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Revue littéraire - Les Mystères au moyen âge

Revue littéraire - Les Mystères au moyen âge
Revue des Deux Mondes3e période, tome 41 (p. 934-946).
REVUE LITTERAIRE

LES MYSTERES AU MOYEN AGE

Les Mystères, par M. L. Petit de Julleville, maître de conférences de langue et de littérature françaises à l’École normale supérieure ; 2 vol. in 8° ; Paris, 1880 ; Hachette.

Il n’est vraiment pas malheureux que, de loin en loin, quelque livre vienne rappeler aux lecteurs qu’il existe encore en France, — et même à Paris, — des maîtres officiellement chargés de l’enseignement de la littérature française. Car, avouez qu’on ne s’en douterait guère. Beati pacifici ! je ne sache rien de plus modeste qu’un professeur de littérature française, et si le bonheur consiste à faire peu parler de soi, c’est chez nos professeurs de la littérature française, assurément, que le bonheur de l’Université de France est tout entier retiré. Je veux croire que du haut de leur chaire ils donnent à leurs auditeurs, et le plus consciencieux, et le plus substantiel, et le plus neuf enseignement. Mais le public n’en sait rien, puisque après tout rien n’en transpire, et qu’en vain prêtons-nous l’oreille aux échos de Sorbonne ou parcourons-nous des yeux les catalogues de librairie, ni le retentissement de leur éloquence ne se prolonge jusqu’à nous, ni leurs livres ne nous apportent le muet témoignage de la nouveauté de leurs recherches ou de la solidité de leur enseignement. C’est fâcheux. On ne demande pas des Villemain, des Saint-Marc Girardin ou des Nisard, mais on voudrait du moins qu’un professeur de littérature française, en France, n’oubliât pas qu’il est comptable de ses talens, s’il en a, de ses travaux, s’il en fait, au grand public d’abord, et non pas seulement aux quelques désœuvrés qui forment dans nos facultés l’auditoire ordinaire. Or est-il vrai, malheureusement, que, depuis quelques années déjà, s’il paraît un ouvrage de quelque valeur, de quelque importance, de quelque nouveauté sur un point de l’histoire de la littérature française, il vient le plus souvent de l’École des chartes, quelquefois encore d’un lycée de Paris ou d’un collège de province, rarement, et quasi jamais d’un professeur chargé de l’enseignement supérieur de la littérature française ?

Et pour ne citer qu’un ou deux exemples entre mille, puisqu’ils penchent tous unanimement du côté de l’érudition, de la philologie, de la critique des textes, quelle part ont-ils prise à la publication de la collection des Grands Écrivains de la France ? ou quelle part encore à ces menus travaux dont la biographie de Molière forme en quelque façon le centre pour l’histoire du théâtre au XVIIe siècle ? Ce n’est pas au hasard que je choisis de tels exemples. Mais c’est qu’il faudrait que nos professeurs de littérature française, quand ils se hasardent à rompre le silence, eussent encore le courage de s’en tenir à l’étude des œuvres et des hommes de la période classique. Voilà leur domaine. Et ils ne devraient pousser leurs excursions dans le moyen âge qu’après avoir épuisé, si tant est que jamais ils l’épuisent, tout ce qu’il reste à faire de travaux sur l’histoire littéraire de notre XVIe de notre XVIIe et de notre XVIIIe siècle. Ne dites pas d’ailleurs qu’il n’y a rien à faire. Avons-nous seulement une histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau ? avons-nous le texte définitif des sermons de Bossuet ou même le texte critique de la plupart de ses grands ouvrages ? avons-nous un lexique de la langue de Rabelais, d’Amyot ou de Montaigne ? Car il ne faut pas affecter de croire, comme on le fait parfois pour s’assurer dans la discussion un triomphe trop facile, que personne demande à nos professeurs du Collège de France, ou de la Sorbonne, ou de l’École normale, de s’aller perdre pompeusement en généralités banales, vagues et sonores. Mais on demande qu’avant de faire ce que d’autres feront mieux qu’eux, ils s’occupent de faire ce que nul ne semble avoir qualité pour faire, si ce n’est eux. Laissez le moyen âge aux érudits, — élèves, répétiteurs, professeurs de l’École des chartes, — et, sous prétexte de glaner dans leur champ, ne laissez pas en friche votre propre domaine, qui est le XVIe qui est le XVIIe qui est le XVIIIe siècle.

On dit : Et les origines ? et la succession des temps ? et, — pour me servir du mot, tandis qu’il est encore à la mode, — l’évolution des genres ? Je réponds : qu’entre la littérature du moyen âge et la littérature française classique, il n’y a rien de commun,

Et rien, comme on le sait bien.
Veut dire rien,.. ou peu de chose. Qui voudrait écrire une histoire de l’architecture française au temps de la Renaissance ne lui donnerait pas sans doute pour introduction une histoire complète et détaillée de l’architecture gothique, mais il saurait contenir l’abondance de son érudition et se borner à quelques indications nécessaires. C’est ainsi qu’une histoire de la littérature française au moyen âge n’est en aucune façon le préambule obligé d’une histoire de la littérature française classique. J’essaierai plus tard d’en dire les grandes raisons. En voici toujours une : la littérature du moyen âge, avant même qu’on vît poindre l’aurore de la Renaissance, avait, comme l’architecture gothique, accompli le nombre de ses jours. Et quant à l’usage d’une même langue, ou plus exactement d’une langue sortie du même fonds de latin tudesque, il ne noue pas entre ces deux littératures plus de nœuds, ni plus étroits, qu’entre ces deux architectures ennemies l’usage des mêmes matériaux.

Aussi, tout en félicitant M. Petit de Julleville, — maître de conférences à l’école normale, — d’avoir enfin conjuré, pro porlione virili, le charme qui retenait les plumes universitaires captives, ne nous interdirons-nous pas de regretter qu’il n’ait pas dépensé sur tout autre sujet le temps, les recherches et le consciencieux labeur d’érudit dont les deux volumes que voici sur les Mystères portent éloquemment témoignage. Il est vrai que ces deux volumes ne sont eux-mêmes que le commencement, — la première partie de la première section, — d’un ouvrage qui se continuera sous le titre général d’Histoire du théâtre en France. Curieux exemple, en passant, de l’espèce d’ironie qui se joue dans les choses de ce monde ! M. Petit de Julleville, helléniste de profession, auteur d’une Histoire de la Grèce sous la domination romaine, écrit l’Histoire du théâtre en France, et M. Paul de Saint-Victor, qui ne sait pas le grec, assidu spectateur des vaudevilles de M. Labiche et des mélodrames de M. d’Ennery, nous offre un gros in-octavo sur Eschyle, qui sera suivi d’un non moins gros in-octavo sur Sophocle et Aristophane. Évidemment, comme dit le proverbe, c’est qu’on aime surtout à faire ce qu’on fait bien.

Était-il possible de tirer de l’histoire de nos vieux Mystères un ouvrage vraiment intéressant ? Sachons gré du moins à M. Petit de Julleville de n’avoir pas pris la peine de nous surfaire son sujet. Il convient galamment, dès le début de son premier volume, « que le drame chrétien et national, aspirant au plus haut, tomba presque au plus bas. » C’est quelque chose qu’un pareil aveu. Je vois avec plaisir que cette façon de penser tend à s’accréditer. Il y a mieux encore. M. Petit de Julleville a eu le bon goût de ne pas envelopper dans de grands mots savans des idées très simples, et de ne nous parler ni de la loi d’assimilation et d’amplification, ni de la loi de désagrégation, ni de la loi de juxtaposition et d’agglutination. La loi d’assimilation et d’amplification, c’est cette loi mystérieuse, à ce qu’il paraît, en vertu de laquelle un fleuve est ordinairement plus large ou plus profond au milieu de son parcours qu’à sa source. Ainsi, dans le mystère des Prophètes du Christ, ils étaient treize à Limoges ; on introduit dans le drame quelques « prophètes jusqu’alors négligés, » ce pauvre Amos, ou Zacharie, fils de Barachias ; et ils sont vingt-sept à Rouen. Voilà ce que c’est que la loi d’assimilation et d’amplification. Je vous laisse à penser de la loi d’agglutination et de juxtaposition. M. Petit de Julleville a bien voulu nous en faire grâce. C’était justice de l’en remercier.

Au surplus, je ne crois pas qu’il se soit proposé rien autre chose que de rassembler en un corps les renseignemens épars un peu partout dans les brochures de nos érudits. Car vous savez que nos érudits ne composent pas de livres, n’ayant pas encore, ce disent-ils, entre les mains assez de documens. Ils ressemblent à ce paysan de la fable qui s’asseyait au bord de la rivière pour attendre que la rivière eût fini de couler. Là-dessus, demandez à M. Aubertin, — l’auteur d’une excellente Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge, dont M. Petit de Julleville, pour le dire en passant, a quasi l’air d’ignorer l’existence, — demandez-lui comment les érudits accueillent les travaux de ceux qui ne consentent pas à reculer l’heure de penser, de réfléchir et de composer jusqu’au jour où l’on aura publié ces fameux documens ! Eh bien ! non, comme le dit M. Petit de Julleville, « il n’est pas probable que les bibliothèques cachent encore beaucoup de pièces inconnues appartenant à notre vieux répertoire théâtral. » Et j’ajoute que, quand elles eu cacheraient des centaines encore, nous en connaissons assez dès à présent pour en pouvoir juger avec toute sûreté de conscience.

Non pas certes que nous méprisions le document. Nous l’apprécions comme il convient et nous en reconnaissons toute l’importance, à la seule condition au moins que l’on s’en serve, et que l’on ait l’art de le mettre en œuvre. Ainsi, nous savions depuis longtemps que le théâtre du moyen âge était sorti, comme le théâtre grec, de l’ombre même du sanctuaire ; mais nous ne le savions que d’une manière très générale, et partant incertaine encore, vague et flottante. Ceux de nos lecteurs qui voudront bien se reporter au beau travail que publiait ici même, il y a douze ans, sur le Drame religieux, M. Albert Réville [1], verront clairement qu’on avait alors, pour toute la période au moins des premières origines, l’intuition plutôt que la science, le soupçon plutôt que la certitude, et des présomptions plutôt que des preuves de cette étroite alliance ou de ce parentage du théâtre et de l’église. On a démontré depuis, pièces en main, pour ainsi dire, ce qu’on ne pouvait encore, vers 1868, qu’inférer par analogie. Les pièces de cette démonstration, voilà des documens. Quand M. Léon Gautier montra, d’après les écrivains spéciaux, comment les tropes ou chants festifs, s’étaient introduits, du VIIIe au XIe siècle, dans la liturgie romano-gallicane, sans autre raison appréciable que d’allonger les offices et de fournir, en quelque sorte, un surcroît de matière à l’avide attention des fidèles, ce fut un premier pas. Quand il montra de plus que ces tropes, écrits d’abord en prose cadencée, puis rimes par la suite, avaient conquis, au sein même de l’église, un commencement d’indépendance et s’étaient constitués en dialogues déjà presque dramatiques, ce fut un second pas. Et la preuve enfin fut acquise quand M. Sepet eut découvert un prétendu Sermon de saint Augustin dans le développement duquel on voyait nettement se dessiner la formation du drame futur. Saint Augustin évoquait successivement un certain nombre de prophètes, — dont Nabuchodonosor, Virgile et la Sibylle, — en témoignage de la divinité du Christ. Il interrogeait, et on lui répondait. Que fallait-il désormais pour être en droit de conclure que le monologue s’était transformé en dialogue, et qu’on avait incarné dans des personnages réels, vivans, et plus tard costumés, cette alternance des questions et des réponses ? Deux choses. D’abord il fallait prouver que, non-seulement le fait n’était ni sans analogue, ni sans précédent dans les usages liturgiques, mais encore qu’il était fréquent. Ensuite il fallait établir que de ce sermon même ou de telle partie de ce sermon de saint Augustin, tout un drame, tout un mystère était sorti, dont on pouvait suivre de siècle en siècle, et de texte en texte surtout, l’accroissement successif. C’est ce que fit encore M. Sepet.

Nous le répétons, bien loin de méconnaître l’importance de tels documens, nous l’exagérerions plutôt, étant bien convaincus qu’en matière d’érudition, comme de science, comme de littérature et d’art, ce n’est rien que d’avoir une idée : le tout est de démontrer qu’elle est conforme aux faits et prise comme des entrailles de l’histoire ou de la réalité. Mais, d’autre part, publier des documens pour se dispenser d’avoir des idées, comme font tels et tels que je ne nommerai pas aujourd’hui, voilà vraiment se rire du public et présumer un peu trop de notre simplicité d’esprit. Il y a des savans aussi qui se tuent, pour ainsi dire, en expériences, instruits, laborieux, patiens : uniques d’ailleurs pour ne point voir dans une expérience le capital, l’essentiel, le nouveau : gens qui mourront comme ils sont nés, en accumulant des observations inutiles pour eux-mêmes et superflues pour la science. Je ne dis pas cela pour M. Petit de Julleville. Aux dieux ne plaise ! Mais enfin quand je feuillette son second volume, — six cent cinquante pages qui ne contiennent que des dates de « représentations » et des « analyses » de miracles ou de mystères, — je me demande aux besoins de qui peut bien répondre cet amas de documens ? Ce livre encore est de ces livres savans qui ne pourront vraiment servir qu’à ceux qui voudront le refaire. Il n’est pas le livre que nous attendions sur les mystères. En faut-il dire la vraie raison ? Elle peut tenir en trois mots : c’est que nous ne savons plus composer.

Oui ! nous avions autrefois une manière de composer vraiment philosophique en même temps que vraiment littéraire ; j’ajouterai : vraiment française. Nous partions de ce principe que, si l’on écrit, c’est pour épargner une peine au lecteur, et nous en tirions cette conséquence que le premier devoir de l’écrivain est de dissimuler ce qu’il a dépensé de temps, de travail et d’efforts à l’éclaircissement d’une matière difficile. On ne mettait donc pas le public dans la confidence des manuscrits que l’on avait déchiffrés, des in-folio qu’on avait compulsés, des notes qu’on avait lentement amassées, car en quoi cet étalage aurait-il pu l’intéresser ? La peine que l’on a prise, que fait-elle à l’affaire ? Et le mal que l’on s’est donné, quel compte prétend-on que « l’ami lecteur » nous en tienne, si d’ailleurs nous ne l’amusons, ni ne l’instruisons, ni ne l’obligeons du moins à penser ? Aussi se gardait-on bien de lui faire péniblement refaire le chemin que l’on avait fait. Mais plutôt on lui cachait soigneusement ce que l’on avait essayé d’opinions contradictoires avant que de prendre enfin parti. C’est qu’on s’attachait surtout à ce qu’il y a toujours, dans un sujet quelconque, pourvu qu’on sache l’y démêler, d’essentiel, c’est-à-dire de durable, de permanent, et, — si tant est que le mot soit humain, — d’éternel. Et l’on réussissait à contenter quelqu’un, tandis que je crains que le livre de M. Petit de Julleville ne contente personne. Car les érudits, qui réclamaient encore, en 1878, tant de documens prétendus indispensables, n’admettront pas sans doute que, depuis deux ans, tous ces documens soient sortis de l’ombre, et lui diront, selon l’usage, que le temps d’écrire son livre n’était pas encore échu.

Ce bienheureux moment n’est pas encor tenu.
Il viendra ! mais le temps ne m’en est pas connu.


Pour nous, qui ne nous piquons nullement d’être érudit, nous lui dirons, qu’en dépit des érudits, on pouvait traiter le sujet, mais à la condition de le traiter d’autre sorte et de le prendre par son coté littéraire et philosophique.

Il fallait donc, après avoir brièvement marqué les origines du genre et noté les phases de son accroissement, choisir parmi les modèles quelqu’un des plus considérables et l’étudier à fond. Vous demanderez à quel signe on eût pu reconnaître parmi tant de mystères le plus considérable. Rien de plus simple. Ce sera celui qui d’entre tous les sujets formant ensemble le « cycle dramatique » du théâtre du moyen âge, aura développé, dans les plus vastes proportions, le sujet le plus général et le plus important. Le Mystère de la Passion répond à ce signalement. Ce sera encore le mystère dont l’effet aura été le plus grand sur les contemporains, celui qu’on aura sur tous les points du territoire le plus souvent redemandé, celui qu’on aura, de Modane à Péronne et de Grenoble à Rouen, le plus constamment applaudi. Le Mystère de la Passion, représenté quatre-vingt-huit fois, de 1398 à 1580, tandis que de tous les autres le plus populaire n’aurait été joué que douze fois, d’après les listes mêmes de M. Petit de Julleville, le Mystère de la Passion répond encore assez bien à la condition. Et si maintenant, parmi les diverses rédactions du Mystère de la Passion, j’en trouve une en quelque façon synthétique par-dessus toutes les’autres, qui s’étende, en plusieurs milliers devers, depuis la Création du monde jusqu’à l’institution de la Pentecôte, et qui m’offre en raccourci, dans telle scène épisodique, d’autres mystères entiers joués en d’autres temps et d’autres lieux sous une forme plus développée, — la Mort d’Abel, la Nativité de Jésus-Christ, les Pèlerins d’Emmaüs, — est-ce que je n’aurai pas le droit de dire que ce Mystère de la Passion peut et doit être tenu pour le plus considérable, et sur l’examen attentif que j’en vais faire, de conclure au général, pour tous les Mystères, indistinctement ? Entendons-nous bien, j’aurais lu tous les autres Mystères connus jusqu’à ce jour, manuscrits ou imprimés ; j’en aurais fait l’analyse, par écrit même s’il l’eût fallu, pour le soulagement de ma mémoire et la facilité de mon travail ; j’aurais corrigé par la connaissance des détails ce qu’il y aurait eu nécessairement de hasardeux dans mes généralisations, si j’avais travaillé sur un document unique et conclu sur la foi d’une seule expérience. Mais je n’aurais pas donné mes notes au public.

Je m’en serais servi pour faire entrer dans l’analyse ou plutôt dans l’interprétation d’un seul Mystère ce qu’il y a d’essentiel à dire sur les mystères. Fallait-il tant de mots pour montrer le drame liturgique débauchant entre deux offices, puis se débordant du sanctuaire sur le parvis et du parvis sur les « échafauds » de la place publique ? Était-il si compliqué de montrer, dans une Passion de trente-quatre mille sept cent soixante-quatorze vers, tout ce que le drame primitif avait contenu, dès sa naissance, de germes d’avenir ou de prospérité future, parvenu dès 1450 à son complet développement ? Quoi de plus simple que de montrer dans un seul exemple, mais suffisamment approfondi, ce mélange de grossièreté repoussante et d’enthousiasme naïf qui caractérise les moindres échangions comme aussi bien les chefs-d’œuvre du genre ? Quoi de plus simple encore que de déduire de cet interminable poème les lois de la composition des mystères et d’y reconnaître à la fois l’inspiration dont ils procèdent, les moyens dont ils usent pour soutenir l’intérêt, les artifices de mise en scène et le luxe de figuration dont ils se rehaussent pour passionner la curiosité des yeux et ravir les applaudissemens ? Quoi de plus simple enfin que de discerner dans un drame de cette étendue, s’il y avait un style approprié traditionnellement aux mystères ? une facture propre à ce genre de poème ? une langue particulière à la nature des sujets ou aux conditions de la représentation ? Qu’on me montre une seule question, de quelque importance, qui touche à l’histoire des mystères, qu’on n’ait pas lieu de se poser à l’occasion du Mystère de la Passion ? qu’on ne puisse pas résoudre avec le texte du Mystère de la Passion ? et si par hasard elle réclamait des développemens plus amples, qu’on ne puisse pas au moins faire comme graviter autour de l’étude du Mystère de la Passion pris pour centre ? Nous trompons-nous quand nous croyons que ce livre mériterait d’être écrit ?

Nous n’avons pas, pour nous, à l’écrire. Mais il faut montrer au moins sur un point et par un exemple que le Mystère de la Passion contient bien tout ce que nous y voyons. Ainsi l’une des premières questions qui se posent est celle-ci : Qu’était-ce au juste qu’un mystère ? Était-ce un spectacle, dans le sens que nous attachons à ce mot ? Était-ce un divertissement du monde, une fête des yeux, un régal de l’esprit ? ou si c’était une sorte de cérémonie pieuse, un moyen d’édification populaire, un instrument de dévotion ?

Il suffit, pour répondre à cette question, d’un simple coup d’œil jeté sur l’économie du Mystère de la Passion [2]. Il se divise en quatre journées. La première s’ouvre par deux scènes caractéristiques. On voit d’abord, dans les limbes, Adam, Eve, Isaïe, Ézéchiel, Jérémie et David,

Attendant leur redempcion
Par la baulte incarnacion
Du doulz et benoît Filz de Dieu.


Chacun d’eux à son tour déclame un couplet de lamentations et un hymne d’espérance.

O doulx Messias débonnaire,
En qui est nostre seul recours,
Approche, vien, si nous secours…

La seconde scène nous transporte en paradis, « où sont cinq personnages, et première se lève une dame. » C’est la Miséricorde qui plaide contre la Justice de Dieu la cause du genre humain et par des argumens tirés de l’ordre théologique proprement dit, ainsi :

Vous arguez : quiconques pèche
Contre la majesté haultaine
Doit avoyr infinye peine.
L’omme a fait offence samblable,
Si doit avoir peind infinable.
Vous pechez en conclusion
Qui nyez repparacion,
Mais très bien poez inferer
Qu’il convient a le repparer
Que cil qui en ara l’ottroy
Aist puissance infinye en soy.


C’est l’argumentation même de l’école, et de la chaire, sur le « mystère » de l’incarnation. « Pour nous faire enfans de Dieu il fallait que le Fils unique se fît homme [3]. » Quel que soit le sens exact du mot de mystère, qu’il vienne ou ne vienne pas du mot ministerium, qu’on l’écrive mistére ou mystère, qu’on le fasse ou non synonyme de la funzione des Italiens, ou de l’auto des Espagnols, je crois donc avoir déjà le droit de conclure qu’il n’est pas absolument vrai, comme on l’a soutenu, « que les drames religieux n’eussent pas pour objet de représenter les faits évangéliques en tant qu’inaccessibles à la raison, ou mystérieux. » A ces deux premières scènes je joindrai particulièrement deux autres scènes où Jésus, parmi les docteurs, dispute longuement avec les Gamaliel et les Zorobabel de la convenance des prophéties à l’époque de sa naissance et au caractère de sa mission. Et, — détail assurément caractéristique, — Zorobabel, sur la fin de la seconde, a soin de « récoler »

En brief les signes ordonnés
Qu’a present ont esté donnés.


Il y a là plus qu’une explication théologique, et j’y vois nettement l’intention de fournir au peuple des argumens pour répondre, le cas échéant, à quelques difficultés vulgaires d’exégèse biblique. Il serait aisé de poursuivre et de montrer par des citations tirées du prologue et de l’épilogue de chacune des quatre journées cette intention d’édification et d’instruction toujours présente à la pe usée de l’auteur du mystère. J’aime mieux en saisir une autre preuve dans le tissu même du drame.

Dans la troisième journée, quelque temps avant que Jésus soit mis en croix, tout à coup, des profondeurs du limbe, on entend la voix d’Adam qui s’élève :

Doulx Dieu qui règnes sans finer
Et qui tous bien veulz assigner
A moy ta povre créature.
Quand vouldras tu l’heure signer
Que tu nous dois mediciner
Repparant notre fortfaicture ?


Il ne me semble pas que faire ainsi reparaître Adam, ce soit suivre d’aussi près qu’on le veut bien dire le texte même des Évangiles ou de la tradition, non plus que quand on nous montre un peu plus loin tout l’enfer, transporté de rage à la pensée que le sacrifice va s’accomplir, et Lucifer députant « Sathan » à la « femme Pylate » pour l’engager par un épouvantable cauchemar à détourner le préteur de condamner Jésus. Il y a là certainement, dans ces scènes épisodiques d’apparence, une intention théologique profondément marquée. Elle se marque encore plus clairement peut-être dans l’intervention tout à fait inattendue de Denis l’Aréopagite et d’Empédocle devisant sur les phénomènes dont le dernier soupir de Jésus a donné le signal par toute la terre, et concluant d’un commun accord :

Qu’il fault que le haut moniteur,
Dieu de la terre et gouverneur,
Sueuffre par aucune aventure,
Ou que la totale facture
Du monde, ainsi qu’elle est construicte,
Soit brief résolue et destruicte :


Que si d’ailleurs nous pouvions conserver l’ombre d’un doute, nous n’aurions qu’à lire le prologue du Mystère, prologue surajouté, qu’on ne jouait pas, mais que l’auteur écrivit pour bien expliquer ses intentions et marquer visiblement son but, qui est de : « montrer les différence du péché du deable et de l’omme, et pour quoy le péché de l’omme a esté reparé, et non pas celluy du deable. »

Tirons de là quelques conséquences. En premier lieu, je ne crois pas qu’il soit permis de dire avec M. Petit de Julleville, « que le mystère abuse du réel, qu’il est réaliste jusqu’à la trivialité dans la peinture des détails de la vie et dans le langage qu’il prête à tous ses personnages. » La trivialité du langage n’est pas, ou n’est qu’à peine, imputable aux auteurs des mystères. La faute en est à l’imperfection elle-même de la langue. Et de toute manière la trivialité du langage ne caractérise pas autrement les mystères que les fabliaux ou que les chansons de geste.

En second lieu, la peinture de ce que nous appelons la vie réelle n’est pas essentielle à la nature du mystère. Elle ne se mêle qu’épisodiquement à la légende pieuse, et, selon nous, c’est se méprendre que de dire que « le mystère admettait le comique, le familier, la bouffonnerie même, à côté de l’héroïque et du sublime. » Lorsque Arnoul Gresban mettait ces vers dans la bouche de l’une des saintes femmes :

Je congnoy très bien l’espicier :
Il est vray, veez la sa maison.
Il n’y a pas longue saison
Qu’il me vendit de l’ongnement.


et que là-dessus il nous la montrait marchandant les « denrées gracieuses » de l’épicier, je ne crois pas du tout qu’il voulût faire rire ni qu’il s’applaudit de l’heureuse bouffonnerie. Mais il était fermement convaincu que les choses avaient dû se passer telles qu’il les montrait et rien sans doute n’était plus loin de sa pensée que l’intention de délasser les spectateurs, par un intermède comique, de la violence de leurs émotions. Pareillement, quand il prêtait, soit aux diables, soit aux bourreaux du Christ, les « ordes » plaisanteries qu’il leur prête, il faisait assurément parler les bourreaux comme, ils parlaient de son temps, et c’était sans aucune intention de familiarité qu’il attribuait aux Satan, et aux Lucifer les dialogues bizarres qu’ils entretiennent dans le Mystère de la Passion. Quand le comique ou le bouffon s’introduisirent, un peu plus tard, dans la composition des Mystères, ce fut donc le signal de la décadence, ou plutôt de l’irrémédiable corruption des Mystères. Et l’erreur est la même quand on enveloppe cet élément comique dans la définition des Mystères que si l’on prétendait envelopper les tirades philosophiques de Voltaire, de Marmontel et de Laharpe dans une juste définition de la tragédie classique. De pareils traits rentrent si peu dans la définition d’un genre qu’ils sont au contraire les signes où l’on reconnaît que ce genre est un genre épuisé. Mais il n’y a décidément pas d’erreur plus difficile à chasser de la critique. On parle, sans cesse, on parle éloquemment de la nécessité d’en unir avec les distinctions des genres, avec la rhétorique de Laharpe ou de l’abbé Batteux, et ce sont ces genres que l’on accuse obstinément de la maladresse, de Terreur, et du défaut de génie de ceux qui les ont « cultivés. » Ce n’est pas en effet Laharpe ou Marmontel, ou, comme on disait de leur temps, « l’insuffisance de leur Minerve » que l’on rend responsable de la faiblesse de leurs productions, de Denys le Tyran ou des Barmécides, ce sont immanquablement les « règles » à la domination de qui Racine et même Corneille ont cru pouvoir se soumettre. Ce qu’il avait d’essentiel aux mystères, c’était donc l’intention d’instruire et d’émouvoir en évangélisant. Et les scènes comiques ou bouffonnes, tout de même que les splendeurs du spectacle, ou le réalisme indécent de la mise en scène, n’avaient d’autre but que d’agir plus fortement sur les imaginations et de figurer aux yeux le sens intime d’une religion qu’il importait, pour beaucoup de motifs, de ne pas laisser flotter dans le domaine de l’ancienne histoire ou de l’abstraction.

Segnius irritant auimos demissa per aurem
Quam quæ sunt oculis subjecta fldelibus…


Il n’y a pas à chercher plus loin.

C’est une erreur encore que de diviser la matière des Mystères en trois ou quatre cycles, comme on l’a fait, ou du moins que de considérer ces cycles comme autre chose que des facilités qu’il nous a plu de nous donner pour le classement d’un grand nombre de Mystères ou de Chansons de geste. M. Petit de Julleville avait très bien dit : « L’ancien Testament, aux yeux de l’exégèse chrétienne du moyen âge, est la préparation et la figure du nouveau. L’attente de Jésus-Christ, annoncé par les prophètes, figuré par les patriarches et les saints, attendu par tous les justes, le remplit d’un bout à l’autre. » Il ajoute même : « L’histoire des premiers hommes, et celle du peuple juif, n’apparaît aux yeux des auteurs des mystères qu’à travers le dogme de la rédemption. » Mais que ne s’en tenait-il à ces termes ? et pourquoi ce qui suit : « De là l’inégalité, les défauts de proportion qui nous choquent d’abord dans les Mystères du Viel Testament. » M. Petit de Julleville a tort d’être choqué. C’est comme si j’étais choqué, voyant le Britannicus de Racine, que Racine n’eût pris dans les Annales de Tacite que ce qui convenait à la manière dont il avait conçu son sujet. C’était le droit absolu des auteurs de nos Mystères de n’emprunter à l’ancien Testament que les parties, et dans ces parties, que les détails qui convenaient à leur dessein. Il n’y a pas là défaut de proportions, il n’y a que défaillance d’exécution. Ce n’est pas la même chose. Mais ce qui devrait choquer M. Petit de Julleville, c’est que l’érudition se soit avisée de distinguer le cycle de l’ancien et le cycle du Nouveau-Testament. Ou du moins, comme nous le disions, l’érudition avait ses raisons de distinguer deux, trois, quatre, autant de cycles qu’il lui plaisait, mais c’étaient des raisons tirées de la commodité des érudits et non pas du fond du sujet. Quand je n’en aurais, d’autre preuve que le prologue du mystère d’Arnoul Gresban, cela me suffirait. Ce n’est que par accident que les Histoires de l’ancien Testament se sont détachées de la conception fondamentale du mystère du moyen âge.

Et c’est pourquoi, — parce que le mystère n’était proprement qu’une vivante exposition des vérités essentielles de la foi, — nous ne pouvons voir « l’émancipation du drame » dans le désordre qui s’y met. Les mystères meurent, mais rien ne naît, parce qu’ils ne menaient à rien. Quand ils disparaissent, ils disparaissent tout entiers. Nous avons au moins cette satisfaction de voir que M. Petit de Julleville en convient. « Entre le mystère et la tragédie la tradition littéraire est brisée. » Cela est vrai, cela doit être vrai, puisque les érudits le reconnaissent. Mais ils le regrettent amèrement. Je crois qu’il faut, pour éprouver de semblables regrets, un bien obstiné parti-pris de rendre la religion même et le patriotisme solidaires de la littérature française du moyen âge.

Qui méprise Cotin, n’estime point son roi
Et n’a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.


Trouver que la Chanson de Roland est une lecture mortellement ennuyeuse, c’est manquer au patriotisme. C’est manquer à la religion que de ne pas admirer, bouche bée, les trente-quatre mille cinq cent soixante-quatorze vers du Mystère de la Passion. Ajoutons donc quatre mots encore à la conclusion de M. Petit de Julleville. C’est un grand bonheur que les hommes de la Renaissance n’aient pas eu la bizarre et dangereuse pensée de continuer la tradition des mystères. On ne ranime pas les cadavres. A chacun son métier. Ce n’est pas affaire à l’église de mêler l’agréable à l’utile et de divertir les populations. Elle l’a compris, puisqu’enfin c’est elle qui la première a proscrit les mystères. Quant au drame national et chrétien, tout prêt à sortir de ces monstrueuses représentations, nous ne pouvons que redire ce que nous avons dit, c’est entretenir de robustes illusions que d’y croire. Tout ici tient en un mot : les mystères n’étaient pas du théâtre. On peut d’ailleurs, on doit même étudier les mystères. Non pas sans doute qu’ils nous fournissent autant de renseignemens que l’on croit. N’oublions pas que le temps de leur plus grande vogue est vers le XVe siècle, que tout ce qu’on a découvert depuis qu’on s’est mis à les étudier « scientifiquement » n’a pas beaucoup diminué l’importance des Confrères de la Passion, que toutes les dates nous reportent à des temps sur lesquels ne manquent pas des renseignemens de toute sorte, et que par conséquent nous ne trouvons pas grand’chose dans les Mystères que nous ne retrouvions ailleurs, si ce n’est les Mystères eux-mêmes. Pour les temps antérieurs au XIVe et au XVe siècle, ils offrent peut-être une source plus abondante en renseignemens plus précieux.

Après cela, pour en revenir au livre de M. Petit de Julleville, ce qui lui manque surtout, c’est d’être fait sur un autre sujet, il était bon qu’un professeur de littérature française écrivît une Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge, pour montrer que notre haut enseignement littéraire ne restait pas tout à fait indifférent aux travaux de l’érudition. Mais ni pour l’érudition elle-même, ni pour les maîtres, ni pour les élèves, ni pour le public, nous ne voyons l’intérêt qu’il y aurait à détourner l’enseignement littéraire proprement dit de ses anciennes voies. Espérons que les prochains volumes de cette Histoire du Théâtre nous donneront matière à de plus amples éloges. L’histoire, littéraire est une chose et l’histoire de la littérature en est une autre. C’est une distinction qu’il importe de maintenir, d’ailleurs sans en exagérer l’importance. Et si nos professeurs de littérature en étaient bien convaincus, il me semble qu’on a pu voir que ce ne sont pas les travaux qui manqueraient à leur activité, et certainement le public, qui n’appréciera jamais de l’érudition que ses résultats, les suivrait de ses sympathies dans ces voies où jadis il suivit les Villemain et les Sainte-Beuve.


F. BRUNETIERE.

  1. Voyez la Revue du 1er juillet 1868.
  2. Le Mystère de la Passion, d’Arnoul Gresban, publié avec une Introduction et un Glossaire, par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud, in-8° ; Paris, 1878.
  3. Bossuet, Elévations.