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Revue littéraire - Alexandre Vinet
Revue des Deux Mondes3e période, tome 98 (p. 213-225).

Étude sur Alexandre Vinet, critique littéraire, par M. Louis Molines. Paris, 1890 ; Fischbacher.


Je me sens un peu embarrassé pour parler d’Alexandre Vinet. Comme, en effet, quand je rassemble mes plus anciens souvenirs et que je fais mon examen de conscience, je ne trouve pas d’historien de la littérature à qui je doive davantage ni de qui j’ai plus appris, — non pas même Sainte-Beuve ou Désiré Nisard, — je suis heureux que l’occasion s’offre à moi de le dire. Mais, d’un autre côté, comme il y a bien déjà quinze ou vingt ans que je ne le lis plus, que je me garde même soigneusement de le lire, pour m’être jadis aperçu que, si j’avais par hasard une idée, Vinet l’avait toujours eue avant moi, je crains de n’en pouvoir parler avec autant de précision que je le voudrais. Je l’espère pourtant, et que le livre de M. Louis Molines sur Alexandre Vinet, critique littéraire, m’y servira de guide. S’il n’est pas toujours très bien écrit, ni même toujours assez clair, le livre de M. Molines est du moins consciencieux ; il est surtout complet en son genre ; et puisque rien n’a nui davantage à Vinet que l’extrême dispersion de son œuvre, on ne pouvait sans doute lui rendre un meilleur office que de la ramasser ou de la résumer tout entière en un seul volume. Grâce à M. Louis Molines, il ne tiendra désormais qu’à ceux qui ne connaîtraient pas Alexandre Vinet, — j’entends le critique et l’historien de la littérature, — ou qui le connaîtraient mal, de le mieux connaître ; et j’ose les assurer, sur ma propre expérience, qu’ils ne s’en plaindront pas.

Car il est mal ou peu connu en France ; et c’est une chose assez singulière que Sainte-Beuve lui-même, ayant saisi toutes les occasions qu’il pouvait de le louer, n’ait rien fait que de précaire pour la réputation d’un ami qui fut quelquefois son maître. Un autre critique, Edmond Scherer, en louant Vinet à son tour, a cherché les raisons de cette indifférence, et il a cru les trouver dans cette observation, assez désobligeante pour nous,

Qu’eût-il eu, par ailleurs, cent belles qualités,

Vinet aurait le tort, à nos yeux, d’être chrétien, protestant, et Suisse. Il y avait ainsi chez Edmond Scherer, on se le rappelle peut-être, une intrépidité d’affirmation dans le paradoxe tout à fait remarquable, comme encore quand il commençait un jour un article sur les Sermons de Bossuet par ces paroles dignes de mémoire : « Le sermon est un genre faux ; .. » et qu’il continuait en ces termes : « J’entends par genre faux celui dans lequel on ne peut ni penser, ni dire juste… » On avouera du moins que, dans le pays où leur qualité d’étrangers, et de Suisses, bien loin de leur nuire, a plutôt servi la gloire de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Staël, il serait bien étonnant qu’elle eût empêché Vinet de « prendre place dans notre littérature, » et ses œuvres d’y « atteindre le rang » que leur mérite « semblait devoir leur assigner. » Et, aussi bien, tout récemment encore, ce que Scherer n’avait pas pu pour Alexandre Vinet, ne l’avons-nous pas vu le pouvoir lui-même pour Henri-Frédéric Amiel, pour son Journal intime, pour l’inoffensive, précieuse, et déplaisante personne de cette contrefaçon de rêveur ?

Il n’est pas plus vrai de dire qu’étranger de naissance et d’éducation, le « protestantisme » de Vinet nous le rende encore plus« étrange et étranger. » Mais plutôt ce que l’on pourrait prétendre, c’est, qu’en voulant accaparer Vinet pour eux seuls et en ne séparant pas en lui le théologien du critique, quelques protestans ont failli nous faire croire que la critique de Vinet, qui n’en est qu’à peine une conséquence, était une forme de sa théologie. En écrivant ; ceci, je songe au rédacteur de : l’article Vinet dans la dernière Encyclopédie des sciences religieuses ; et je crains que M. Louis Molines lui-même, dans son livre, n’ait encore trop appuyé sur ce qu’on pourrait appeler le caractère confessionnel de la critique de Vinet. A Dieu ne plaise, au moins, que je médise ici de la théologie ! « Ces études théologiques, abstraites et aujourd’hui presque décriées, sont une vigoureuse gymnastique pour l’esprit, » dit avec raison M. Louis Molines ; et, pasteur lui-même, je n’aurais pas trouvé mauvais du tout qu’il en montrât l’utilité. J’admets d’ailleurs, puisque Vinet a joué son rôle dans l’histoire religieuse de la Suisse et même du protestantisme contemporain, qu’on en tienne compte, comme l’a fait jadis M. Eugène Rambert dans son Histoire de ta vie et des œuvres d’Alexandre Vinet [1]. Mais, après cela, si la partie durable de son œuvre, c’en est la partie de critique et d’histoire, c’est elle seule qui nous importe. En vérité, ce n’est pas d’être « protestant » qui nous rendrait Vinet étranger ; mais c’est quand on veut qu’il le soit à tout prix, quand on nous le rappelle avec une inutile insistance, quand on réclame enfin pour le « protestantisme, » la hauteur de vues, la pénétration d’esprit, la préoccupation morale qu’il a portées dans la critique et dans l’histoire littéraire.

De toutes les raisons que l’on a données pour expliquer l’indifférence relative du public français à l’égard de Vinet, je n’en retiendrai donc qu’une seule : c’est la sincérité, c’est la sévérité, c’est, si je puis ainsi dire, l’intensité de son christianisme : « Analyser le rôle littéraire de Vinet, dit à ce propos M. Louis Molines, ce n’est pas autre chose qu’étudier la critique littéraire au point de vue chrétien ; » et en effet, c’est bien ainsi que Vinet a compris la critique. Nous, cependant, en France, nous l’aimons mieux « laïque, » étant pour la plupart, comme on l’a dit si souvent, de la religion de Voltaire et de Béranger. Le Dieu des bonnes gens nous suffit, un Dieu qui aime à rire, un bonhomme de bon Dieu, qu’on honore sans y songer et rien qu’en usant de ses dons. Aussi excellons-nous, chez nos grands écrivains, à distinguer artificiellement ce qui ne saurait pourtant se séparer l’un de l’autre. Nous admirons « le style » de Pascal, mais nous réprouvons « le fanatisme » dont il est l’expression. Nous sommes fiers de Bossuet et de son « éloquence ; » nous regrettons seulement qu’elle enveloppe quelquefois des idées « cléricales. » Nous n’aimons pas, pour le dire en deux mots, qu’on mêle la religion et la littérature. Nous n’aimons pas beaucoup non plus que l’on confonde la littérature et la philosophie. Ainsi nous faisons cas de l’Esprit des lois, mais le Montesquieu que nous citons, c’est celui des Lettres persanes ou du Temple de Cnide. Nous ne méprisons pas l’Emile, ni le Discours sur l’inégalité, mais comme nous préférons la Nouvelle Héloïse ! Quoi encore ? Nous estimons que la littérature est faite pour nous divertir, et non pas pour nous faire penser. Rien n’est plus éloigné de la nature de Vinet, et rien par conséquent ne l’éloigné davantage de la nôtre. La valeur des œuvres, leur intérêt même, ne se mesure pour lui qu’au nombre et à la grandeur des idées qu’elles expriment. Et, comme il n’y en a pas de plus grandes à ses yeux que celles qui touchent à la vie morale, celles d’où dépendent la conduite, et conséquemment le progrès, c’est pour cela qu’on a pu dire que son « christianisme » avait éloigné de lui la foule des lecteurs français.

Mais est-il bien nécessaire d’être « chrétien » pour penser comme lui ? Ses préoccupations, qui sont pour lui la conséquence de son christianisme, ne pourraient-elles pas s’en détacher peut-être ? Et, indépendamment de toute idée religieuse, ne peut-on pas croire que, de tous les problèmes le plus important et le plus tragique pour nous, c’est encore celui de notre destinée ? Je le crois, pour ma part, et qu’il l’est même d’autant plus que nous sommes plus libres et plus dégagés de toute espèce de confession. Catholiques ou protestans, c’est quand nous sommes vraiment « chrétiens » que nous pouvons, à la rigueur, nous passer d’agiter la question : elle est résolue ; et nous ne sommes « chrétiens » qu’autant que nous la tenons fermement pour résolue. Nous n’avons pas davantage à nous préoccuper de la morale : elle est faite ; et, d’en chicaner les applications particulières, — mais à plus forte raison, d’en discuter le principe, — outre que cela s’appellerait proprement hérésie, nous ébranlons imprudemment l’autorité simple et souveraine de ses prescriptions. Mais, au contraire, dès que nous ne croyons plus, dès que nous revendiquons et dès que nous reconquérons notre liberté de penser, alors, c’est justement alors, c’est alors surtout que nous avons besoin d’une règle qui guide nos actions, et d’une philosophie qui détermine notre conduite. Et d’où dépend cette philosophie, à son tour ? ou qu’est-elle en elle-même, en son fond, qu’est-elle et que pourrait-elle être qu’une certaine façon de concevoir et de résoudre, ou de poser tout au moins le problème de la destinée ? Moins nous sommes « chrétiens, » plus ces questions ont donc d’intérêt et d’importance pour nous. Bien loin d’en diminuer la grandeur, on l’augmenterait plutôt en les laïcisant. Et c’est ce que je veux dire en disant que, si le « christianisme » de Vinet est la règle intérieure de ses jugemens littéraires, on peut juger pourtant comme lui, sans être « chrétien. »

« La littérature, a-t-il dit quelque part, est par excellence l’expression de la société, c’est-à-dire tout à la fois du gouvernement, de la religion, des mœurs et des événemens, » et quand il le disait, il ne disait sans doute rien de bien neuf. Mais il ajoutait ailleurs : « Ce qu’on nomme communément la littérature se rapporte réellement à une connaissance spéciale, qui est celle de la vie humaine. Cela ne veut pas dire précisément qu’elle nous apprend à vivre, mais qu’elle nous ouvre le spectacle de la vie. » Et encore : « Une société sans lettres serait une société sans lumière, sans morale, sans sociabilité et même sans religion. Non pas à la vérité que la littérature crée aucune de ces choses, mais elle les accompagne, et elle en est tellement la condition qu’on ne les conçoit pas sans elle. » Voilà le premier principe de sa critique, et non pas le moins original, ni surtout le moins fécond. M. Molines, dans son livre, s’est complu à montrer comment, par quelle suite ingénieuse de déductions subtiles, Vinet en a tiré des conséquences qui s’étendent jusqu’à la rhétorique et jusqu’à la grammaire. « Quoi d’étonnant, s’écrie Vinet, si un instinct universel veille d’un soin jaloux sur une grammaire et sur un vocabulaire dont l’altération rendrait imminentes la confusion des langues et la dispersion des forces de la société. Veiller sur la langue, c’est veiller sur la société elle-même. » Il compare en un autre endroit les écrivains sans correction à de « faux monnayeurs » dont les opérations « diminuent le crédit de la parole ; » et il ajoute ces mots, que je livre aux méditations de nos naturalistes et des réformateurs de l’orthographe française : Le respect de la langue, c’est presque de la morale. En effet, l’observation en paraîtra peut-être curieuse : les grands écrivains n’ont pas toujours assez respecté la morale ; ils lui ont même souvent donné de profondes atteintes ; mais, en revanche, depuis l’auteur du Paysan parvenu jusqu’à celui du Paysan perverti, depuis Marivaux jusqu’à Restif de la Bretonne, ou depuis l’auteur de la Paysanne pervertie jusqu’à celui de la Fille Élisa, tous les inventeurs de néologismes ont plus ou moins encouru le reproche d’immoralité.

Mais ce que Vinet veut surtout dire, et ce que nous pouvons dire avec lui, sans avoir besoin pour cela d’être « protestant » ni « chrétien, » c’est que, puisque les mots expriment des idées, ce sont bien les idées dont la valeur mesure celle des œuvres littéraires, et que, si la littérature est l’expression de la société, la critique et l’histoire ne sauraient séparer l’art d’avec la vie, qui l’inspire, l’enveloppe, et le juge. Pour nous approprier la doctrine et la rendre laïque, nous n’avons qu’à étendre un peu le sens du mot même de morale, et, puisque l’étymologie nous le permet, nous n’avons qu’à le prendre comme synonyme du mot de mœurs.

La littérature n’est pas un amusement d’oisifs ou un divertissement de mandarins ; elle est à la fois un instrument d’investigation psychologique, et un moyen de perfectionnement moral. En renouvelant les procédés de l’art, la manière même de composer ou d’écrire, nous pouvons- dire, il faut dire qu’une grande œuvre n’accroît pas seulement le patrimoine héréditaire d’un grand peuple, elle en renouvelle encore et elle étend l’âme. Après le Cid et après Polyeucte l’âme française était plus grande, elle s’était enrichie de tout ce qu’il y a de plus dans le Polyeucte de Corneille que dans Siméon Métaphraste ou dans son Cid que dans celui du Romancero. Quand un grand écrivain, en rendant littéraire ce qui ne l’était pas avant lui, — la jurisprudence ou la théologie, — ajoute au domaine public une province de plus, c’est la littérature elle-même qui s’annexe ainsi par milliers les indifférens et les étrangers. Après les Provinciales, il ne fut plus permis, il ne fut plus possible aux théologiens de s’isoler avec leur science dans l’obscurité des écoles, et l’Esprit des lois a tiré les magistrats du silence de leur cabinet pour les mêler aux agitations de l’opinion publique. Et de conquête en conquête, lorsqu’une grande littérature, ayant passé ses frontières, est devenue plus que nationale, ce n’est pas seulement le prix du bien dire qu’elle a fait sentir aux hommes, c’est encore celui de l’institution sociale et de la civilisation. Après et depuis Voltaire, il s’est établi dans l’Europe entière une façon nouvelle de penser dont on peut bien discuter si les inconvéniens n’ont pas plus d’une fois balancé les avantages, mais dont on ne saurait méconnaître en tout cas que la douceur des mœurs, que la facilité des relations, que l’agrément de la vie commune aient singulièrement profité. En d’autres termes encore : écrire, ce n’est pas seulement rêver, ou sentir, ou penser, c’est agir ; et même, pour agir ; il n’y a pas seulement besoin de le vouloir, dès qu’on écrit ; puisque après tout, c’est la condition même de l’œuvre écrite qu’elle se détache de son auteur, et que, vivant d’une vie propre et indépendante, elle dure d’âge en âge pour être aux hommes un modèle qu’ils imitent, une conseillère qu’ils consultent, et une institutrice qu’ils écoutent.

Il me faudrait parler beaucoup, si je voulais énumérer ici les suites presque infinies du principe. Je me bornerai à faire observer aujourd’hui, que, depuis Vinet, il a été celui de George Eliot ; que M. Taine y souscrit quand il fait de ce qu’il a nommé le « degré de bienfaisance du caractère, » le juge suprême de la valeur littéraire des œuvres ; et qu’hier encore il inspirait tout un livre : l’Art au point de vue sociologique, au regretté M. Guyau, — l’auteur assez libre, je pense, assez indépendant, assez audacieux même, de l’Irréligion de l’avenir et de l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction.

Si tel est le premier principe de la critique de Vinet, en voici le second : c’est que, ce qu’il s’agit de retrouver sous les œuvres, c’est l’homme, et que, ce qui fait l’homme, c’est cette « combinaison de qualités qui distingue un homme entre tous ses semblables, et ne permet pas de le confondre avec aucun d’eux, ou, d’un seul mot, l’individualité. » Il s’en explique avec plus de précision dans ses Études sur Blaise Pascal, son chef-d’œuvre, et, — dans l’état d’inachèvement où elles nous sont arrivées, par une conformité singulière avec son modèle même, — ce que l’on a écrit de plus juste, de plus pénétrant et de plus profond sur l’auteur des Pensées. « L’individualité est la base de notre valeur propre, car, pour que nous soyons quelque chose, il faut d’abord que nous soyons, ou, en d’autres termes, que nos qualités soient à nous. Dans ce sens, l’individualité est rare, et l’on n’exagère pas en disant que la plupart des hommes, au lieu d’habiter chez eux, vivent chez autrui, et sont comme en loyer dans leurs opinions et dans leur morale. » On ne saurait mieux dire : il n’est donné qu’à peu de nous d’être eux-mêmes ; il n’appartient qu’à un très petit nombre d’hommes de ne ressembler qu’à eux seuls. J’ajouterai seulement que si, comme Vinet en fait la remarque à bon droit, « l’intelligence et le développement de l’esprit ne sont pas des gages tout à fait assurés de l’individualité, » réciproquement, d’être soi, seul de sa race et seul de son espèce, ce n’est pas non plus une garantie du développement de l’esprit ou de l’intelligence. Le théologien a ici égaré le critique. L’individualité, qui mesure bien la supériorité des consciences, ne mesure pas la valeur des esprits. Dans l’histoire de la littérature et de l’art, il y a des combinaisons uniques auxquelles on peut, auxquelles on doit préférer des combinaisons moins rares. Marivaux, par exemple, au XVIIIe siècle, est plus unique, si je puis ainsi dire, plus individuel que Voltaire, et, inversement, au siècle précèdent, Bourdaloue le fut beaucoup moins sans doute que Mme de La Fayette ou que Mme de Sévigné.

Ce n’en est pas moins laque Vinet a vraiment excellé, comme critique, dans l’art délicat, savant, et subtil, de démêler ou de caractériser l’individualité des autres. Sainte-Beuve, avec sa manière de tourner autour du personnage, et presque uniquement soucieux d’étudier l’homme dans son œuvre, l’homme total, avec « ses mœurs domestiques, le tic familier, la gerçure indéfinissable, » Sainte-Beuve, dans sa chasse à l’anecdote, a plus d’une fois oublié l’œuvre, et nous savons de lui des jugemens bien étranges. Nisard, dans son ignorance affectée, je ne dis pas même de la psychologie, mais de la biographie des grands écrivains, les a traités trop souvent comme il eût fait d’illustres anonymes dont l’œuvre seule, pour ainsi dire, lui garantissait l’existence. Vinet, lui, les a connus aussi bien que Sainte-Beuve ; mais tout ce qu’il pouvait savoir de leur personne, c’est à une interprétation plus intime de leurs œuvres qu’il l’a fait uniquement servir ; écrivain moins habile sans doute que Nisard, et juge habituellement moins sûr, mais, en revanche, combien plus pénétrant ! Dans un Corneille et dans un Racine, dans un Voltaire et dans un Rousseau, ce qu’il a surtout cherché, c’est ce qui fait qu’ils sont eux ; il l’a trouvé sans sortir de leurs œuvres, en s’y enfermant au contraire ; et j’ose dire qu’en général il l’a mieux montré, plus ingénieusement que personne. Il faut le suivre dans cette voie. Nous avons trop donné, depuis trente ans ou davantage, aux grandes causes, aux « grandes pressions environnantes : » la race, le milieu, le moment, — dont l’action est certaine, mais obscure, — et qui expliquent bien le génie des nations ou le caractère des siècles, qui n’expliquent pas, ou qui expliquent moins le caractère et le génie des individus. Si d’ailleurs nous avons le pouvoir en nous de résister à celui des grandes causes, et d’équilibrer la pression de la race, par exemple, ou celle du moment, c’est ce que je n’examine point, et j’en laisse volontiers le problème à la métaphysique. Mais évidemment, dans la même race et chez le même peuple, au même moment de son histoire et dans le même milieu, quelquefois dans une même famille, si, de deux hommes, l’un est Thomas et l’autre Pierre Corneille, si l’un est Scarron et si l’autre est Molière, il faut bien qu’en chacun d’eux il y ait quelque chose de différent de l’autre, et, dans tous les deux, de leurs contemporains. C’est ce que nous appelons leur individualité, dans la composition ou dans la définition de laquelle nous n’avons besoin de rien faire intervenir de mystérieux ou d’encore innomé. Comme en effet on voit, dans la nature, les mêmes élémens simples, combinés en des proportions différentes, engendrer des corps dont les propriétés diffèrent également de celles des corps qui leur ressemblent le plus, et de leurs élémens ; ainsi, chacun de nous apporte en naissant des aptitudes qui sont uniquement siennes, et pas plus que nous ne rencontrons deux visages humains qui se ressemblent, deux Ménechmes ou deux Sosies, pas plus il n’y a deux esprits parfaitement semblables. L’individualité, parmi les hommes, c’est ce qui fait de chacun d’eux un exemplaire unique de lui-même, une combinaison, si je puis ainsi dire, qui n’a pas besoin d’être rare pour être singulière. Et de là cette conséquence : que, fût-elle un « produit » de la race, du moment ou du milieu, l’individualité, rien qu’en s’y mêlant, modifie l’action des grandes causes. Après qu’un Dante, par exemple, ou un Shakspeare ont passé, les « grandes pressions » elles-mêmes diffèrent de tout ce qu’ils y ont ajouté qui n’y était point compris avant eux. Ou plutôt, l’individualité dans l’histoire est une de ces grandes causes dont on parle, — et je crains, comme je le disais, que depuis un demi-siècle, historiens ou critiques, nous ne l’ayons vraiment trop oublié.

Car enfin, si l’individualité manifeste quelque part son pouvoir, n’est-ce pas précisément dans l’histoire de la littérature et de l’art ? Quelques grands écrivains, j’y consens, — Voltaire ou Bourdaloue, dont nous parlions tout à l’heure, — peuvent bien être considérés comme l’expression de leur race ou de leur temps, quoique, si leur individualité n’a rien de très singulier, cependant elle soit déjà rare. Leurs qualités d’éloquence ou d’esprit sont celles de leurs contemporains, qui s’y reconnaissent, pour ne pas dire qu’ils s’y mirent avec complaisance ; et déjà c’est une chose rare que d’avoir à soi tout seul autant d’esprit ou d’éloquence que tous ses contemporains ensemble. Mais, plus souvent encore, c’est pour leur individualité que les artistes ou les écrivains s’inscrivent dans l’histoire de la littérature ou de l’art. La différence qui paraît entre eux et leurs contemporains, voilà ce qui consacre et ce qui fait durer leur mémoire. Nous ne leur demandons pas d’être très grands, il nous suffit qu’ils soient originaux. Inversement, s’ils ne sont pas originaux, nous les négligeons, et nous avons raison. Ou encore, si nous les lisons, si nous lisons Mairet, par exemple, ou Rotrou, ce n’est pas pour eux, ni pour notre plaisir, c’est parce qu’ils en ont précédé ou préparé de plus grands qu’eux-mêmes, c’est pour nous apprendre à sentir la différence qui les sépare de Corneille, et c’est toujours, on le voit, pour nous habituer à mettre à leur vrai prix le génie, l’originalité, l’individualité.

Mais un moraliste comme Vinet, tout en recherchant et tout en louant par-dessus les autres qualités celles qui font l’originalité, ne pouvait pas méconnaître les dangers de l’individualisme. Aussi, s’est-il constamment efforcé de distinguer l’individualisme et l’individualité. « Je ne crains pas, a-t-il encore dit dans ses Études sur Blaise Pascal, qu’aucun de vous confonde dans une fraternité imaginaire deux ennemis jurés : l’individualisme et l’individualité : le premier obstacle et négation de toute société, la seconde, à qui la société doit tout ce qu’elle a de saveur, de vie, et de réalité. » Ces distinctions sont un peu subtiles, et il semble bien que le théologien et le critique se gênent encore ici l’un l’autre. C’est le théologien qui l’emporte dans le passage suivant : « Aussi longtemps que l’homme est immortel, il vaut plus que l’humanité, qui ne l’est pas. Aussi longtemps que l’individu attend d’un jugement au-delà de ce monde, il est plus grand que la société qui n’en attend point… L’immortalité de l’âme détrône la société et la met aux pieds, non de l’individu sans doute, mais de l’individualité. » Je n’aime pas voir ainsi les droits de l’individu mis dans la dépendance et au hasard d’une hypothèse métaphysique. Il y a d’ailleurs une distinction certaine, je l’accorde, sinon peut-être une contradiction entre l’individualisme et l’individualité, ou, pour nous servir de mots moins ressemblans, qui prêtent moins à la confusion, entre l’égoïsme et l’originalité. Mais quelle est-elle exactement, c’est ce que Vinet n’a pas pu dire, et, si j’avoue pour ma part que je serais embarrassé de mieux faire, il faut savoir quelquefois ne pas mettre dans nos opinions plus de logique et de cohésion que leurs objets n’en comportent.

Il a été plus heureux quand, pour achever sa doctrine et compléter son œuvre, il a le premier, je crois, ou l’un des premiers essayé de saisir d’un seul coup d’œil toute l’histoire de notre littérature. Sur ce sujet, on remarquera qu’encore aujourd’hui même, c’est ce qui nous manque le plus, une histoire qui en soit une, si je puis ainsi dire ; la véritable et vivante histoire dont Nisard a tellement simplifié, réduit, et systématisé les grandes lignes qu’on prendrait la sienne pour un théorème ; l’histoire que Sainte-Beuve lui-même, dans ses Causeries, à force de battre les buissons, aurait plutôt embrouillée qu’éclaircie.

Grâce à ses préoccupations, morales autant que littéraires, c’est cette histoire qu’a entrevue Vinet, si même on ne peut dire qu’il en a tracé l’esquisse, — pour ceux au moins qui savent lire, — dans l’Introduction de son Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle. Non pas sans doute qu’il se soit aperçu le premier que le XVIIe siècle, dans son ensemble, « pouvait être considéré comme une halte, un espace intermédiaire entre deux époques de critique et de négation ; » ou encore, et pour en emprunter à Sainte-Beuve l’image expressive, comme un pont, jeté sur le courant qui relie Montaigne à Pierre Bayle et l’auteur de Pantagruel à celui du Rêve de d’Alembert. Mais, considérant que la Renaissance était, dans un monde chrétien, la réapparition de l’antique naturalisme, il a vu que la réforme, et après la réforme, le jansénisme étaient, eux, un effort pour sauver la morale au moins des ruines du moyen âge. Le XVIIe siècle a semblé justifier la tentative, et, pendant cinquante ou soixante ans, on a pu croire qu’on avait enrayé le progrès du naturalisme. Mais il n’a pas tardé longtemps à reprendre son cours, plus impétueux, plus violent de tout ce qu’il avait rencontré de résistance, et les derniers « philosophes » ont fini par conclure qu’il fallait, selon le mot célèbre, « se déchristianiser et se rendre Grec ou Romain par l’âme. » De telle sorte que les dernières années du XVIIIe siècle rejoignent ainsi les commencemens du XVIe siècle ; et trois cents ans d’histoire littéraire se distribuent, s’ordonnent et se composent par rapport à un seul problème.

Sur quelle conception de la vie règlerons-nous la conduite ? C’est la question que Rabelais a posée et qu’il a résolue dans le sens que l’on sait ; la question que Calvin, que Pascal, que Bossuet, que Leibniz, ont décidée dans le sens précisément contraire ; et la question enfin que l’Encyclopédie, en la ramenant à son point de départ, a résolue comme la Renaissance. On en d’autres termes encore : le XVIIe siècle est une « réaction » contre le XVIe mais le XVIIIe à son tour en est une contre le XVIIe, et comme c’est le même problème que l’on continue d’agiter, le XVIIIe siècle, par-delà le XVIIe siècle, dans ses traits les plus généraux, reproduit, renouvelle, et en même temps fortifie la tradition du XVIe.

Encore ici, je crois que Vinet a raison, et quand il aurait tort, — je veux dire, si l’on refusait de mettre ainsi dans une histoire de la littérature française, la question morale au premier plan, — il aurait toujours raison, puisque d’aucun autre point de vue, vous ne pourrez, en effet, mieux reconnaître ni mieux déterminer les « masses » de cette histoire ; d’aucune autre manière vous ne pourrez plus aisément grouper les hommes ni définir les caractères des œuvres ; ni d’aucun autre sommet vous ne discernerez plus nettement la division, la succession ; la diversité des époques. Mais je vais plus loin ; et je dis que le théologien, s’il l’a quelquefois gêné, a au contraire ici singulièrement aidé le critique et l’historien. En réalité, pendant trois cents ans, la question religieuse a été l’âme de la littérature. De l’Institution chrétienne au Génie du christianisme, en passant par les Essais de Montaigne et par les Pensées de Pascal, par les Sermons de Bossuet et par le Tartufe de Molière, par l’Athalie de Racine et par le Candide de Voltaire, il n’y a pas une grande œuvre qui ne soit plus ou moins pour ou contre la religion ; et il serait bien étonnant que la connaissance ou la curiosité des choses de la religion ne fussent pas de quelque secours à l’intelligence, et au jugement d’une telle littérature.

Voilà sans doute bien des services. Comment donc expliquer que la réputation de Vinet, qui de son vivant même avait déjà franchi les frontières de sa patrie, ne soit pas plus grande ni plus solidement établie parmi nous ? C’est qu’en premier lieu, s’il a eu des idées, beaucoup d’idées, de très générales et de très ingénieuses, il a manqué, je ne sais d’ailleurs comment ni pourquoi, de la force d’esprit qu’il lui eût fallu pour les développer ou les faire valoir. Ses vues, quand elles sont profondes, sont courtes, mais, quand elles sont plus longues ou plus larges, elles sont vagues. A la vérité, quoique nous ayons de lui vingt ou vingt-cinq volumes, dont il y en a bien une dizaine sur l’histoire de la littérature, nous n’avons pourtant que des fragmens de son œuvre, dont il n’a pas eu le temps d’équilibrer les proportions. Mais autant qu’on en puisse juger, « le temps n’eût rien fait à l’affaire, » et très capable de concevoir le plan d’une grande œuvre, il semble qu’il le fût beaucoup moins de l’exécuter. Comme d’ailleurs on faisait volontiers en son temps, il met ses idées dans une espèce de Discours préliminaire, et content de les y avoir mises, il ne les oublie pas, mais on dirait qu’il les oublie, à mesure qu’il avance et qu’il essaie de pénétrer dans le détail des choses.

J’ajouterai qu’il écrit mal ; et rien ne m’a plus étonné, dans cet article d’Edmond Scherer dont j’ai cité quelques mots, que d’y lire ce jugement du style de Vinet : « Si j’avais à définir le style de Vinet, je dirais qu’il a mis l’esprit dans le style, comme d’autres y ont mis l’imagination.. Il a l’image heureuse, appropriée, mais il a surtout l’inattendu de l’image, la rencontre fortuite, le contraste piquant. L’esprit qui consiste dans le rapprochement à la fois exact et imprévu ; l’esprit éclate sous sa plume comme les étincelles qui partent d’une machine électrique trop chargée. C’est un feu roulant de choses ingénieuses. Ce sont des allusions, des intentions, des comparaisons qui se croisent, qui s’enchevêtrent et qui finiraient par éblouir, si le tout n’était soutenu d’un dessin ferme et net. » C’est à peu près ainsi que l’on pourrait louer le style de Marivaux ; et comme, par malheur, il n’y en a pas qui soit moins convenable aux idées que traite habituellement Vinet, on ne saurait, à notre avis, en croyant servir sa réputation d’écrivain, lui nuire davantage.

A vrai dire, il est lourd et précieux, lourd quand il s’abandonne, et précieux quand il se travaille, avec moins d’esprit, comme la plupart des précieux, que d’envie d’en avoir. Ses allusions me déroutent, ses intentions m’importunent, et ses comparaisons m’affligent. « L’esprit humain marche par antithèse et par réaction : il ressemble au pendule, dont les oscillations vont sans cesse de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le pendule demeure enchaîné ; la valeur de l’une de ses oscillations est perpétuellement compensée par celle de l’autre ; tandis que l’action et la réaction de l’esprit humain ne se détruisent pas complètement : il reste toujours un excédent, et ces excédens additionnés forment la somme des progrès de l’esprit humain. » Voilà de ses comparaisons ; et voici de ses images : « Au sein du bassin limpide, mais profond, où s’arrête l’esprit du XVIIe siècle, on entrevoit la forme du monstre qui doit plus tard arriver au jour. » J’en citerais bien d’autres encore, s’il le fallait, mais je me le reprocherais à moi-même, et ces exemples suffisent à prouver que Vinet, qui a si bien parlé du style des autres, n’a pas eu, pour lui, le sentiment du style. Encore une fois, il écrit mal, et les défauts de sa manière d’écrire sont justement ceux de tous qu’on pardonne le moins au critique et à l’historien.

Que restera-t-il donc d’Alexandre Vinet ? Car je ne l’ai pas assez dit, en termes assez clairs, et c’est par là que je veux terminer. Il en restera tout d’abord ce que l’on pourrait appeler un penseur dans la critique et dans l’histoire de la littérature, abondant et fécond en idées, qu’il n’a pas eu la force ou le temps de développer lui-même, et qu’ainsi nous pouvons lui reprendre pour nous les approprier. C’est ce que savent bien tous ceux qui ont pratiqué ses Moralistes français, ou ses Poètes français sous Louis XIV, ou son Histoire de la Littérature française au XVIIIe siècle, ou ses Études, le premier volume surtout de ses Études sur la littérature française au XIXe siècle, où il a si bien parlé de Chateaubriand et de M, ne de Staël. D’autres amusent ou charment, si l’on veut, davantage, comme Sainte-Beuve ; et d’autres, comme Nisard, ont cette supériorité sur lui, d’avoir mis tout leur talent et donné leur mesure dans un livre durable ; Vinet fait penser ; il aide surtout à penser, ou mieux encore il y excite ; et, de combien de nous en peut-on dire autant ? Psychologue, longtemps avant que ce mot fût à la mode, et moraliste ingénieux, pénétrant, profond, personne encore n’a parlé mieux que lui de quelques-uns de nos grands écrivains, et en particulier de Pascal, — le Pascal des Provinciales, mais surtout celui des Pensées, — non pas même Sainte-Beuve, et encore bien moins Victor Cousin. C’est quelque chose, et c’est même beaucoup, si nos jugemens nous jugent nous-mêmes, et que de bien parler de quelques hommes extraordinaires, ce soit, pour ainsi dire, se mettre un peu de leur famille. Ni Cousin ni Sainte-Beuve n’étaient de la famille de Pascal. Et ce fut enfin une âme haute et noble, une de ces âmes rares, qui sont naturellement, ou nécessairement, pour beaucoup de raisons, plus rares en critique qu’ailleurs. Car, vous ne croyez pas sans doute, — je ne nomme ici que des morts, tout à fait morts, — vous ne croyez pas qu’ils eussent l’âme noble, les La Harpe ou les Fréron ? Aussi, bien des choses leur ont-elles échappé, toutes celles qu’on nomme à peu près des mêmes noms en morale et en littérature : délicatesse du sentiment, distinction de l’esprit, élévation de la pensée, toutes ces qualités plus intimes et par conséquent plus cachées, qui peuvent autant pour faire durer les œuvres que la vérité de l’observation, que la richesse de l’imagination, que la splendeur du style. Mais c’est précisément ce que Vinet a le mieux connu, ce qu’il a le mieux mis en lumière, et c’est ce qui fait l’entière originalité de sa critique. Ce qu’il y a de plus noble dans la littérature ou de plus exquis, voilà ce qu’il a le plus profondément senti lui-même, et le mieux exprimé ; et il est bien possible que ses livres ne soient pas des livres, qu’ils ne soient que des notes, et des notes souvent mal écrites, mais voilà cependant ce qu’on ne trouvera, ce que du moins, pour ma part, je n’ai jamais trouvé qu’en eux.


F. Brunetière.
  1. George Bridel, éditeur, à Lausanne.