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Revue littéraire - Apologie pour la rhétorique

Revue littéraire - Apologie pour la rhétorique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 102 (p. 687-698).

S’il est, comme on l’a dit, des morts qu’il faut qu’on tue, n’en est-il pas peut-être aussi, de loin en loin, qu’il faut qu’on ressuscite, ou dont on essaie de ranimer et de renouveler la mémoire ? C’est à quoi je songeais en lisant, tout récemment encore, l’invective d’un honnête homme de philosophe contre la rhétorique, et je me demandais si le temps ne serait pas venu de plaider un peu la cause de cette illustre victime. Car enfin, s’il y a certainement une partie de l’art d’écrire, divine et comme inspirée, qui ne s’apprenne pas, qui ne se transmette point, inimitable et incommunicable, n’y en a-t-il point de plus humbles aussi, qui s’enseignent, et dont il y a vraiment des règles ou une théorie ? Personne, je pense, n’oserait prétendre qu’il n’y ait pas un art de chanter. C’est peu de posséder la plus belle voix du monde, et il faut encore savoir s’en servir, la diriger, la ménager. Comment n’y aurait-il pas aussi un art de parler et d’écrire ? L’abus de la rhétorique en doit-il faire condamner l’usage ou méconnaître l’utilité, je dirai tout à l’heure le prix ? Et parce que quelqu’un aura dit que « la vraie éloquence se moque de l’éloquence, » l’en croirons-nous sur sa parole ? ou prétendrons-nous peut-être, avec un autre, qu’on écrit toujours assez bien quand on parvient à se faire entendre ? Je ne sache pas, en ce cas, de cuisinière ou de palefrenier qui n’y réussisse aussi bien qu’un académicien. Ah ! sans doute, si nous ne parlions jamais que pour agir ; si nous étions toujours uniquement guidés, dans tout ce que nous écrivons, par des intérêts supérieurs à nous-mêmes, des intérêts où celui de notre amour-propre ne fût jamais mêlé ; si nous ne nous proposions que d’instruire, de gagner ou de convertir des âmes ; si nous étions Pascal, — puisque je viens de le citer, — ou Bossuet, ou Bourdaloue seulement, alors, oui, nous pourrions affecter ce mépris de la rhétorique. Nous en pourrions rejeter loin de nous les « ornemens, » et les « artifices. » Nous aurions le droit de dédaigner, pour notre parole comme pour notre personne, « tout ce que les hommes admirent. » Et cependant, et encore, Pascal lui-même, pourquoi donc récrivait-il jusqu’à sept ou huit fois chacune de ses Provinciales [1] ? Pourquoi Bossuet, plus désintéressé que Pascal, refaisait-il, aussi lui, ses Sermons ? Pourquoi revoyait-il si soigneusement le texte de ses Oraisons funèbres ou de son Histoire universelle ? Pour en assurer la doctrine, je le sais, et je le veux bien ; mais aussi, pour que la force de leur parole fît entrer plus sûrement leurs idées dans les esprits de leurs lecteurs ou de leurs auditeurs. Ils avaient donc beau la mépriser, ils faisaient de la rhétorique. S’ils ne lui laissaient pas prendre, dans leur discours, plus de place qu’elle n’en doit occuper, ils en usaient pourtant. Ils savaient le « pouvoir d’un mot mis en sa place ; » ils connaissaient aussi celui d’une « cadence harmonieuse. » Ayant affaire avec des hommes, ils les prenaient par des moyens humains. Cela ne valait-il pas mieux que de les rebuter d’abord, et, voulant nous dire quelque chose, devaient-ils commencer par nous décourager ou par nous dégoûter de les entendre ? Mais ce qui est vrai de ces grands hommes, combien ne l’est-il pas davantage de nous, je veux dire de tous les écrivains qui ne sont ni des apôtres, ni des conducteurs d’âmes, qui écrivent « pour se faire plaisir » à eux-mêmes, peut-être, mais aussi pour que l’on les lise, comme le peintre pour qu’on le regarde, comme le musicien pour qu’on l’écoute ! Je ne passe le mépris ou le dédain de la rhétorique qu’à ceux-là seuls qui n’impriment point, qui n’imprimeront jamais, qui ne laisseront pas non plus de Mémoires derrière eux, qui se garderont enfin toujours d’écrire, — fût-ce contre la rhétorique, puisqu’on en fait dès que l’on écrit. Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur ce mot même de rhétorique ; et c’est ce qui n’est pas facile, depuis qu’on l’a détourné de son ancien sens, de celui qu’il avait encore au temps de Bossuet et de Pascal, pour en faire une espèce d’injure littéraire. Aussi bien vivons-nous dans un temps où chacun se plaît d’attacher aux mots le sens qui lui convient, sans se préoccuper autrement ni de leur signification, ni de leur histoire, ni de leur origine. Qu’est-ce que voulait dire, par exemple, M. Ernest Renan, l’autre jour, dans la Préface du tome III de son Histoire du Peuple d’Israël, quand, à ceux qui ne voient pas entre Félix Pyat et le prophète Jérémie la ressemblance dont il s’égare lui-même, il reprochait assez aigrement « leur susceptibilité de rhéteurs ? » Il ne se proposait, j’imagine, que de leur être désagréable ; car quelle « rhétorique » peut-il y avoir à trouver une ressemblance douteuse, une comparaison mauvaise, un rapprochement malheureux ; — et à le dire, très simplement ? On peut le dire, on peut avoir d’autres idées que M. Renan sur les prophètes, et n’être pas un « rhéteur » pour cela ! Mais, à son tour, M. Maxime Du Camp, dans son Théophile Gautier, lorsqu’il nous dit qu’avec les vers de Musset, ceux de Gautier sont les seuls de leur temps qui ne soient pas « entachés de rhétorique, » comment l’entend-il ? Et nous, comment l’entendrons-nous ? Car j’avais pensé jusqu’ici qu’il n’y eût point de « rhétorique, » ou bien peu, dans Jocelyn et dans les Destinées, par exemple, dans les vers de Lamartine et dans ceux de Vigny, mais j’en trouvais beaucoup, au contraire, et bien plus que je n’en eusse voulu, dans Albertus et dans Rolla.

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre,
Marchait et respirait dans un peuple de dieux…
Dors-tu content, Voltaire, et l’on hideux sourire
Voltige-t-il encor sur tes os décharnés…
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C’est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer…

Qui jamais a plus abusé que Musset de l’exclamation, et de l’apostrophe, et généralement de tout ce qu’il y a de « figures » cataloguées dans les traités des rhéteurs ? Mais, pour Gautier, n’est-il pas plaisant qu’on veuille exempter aujourd’hui du reproche de rhétorique celui de tous nos contemporains qui a cru le plus fermement au pouvoir des « vocables, » à leur valeur propre et intrinsèque, extérieure et supérieure à celle des idées qu’ils expriment ? Pour ne pas nous égarer parmi toutes ces contrariétés, tenons-nous-en donc aux anciennes définitions, et prenons ici le mot comme on l’a toujours pris, depuis Aristote jusqu’à Fénelon. La rhétorique est l’ensemble des règles et des lois qui gouvernent l’art d’écrire, considéré lui-même comme inséparable de l’art de penser ; et, qu’on le sache ou non, — mais je crains qu’on ne le sache fort bien, — ce que l’on nie quand on attaque la rhétorique, c’est qu’il y ait un art de penser et d’écrire.

En quoi consiste-t-il ? Je me garderai bien de le vouloir préciser. On ne manquerait pas de me demander si je crois donc le posséder moi-même ; et il est vrai que la plaisanterie ne signifierait rien ; mais j’aime mieux ne procurer à personne une trop belle occasion de la faire. Les règles ou les lois en sont d’ailleurs dans toutes les Rhétoriques, et Quintilien ou Aristote disent là-dessus de fort bonnes choses, qui le sont pour nous comme pour les Grecs ou les Latins. Mais ce qui sera plus intéressant peut-être, ce sera de rappeler quels sont les principes de cet art, ou encore les raisons, les éternelles et solides raisons qu’il y aura toujours d’en faire cas. Non-seulement ce n’est rien d’aussi futile et d’aussi puéril qu’on le dit quelquefois, que d’apprendre à écrire, mais il se pourrait que ce fût quelque chose d’essentiel. Née de bonne heure, on le sait, et presque contemporaine des origines de la littérature grecque, la rhétorique doit sans doute répondre, et je crois qu’en effet elle répond à quelque besoin général, intérieur et profond, de la littérature et de l’humanité.

« C’est trop peu estimer le public, de ne prendre pas la peine de se préparer quand on traite avec lui. Et un homme qui paraîtrait en bonnet de nuit et en robe de chambre, un jour de cérémonie, ne ferait pas une plus grande incivilité que celui qui expose à la lumière du monde des choses qui ne sont bonnes que dans le particulier, et quand on ne parle qu’à ses familiers ou à ses valets. » Ainsi s’exprime quelque part Balzac, l’autre Balzac, celui des deux que Sainte-Beuve préférait, pour des raisons toutes personnelles, et dont il a si bien dit qu’il avait précisément fait faire sa « rhétorique » à la prose française. Combien de gens qui n’écriraient pas, si l’on exigeait, si l’on pouvait exiger d’eux qu’avant d’écrire ils eussent médité cette leçon de l’ancienne politesse ! Combien de Mémoires, et de Journaux, et de Confessions, dont la littérature serait heureusement privée, si nous savions nous-mêmes distinguer entre ce qui n’est bon que pour nos « familiers, » ou nos « valets, » — quand nous en avons, — et ce qui vaut la peine qu’on l’expose « à la lumière du monde ! » Voilà le premier principe de toute rhétorique ! C’est pour soi, mais c’est aussi pour les autres qu’on écrit et qu’on parle ; et, assurément, nous ne devons ni leur sacrifier, ni déguiser pour eux ce que nous croyons être la justice et la vérité, mais nous devons les leur présenter d’une manière qui ne heurte pas trop rudement leurs oreilles, leurs habitudes et leurs préjugés. N’est-ce pas ainsi, — je crois que la remarque vaut bien qu’on la fasse en passant, — n’est-ce pas ainsi qu’a grandi, que s’est développée notre littérature classique ? Je ne parle plus de Balzac maintenant. Mais soyez sûr que l’auteur des Provinciales, s’il n’avait pas pris le soin de mettre d’abord « le monde » de son côté, il n’eût jamais réussi à insinuer dans les esprits de son temps quelque chose de la sévérité de la morale janséniste. Et, en vérité, les moyens qu’il en a choisis, c’était de l’excellente rhétorique, mais c’était de la rhétorique.

Souvenons-nous, en effet, ici, que la littérature, comme l’art en général, a vraiment une fonction, et je serais tenté de dire une mission sociale. C’est le sens profond des anciens mythes qui plaçaient l’éloquence à l’origine des civilisations ou des sociétés mêmes. Ne savons-nous pas bien, d’ailleurs, que, si les grands peuples prennent quelque part une pleine conscience de ce qu’ils sont, c’est dans leur littérature ? Et, divisés que nous sommes de toutes les manières, par nos intérêts ou par nos passions, n’est-ce pas la littérature encore qui rétablit tous les jours une solidarité qu’au contraire l’attrait des plaisirs égoïstes et l’âpreté de la lutte pour la vie tendent perpétuellement à dissoudre ? Une ode ou une élégie, un drame ou un roman n’opèrent sur le lecteur, si je puis ainsi parler, qu’autant qu’ils éveillent ou qu’ils font naître en lui des « états d’âme » voisins de celui du romancier, de l’auteur dramatique ou du poète. La connaissance de ces « états d’âme, » en ce qu’ils ont de plus général et de plus humain, et par conséquent, l’art ou la science des moyens de la provoquer, c’est ce que les anciens rhéteurs appelaient « la topique. » Changeons le mot, si peut-être nous le trouvons aujourd’hui trop grec, trop pédantesque, trop rébarbatif : la chose n’en demeure pas moins. Un peu de topique eût jadis empêché Corneille d’écrire sa Théodore, son Pertharite, son Attila. Elle pourrait empêcher nos romanciers contemporains de prendre des états plus que particuliers, exceptionnels et morbides, pour des états ordinaires et généraux de l’âme humaine. Tout au moins, en les décrivant, sauraient-ils peut-être alors les rattacher à ces états moins exceptionnels dont ils ne sont qu’une aberration. Enfin, comme autrefois, chacun de nous abonderait sans doute moins dans son sens individuel, et je ne sais ce qu’il adviendrait de la littérature, mais, en se mêlant davantage à la vie de tout le monde, elle se rapprocherait assurément de son véritable objet. On ne croirait pas que l’originalité consiste à ne ressembler à personne, mais uniquement à faire passer dans ce que l’on écrit son expérience personnelle du monde et de la vie. Et ce serait toujours de la rhétorique, mais j’ose dire que c’en serait encore de la bonne et de l’excellente.

Voici qui va plus loin, peut-être. Si vous y regardez d’assez près, vous verrez qu’au fond, ce que l’on attaque sous le nom de rhétorique, c’est tout ce qu’il y a de moyens pour persuader aux hommes les choses qui ne se démontrent point. On ne démontre ni la liberté, ni l’immortalité, ni même la morale : on les persuade. On ne prouve pas la nécessité d’obéir, ni celle de vaincre ses passions, ni celle de se sacrifier : mais on y incline les cœurs. C’est ce que ne peuvent tolérer ceux qui, pour eux, ne veulent croire, comme ils disent, qu’à ce qui se prouve. Aussi, sous le nom de rhétorique, — avec un dédain qui ne va pas sans quelque colère, — enveloppent-ils indifféremment tout ce qu’ils craignent qui gêne ou qui contrarie leurs propres convictions. Rhétorique, une Provinciale de Pascal ! Rhétorique, un sermon de Bossuet, sur l’Honneur du monde ou sur la Haine des hommes contre la vérité ! Rhétorique, un Discours de Rousseau, son Contrat social ou sa Profession de foi du vicaire savoyard ! Rhétorique, le Génie du christianisme ou l’Essai sur l’indifférence ! Et, généralement, rhétorique, tout ce qu’ils sentent bien qui va, non pas du tout contre la vérité, — puisqu’elle nous échappe, hélas ! en toutes ces matières, — mais contre les idées ou contre les principes dont ils ont décidé, qu’à défaut d’elle, et parce qu’il faut bien vivre, ils s’accommoderaient. Mais je n’ai pas besoin, quant à moi, d’un plus bel éloge de la rhétorique ; et plus j’y ai songé, plus il m’a semblé qu’en même temps que la raison cachée des attaques si vives qu’on dirige contre elle, c’était là précisément son fort.

Oui ; là où viennent expirer le pouvoir de la logique et celui de la dialectique, là commence le pouvoir de la rhétorique. Où le raisonnement s’égare, et où la raison même gauchit, c’est là qu’elle intervient et qu’elle fonde son empire. Toute une province de l’âme humaine, et non pas la moins vaste, inaccessible, impénétrable aux démonstrations des savans et aux inductions de la métaphysique, elle s’en empare, elle s’y établit, et elle y règne souverainement. « Dites-moi, demandait Cicéron, — tout au début de l’un de ses traités de rhétorique, parmi lesquels il y en a qui valent ses discours, — dites-moi comment les hommes auraient jamais pu se plier à l’observation de la probité et de la justice ; comment ils auraient consenti à incliner leur volonté sous celle de l’un de leurs semblables ; comment on leur aurait persuadé de faire cause commune dans l’intérêt commun ; et, à cet intérêt, de sacrifier au besoin leur vie même, si ce n’était à l’aide et par le moyen de la persuasion, de l’éloquence, et de la rhétorique ? » Et, en effet, probité, charité, justice, vertu, amour de la patrie, tout ce qu’il y a de sentimens qui font le prix de la société des hommes, et que non-seulement l’instinct, toujours égoïste, mais que la raison même, toujours calculatrice, nous déconseille, c’est elle, c’est l’éloquence et c’est la rhétorique qui les rendent sensibles aux cœurs, qui leur prêtent une voix et des gestes, qui les font parler, si je puis ainsi dire, aux corps mêmes. Telle est l’origine de leurs « figures, » tel aussi l’objet de leurs « mouvemens ; » telle est l’explication de leur puissance. En matérialisant ce qui ne se voit ni ne se touche, la rhétorique en fait des motifs actuels, ou, pour mieux dire encore, des mobiles d’action. Les « rhéteurs » du seizième siècle ont fait la réforme, et les « rhéteurs » du dix-huitième ont fait la révolution, qui sont peut-être d’assez grandes choses ; — quoi que d’ailleurs on en puisse penser. C’est qu’ils ont agi, comme rhéteurs, au lieu où se prennent les grandes résolutions, et c’est que leur pouvoir est comme inhérent à ce qu’il y a de plus profond dans la nature humaine. Nous ne vivons pas seulement de pain, d’algèbre, et d’exégèse, mais de toute parole qui vient du cœur de nos semblables et qui pénètre jusqu’au nôtre. Si la rhétorique est l’art de faire valoir cette parole, — et c’en est une définition que je ne crois pas qu’on puisse me disputer, — ni la logique ni la dialectique ne prévaudront jamais contre elle ; et, bien loin de s’en plaindre, il me semble qu’il convient plutôt que l’on s’en félicite.

Car il n’importe pas qu’on en puisse faire un mauvais usage. De quoi ne peut-on mésuser ? Corruptio optimi pessima est. Si la rhétorique avait moins de pouvoir pour le bien, elle en aurait moins aussi pour le mal ; et puis la science, qu’on lui oppose, est-elle donc si sûre de n’avoir jamais fait que du bien ? On montrerait aisément qu’elle aurait tort de le croire ; et plus d’un service que nous devons aux savans, l’humanité l’a chèrement payé. Mais ce qui est encore plus certain, c’est qu’une démonstration n’a jamais triomphé d’un sentiment, et que, par suite, s’il y a une mauvaise rhétorique, tout ce que nous pouvons contre elle, c’est de lui en opposer une meilleure. On ne répond, si je puis ainsi dire, à un Discours que par un Discours, on ne répond à un Sermon que par un autre Sermon, — Démosthène contre Eschine, Bossuet contre Calvin, — et, pourquoi n’irais-je pas jusque-là ? on ne répond à une prosopopée que par une ; hypotypose, et à une métonymie que par une synecdoche. Ou, en d’autres termes encore, on ne substitue point dans les cœurs « la vérité » à « l’erreur, » mais une croyance à une autre croyance, « un sentiment à un autre, une volonté plus ferme à une volonté plus molle, et un motif d’agir plus persuasif à un mobile d’action plus lent et plus paresseux. De telle sorte que, proscrire la rhétorique sous le prétexte des maux qu’elle a causés et de l’abus qu’on peut faire de ses exemples ou de ses leçons, je crois, et peut-être voit-on que ce serait tout simplement se désarmer contre elle. Nous avons besoin d’elle contre elle-même. Puisqu’elle répond à une nécessité de la nature humaine, il faut qu’on s’y résigne ; et, si je me suis clairement expliqué, cette nécessité, c’est la plus impérieuse de toutes, — plus impérieuse, assurément, que le besoin de savoir ou de voir, — puisque c’est la nécessité d’agir.

On dira, je le sais, que je confonds ici la rhétorique avec l’éloquence ? J’aimerais alors qu’on voulût bien aussi me dire où est la différence. Car, fût-il Démosthène, Cicéron ou Bossuet, je ne sache guère d’orateur que l’on n’ait accusé de déclamation ; et j’ai même observé qu’en général il suffisait, pour cela, qu’on ne pensât pas comme lui. Bossuet, par exemple, qui est un rhéteur pour Voltaire, quand il écrit son Discours sur l’Histoire universelle, n’en est pas un pour l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ; mais qu’il prononce le Sermon sur l’unité de l’Église, c’est assez, et il en redevient un pour l’auteur du Pape et de l’Église gallicane. La vérité, la voici donc : c’est que, d’orateur à rhéteur, il n’y a de différence que celle de la solidité des choses qu’ils disent ; et, comme cette solidité n’est et ne peut être jamais fondée que dans l’opinion de ceux qui les écoutent, la différence, on le voit, n’est pas grande. Si cependant, prenant le mot de rhétorique dans son sens le plus étroit, et laissant là le fond des choses pour ne nous attacher uniquement qu’à la forme, nous acceptons la définition qu’en donnent ceux-là mêmes qui la méprisent le plus, les argumens ne manquent pas encore pour leur répondre, nombreux et décisifs, parmi lesquels je n’en choisirai qu’un.

Une langue est-elle un organisme ? On le dit ; je n’en sais rien, et je ne le crois pas ; mais ce qu’elle est certainement, ce qu’elle devient dès qu’on s’en sert pour autre chose que pour les besoins de la vie quotidienne, c’est une œuvre d’art. Die Sprache als Kunst : ce titre d’un livre allemand me plaît. Ce que les couleurs et les lignes sont en effet dans les arts plastiques, ou les sons encore en musique, les mots le sont dans une langue, et, à plus forte raison, les « figures, » les tours, la disposition des parties de la phrase. Il y a de beaux mots, qui sonnent bien à l’oreille ; il y en a d’odieux, qui l’offensent, qui la blessent, qui remplissent aussi l’imagination d’idées communes, vulgaires ou impures. Mais que dis-je, des mots ? c’est des syllabes qu’il faut dire, c’est une simple combinaison de consonnes et de voyelles. Vous en trouverez dans nos Dictionnaires d’argot autant d’exemples que vous en voudrez. Osera-t-on soutenir que l’art soit méprisable ou seulement indifférent, qui s’efforce d’éviter ces rencontres ou ces concours de sons, ces mots de prison ou bagne, et s’il ne peut pas toujours absolument les éviter, qui fait du moins son possible pour les dissimuler ? Mais si, selon le mot de Pascal, « le seul ton de la voix change un poème ou un discours de face, » l’accent, le tour, le mouvement ne suffisent-ils pas à modifier le sens d’une phrase ? Rien que de renverser l’ordre des mots d’une phrase, on la rend claire d’obscure qu’elle était, vive et légère celle qui était lourde, nombreuse et harmonieuse, de rude et de cacophonique. Et les métaphores, qui longtemps avant d’être des « ornemens du discours, » ont été, sont encore le moyen ou le procédé naturel de développement et, pour ainsi parler, de fructification des langues ? C’est l’imagination qui les trouve, mais si la rhétorique est l’art de s’en servir, de ne pas confondre une antithèse avec une similitude, si surtout elle nous apprend quand et comment on en use, avec quelle mesure et pour l’expression de quelles idées ou de quels sentimens, qui ne voit que, même ainsi prise, comme je disais, dans son sens le plus étroit, la rhétorique mène toujours et nécessairement de l’art d’écrire à celui de penser ?

J’aurais vraiment la partie trop belle, si je voulais montrer qu’elle est encore l’art de composer. Mettre de l’ordre dans ses pensées, mesurer à leur importance le développement que l’on en donne, passer de l’une à l’autre par des transitions qui ne s’aperçoivent point, régler l’allure de son mouvement sur quelque chose de moins capricieux que notre humeur, — je dirais presque de moins capricant, — c’est ce que de fort grands écrivains n’ont point su, faute d’un peu de rhétorique, un Montesquieu par exemple, et un Chateaubriand. En sont-ils moins grands pour cela ? demandera-t-on peut-être. Non ; mais ils n’en sont pas plus grands, je pense ; et l’Esprit des lois ou le Génie du christianisme, moins bien composés, en sont par cela même, l’un moins clair, moins intelligible, et l’autre, le second, moins persuasif ou moins démonstratif. Si, d’ailleurs, nul ne peut se flatter lui-même d’être Chateaubriand ou Montesquieu, c’est sans doute une raison de leur laisser leurs défauts, qui ne sauraient être couverts ou excusés que par des qualités égales ou analogues aux leurs. En attendant, on ne court aucun risque, s’il existe un art de composer et qu’il s’enseigne, de l’apprendre. Notez encore que ce genre de règles contient en soi le moyen même de s’en passer, s’il y a lieu. Savoir ce qu’il ne faut pas faire, c’est une partie de la justice, et une partie assez étendue, puisqu’en tout pays nous voyons que les codes roulent sur elle. La rhétorique nous apprend pareillement ce qu’il ne faut point ni écrire ni dire. Mais elle nous apprend de plus ce qu’il faut faire, et il ne s’ensuit pas que nous puissions le faire, mais, en vérité, je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de mal à tenter de le faire.

Rappelons-nous enfin que ce sont ces rhéteurs qu’on méprise ou dont on se moque, ces peseurs jurés de mots et de syllabes, ces « greffiers » de l’usage, ces curieux en l’art de bien dire, ces éducateurs de la mode, un Balzac, un Vaugelas, les précieuses elles-mêmes, La Bruyère, Fénelon même, Voltaire surtout, un Rollin, un Rivarol, — combien d’autres encore ? — ce sont eux qui ont fait de notre prose française le souple et flexible à la fois, le délicat et le pénétrant, l’admirable instrument qu’elle est ; — ou qu’elle fut. Cette rhétorique plus haute qu’on trouve, quand on l’y cherche, dans les écrits d’un Chateaubriand ou d’un Rousseau, d’un Bossuet ou d’un Pascal, ils l’en ont dégagée, et ils l’ont mise à notre portée. On ne savait pas ce que c’était que le style naturel ; Pascal a paru qui nous l’a révélé, et on en a senti aussitôt tout le prix. Mais en quoi ce style naturel consiste, et s’il y en a quelques secrets que l’on puisse dérober à l’auteur des Provinciales, ce sont les rhéteurs qui l’ont cherché, qui nous en ont indiqué les moyens, qui ont enrichi la langue, si je puis ainsi dire, des « propres » de Pascal. Inversement, dans un autre écrivain, l’auteur du Petit Carême, par exemple, s’il y a trop de vains ornemens, trop de désir de plaire, trop de jolies choses, et généralement plus de souci de lui-même que de son sujet, — ce qui pourrait bien être la définition même de la mauvaise rhétorique, — ce sont encore les rhéteurs qui nous l’ont dénoncé, qui nous en ont dévoilé l’artifice, qui nous ont fait sentir l’abus de la rhétorique dans l’usage de ces procédés mêmes. Je ne puis croire qu’ils nous aient rendu là de si mauvais services ; et qui continuerait leur tâche parmi nous, je n’estimerais pas qu’il y perdît son temps.

Quelques-uns s’en sont avisés, dont on ne se doute pas, parce que nous ne savons plus reconnaître, sous la diversité des mots, la ressemblance des choses. Étant entendu que la rhétorique est un legs du passé, ce qui suffît, auprès de bien des gens, pour la discréditer, nous ne faisons aucun cas des rhéteurs, mais nous en faisons un tout particulier des stylistes. Est-ce que pourtant Gautier ne faisait pas de la rhétorique, — et de la bien mauvaise, pour le dire en passant, — quand il écrivait son Capitaine Fracasse ? Est-ce qu’il n’en tenait pas ouvertement école quand il répétait un de ses mots favoris : « Je suis très fort, j’amène cinq cents au dynamomètre, et je fais des métaphores qui se suivent. » On a même si bien retenu le conseil, qu’ouvrez vos journaux, et vous verrez que l’unique mesure qu’il y ait de la valeur du style d’un écrivain, ce n’est pas même la justesse, mais la « cohérence » de ses métaphores. Une métaphore incohérente ! qu’on le renvoie à l’école ! et on ne fait pas attention que l’un des principaux caractères de l’affectation et de la préciosité du style, c’est précisément la « cohérence » des métaphores [2]. Mais la Correspondance tout récemment publiée de Flaubert, qu’est-elle, en vérité, qu’un cours de rhétorique, où j’avoue d’ailleurs très volontiers qu’on trouve d’excellentes leçons ? En voici une qu’il me paraît piquant de relever au passage : « Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n’étaient pas des hommes d’énorme génie, — et j’en connais au moins quatre sur lesquels il se trompe, — mais quelle conscience ! Comme ils se sont efforcés de trouver pour leurs pensées les expressions justes ! Quel travail ! Comme ils se consultaient les uns les autres ! Comme ils savaient le latin ! Comme ils lisaient lentement ! Aussi toute leur idée y est ; la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu’à la faire craquer. » Est-ce ou non de la rhétorique ? et je ne dis pas de la plus fine, — il n’y a guère de mot qui convînt moins à Flaubert, — mais de la bonne, et presque de la meilleure ?

Que si, cependant, ces considérations, un peu sommaires, ne réussissaient pas à désarmer et à toucher quelques dédaigneux, on leur en pourrait offrir de plus utilitaires, — et de fort érudites en même temps. On leur demanderait pourquoi les Latins et les Grecs ont si passionnément cultivé la rhétorique. Et je ne vois pas ce qu’ils pourraient répondre, sinon que, dans les républiques de l’antiquité, la parole étant une arme, quiconque voulait agir, il fallait bien qu’il en connût le maniement ou l’escrime ? Dans Athènes comme dans Rome, qui n’eût point su parler n’eût pas pu seulement se défendre, et il fallait qu’il fût à peu près immanquablement de la clientèle ou de la domesticité politique d’un plus éloquent. Lisez là-dessus Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie. Nous donc, qui vivons aujourd’hui sous le gouvernement de la parole, dont on peut dire que nos intérêts quotidiens sont à la merci d’un discours ou de l’impossibilité d’y répondre, il nous faut apprendre à parler, et, comme les Grecs ou les Romains, nous avons de la rhétorique plus de besoin que n’en avaient nos pères. Nous en avons besoin, quand ce ne serait que pour rétorquer ou, comme on disait jadis, pour reboucher celle de nos adversaires… Mais si j’insistais sur cet argument, je craindrais de mêler, dans une question jusqu’ici toute littéraire, des raisons qui le seraient moins et que, pour ce motif, il me suffit d’avoir indiquées… Après tout, les grands ennemis de la rhétorique sont peut-être ceux aussi du gouvernement de la parole : la liberté qu’ils aiment est à la muette, et le droit qu’ils revendiquent énergiquement pour les autres, c’est celui de se taire.

Une autre raison me paraît d’ailleurs plus forte, et c’est par là que je veux terminer. On a rayé la rhétorique, voilà déjà quelques années, du programme de notre enseignement secondaire, pour l’y remplacer par de vagues « notions d’histoire littéraire ; » et, si j’ose prendre une fois la liberté de parler en mon nom, ce n’est pas moi qui me plaindrai qu’on ait fait quelque chose pour l’histoire littéraire. Il est bon que l’on sache, au sortir du collège, que le vieux Corneille, par exemple, en son Cinna, n’a point voulu flatter Louis XIV sous le nom d’Auguste. On l’ignorait, il n’y a pas longtemps. La rhétorique est une bonne chose, la chronologie en est une autre, et dois-je le dire, elle fait une de mes passions. Mais, puisqu’on parle aujourd’hui beaucoup de la constitution future d’un « enseignement classique français, » il ne paraîtra pas inutile d’exprimer le vœu que la rhétorique y reprenne sa place naturelle, et l’on ne trouvera pas mauvais que j’en donne le principal motif. C’est que notre littérature classique, — et je ne dis pas seulement la prose, je dis aussi la poésie, — est essentiellement oratoire. « La parole qui se prononce, disait Vaugelas dans la Préface de ses Remarques sur la Langue française, est la première en ordre et en dignité, puisque celle qui est écrite n’est que son image, comme l’autre est l’image de la pensée ; » et de Malherbe jusqu’à Buffon au moins, jusqu’à Chateaubriand, jusqu’à Guizot, je ne vois guère que quelques conteurs dont la manière d’écrire ne vérifie pas le principe. Encore sait-on le cas que faisait de l’harmonie de la phrase l’auteur de Madame Bovary. Qu’est-ce à dire, sinon que, pendant deux ou trois cents ans, nos plus grands écrivains se sont non pas vus, mais qu’ils se sont entendus écrire. Voulez-vous voir s’évanouir la plupart des chicanes qu’on fait au style de Molière : ne vous contentez pas de le parcourir des yeux, allez le voir jouer, ou lisez-le vous-même à haute voix. Or comment, sans un peu de rhétorique, pourrait-on interpréter une telle littérature ? et ne perdrait-on pas la moitié du profit que l’on croit en tirer ? Ce serait oublier, comme on dit, d’allumer sa lanterne. Essayez donc d’expliquer Racine, son Andromaque ou son Britannicus, sans insister sur cette ironie qui est un des moyens qu’il aime de nuancer sa pensée, et dont on peut dire qu’il semble avoir voulu épuiser tous les tours ? Ou bien encore essayez de faire sentir ce que les Sermons de Bossuet ont d’unique, sans essayer de faire toucher du doigt ce qu’ils ont de supérieur à ceux de Bourdaloue, et réussissez-y sans le secours de la rhétorique. Sans la rhétorique on peut être assuré que « l’enseignement classique français » dégénérera promptement en un « enseignement de choses, » et ce n’est pas sans doute ce que l’on veut, — ou du moins ce que l’on nous promet. Cette raison seule aurait suffi pour m’engager à prendre la défense de cette dédaignée. J’espère cependant que le lecteur approuvera les autres, et qu’en les joignant toutes ensemble il voudra bien convenir avec nous qu’il est décidément des morts qu’il faut parfois qu’on ressuscite.


F. BRUNETIERE.

  1. Comme c’est surtout de Pascal, et de son mot qu’on se réclame pour médire de la rhétorique, on ne trouvera pas mauvais que je reproduise quelques lignes de Nicole, dans son Histoire des Provinciales : « Cette lettre (la première) eut tout le succès qu’on pouvait désirer… Elle produisit dans l’esprit de tous l’effet qu’on en attendait. Elle fit connaître combien le genre d’écrire que Montalte avait choisi était propre pour appliquer le monde à cette dispute. On vit qu’il forçait en quelque sorte les plus insensibles et les plus indifférens à s’y intéresser ; qu’il les remuait, qu’il les gagnait par le plaisir ; et que sans avoir pour fin de leur donner un vain divertissement, il les conduisait agréablement à la connaissance de la vérité. »
  2. TRISSOTIN.
    Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose,
    Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
    Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal,
    De joindre à l’épigramme ou bien du madrigal.
    Le ragoût d’un sonnet qui, chez une princesse,
    A passé pour avoir quelque délicatesse,
    Il est de sel attique assaisonné partout,
    Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût.