurait pas de question, il n’y aurait pas de roman. Mais ce que l’on oublie encore davantage, c’est que l’éducation n’a d’objet tout justement que de rectifier les instincts « vicieux » ou « maladifs ; » que de susciter d’abord en chacun de nous, d’entretenir ensuite et de consolider des idées qui contre-balancent notre disposition naturelle au « mensonge » ou à la « sensualité, » des raisons de ne pas faire, des motifs d’inhibition ; et que de greffer enfin l’honnête homme ou l’homme social, si je puis ainsi dire, sur celui que l’on a trop vite fait d’appeler, depuis quelque temps, le mattoïde ou le criminel né.

Existe-t-il des criminels nés ? J’en suis moins sûr que l’anonyme de la Revue scientifique ; et, s’il faut être franc, ce qui m’en fait douter, ce ne sont pas des raisons de sentiment, c’est la nature même des moyens qu’on a pris pour en établir l’existence. Il n’y en a pas de moins « scientifiques : » j’entends ici qui témoignent d’un pire et plus surprenant oubli de toute logique et de toute méthode. Avec les mensurations, les observations, et les expériences dont le professeur Lombroso s’est servi pour composer le caractère du criminel né, je me charge, quand il le voudra, de lui démontrer qu’il y a des victimes nées. Mais, quoi qu’il en soit, laissant à d’autres l’étude pathologique du criminel né, c’est précisément le criminel d’occasion, ou pour mieux dire d’aventure, que M. Bourget nous a mis sous les yeux, c’est le criminel qui pouvait ne pas l’être, qui l’est devenu cependant ; et tout l’intérêt du Disciple est de nous montrer comment il l’est devenu. Ou, en d’autres termes encore, par hypothèse, il n’y a pas ici, dans le cas de Robert Greslou, de fatalité primitive et prépondérante, congénitale en quelque sorte et conséquemment inéluctable, mais seulement une addition de causes et d’effets, de commencemens et de suites, de pensées et d’actions où le changement d’un seul facteur eût pu changer tout le total. M. Bourget prétend que ce facteur principal a été la lecture des ouvrages d’Adrien Sixte ; — et la seule objection de fond que l’on puisse lui faire, il l’avait lui-même prévenue. C’est que sur un autre homme que Robert Greslou la lecture de la Théorie des passions et de l’Anatomie de la volonté n’aurait peut-être pas produit les mêmes effets.

Reste à savoir seulement si elle n’en aurait, pas produit d’autres, et de moins criminels peut-être, au sens juridique et social du mot, ou moins appareils, mais non pas de moins dissolvans ni de moins désastreux. Je ne crois pas au moins que l’un puisse enseigner sans danger « qu’il n’y a pour le philosophe ni vice ni vertu : » que la « théorie du Bien et du Mal n’a d’autre sens pour le psychologue que de marquer un ensemble de conventions quelquefois utiles et quelquefois puériles ; » ni qu’il pourrait être utile d’inoculer aux enfans « de certains défauts et de certains vices, » afin de les mieux observer. Que diriez-vous d’un médecin qui, pour mieux étudier les effets d’un poison violent, ne regarderait pas à les expérimenter sur un de ses semblables ? C’est ce que propose Adrien Sixte ; et c’est ce desideratum de son maître que Greslou, son élève, a essayé de satisfaire. Mais si les autres n’ont pas poussé jusqu’au crime leur dévoûment à la science, qui répondra que dans plus d’une âme les paradoxes du philosophe n’aient pas fait vaciller les principes ? C’est là-dessus, je l’avoue, que j’aurais voulu voir s’expliquer l’anonyme de la Revue scientifique. « Ces philosophes, me fait-il dire, qui osent tout attaquer, tout remettre en question, tout nier, sont aussi coupables, sinon plus que Greslou. » Mais ce n’est pas tout à fait cela, et le problème est même tout autre. Décomposez, s’il vous plaît, ce tout dont vous parlez ; distinguez-en les parties successives : arrêtez-TOus aux propositions particulières, déterminées, précises que je vous signale, et dites-nous ce que vous en pensez. Oui ou non, pensez-vous, croyez-vous qu’il soit permis à l’homme de traiter l’homme comme un « moyen ? » Oui ou non, croyez-vous qu’il n’y ait ni « Rien » ni « Mal ? » Oui ou non, croyez-vous que les noms de Baralipton ou de Frisesomorum soient à peine plus vides de sens que ceux de Vice ou de Vertu ? Voilà la question nettement posée : et pour vous faciliter la réponse, je vais TOUS dire, moi, ce que je pense des droits de la science et de la vérité.

Car on croirait, à vous entendre, que la superstition de la « Science » doive remplacer parmi les hommes celle des dieux tombés ; et que la « vérité, » non plus que la « Certitude, » ne doive comporter à l’avenir ni différences, ni distinctions, ni degrés. De ces deux erreurs, la première se pratique ou plutôt se célèbre dans vos laboratoires ; je crois me souvenir que la seconde s’enseignait autrefois dans tous les Traités de logique ; mais ce n’en sont pas moins deux erreurs, — et il est aisé de le montrer.

La première ne tire pas à grande conséquence, et ; — soit dit sans blesser personne, comme d’ailleurs sans méconnaître la grandeur de la science, — il suffit que, depuis six mille ans, tant de progrès accomplis ne nous aient pas fait avancer d’un pas dans la connaissance de notre origine, de notre nature, et de notre fin. Or, aussi longtemps que la « Science » n’aura pas de réponse à ces questions, elle ne sera, comme les « religions » qu’elle croit avoir remplacées, que ce que Pascal appelle un « divertissement : » il veut dire, une manière de nous empêcher de penser aux seules questions qui nous intéressent, et de tromper le désespoir où nous plongerait autrement notre impuissance de les résoudre. Dans ces conditions, je ne crains guère que la science arrive jamais à cet empire universel qu’on lui promet toutes les fois qu’elle remplace les diligences par les chemins de fer ou la teinture de colchique par le salicylate de soude ; et, rassuré de ce côté, je jouis, comme il convient à un homme du XIXe siècle, des remèdes nouveaux qu’elle me procure. — quoique d’ailleurs on me dise qu’ils abrègent ma vie, — de ma puissance qu’elle augmente, des distractions dont elle m’accable, et des vastes horizons qu’elle m’entr’ouvre.

Mais l’autre erreur est plus grave. — Si nous pouvions, a-t-on dit, sortir de ce petit coin du monde où nous sommes enfermés, et nous transporter jusqu’à la source des choses, nous y saisirions, dans son unité féconde et lumineuse, la formule suprême qui gouverne à la fois l’évolution des planètes à travers l’espace et la circulation du sang dans nos veines, les mouvemens de ces grands corps dont l’énormité accable notre petitesse et les agitations de nos humbles fourmilières. — Je n’en sais rien, non plus que ceux qui le disent. Mais ce que je sais bien, en revanche, parce que chaque jour m’en apporte une preuve nouvelle, c’est que nous n’atteignons jamais que des vérités relatives ; c’est que la plupart de nos sciences particulières sont les unes pour les autres comme des « vases incommunicables ; » c’est enfin que la vérité n’est pas « une » pour nous, mais fragmentaire, multiple, et diverse. Il y a les vérités de l’ordre géométrique, qui nous donnent l’impression, ou l’illusion, peut-être, de la nécessité. Il y a les vérités de l’ordre physique, moins nécessaires déjà, dont on peut concevoir qu’elles fussent autres qu’elles ne sont. Car est-il nécessaire qu’un tel corps, par exemple, ait de l’affinité pour tel autre ? ou que les électricités de signe contraire s’attirent ? Les vérités de l’ordre naturel, à leur tour, sont plus contingentes encore, plus relatives, pour ainsi parler, à un point de l’espace, à un moment du temps. Par-delà les étroites limites de notre univers solaire, jusque dans Sirius et dans Aldébaran, plus loin, plus haut encore, il est probable que la somme des angles d’un triangle est constamment égale à deux angles droits. Il est également probable, il est même certain, nous le savons, que les corps, dans le soleil, se combinent selon les mêmes lois, dans les mêmes proportions qu’à la surface et jusque dans les entrailles de notre globe terraqué. Mais ce qui n’est plus du tout certain, et ce dont le contraire est même plus probable, c’est que, s’il y a de la vie dans Saturne ou dans Jupiter, elle obéisse aux mêmes lois qu’ici-bas, qu’elle s’y incarne dans les mêmes formes, qu’elle s’y transmette et s’y continue par les mêmes moyens. Il n’est pas certain non plus qu’il y ait toujours eu des hommes sur la terre ni qu’il y en doive toujours avoir. A mesure donc, on le voit, que nous passons d’un ordre de vérités à un autre, le caractère de la vérité même change avec les objets dont on l’affirme ou dont on l’entrevoit, je pourrais dire dont on la suppose. La nécessité en décroit ; la relativité ou la contingence en augmente ; et elles sont enfin : la première à son plus bas degré, mais la seconde au plus haut, ou, si l’on veut, à son maximum, quand des vérités de l’ordre physique ou naturel on passe aux vérités de l’ordre humain.

De ce qu’elles ne sont pas toutes du même ordre, ni capables du même genre de démonstration, d’évidence, et de certitude, il résulte que les vérités ne sont pas solidaires ; que d’un ordre de vérités à un autre il n’y a pas de passage ; et que même elles peuvent non-seulement s’opposer, mais encore se contredire. Elles s’accordent peut-être plus haut, mais elles peuvent se contredire dans l’esprit de l’homme. « De tous les corps ensemble, dit Pascal, on ne saurait en faire réussir une petite pensée ; cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de charité ; cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. » Ainsi, les lois du mouvement ne sont pas celles de la vie, quoiqu’elles soient réalisées dans les êtres vivans, et les lois de la morale ne sont pas celles de la physiologie. Des lois de la nature ou de la vie, on n’a donc pas le droit de conclure aux lois de la morale ou de la société : celles-ci sont autres, et il se peut bien qu’elles aient des liens entre elles, mais nous ne le savons pas. « Quand on lit la plupart des philosophes qui ont traité des passions et de la conduite de l’homme, on croirait, dit Spinosa, — et sachez qu’il songe à Pascal, — qu’il n’a pas été question pour eux de choses naturelles, réglées par les lois générales de l’univers, mais de choses placées hors du domaine de la nature. » Là, justement, dans cette boutade, bien plutôt que dans sa définition de la substance ou du mode, est la grande erreur de l’Éthique. Si l’homme n’est pas placé « hors du domaine de la nature, » il ne se fait pourtant homme qu’en s’en distinguant, et le confondre avec la nature, sous prétexte qu’il y est effectivement enveloppé, c’est, afin de le mieux connaître, commencer par supprimer ce qu’il y a en lui de proprement humain. Je l’ai dit et je le répète, il n’y a pas d’erreur plus grave, parce qu’il n’y en a pas qui tienne moins de compte, dans la recherche de la vérité, de la nature même de la vérité que l’on cherche.

Que les savans s’abandonnent donc à toutes leurs audaces, et qu’ils réclament, en physique ou en chimie, en histoire naturelle ou en physiologie la pleine liberté de l’erreur. Mais qu’ils apprennent pourtant, ou plutôt qu’ils réapprennent que cette liberté même est bornée par la nature de l’objet dont ils s’occupent. On n’a pas le droit de nier le libre arbitre au nom du déterminisme universel ou la responsabilité morale sous prétexte que la nature ne nous donne, en effet, que des leçons d’immoralité. De ce que, par exemple, on nagerait admirablement ou de ce que l’on tirerait l’épée comme Saint Georges, il n’en suit pas sans doute que l’on puisse faire un poème épique ou résoudre un problème de géométrie transcendante. Semblablement, de ce que les animaux obéissent à l’impulsion de leurs instincts vulgivagues, il n’en suit pas que l’on puisse fonder la morale sur la légitimité des nôtres, ni de ce que la concurrence vitale est la loi de leur évolution, que la pitié ne soit pas au contraire celle de l’humanité. La première règle de la logique, c’est de conclure du même au même ; et cette règle, on se plaint que les savans ne l’observent pas quand ils attaquent les principes de l’ordre social avec des argumens qu’ils tirent de l’embryogénie de l’amphioxus.

Qu’ils ne craignent pas d’ailleurs que « la routine » devienne pour cela la maîtresse du monde. Avant que M. Anatole France et l’anonyme de la Revue scientifique nous eussent fait l’honneur de vouloir bien nous l’enseigner, nous nous étions douté que « tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes, » et que, pour soulager leurs maux, si les hommes n’ont rien inventé de mieux que de les mettre en commun, ils ont cependant beaucoup à faire encore. Même, l’admiration, la dévotion, un peu béate, si je l’ose dire, qu’on professe publique ment pour la « Science », nous ne l’éprouvons pas, quant à nous, pour une organisation sociale où le progrès semble conditionné par tant de souffrances encore, tant de misère, et tant d’iniquité. Nous de mandons seulement, si l’on veut toucher à cette antique organisation, que ce ne soit toujours que d’une main prudente, presque timide, avec des précautions pieuses, comme il convient en des questions où la moindre erreur se propage en ondulations infinies de souffrances. Mais nous demandons surtout que l’on ne fasse pas intervenir dans la recherche de la vérité morale des considérations qui lui sont étrangères, ou plutôt ennemies, nécessairement ennemies ; et que l’on ne traite enfin qu’avec des argumens de l’ordre purement humain des problèmes dont l’humanité n’est pas seulement l’occasion ou la matière, mais encore la seule raison d’être. Nous donnons ainsi aux Voltaire, aux Rousseau, voire aux Lassalle et aux Proudhon, cette liberté de l’erreur, à laquelle on paraît tant tenir, que nous ne refusons pas aux Lamarck, aux Darwin ou aux Hæckel, mais dont nous leur disons uniquement que les questions morales ne sont pas de sa compétence. Ils en diraient eux-mêmes sans doute autant, ou davantage, d’un moraliste ou d’un logicien qui, dans les sciences de la nature, prétendrait remplacer l’observation et l’expérience par le raisonnement : ils l’ont dit de Schelling et d’Hegel, et ils l’ont dit avec raison. Ce n’est pas en effet s’opposer aux progrès d’une science que d’essayer, en en déterminant plus étroitement l’objet, d’en régulariser les méthodes ; — et l’on ne fait pas autre chose en montrant que, s’il y a quelques parties communes entre la science de la nature et la science de l’homme, il y a pourtant en chacune d’elles quelque chose d’irréductible à l’autre.

Si l’auteur de Thaïs et l’anonyme de la Revue scientifique veulent répondre efficacement au Disciple, et comme dit le second, à l’interprétation que j’en ai donnée, c’est sur ce terrain qu’il faut qu’à leur tour ils portent la question. Car, de répondre par de grands mots, de m’accuser d’intolérance, de dire à leurs lecteurs que je demande l’extension des pouvoirs de la congrégation de l’Index ou le rétablissement de l’Inquisition, je ne trouve pas que ce soit là répondre : c’est tout simplement abuser de ce que certaines plaisanteries exciteront toujours de rires faciles dans le pays de Voltaire et de Béranger. Je leur conseille même de n’en pas user, de ces plaisanteries séculaires, comme n’étant vraiment dignes ni de la « science » de l’un, ni de la « littérature » de l’autre, et encore moins bien de l’intérêt et de la gravité de la question. Mais s’ils estiment que jamais une « théorie abstraite n’a pu conduire à un mouvement de la passion, » qu’ils le démontrent, comme j’ai tâché de leur faire voir le contraire ! S’ils ne pensent pas qu’autant qu’elles sont étrangères, excentriques à la nature, autant la justice et la pitié sont essentielles à l’humanité, qu’ils le prouvent ! Et s’ils ne sont pas convaincus enfin qu’il ne saurait y avoir d’acquisition scientifique, — d’observations sur les gastéropodes ou de théorème sur les quaternions, — qui vaille ce que je demanderai qu’on me laisse appeler la déshumanisation d’une âme, qu’ils le disent !


F. BRUNETIERE.