Revue littéraire - À l’Aube du romantisme

Revue littéraire - À l’Aube du romantisme
Revue des Deux Mondes5e période, tome 30 (p. 921-932).
REVUE LITTÉRAIRE

À L’AUBE DU ROMANTISME

L’époque la plus intéressante dans l’histoire d’un mouvement littéraire est celle de sa formation ; aussi les historiens du romantisme, dont nous voyons chaque jour le nombre s’augmenter, ont-ils soin de se placer non pas au lendemain de 1830 où l’école triomphe, mais aux environs de 1820, alors que ses futurs chefs et ses hérauts prochains hésitent, tâtonnent, et protestent surtout qu’ils ne sont pas romantiques. C’est ce que vient de faire M. Ernest Dupuy, dans un livre d’une lecture toujours agréable, qu’il intitule : la Jeunesse des romantiques[1], et où il étudie les origines de la poésie de Victor Hugo et d’Alfred de Vigny. À ces deux grands noms il nous permettra de joindre celui de Lamartine, qui, sans doute, ne fut pas à proprement parler un romantique, ayant été bien incapable de s’embrigader dans une école ou dans un parti, mais qui n’en a pas moins été l’initiateur de tout le lyrisme moderne. Et nous n’avons que l’embarras du choix parmi les publications récentes qui trouveraient leur place à côté du livre de M. Dupuy. Voici un essai — terriblement systématique — où M. Paul Marabail, qui est officier, traite de l’Influence de l’esprit militaire sur l’œuvre d’Alfred de Vigny[2], et ne craint pas d’affirmer que Vigny a été un grand écrivain parce qu’il a commencé par être un bon militaire. « Si Vigny est un poète philosophe de premier ordre, si ses romans, ses œuvres dramatiques portent à leur tour la trace des pensées les plus profondes et les plus originales, si son style encore présente les véritables qualités de l’auteur classique, tout l’honneur en revient à l’esprit militaire. » Trop est trop, mon capitaine ! Votre point de départ était juste et vos intentions sont les meilleures du monde, mais comment voulez-vous qu’on accepte, sans toute sorte de réserves, des conclusions aussi guerrières ? Voici une thèse, souvent paradoxale, mais très suggestive, où M. Emmanuel Barat, étudiant le Style poétique et la révolution romantique[3], dénonce l’emploi systématique de la métaphore comme la grande erreur des romantiques. « Champions de la nature et de la vérité, ils eurent raison, certes, de défendre les droits de l’imagination ;… mais sous ces grands mots imaginer, inventer, créer, ils eurent le tort de confondre les illusions sincères et belles de la fantaisie, de l’émotion, du merveilleux, avec le métaphorisme et la mythologie, instrumens d’erreurs voulues. Et la liberté enfin conquise ne leur servit parfois qu’à pousser jusqu’au plus intolérable excès l’abus d’une poétique périmée. » Et naguère M. Urbain Mengin, dans son livre sur l’Italie des romantiques[4], recherchait dans quelle mesure l’Italie a été une initiatrice pour les écrivains du XIXe siècle. — À notre tour nous tâcherons d’indiquer dans la formation intellectuelle de Lamartine, de Hugo, de Vigny, les premiers de nos poètes modernes par la date comme par le mérite, quelques élémens qui leur sont communs et qui n’avaient pas contribué à former l’esprit de leurs prédécesseurs, dans leur vie quelques circonstances qui expliquent qu’ils se soient détachés de l’idéal traditionnel pour se développer dans un sens nouveau. Nous nous demanderons comment, dans leurs premières œuvres, s’annonce le romantisme qui n’y est encore qu’à l’état de tendance, mais qui ne doit plus tarder à prévaloir.

Le premier trait qui nous frappe est qu’eux tous, ils ont été très médiocrement pourvus de culture classique. Venus à une époque où l’enseignement avait été complètement et pour longtemps désorganisé, et confiés à des maîtres de hasard, ils trouvèrent à l’école le dégoût des choses mêmes qu’ils y devaient apprendre. Lamartine a tracé de la pension Pupier, où on le mit, à Lyon, un tableau qu’on sent violemment poussé à la caricature : il n’est guère vraisemblable que cette institution ni aucune autre ait jamais été tenue par les tortionnaires dont il nous fait un portrait à la Montaigne ; il faut dire même qu’il y travailla un peu mieux qu’il ne l’a prétendu. Il n’en reste pas moins vrai que le séjour lui en parut insupportable, puisqu’en fait il ne put le supporter, et prit, en plein hiver, la clé des champs. Les bons maîtres du petit séminaire de Belley[5] ne réparèrent qu’imparfaitement les lacunes d’une première éducation qui avait été trop longtemps et trop résolument fantaisiste. Victor Hugo, quand il s’agit d’entrer au lycée, éprouva de cette seule perspective une espèce d’horreur, au point qu’il fallut lui accorder une commutation de peine. A la pension Cordier, les mathématiques, le dessin, les essais dramatiques firent tort aux études proprement classiques. Pour ce qui est d’Alfred de Vigny, tout le choquait dans la vie de collège : la sévérité des maîtres, la brutalité des camarades, la grossièreté du langage, la malpropreté du régime. Élève de la pension Hix, il n’oublia jamais le dégoût qu’elle avait inspiré à son enfance : « Pour satisfaire à la fois ma détestation du collège et la joie de ma délivrance, je réclamais chaque soir des gens qui me venaient chercher le privilège de refermer avec force la porte cochère de la prison que j’aurais voulu briser. » On ne profite guère d’études faites dans de telles conditions : comme Lamartine et comme Hugo, Vigny sortit du collège fort ignorant de tout ce qu’on y enseigne. Je sais bien qu’ils refirent ensuite leurs études à leur gré et suivant leur fantaisie. Ils se donnèrent à eux-mêmes cette éducation dont on a coutume de dire que c’est la meilleure, mais qui, en réalité, n’en est pas une, puisqu’elle n’a pour guide que le hasard, et ne reflète que notre caprice. Ce n’est un mystère pour personne qu’une fois libérés du collège les jeunes gens s’empressent de refermer les livres classiques, pour n’en plus ouvrir que de modernes ou d’étrangers. Ce fut, à peu de chose près, le cas pour ces illustres et détestables écoliers. Ils lurent des livres de toutes mains ; ils en lurent qui étaient du Nord et qui étaient du Midi ; ils lurent jusqu’à la Bible, qu’on venait de découvrir en tant qu’ouvrage littéraire ; l’antiquité ne fut pas l’institutrice de leur esprit.

Ce qui n’est guère moins curieux ni moins nouveau, c’est que l’éveil de leur imagination leur viendra en partie du séjour qu’ils ont fait hors de France sous un ciel et dans un climat différent du nôtre. Sans y attacher trop d’importance, il n’est que juste de signaler les voyages que firent Victor Hugo en Espagne, et Lamartine en Italie. Certes, Victor Hugo était bien jeune, c’était un enfant, quand il partit, au printemps de 1811, avec sa mère et ses frères, pour rejoindre à Madrid le général Hugo ; mais ce sont aussi bien ces premières images reçues par le cerveau de l’enfant qui s’y emmagasinent à jamais et sur lesquelles l’homme ne cessera plus tard de travailler. Ni Chateaubriand, ni George Sand n’auraient été les admirables paysagistes qu’ils sont, si leurs yeux d’enfans ne s’étaient promenés sur les paysages de la Bretagne ou du Berry. On peut admettre sans trop de peine que, si Victor Hugo n’avait eu qu’une enfance parisienne, il n’aurait pas été, par la suite, avec la même abondance et la même plénitude, le grand créateur d’images qu’il est devenu. Au surplus il n’y a lieu de contester sur ce point ni le complaisant récit du Victor Hugo raconté, ni l’aveu que contiennent les vers fameux :


L’Espagne me montrait ses couvens, ses bastilles,
Burgos sa cathédrale aux gothiques aiguilles,
Irun ses toits de bois, Vittoria ses tours,
Et toi, Valladolid, tes palais de famille
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.


L’Espagne, pays de soleil, avait ravi l’enfant par sa couleur ; elle lui avait présenté ces contrastes de lumière et d’ombre qui s’imposeront à son imagination, pour en devenir le procédé le plus habituel et presque la loi. Il revenait


… Rapportant de ses courses lointaines…
Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.


Ce sont ces lueurs que l’avenir se chargera de préciser et d’amplifier.

Cette même année 1811, Lamartine partait pour l’Italie. Il n’était plus un enfant, il avait vingt et un ans, il avait eu le temps de désirer assez ardemment ce voyage pour qu’en l’entreprenant il eût l’émotion d’aller au-devant d’un rêve. On connaît déjà par ses Confidences, par ses Mémoires et par sa Correspondance l’impression qu’il reçut de ce premier séjour en Italie. Mais Confidences et Mémoires sont très arrangés, la Correspondance est très incomplète. C’est ce qui fait le prix d’un document resté jusqu’à présent inconnu, et que nous avons retrouvé : le lecteur nous saura gré d’en mettre sous ses yeux d’importons fragment totalement inédits. Hier encore, dans son livre sur l’Italie des romantiques, M. Urbain Mengin écrivait : « Peut-être Lamartine notait-il quelques impressions dans ses carnets. A Bologne, il avait déjà « un petit volume de notes décousues. » Un peu plus tard il promet à Guichard de lui rapporter « un portefeuille bien garni » de descriptions d’Italie pour le distraire les soirs d’hiver à Bienassis. Ces carnets sont perdus… » Il se peut que les carnets d’impressions sur Bologne et sur Florence soient en effet perdus ; mais ce n’étaient pas les plus importans. En Italie Lamartine n’a goûté que Rome et Naples. Or en explorant cet été les papiers du poète conservés à Saint-Point, nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur le carnet de voyage contenant les impressions de Rome et de Naples[6]. Il est daté de Rome où Lamartine arriva dans la nuit du 1er novembre, après être parti de Florence le 30 octobre à six heures du soir par le « courrier » de Rome.


Rome, 1er novembre.

Je suis arrivé à Rome la nuit du 1er novembre, il faisait le plus beau clair de lune, les dômes, les hautes têtes des pyramides et surtout le superbe dôme de Saint-Pierre se dessinaient parfaitement sur un fond du bleu le plus pur ; le plus parfait silence régnait dans tous les environs déserts de cette belle et triste ville ; à droite et à gauche j’apercevais quelques débris de temples ou de palais, quelques fûts de colonnes renversés, et partout l’image effrayante et sublime d’une splendeur qui n’est plus ; je tressaillais en entrant par cette fameuse porte du Peuple qu’on m’avait annoncée comme une des plus belles choses du monde… Je traversai de longues rues qui étaient dans le plus parfait repos et qui paraissaient elles-mêmes des ruines sans habitans. Cette première impression a été triste et affligeante…


Lamartine avait, avant son départ, consciencieusement travaillé son voyage dans les livres. Il s’en était promis toute sorte de merveilles. Il lui arriva ce qui arrive souvent aux hommes d’imagination très riche et d’ardente sensibilité : la réalité lui parut d’abord inférieure à son rêve : il était déçu.


Je m’étais trop accoutumé, depuis que j’étais en voyage et en Toscane, à l’idée de voir Rome. Ce nom-là avait perdu déjà pour moi de son enchantement, je l’avais prononcé trop souvent ; l’illusion était diminuée. C’est un malheureux effet qu’avec mon caractère j’éprouve partout, et pourtant de loin c’est quelque chose et de près… je ne dirai pas de Rome : ce n’est rien, ce serait blasphémer le génie de la puissance de l’homme dans son plus bel ouvrage, mais c’est moins que ne me promettait mon imagination qui va toujours trop loin et me ménage sans cesse de tristes surprises ; elle promet plus que la réalité ne peut donner et, ici comme ailleurs, elle m’avait trompé.


Ce qu’il regrette surtout, c’est qu’on n’ait pas respecté suffisamment l’intégrité des ruines antiques : « Quoique je ne soye ni par goût ni par mode, un passionné pour l’antique, je n’ai pas vu sans la plus vive peine qu’il fallait effacer de ma tête cette ancienne Rome que je m’étais tracée d’après les classiques. » C’est pour lui l’occasion de pensées tristes et déjà d’un beau caractère de gravité :


Il semble que les hommes se plaisent à enlever à leurs ancêtres jusqu’à leurs noms, jusqu’à la trace de leurs ouvrages… Pourquoi a-t-on démoli une partie de ce Colisée majestueux, de ce monument le plus vaste, le mieux conservé qui nous reste de la grandeur des Romains, pour bâtir dans Rome moderne deux petites églises sans nom, et le Palais Farnèse ?… Quel beau coup d’œil vous reste encore à Rome, le soir, au coucher du soleil, si vous venez vous asseoir sur l’élévation qui est derrière le Capitole auprès de cinq colonnes superbes dont on découvre à présent la tête seule, et en face du Colisée dont le sommet est encore éclairé par le soleil couchant ! Que d’idées ne réveille pas cette magnificence dont il ne reste que les témoignages ! Quel beau rêve on peut faire sur la grandeur, la beauté, la puissance de Rome antique ! Avec quelle facilité on peut rebâtir toute cette immense étendue ! Voilà le plus bel amphithéâtre qu’aient pu bâtir les hommes, voilà les voûtes et les ruines du palais d’or de Néron, à droite voilà l’antique palais des Cœsars, à mes pieds le temple de la Concorde et l’arc de Septime Sévère, plus loin l’arc de Titus et celui de Constantin, à ma gauche s’ouvrent les trois superbes voûtes du temple de la Paix, qui disait autrefois le sort de l’univers[7]


Ce qui le gène à Rome ce sont les constructions modernes — et c’est aussi la population : « Les hommes dans cet étonnant pays ont plus encore changé que les édifices : on ne retrouve plus de traces du caractère romain sur les bords du Tibre, et tout y est mort jusqu’à ce fier orgueil républicain qui s’est changé en une vile et servile vanité, le seul trait du caractère romain[8]. » Toutefois il visite Saint-Pierre et en parle avec un enthousiasme trop violent d’ailleurs pour ne pas être un peu convenu : « Arrivé au pied, je suis resté sans voix et sans expression pour peindre ce que j’ai senti. » Il admire au Vatican les peintures de Raphaël et les antiques, et il en tire cette excellente leçon de goût : « Mes yeux dans ces galeries se sont accoutumés à distinguer le goût antique du moderne ; c’est la divine simplicité qui en est la différence la plus infaillible et le cachet le plus sûr. » La martine a toujours été beaucoup moins sensible aux beautés de l’art qu’à celles de la nature, et c’est pourquoi la plus grande jouissance lui vient non de la ville, mais de la campagne romaine.


Quel rêve agréable je viens de faire, car cela me paraît un rêve. J’ai vu ce Tibur si fameux, si cher aux amis des poètes et de la nature ; j’ai vu le præceps Anio, tantôt doux et sinueux, tantôt rapide et sublime ; je l’ai vu se précipiter tout entier et d’un seul jet, d’une distance énorme, tomber en poussière humide, et faire trembler ses rivages du bruit de sa chute : je l’ai vu se perdre dans les rochers sous des grottes charmantes recouvertes d’une verdure toujours fraîche, je l’ai vu en ressortir calme et limpide, puis reprendre sa course, se diviser en plusieurs ruisseaux, bondir sur des rochers moins âpres, couler sur le gazon et s’étendre comme un large lit de neige, dans la prairie[9]. J’ai visité sur ses bords la petite villa d’Horace ; un couvent de Franciscains a remplacé dans sa retraite l’aimable chantre de Glycère et du falerne, des belles et des héros ; plus haut dans la montagne et plus solitaire encore est la villa de Catulle ; celle de Tibulle était auprès, celle de Cynthie un peu plus loin sur le même coteau, vis-à-vis de celle de Mécènes ; Properce y venait souvent. Quelle délicieuse société a habité ce Tibur ! Ces paysages sont d’une beauté idéale, je n’en ai vu de semblables que dans le Poussin ou Claude Lorrain. Ce sont des accidens, des changemens de scènes à chaque pas : un peintre pourrait employer sa vie dans ce seul vallon. J’en ai joui par un temps un peu gris, les teintes étaient adoucies, et dans le lointain les fonds avaient ce vaporeux qui fait un si bel effet dans les paysagistes anglais.


Naples surtout le ravit. Il nous dit, à la date du 1er décembre, qu’il y est arrivé la nuit et qu’il a, le lendemain, parcouru toute la ville, et salué le Vésuve, Portici, Pompeies, Castellamare, Pausilippe. C’est la nature qui est admirable à Naples et c’est bien ce qui réjouit Lamartine :


Naples n’est pas riche en monumens des arts, elle doit tout à la nature et n’en est que plus admirable. Là j’ai pris une idée de toute la richesse, de toute la beauté de cette nature. Là j’ai vu des paysages dont rien ne peut donner une idée dans aucun autre pays du monde. Ni la France, ni la Suisse, ni les plus belles montagnes des Alpes ne sont, au lever du soleil, environnées d’une vapeur dorée et qui adoucit et colore tous les objets. J’ai vu, par une belle journée, une pluye de lumière environner les montagnes de Pausilippe et de Salerne ; vers le milieu du jour, la teinte devient plus argentée et le soir elle redevient couleur d’or.


Le 13 décembre, Lamartine est au tombeau de Virgile. « Le laurier planté sur le sommet du tombeau par Pétrarque était prêt à mourir : on l’a coupé presque à sa racine, il reverdit et j’en ai cueilli quatre feuilles pour mes amis et moi. Ce tombeau placé précisément au-dessus de l’entrée de la grotte de Pouzzoles est un des plus beaux sites de Naples. » — Entre le 13 et le 17, Lamartine visite Herculanum. Le 17, il est à la Chartreuse de Saint-Martin d’où sa vue s’étend jusqu’au Vésuve et jusqu’aux montagnes de Baia. — C’est ici que les notes s’interrompent. Faut-il croire que le jeune homme ayant rencontré Graziella, la petite cigarière, ce jour-là il n’écrivit pas plus loin ?…

Après cela nous reprochera-t-on d’avoir fait à ces pages de trop larges emprunts ? Mais quel n’en est pas l’intérêt, puisque dans ces notes écrites sans apprêt on saisit sur le vif l’impression immédiatement reçue par Lamartine au contact des choses d’Italie ! Il aima Rome pour ses ruines, Naples pour son ciel. Ces deux sentimens, le culte du passé, le goût pour une nature amie, sont au premier rang parmi ceux qui plus tard devaient faire de lui un poète. Il est à remarquer que Vigny enfant n’a voyagé ni en Espagne ni en Italie ; mais peut-être et en quelque manière expliquerait-on par là ce qui manque de couleur et d’éclat à sa poésie tout intérieure.

Ces voyages ne furent qu’un épisode dans la jeunesse des romantiques. Ce qui est plus important, et qui contribuera davantage à déterminer le caractère de leur œuvre, ce sont les habitudes de rêverie solitaire qu’ils ont prises de bonne heure et qui contrastent avec l’attitude de l’homme de lettres mêlé jadis à la société, écrivant pour elle, inspirant des idées et des sentimens « communs. » Lamartine a passé des années de retraite forcée et d’inaction involontaire dans ses bois de Milly ou dans sa chambre de Mâcon. Sa correspondance, pendant dix années, est pleine des gémissemens que lui arrache l’ennui de cette oisiveté provinciale. Heureux isolement ! puisqu’en se prolongeant il permit à l’écrivain d’accumuler des trésors de poésie qui, même à l’époque la plus agitée de sa vie d’orateur et d’homme d’État, n’étaient pas complètement épuisés. Ce que furent pour Lamartine les bois, les coteaux, les vallons du Maçonnais, Victor Hugo le trouva dans le jardin des Feuillantines, profond et mystérieux. Et à son tour Vigny dut le même bienfait à sa vie cloîtrée de soldat-poète. M. Dupuy note combien il tira parti de la « réclusion forcée des régimens dans leurs forteresses, pendant les premières années de la Restauration. A Vincennes, à Courbevoie, à Rouen, à Strasbourg, à Orthez, à Oloron, il mena la vie retirée, studieuse, d’un lévite, d’un bénédictin. En écrivant son admirable introduction de Servitude et Grandeur militaires, il laissera percer un sentiment de grave enthousiasme au souvenir des nuits de veille et de labeur où il agrandit, en silence, le peu de savoir qu’il avait reçu « de ses études tumultueuses et publiques. » C’est là que sa pensée devint adulte et que son talent se fortifia ; c’est là qu’il conçut, qu’il porta, qu’il mit au monde les Poèmes[10]. » Nous sommes loin du temps où le littérateur, qu’il fût prosateur ou poète, considérait que la grande règle étant déplaire aux « honnêtes gens, il faut savoir se plaire parmi eux. »

Quels furent donc les premiers résultats de ce labeur ignorant de la tradition et de cette rêverie dans l’isolement ? On sait que la rupture avec le passé ne s’y accuse pas encore très nettement. Lamartine publie ses Méditations en 1820, Vigny ses Poèmes en 1855, Victor Hugo ses premières Odes la même année. Or on est frappé de voir combien ces recueils, si originaux qu’ils puissent être, sont encore étroitement rattachés à l’ancienne poétique. Le succès des Méditations fut un succès d’enthousiasme, nullement de scandale, et les classiques y applaudirent de bon gré. Pourquoi non ? puisqu’il y traîne tant d’élégances empruntées à la littérature impériale ! on y trouve jusqu’à des réminiscences de Quinault et de Thomas. Victor Hugo dans ses Odes est un disciple docile de tous les lyriques du XVIIIe siècle : il reproduit aussi bien le mouvement de leurs strophes, les périphrases de leur style, et les apostrophes de leur enthousiasme pindarique. Vigny met pareillement à contribution Delille, Millevoye et Népomucène Lemercier. Comme on le voit, l’influence du XVIIIe siècle se prolonge : elle se continuera bien après 1822, elle sera infiniment lente à disparaître.

Notez que Chateaubriand, à cette date, a écrit toutes ses grandes œuvres et que nos poètes sont tout imprégnés de leur souvenir, comme aussi bien ils savent par cœur les maîtresses pages de J. -J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Lamartine et Victor Hugo se sont de bonne heure proposé pour idéal d’être « Chateaubriand ou rien. » Pourtant l’exemple et les leçons de Chateaubriand n’ont pas suffi à les affranchir. Car celui-ci est un prosateur. Poètes, ils ont besoin d’avoir pour modèles des poètes. Où vont-ils les trouver ?

La réponse est toute simple. Et puisqu’il ne s’agit ni des contemporains, ni des classiques, ni des anciens, il faut que ces puissans alliés leur viennent de l’étranger. Il en est venu de tous les pays. Lamartine doit beaucoup à Pétrarque, s’il est vrai qu’il lui doive en partie sa conception de l’amour et qu’on retrouve la substance de quelques-unes de ses plus belles Méditations dans plusieurs des sonnets du poète italien. Victor Hugo doit au romancero espagnol sa conception d’un moyen âge héroïque et brutal. Dante, le Tasse, les dramaturges espagnols, Gœthe, Schiller sont mis à contribution. Toutefois ce n’est ni aux Italiens, ni aux Espagnols, ni aux Allemands qu’appartient ici le rôle décisif. Mais, la remarque est essentielle, tandis que nous aspirions en France aux nouveautés qu’on qualifiera de romantiques, elles étaient déjà du passé dans un autre pays. Avant d’apparaître en France, et dès le XVIIIe siècle, le mouvement romantique s’était épanoui dans cette Angleterre où il avait été non pas un objet d’importation, mais au contraire une floraison naturelle et une expression du tempérament national.

C’est ce qu’a bien vu l’auteur d’un excellent petit livre sur le romantisme anglais[11], M. W. Lyon Phelps, professeur à l’Université de Yale, et dont nous reproduisons ici les conclusions. « Des élémens multiples, écrit-il, ont contribué à déterminer le mouvement en Angleterre. Ç’a été d’abord le sentiment de la nature extérieure et de sa poésie qui commence avec Ramsay, Thomson et Dyer. Puis on a libéré la forme par l’emploi du vers blanc et les constans essais de mètres nouveaux : le principe était qu’au code étroit des règles il faut substituer le respect de la liberté du poète. Deux influences considérables ont été celle de Spenser et celle de Milton : cette dernière notamment a contribué à introduire dans la littérature ce caractère de rêverie grave et de mélancolie méditative qui s’harmonisait avec le sentimentalisme alors à la mode sur tout le continent. Le goût du moyen âge fit son apparition avec la rage de l’art gothique et popularisa la littérature de ballades. Les dieux de la mythologie classique furent mis en déroute par les dieux du Nord et triomphèrent dans les poèmes d’Ossian. La vogue des élégies de Gray acheva le mouvement… Le romantisme ne fut d’ailleurs pas seulement adopté par les poètes et les conteurs : il eut aussi bien pour lui les critiques. Young, entre autres, déclare qu’il est temps d’abandonner les modèles classiques et de se tourner vers la nature pour en recevoir l’inspiration directe, le génie étant supérieur à toutes les règles, et ne devant recevoir de lois que de lui seul… Différence caractéristique : les romantiques anglais ne sont pas des révolutionnaires ; ils restent de profonds admirateurs de Pope et d’Addison ; ils se contentent d’élargir peu à peu l’horizon littéraire. C’est ce qui les distinguera des romantiques français. Le romantisme en France est une bataille livrée par de jeunes gens épris de nouveauté à l’instinct littéraire national ; en Angleterre, il est un retour à la véritable tradition. » Tous ces élémens du romantisme anglais sont aussi bien ceux qu’on verra plus tard et peu à peu constituer le romantisme français.

Sans doute les écrivains du XVIIIe siècle avaient lu, dans les traductions de Letourneur, Shakspeare, Ossian, Young. Mais ils ne leur avaient emprunté que ce qui était en accord avec leur goût et leur conception de la littérature. Les lecteurs français du XIXe siècle les liront autrement et y découvriront toute sorte d’autres choses ; d’ailleurs ils ne s’en tiendront pas aux écrivains du siècle précédent et ils auront pour compléter leur initiation Walter Scott et Byron, Wordsworth et Shelley. Qui ne sait combien nos premiers romantiques ont été intéressés par la poésie anglaise ? Pour Lamartine, Ossian a été l’enchanteur de sa dix-huitième année : il a un culte pour Byron. Celui qui, à coup sûr, est le moins familier avec la littérature anglaise, comme aussi bien avec toute littérature étrangère, c’est Victor Hugo. Et pourtant il a quelque teinture d’Addison et de Moore, il imite Shakspeare, Walter Scott et Maturin, et il insère dans la « Muse française » un article qu’il réimprimera dans Littérature et Philosophie, et qui s’applique indifféremment à l’Eloa de Vigny, ou au Paradis perdu de Milton. Quant à Vigny, il est tout plein de l’influence anglaise. A Milton il doit l’idée première d’Eloa et de la Colère de Samson ; Moïse est un héros byronien, etc. Il n’est pas jusqu’à la préface de Chatterton qui, suivant la curieuse remarque de M. Dupuy, ne contienne un morceau tiré du Giaour, la comparaison du poète malheureux avec le scorpion torturé par un cercle de feu.

Est-ce à dire que notre lyrisme romantique n’ait été qu’un reflet ou un prolongement de la poésie anglaise ? Nullement. Nos poètes, alors même qu’ils imitaient, sont restés d’inspiration toute française. Mais ils ont trouvé dans l’exemple des Anglais un moyen pour se soustraire à l’influence persistante de la littérature pseudo-classique. Ils se sont recommandés de leur autorité pour faire de leur côté ce qu’ils voulaient faire et développer librement les tendances qu’ils sentaient grandir en eux. La poésie anglaise est tout individualiste ; et ils aspiraient à installer sur les ruines de la littérature impersonnelle la poésie individuelle. Grâce à leurs voisins devenus leurs initiateurs, ils ont pu prendre une conscience plus nette et surtout plus hardie du principe inclus dans le romantisme. Tels sont quelques-uns des enseignemens que comporte une étude de la jeunesse de nos premiers lyriques. Faiblement rattachés à notre passé classique par des études insuffisantes, séparés de la société par leur goût pour la rêverie solitaire en face de la nature, dépaysés par des voyages qui, si courts qu’ils fussent, leur ont révélé des aspects nouveaux du globe et leur en ont laissé la nostalgie, ils ont abouti à une première formule où se mêle à l’imitation des derniers classiques celle des modernes étrangers ; ces deux élémens, qu’il est aisé de signaler dans leurs premiers ouvrages, étaient d’ailleurs d’importance inégale : c’est le second qui enfermait le principe vivant et toutes les chances d’avenir. Ou, pour parler en termes plus généraux, le déclin des humanités, la disparition de l’ancienne vie sociale, le goût de l’exotisme et l’influence des littératures étrangères ont été chez nous les étapes successives qui, en préparant l’affranchissement de l’individu et sa souveraineté littéraire, ont rendu inévitable l’avènement prochain du romantisme.


RENÉ DOUMIC.

  1. Ernest Dupuy, la Jeunesse des Romantiques, Victor Hugo et Alfred de Vigny, 1 vol. in-16 (Société française d’imprimerie et de librairie).
  2. Paul Marabail, De l’influence de l’esprit militaire sur l’œuvre d’Alfred de Vigny, 1 vol. in-8o (Groville-Morant).
  3. Emmanuel Barat, le Style poétique et la Révolution romantique, 1 vol. in-8o (Hachette).
  4. Urbain Mengin, l’Italie des romantiques, 1 vol. in-8o (Plon).
  5. Marius Déjey, le Séjour de Lamartine à Belley, 1 vol. in-8o (Vitte et Amat).
  6. Ce carnet, qui fait partie des archives de M. Ch. de Montherot, est une sorte de calepin de cuir rouge cartonné de vert, — proches parens des albums, d’ailleurs beaucoup plus élégans, qui contiennent Saül et les brouillons des Méditations, et qui sont déposés à la Bibliothèque nationale. Il contient 24 pages d’écriture. Un feuillet manque, à l’endroit où Lamartine racontait son voyage à Herculanum.
  7. Il est Intéressant de trouver ici la première indication de certains des plus fameux morceaux de l’œuvre de Lamartine. Par exemple, ces lignes jetées sur le papier font déjà songer à la pièce des Nouvelles méditations : la Liberté ou une Nuit à Rome :
    Comme l’astre adouci de l’antique Elysée,
    Sur les murs dentelés du sacré Colysée,
    L’astre des nuits, perçant des nuages épars,
    Laisse dormir en paix ses longs et doux regards…
    Homo, te voilà donc, ô more des Césars !
    J’aime à fouler aux pieds tes monumens épars ;
    J’aime a sentir le temps, plus fort que ta mémoire,
    Effacer pas à pas les traces de ta gloire.
    L’homme serait-il donc de ses œuvres jaloux ? etc.
  8. Cf. Le dernier Chant du pèlerinage d’Harold.
    Je vais chercher ailleurs (pardonnes, ombre romaine ! )
    Des hommes et non pas de la poussière humaine.
  9. Cf. la pièce des Harmonies : La perte de l’Anio :
    J’avais rêvé jadis au bruit de ses cascades,
    Couché sur le gazon qu’Horace avait foulé…
    Je l’avais vu tombe ; dans les grottes profondes,
    Où la flottante Iris se jouait dans ses ondes…
    Je l’avais vu plus loin sur la mousse écumante
    Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante,
    Étendre, resserrer ses ondoyans réseaux,
    Jeter sur le gazon)o voile errant des eaux,
    Et, comblant le vallon de bruit et de poussière,
    Et poursivre au loin sa course en vagues de lumière.
  10. Ernest Dupuy, La Jeunesse des romantiques, p. 249.
  11. William Lyon Phelps, The beginninys of the english romantic movement. À study in eighteenth. Century lilerature, 1 vol. Ginn & Company, Boston.