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Revue littéraire - Les Petits Naturalistes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 64 (p. 693-704).

Il y en a plusieurs, il y en a même beaucoup, et, sans être accusé pour cela de souhaiter la mort de personne, on peut bien dire qu’il y en a trop, puisqu’à peine entre eux tous ont-ils du talent comme quatre. Les uns, — ce sont les délicats, à moins que ce ne soient les timides, — imitent ce qu’ils peuvent de la manière de M. Daudet : M. Alain Bauquenne, par exemple, ou M. Léon Allard. D’autres, plus raffinés, et qui trouvent apparemment M. Daudet trop simple, aiment mieux s’égarer sur les traces de M. Edmond de Goncourt : tel est l’auteur de la Robe du moine et de Ludine, l’étonnant M. Francis Poictevin, celui qui se fait écrire par M. Taine des « choses » que M. Paul Alexis, qui s’y connaît, n’hésite pas à déclarer « médiocres. » Mais le vrai maître de l’école, aujourd’hui comme au temps des Soirées de Médan, c’est M. Zola, toujours, et par-delà M. Zola, c’est Flaubert, encore Flaubert, éternellement Flaubert, et surtout le Flaubert de l’Éducation sentimentale et de la Tentation de saint Antoine. On prend ses modèles où l’on peut, et quand on veut des grands hommes à soi, on se les fait. Il est certain d’ailleurs que M. de Goncourt aura beau multiplier les préfaces apologétiques, ou M. Champfleury revendiquer les droits des Bourgeois de Molinchard, le procès est désormais jugé, et bien jugé : c’est Flaubert qui demeurera dans l’histoire littéraire de ce temps le vrai héraut du naturalisme, comme il est bien probable que Madame Bovary en demeurera le chef-d’œuvre. Pour moi, je joindrais seulement à Flaubert le facétieux auteur de la Laitière de Montfermeil et de Gustave le Mauvais Sujet, — Paul de Kock, pour l’appeler par son nom, — s’il n’y avait eu, tout au fond de Flaubert lui-même, un vaudevilliste « énorme, » selon le mot qu’il aimait, et trop longtemps méconnu.

Ce sont ses jeunes élèves qui nous l’ont révélé : M. Henry Céard et M. Karl Huysmans, M. Léon Hennique et M. Guy de Maupassant, quelques autres encore. Leurs œuvres étant, d’ordinaire, difficiles et surtout peu tentantes à résumer, et le titre même de quelques-unes d’entre elles étant impossible a transcrire, je ne saurais avoir ici l’intention d’en faire le dénombrement, et bien moins de les analyser. Mais, parmi diverses qualités dont ils brillent, c’est de leur force comique, uniquement, que je voudrais leur donner conscience, et ainsi les aider à retrouver leur vraie voie, que je crains qu’ils ne connaissent pas.

De toutes les leçons du maître, — développées, interprétées, illustrées par M. Zola, — celle qu’ils ont retenue le plus fidèlement, et le plus religieusement appliquée, c’est qu’il faut expulser du roman de l’avenir l’intérêt romanesque d’abord, et ensuite, autant qu’il se pourra, toute espèce d’intérêt généralement quelconque. Flaubert, à la vérité, toujours un peu romantique, et conséquemment romanesque, n’y a réussi que très tard, comme l’on sait, dans ses dernières œuvres seulement, et après vingt-cinq ou trente ans d’un prodigieux labeur. M. Zola lui-même, emporté par je ne sais quelle fougue d’imagination méridionale, n’a peut-être pas imité d’assez près la platitude de l’existence, et, reculant, encore trop souvent devant l’application entière de ses principes, n’a pas été toujours aussi banal qu’il l’avait promis. « Certes, il travaille dans la vie, disent volontiers de lui les intransigeans de l’école, mais la vie de ses livres est arrangée par un artiste ; » et c’est ce que, dans le secret de leur cœur, ils ont quelque peine à lui pardonner. Plus heureux que leurs maîtres ou même qu’un ou deux de « leurs frères d’armes, » et mieux servis d’ailleurs par la stérilité de leur génie naturel, quelques disciples ont touché le but presque du premier coup : M. Henry Céard, par exemple, et M. Léon Hennique. Sans doute, celui-ci, dans son premier roman, — la Dévouée, — n’avait pas laissé d’arranger encore un peu la vie. Un horloger besogneux, pour se procurer cent mille francs empoisonnait sa fille cadette et faisait guillotiner son aînée. Cette façon de se remettre en fonds ne m’étonne pas autrement, mais elle est relativement rare. J’en conclus qu’il y avait une intention d’art dans cette machine, et c’était, si l’on veut, de l’invention de collégien, mais enfin c’était de l’invention. Dans l’Accident de Monsieur Hébert, le progrès, sous ce rapport, est sensible : il ne s’y passe rien, ou plutôt — et pour être tout à fait exact, — quand il s’y passe quelque chose, c’est de telle manière que l’on aimerait autant qu’il ne s’y passât rien. Le capitaine Ventujol aime Mme Hébert, et il en est aimé. Tout se découvre. Alors Ventujol s’en va d’un côté, Mme Hébert de l’autre ; et le roman est terminé. M. Hébert est en bois ; si j’ajoute que Ventujol ressemble beaucoup plus à tout le monde qu’à lui-même, et que le caractère particulier de Mme Hébert consiste à n’en pas avoir, on comprendra que je dise que les Sœurs Vatard, de M. Karl Huysmans, ou encore une Vie, de M. Guy de Maupassant, soient des œuvres « chargées de matière » en comparaison de l’Accident de Monsieur Hébert. Osons en convenir : le dernier chef-d’œuvre lui-même de M. Edmond de Goncourt : Chérie, est à peine aussi vide, sans compter que l’aventure s’y dénoue par une mort, ce qui semble peu conforme à la réalité. Car, tout le monde le sait, rien ne commence, rien ne finit ; et on ne meurt pas dans la vie, mais seulement au théâtre. Or, justement, comme l’Éducation sentimentale, ou comme Bouvard et Pécuchet, — dont les leçons ne sont pas douteuses, — l’Accident de Monsieur Hébert ramène les personnages à leur point de départ et remet, ou à peu près, les choses en l’état. Voilà le vrai roman naturaliste, le roman selon la formule, le roman enfin sans incidens, péripéties ni dénoûment, reproduction fidèle de la nature, exacte imitation de la vie dans la simplicité de sa « nullité crasse, » — comme ils disent, — et la réalité de sa « platitude nauséeuse. » Lisez encore, si vous en avez le courage, la Petite Zette, par M. Jules Case, avec dédicace à M. de Maupassant ; ou l’unique roman, je crois, de M. Henry Céard : une Belle Journée.

Ces effets, vraiment surprenans, ne s’obtiennent pas sans beaucoup de peine, et même beaucoup d’art. On n’arrive pas plus aisément à parler pour ne rien dire qu’à peindre pour ne rien montrer, et, indépendamment d’une grâce d’état, il y faut toute une longue, patiente, laborieuse éducation de l’œil et de d’esprit. Nous apprendrons donc premièrement à situer les « héros modernes » dans des milieux plus gris, plus incolores, plus insignifians qu’eux-mêmes. C’est à quoi nous réussirons en arrêtant ordinairement nos regards sur ce qui ne vaut pas la peine d’être regardé, comme en habituant notre main à reproduire ce qui ne mérite pas d’être reproduit. Les maîtres ont donné des modèles en ce genre : l’Éducation sentimentale en est un ; le Ventre de Paris en est un autre. Qui de nous n’a dans la mémoire ces pages immortelles ? « Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai de Montebello, on prit le quai Napoléon… Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu’au Louvre, et par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron. » Et qui de nous n’a sous les yeux ces inimitables tableaux ? « Devant elle s’étalaient, dans des plats de porcelaine blanche, les saucissons d’Arles et de Lyon entamés, les langues et les morceaux de petit salé cuits à l’eau, la tête de cochon noyée de gelée, un pot de rillettes ouvert et une boîte de sardines dont le métal crevé montrait un lac d’huile. » Et cependant, je ne sais, encore ici, si les disciples n’auraient pas surpassé les maîtres. Il me semble du moins que leurs descriptions, plus longues, sont aussi plus oiseuses ; que la qualité propre de leur observation a quelque chose de plus banal ; et que leurs découvertes enfin, plus inattendues, sont généralement plus drôles. Celui-ci, par exemple, ne s’est-il pas un jour avisé que, « par les temps de forte chaleur, les boueux passaient le matin dans les rues afin d’enlever les ordures ? » Celui-là, non moins subtil, a fait observer qu’en été, « quelques personnes seulement occupaient l’intérieur des tramways, les autres préférant l’impériale ou les plates-formes. » Mais un troisième, s’élevant plus haut, — et comme qui dirait jusqu’à l’observation sociale, — a remarqué le premier que, « dans leurs corps de garde, les pompiers écrivaient toujours, » ou, a dans un autre ordre d’idées, » que « les relieurs étaient les plus inexacts des commerçons. »

Si nous avions affaire à de plus gros personnages que M. Karl Huysmans ou M. Guy de Maupassant, — je veux dire à des œuvres plus fortes en leur genre que les Sœurs Vatard, ou de plus de prix que les Sœurs Rondoli, — peut-être y aurait-il quelque utilité, quelque intérêt de curiosité tout au moins à se proposer de définir et de fixer le procédé. Mais quatre mots ici pourront suffire. Cela consiste essentiellement à ne rien laisser échapper de ce qui traverse le champ de la vision, et, renversant alors l’ordre accoutumé des choses, n’en retenir pour le noter que ce que sa banalité même semblait devoir soustraire à l’observation : « La grand’route, devant sa porte, se déroulait à droite et à gauche, presque toujours vide. De temps en temps, un tilbury passait au trot, conduit par un homme à figure rouge, dont la blouse, gonflée au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu ; parfois c’était une charrette lente, ou bien parfois on voyait venir de loin deux paysans, l’homme et la femme, tout petits à l’horizon, puis grandissant, puis quand ils avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s’allongeait à perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol. » Ou bien encore : « La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte, et leurs pas retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains momens, foncées à d’autres. Souvent, elles s’enchevêtraient, se confondaient, s’unissaient des épaules, ne formaient plus qu’un tronc, ramifié de bras et de jambes, surmonté de deux têtes, parfois elles s’isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou s’allongeaient démesurément et se décapitaient dans le renfoncement des portes. » Que l’on puisse tirer de là quelquefois des effets vraiment curieux, je ne le nierai point, ou plutôt, je conviendrai volontiers que M. Guy de Maupassant et M. Karl Huysmans eux-mêmes en ont rencontré plus d’un. Faut-il aller jusqu’à dire que certains coins du Paris contemporain n’ont pas été plus fidèlement observés par M. Zola que par M. Huysmans, et que Flaubert eût à peine mieux rendu que M. de Maupassant certains aspects de la nature normande ? On le peut, et nous le disons, et nous avons même le devoir de le dire, car autrement on serait en droit de nous demander pourquoi tant s’occuper de M. de Maupassant et de M. Huysmans. Mais nous croyons après cela que ce que l’on en tire surtout, et le plus souvent, ce sont des effets comiques, beaucoup plus comiques peut-être que ne le savent leurs auteurs eux-mêmes.

Jusque dans les œuvres des maîtres, et plusieurs lois déjà, nous avons signalé cette remarquable affinité du roman naturaliste pour le vaudeville et la grosse farce. Bouvard et Pécuchet, que sont-ils, je vous le demande, que deux maniaques échappés du théâtre des Duvert et Lauzanne ? et, bien avant Pot-Bouille, Trublot, le monsieur qui suit les bonnes, n’appartenait-il pas, vous le savez, au répertoire du Palais-Royal ? Si bien qu’après avoir jadis traité du plus outrageux dédain « dramaturges » et « vaudevillistes, » enveloppés à la fois dans la même sentence, il me paraît maintenant plus évident chaque jour que les naturalistes ne sauraient autrement finir que par leur ressembler. La vulgarité soutenue des sujets où ils se complaisent, toujours lus mêmes ; la façon dont ils les développent, qui ne manque de rien tant que de vérité vraie ; les énormes drôleries qu’ils mettent dans la bouche de leurs personnages ; tout enfin, — jusqu’aux noms qu’ils fabriquent industrieusement pour les en affubler, — les achemine, en dépit d’eux, vers cet écueil de toutes leurs prétentions. Et comment, à vrai dire, se défendraient-ils de s’y venir heurter si leurs procédés, comme on vient de le voir, ne sont autres en principe que ceux de la caricature ? Mais, de plus, par une perversion de l’œil et de l’esprit tout à fait singulière, ils en sont arrivés à ce point, sous prétexte de naturalisme, qu’ils ne trouvent rien de si ridicule autour d’eux que ce qu’il y a de plus naturel ; tandis qu’inversement, ils n’aperçoivent rien de si digne de toute leur attention et de tout le scrupule dont leur art est capable, que ce qu’il y a de plus insignifiant et de plus risible au monde. Regardez-y d’un peu près. Les situations burlesques dont s’égayait jadis, avec plus de verve que de style, le toujours populaire auteur de la Pucelle de Belleville et de Monsieur Dupont, prennent à leurs yeux des aspects quasi tragiques. C’est précisément dans les amusantes inventions de l’auteur d’Edgard et sa Bonne et de Célimare le Bien-Aimé qu’ils savourent ce qu’ils appellent toute l’amertume de l’existence. Au comique irrésistible que dégagent d’elles-mêmes les perplexités d’un Beaudeloche ou d’un Beauperthuis quelconque, tombé au piège de sa propre sottise, ils ajoutent celui de prendre l’accident de Beauperthuis ou le désespoir de Beaudeloche au sérieux. Et c’est pourquoi tout vaudeville contient en soi le germe d’un roman naturaliste, comme tout roman naturaliste peut se définir correctement : l’erreur d’un vaudevilliste qui s’ignore. On l’a bien vu, peut-être, lorsque M. Zola s’est avisé de faire transporter son Assommoir, et surtout son Pot-Bouille, à la scène. Quatre actes de vaudeville et six actes de mélodrame, dis au total ; c’est à quoi se résumait ce que ce grand contempteur de la « dramaturgie » et du « vaudevillisme » avait imaginé de plus naturaliste.

Ce serait inutilement accabler le lecteur de titres de romans et de nouvelles naturalistes que die vouloir pousser à bout ce commencement de démonstration. Ceux à qui ne suffirait pas l’analyse détaillée de l’Accident de Monsieur Hébert, telle que nous avons essayé de la leur donner plus haut, ou la lecture d’une Belle Journée, s’ils ont tant fait que de l’entreprendre, n’auront au surplus qu’à choisir dans le répertoire déjà considérable de M. de Maupassant : Boule de suif, En famille, A cheval, l’Héritage, et tant d’autres. Je leur signale aussi le dernier roman de M. Karl Huysmans, A rebours, imitation ou transposition de la Tentation de Saint-Antoine ; et je le leur recommanderais même, s’il ne s’y rencontrait, comme dans tous les autres d’ailleurs, trop de pages bonnes à mettre au cabinet.

Mais ce que je puis bien dire, en tout cas, c’est que le héros de cette histoire, le duc Jean Floressas des Esseintes, est à lui tout seul plus plaisant, risible et falot, que tous les Nonancourt et tous les Champbourcy du vaudeville contemporain mis ensemble. Il paraît que ce livre « a marqué dans une certaine direction la frontière avancée du talent de M. Huysmans, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines apparemment extérieures. » Si cela signifie, comme je le conjecture, que M. Huysmans a quitté cette fois le terrain ordinaire dm naturalisme pour chevaucher les plus fantastiques chimères, il n’en est donc alors que plus curieux et plus caractéristique des le voir, après ce bel élan, retomber à chaque pas dans le vaudevillisme. L’idée de s’offrir à soi-même des symphonies de liqueurs « avec de vieille eau-de-vie représentant le violon, » et « le rhum simulant l’alto » ou « le vespétro le violoncelle, » est peu neuve, et serait difficile, sans doute, à mettre en scène. Mais l’idée de se procurer la sensation d’un voyage à Londres en se transportant dans une taverne de Paris plus ou moins britannique, est tellement une idée de vaudeville que, modifiée convenablement, elle a fourni le fond du Voyage à Dieppe, de Wafflard et Fulgence. Et quant à l’idée de protester « contre le bas péché de gourmandise » en se nourrissant a posteriori, ceux qui goûtent le Malade imaginaire jusqu’au bout, et Monsieur de Pourceaugnac même dans les entr’actes, regretteront éternellement que l’état de la médecine de son temps n’ait pas permis à Molière d’en exploiter tout le bas comique. C’est ici de la fantaisie de vaudeville, s’il en fut. J’en appelle plutôt aux hommes du métier. Seulement n’est-il pas bien remarquable que quand un naturaliste essaie de secouer une fois l’esthétique de l’école, l’unique loi qu’il n’en puisse absolument rejeter soit celle qui veut que le vaudeville se retrouve au fond de tout roman naturaliste ? Nous ne saurions donc inviter trop vivement M. Huysmans en particulier, et les naturalistes en général, à se porter tout entiers du côté où ils penchent. Ce qu’ils dépensent de talent dans ces petites nouvelles qui remplissent les premières colonnes de quelques journaux du matin ne fait pas peut-être beaucoup de tort au grand art, mais le vaudeville a droit de regretter ce qu’ils y sèment d’idées, qui ne demanderaient que la main d’un bon metteur en œuvre pour s’adapter à la scène des Variétés ou du Palais-Royal. Et pour ce que le rire est le propre de l’homme, comme disait l’autre, ayant reçu le don de le communiquer, ils seraient impardonnables d’en réserver la jouissance à leur petite école.

Que, d’ailleurs, ils ne sachent point le théâtre, ce n’est pas une affaire ; le vaudeville se fait en collaboration ; ils trouveront les idées, d’autres se chargeront de les accommoder à l’optique qu’il faut. Et puis, s’ils ne connaissent pas le métier, ils en seront quittes pour l’apprendre. Ce qui leur sera d’autant plus facile que c’est aussi bien la seule chose qui leur fasse présentement défaut. Capables d’imaginer des situations comiques, ils ne le sont pas moins d’écrire en style de vaudeville. Ou plutôt, c’est là leur triomphe, et je ne sais s’ils excellent en rien tant que dans l’art de renforcer par des mots le comique des situations. « Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était très loin, de sorte que pour l’atteindre, Mme Dufour dut laisser voir le bas d’une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent sous un envahissement de graisse tombant des cuisses. M. Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le mollet, puis la prenant sou-, les bras, la déposa lourdement à terre, comme un énorme paquet. » Ce petit tableau de genre est de M. de Maupassant, et non de Paul de Kock ; on peut l’intituler : A la campagne. Celui-ci, que l’on pourrait intituler : Chez le dentiste, n’est pas de Pigault-Lebrun, mais de M. Huysmans. « Un craquement s’était fait entendre, la molaire se cassait, en venant. Il lui avait alors semblé qu’on lui arrachait à la tête ; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s’était furieusement défendu contre l’homme qui se ruait de nouveau sur lui, comme s’il voulait lui entrer son bras jusqu’au fond du ventre, s’était brusquement reculé d’un pas, et, levant le corps attaché à la mâchoire, l’avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier une dent bleue où pendait du rouge. »

C’est exactement l’espèce particulière de grossissement que l’esthétique du vaudeville exige. Les mots ne s’associent plus ici selon leur sens, ou pour traduire une idée, mais en vue d’un effet à produire, et dans l’un comme dans l’autre cas, la cause étant la même, l’effet est le même aussi. Dans cette langue spéciale on ne se calme pas, « on s’édulcore, » on ne se décourage point, « on s’aveulit ; » celui-ci se « vautre devant une perspective, » et cet autre se « plonge dans d’inqualifiables fanges ; » on ne dit point d’une femme qu’elle est sentimentale, mais qu’elle fait « des rêves intoxiqués de sentimentalisme ; » et on ne dit point qu’elle a perdu ses illusions, mais « que son idéal a subi bien des renfoncemens et bien des accrocs. » N’est-ce pas aussi la langue du vaudeville ? et le Vancouver de Mon Isménie parle-t-il autrement quand il dit : « Dardenbœuf, excusez cet épanchement prématuré… mais vous me plaisez ? » ou le Chalandard de la Sensitive quand il dit : « Je ne l’avais pas regardée, la cousine,.. elle est ahurissante de beauté ? » ou le Fadinard du Chapeau de paille d’Italie : « Marié ! .. ce mot me met une fourmi à chaque pointe de cheveu ? » ou le Daniel du Voyage de M. Perrichon : « Quand je parais, son visage s’épanouit, il lui pousse des plumes de paon sous sa redingote ? » Combien d’autres rapprochemens, que je laisse au lecteur le plaisir de faire ! C’est que, dans le vaudeville comme dans le roman naturaliste, il s’agit justement d’égayer par quelque artifice la vulgarité convenue des sujets, et si la cocasserie du style n’y saurait seule suffire, c’en est cependant un des bons moyens. Lorsqu’il est bien entendu que vous ne prétendez intéresser le lecteur ou le spectateur ni par la singularité des aventures, ni par la nouveauté de l’observation, ni par l’originalité des caractères, il faut pourtant bien trouver à quoi l’intéresser, ou ne se mêler alors ni de roman ni de théâtre. Le roman naturaliste et le vaudeville y réussissent quelquefois par des combinaisons de mots et des associations d’idées qui sont au naturel ce que les lignes heurtées de la caricature sont à la vérité du dessin de la forme humaine. Aussi ne les faut-il accuser ni l’un ni l’autre, en outrant la nature, d’avoir passé le but, puisque précisément c’est là tout ce qu’ils se proposent ; et ils nous répondraient à bon droit qu’ils l’ont ainsi voulu. L’ont-ils vraiment ainsi voulu ? demandent bien quelques sceptiques. Mais ce sont des sceptiques. Si maintenant le vaudeville, à cette ressource du style épileptique, ajoute celle de l’intrigue, le roman naturaliste dispose, lui, de celles de l’équivoque et de l’obscénité. Non sans douté que le vaudeville soit toujours fait pour les oreilles chastes, — on lui a quelquefois passé des libertés singulières, — et, s’il faut être franc, ces libertés ou ces licences, depuis quelques années surtout, composent malheureusement une partie du plaisir que l’on y va chercher. Mais insister sur ce sujet serait peut-être imiter les naturalistes eux-mêmes, dont le cynisme de langage n’est animé, comme l’on sait, que de l’intérêt de la morale… Faisons donc seulement observer que si, pour être juste, notre siècle en ce point ne vaut ni mieux ni pis que tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire, et si même nous sommes encore assez loin des polissonneries de Casanova de Seingalt ou des grossières ordures de Restif de La Bretonne, les romanciers naturalistes ne feront pas moins bien dès à présent d’y prendre garde. Les derniers venus, qui sont encore jeunes, ont peut-être écrit déjà plus d’une page qu’ils regretteront quelque jour ; et il ne faudrait pas que leurs anciens se fissent une obligation, en les imitant à leur tour, de leur apporter une excuse. Vainement ils invoquent Rabelais et Régnier, Shakspeare et Molière, Saint-Simon et Voltaire : qu’ils se rappellent plutôt l’indignation de Flaubert, très vive et très sincère, lorsque Sainte-Beuve prétendit avoir senti dans Salammbô ce qu’il appelait « une pointe de sadisme. » La suite a prouvé qui des deux avait raison : Sainte-Beuve de l’y reconnaître, ou Flaubert de nier qu’elle y fût. Le naturalisme, qu’il s’en rende compte ou non, est aujourd’hui sur cette pente, et ce n’est pas seulement pour lui que je serais fâché qu’il roulât jusqu’en bas.

Rien ne serait plus facile encore que de rapprocher l’espèce de pessimisme dont nos naturalistes font montre de ce pessimisme inconscient qui se trouve être également le fond du vaudeville classique. Qu’est-ce en effet que le vaudeville, sinon le miroir de la bêtise humaine, et parfois même de la bêtise compliquée de gredinerie ? J’aime mieux toutefois attirer l’attention sur deux points de quelque importance. — Le premier, c’est qu’ils sont bien durs, grands et petits, depuis Flaubert jusqu’à M. de Maupassant, pour la pauvreté, je veux dire pour les ridicules et les vilenies, s’ils y tiennent, qu’engendre la misère. Sous ce rapport, c’est le contraire du naturalisme anglais, depuis Fielding jusqu’à George Eliot, si indulgent, si compatissant, si humain. On n’est pas beau non plus quand on a le corps déjeté par la souffrance et la physionomie ravagée par la maladie ; cependant, je ne sais quelle pudeur physique nous retient communément de plaisanter la laideur d’un malade. Qu’est-ce que les habitudes ou les tics de la misère peuvent avoir en soi de plus ridicule ou de plus réjouissant que les spasmes et les convulsions de la douleur ? Je voudrais donc voir nos naturalistes effacer de leurs œuvres ce caractère de dureté. Il ne me semble d’ailleurs, je l’avoue, nullement drôle que l’on achète un journal d’un sou quand on ne peut pas y mettre quinze centimes, ni qu’une mère de famille, après le couvert ôté, fût-ce dans la même pièce, et par économie forcée, taille les robes de sa fille. — En second lieu, ces jeunes mandarins de lettres manquent trop aussi de pitié pour la grande foule de ceux qui up goûtent pas leur littérature, ni même aucune littérature, puisqu’aussi bien il y a de telles gens. Car enfin, je ne suis pas persuadé qu’il convienne de partager en deux l’humanité tout entière : d’une part, les imbéciles, et, de l’autre, les romanciers naturalistes.

On peut être honnête homme et faire mal les vers.

Mais c’est précisément ce qu’ils n’admettent pas sans peine, ou plutôt c’est ce qu’ils n’admettent pas du tout ; et peut-être est-ce là le principe de leur pessimisme. Au prix de la leur, dont je n’ai garde de médire, toute autre occupation leur paraît misérable. Ils ne pensent pas qu’il y ait d’autre intérêt en ce bas monde que de peser des syllabes et d’assembler des mots. Et ils ont le mépris du siècle parce que le siècle, comme ils disent, a la haine de la littérature. « Des Esseintes flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces cerveaux étroits de négocians, exclusivement préoccupés d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres. » C’est de leur Flaubert encore qu’ils ont hérité cette singulière manie, que Flaubert avait lui-même héritée des romantiques. Mais positivement, quand ils parlent ainsi, ne se sent-on pas une démangeaison de les adresser à Sedaine, et de les mener entendre M. Maubant lui-même réciter le couplet célèbre : « Un négociant, mon fils ! ., quelques particuliers audacieux font armer les rois,.. mais ce négociant, anglais, hollandais, russe ou chinois, n’en est pas moins l’ami de mon cœur ; et nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui tient ensemble les nations… Voilà, mon fils, ce que c’est qu’un honnête commerçant. » Comme si jamais ou nulle part, excepté du temps des romantiques, — et à la Chine peut-être aussi, puisque M. Vanderk nous y fait penser, — ou s’était avisé d’isoler les « lettrés » du reste des hommes et de couper ainsi l’art de ses communications avec la vie ! Pas plus d’ailleurs que nous ne nous sommes engagé tout à l’heure sur le terrain de la « philanthropie, » pas plus nous ne voudrions ici nous aventurer sur celui de « l’utilitarisme. » Mais si ces observations n’étaient pas inutiles à faire, les voilà faites.

Il faudrait maintenant pouvoir en « édulcorer » l’amertume, — comme dirait M. Léon Hennique, — à défaut de quelques complimens, au moins par quelques consolations. Et nous ne demanderions pas mieux, si en effet nous le pouvions. Mais, nous attendrons les autres à leur prochain roman, et puisque c’est surtout de M. Karl Huysmans et de M. Guy de Maupassant que nous avons parlé jusqu’ici, c’est d’eux seuls que nous dirons encore quelques mots.

M. Karl Huysmans a de la verve, et, en dépit de ses affectations de pessimisme, il a de la gaîté, une grosse gaîté, qui lui a souvent inspiré de bien mauvaises pages, de la gaîté cependant, et c’est toujours quelque chose. Je ne sais s’il se doute lui-même comme il est gai. Il me semble bien aussi qu’il a l’œil d’un observateur, quoique jusqu’ici son observation n’ayant porté sur rien de très intéressant, on n’en puisse encore dire très exactement la valeur. Sauf dans son dernier roman, A Rebours, qui est une tentative que l’on ne peut pas humainement l’engager à recommencer, dans ses précédens écrits : les Sœurs Vatard, Marthe, En Ménage, il n’a guère étudié que l’unique matière dont M. Daudet vient de s’emparer à son tour en composant Sapho. Trois volumes sur ce sujet, qui prête un peu trop à des peintures trop libres, qui n’a rien par lui-même de bien séduisant, et qui ne vaut enfin que ce que valent eux-mêmes les personnages que le hasard on leur mauvaise fortune a engagés dans de telles aventures, c’est beaucoup ; car les personnages de M. Huysmans ne valent pas grand’chose, — psychologiquement s’entend, — et les situations burlesques où il aime à les placer l’ont toujours empêché d’apercevoir clairement et de traiter la situation principale. Au résumé, ce sont les Scènes de la vie de bohème récrites comme qui dirait dans le style de l’Assommoir. Si j’ajoute après cela M. Huysmans ne manque malgré tout ni d’esprit ni d’idées, ce n’est pas que je me fasse aucune illusion sur l’érudition facile et l’originalité factice de son dernier roman. Je ne crois pas toutefois me tromper trop grossièrement ; — et le jour où M. Karl Huysmans m’aura donné complètement raison, sa part, comme on voit, ne laissera pas d’être assez belle.

Le cas de M. Guy de Maupassant est un peu plus compliqué. Tous les défauts qu’exige l’esthétique naturaliste, il les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l’école. Ainsi, j’ose à peine l’en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de sensibilité, de sympathie, d’émotion : dans le Papa de Simon, par exemple, dans En Famille même, dans Miss Harriett, dans une Vie. D’intempérans admirateurs ont trop loué son talent descriptif. J’aime assez sa Normandie, beaucoup moins son Algérie, bien moins encore sa Bretagne. Ce n’est pas ce qu’il voit qu’il voit bien, mais plutôt ce dont il est profondément imprégné. Sa manière d’écrire est d’ailleurs plus simple, plus franche, plus directe que celle de la plupart de ses émules en naturalisme, et même de M. Zola. On dirait aussi que son pessimisme a quelque chose de moins littéraire, de moins voulu par conséquent, et de plus douloureux ; il a le comique triste, et quelquefois amer. En fait de nouvelles, l’Histoire d’une fille de ferme, malgré quelques brutalités inutiles, est peut être jusqu’Ici ce qu’il a donné de mieux. Mais, il y a trop de Flaubert en lui. Boule de suif et l’Héritage, qui sont ce qu’il a écrit, sauf une Vie, de plus considérable, sont du pur Flaubert, moins sobre et mieux portant, si l’on veut ; et généralement, dans ses premiers récits, je n’en connais pas un qui ne soit par quelque endroit trop inspiré de Flaubert. C’est un élève dont l’originalité n’est pas assez dégagée de l’admiration et de l’imitation de son maître. Il serait temps d’y aviser. Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une gageure, et qui s’étalent sans vergogne en trois ou quatre endroits, une Vie serait presque une œuvre remarquable. C’est sans doute, une bien simple et bien banale histoire ; elle se laisse lire toutefois ; et, voulant en parler, j’ai pu la relire, sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de trois ou quatre scènes principales, l’ensemble a de la carrure et respire une certaine puissance. On louerait ce livre davantage si l’on ne craignait d’avoir l’air d’en recommander la lecture à ceux qui ne le connaissent point. Pourquoi M. de Maupassant s’en est-il tenu là ? Car il est bien certain qu’il n’a pas tenu les promesses qu’une Vie nous avait données. On peut même dire que ses deux derniers volumes, Miss Harriett et les Sœurs Rondoli, nous le montrent engagé dans une voie fâcheuse, puisque c’est celle. de ses pires défauts. Souhaitons-lui seulement de ne pas y persévérer ; car déjà ces deux derniers volumes feraient presque craindre qu’il ne fût condamné dès à présent à se répéter lui-même, et ne plus se renouveler. Et vraiment, par un effet de l’infélicité des temps, le talent est aujourd’hui trop rare pour que ce ne fût pas dommage.


F. BRUNETIERE.