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dont le caractère et le jugement ont été formés pendant douze années pacifiques par des hommes aux passions apaisées, n’est plus cette jeunesse qui puisait, dans l’atmosphère ardente d’une révolution près de déchaîner ses foudres, les émotions qu’elle laissait éclater en entendant Hernani. L’auteur des Odes et Ballades va subir une solennelle épreuve. Faisons des vœux pour qu’il en sorte vainqueur. En attendant cet instant de profonde curiosité et de sincères espérances pour tous ceux qui aiment vraiment l’art, nous pouvons constater déjà quelques faits qu’il serait injuste ou fâcheux de passer sous silence. C’est d’abord la comédie nouvelle de M. Scribe, le Fils de Cromwell. Ainsi que l’indique le titre, la pièce de M. Scribe est une pièce politique. Il y a des gens qui, avant même d’examiner si l’auteur avait été maladroit ou habile dans l’exécution de son œuvre, ont déclaré la comédie politique une chose absurde. Nous croyons, nous, que c’est la véritable comédie de notre époque.

Sous Louis XIV, il y aurait eu certainement de belles satires dramatiques à faire avec l’insolence des secrétaires-d’état, les prodigalités des maîtresses, l’ambition scandaleuse des bâtards ; mais est-il besoin de dire que, pour des œuvres composées de pareils élémens, il ne pouvait pas y avoir de théâtre ? La comédie politique de ce règne se fit en secret dans les mémoires de Saint-Simon ; Molière s’attaqua sur la scène aux ridicules de la société. Au XVIIIe siècle, malgré les licences effrénées de la conversation, il fallait respecter encore l’autorité du lieutenant de police. Quelle peine Figaro n’eut-il pas à se produire ! La maison de Beaumarchais était à quelques pas de la Bastille. Pendant les sanglantes années de la révolution, le rire de la moquerie était aussi impossible que les autres ; il ne parut que sur les lèvres de Camille Desmoulins, et l’on sait comment ces lèvres se fermèrent. S’il avait existé sous l’empire un Molière, et que Bonaparte eût voulu, quelque jour de gala aux Tuileries ou à Trianon, le prendre à part comme le grand roi prit, dit-on, l’auteur des Fâcheux pour lui désigner dans la foule des originaux à peindre, certes il y aurait eu matière à une comédie des plus piquantes. Malheureusement il n’y avait pas de Molière sous l’empire, et Bonaparte ne pouvait pas agir comme le grand roi. La société sur laquelle il régnait était sa création, et une création trop fragile pour qu’il songeât à lui faire subir l’épreuve de la plus légère attaque ; toute comédie fut impossible sous l’empire. A présent voici ce qui me fait croire que la satire politique est appelée à régner sur la scène. En dehors des vices éternels dont la peinture n’appartient qu’à quelques génies privilégiés, et ne suffit même pas à ces génies, quels sujets la comédie abordera-t-elle ? Elle frondera le gouvernementt et la société. Or, la société et le gouvernement de nos jours sont tellement confondus, qu’il est impossible d’en faire deux choses distinctes, dont l’une puisse être attaquée et l’autre respectée. Avec les doctrines constitutionnelles, tout le monde réclame sa part de royauté, comme tout le monde réclame sa part de divinité avec les doctrines du panthéisme. Quel est le public de théâtre où il n’y ait pas plus de deux cents personnes exerçant les droits souverains d’électeurs ? Dans quelle classe le poète comique prendra-t-il des personnages qui ne trempent point ou ne veulent point tremper dans les affaires du pays ? Ira-t-on maintenant s’amuser à persiffler M. Jourdain sur sa prétention à être né d’un père qui réunissait des étoffes par complaisance pour les distribuer à ses amis ? M. Jourdain s’est mis bien d’autres ambitions en tête. Il veut faire mieux qu’une épée de son aune ; il veut en faire un sceptre. Certes je n’entends point imiter ce critique allemand qui plaçait l’auteur de l’Ambitieux à côté de notre immortel Molière, mais, abstraction faite de toute question d’art dans l’ordre seul des idées, la comédie de Bertrand, et Raton n’est-elle pas la suite du Bourgeois Gentilhomme ?

Sans examiner, de quel succès ont été suivis les efforts de M. Scribe, on peut donc le louer tout d’abord d’avoir senti que les travers politiques étaient les vrais travers de notre temps. L’éternelle objection que l’on fait à ceux qui, pénétrés comme lui de cette conviction, croient ces travers destinés à être corrigés par le théâtre, c’est que la presse s’est déjà chargée de la mission satirique. On s’est demandé quel sel pouvait avoir le soir dans la bouche d’un acteur une plaisanterie faite à travers mille réticences sur des gens qui le matin étaient bafoués sous leurs vrais noms dans les colonnes des journaux. Que tout homme né dans les rangs élevés de la société s’interroge et dise ce qui lui paraît le plus sanglant, de l’épigramme savamment cachée dans une phrase d’une politesse perfide, ou de ces insultes grossières qu’on payait autrefois en coups de bâton et dont le mépris fait justice aujourd’hui. Mazarin eut de quoi composer une bibliothèque de tous les pamphlets où il fut injurié. Quelles attaques ont survécu au favori d’Anne d’Autriche ? Celles que dirigea contre lui dans ses mémoires l’élégant et spirituel Paul de Gondi. Ainsi nous ne voyons nul argument sérieux contre la comédie politique. Abordons maintenant l’œuvre de M. Scribe. M. Scribe a placé l’action de sa pièce en Angleterre, à la mort d’Olivier Cromwell. On s’est élevé quelque part contre le choix même de l’époque. Après un long tableau des meurtres qui ont ensanglanté le retour des Stuarts, on s’est demandé comment un poète comique pouvait songer à tirer parti d’un semblable temps. La muse de la comédie peut imiter ces fossoyeurs de Shakspeare qui jouent avec des crânes ; rien ne s’oppose à ce qu’elle cherche sous les spectacles les plus formidables des choses humaines ce qui appartient à la raillerie. Si la haute comédie n’est pas autre chose qu’une satire dramatique, pourquoi lui interdirait-on ce qu’on permet à la satire ? A-t-on jamais trouvé mauvais que Juvénal nous fît sourire aux dépens d’un siècle de crimes, et que Gilbert crayonnât l’échafaud de Lally dans le fond du tableau où il peint les coquettes de son temps ? Certainement, dans toutes les intrigues qui se croisent, dans tous les sentimens égoïstes qui se montrent, dans toutes les illusions qui se dissipent au moment où un gouvernement en remplace un autre, il y a un sujet de drame politique heureux et fécond. La pièce de M. Scribe a donné lieu à une grande exhibition de connaissances historiques. On nous a tracé des portraits de Cromwell, de Richard Cromwell et de Charles II ; il est certains lieux où l’on a fait intervenir Bossuet. Toutes les fois qu’un auteur dra­matique produit l’histoire sur la scène, l’histoire trouve mille chevaliers qui la prétendent outragée et se déclarent ses vengeurs. Pour obéir aux exigences d’une action scénique, avez-vous omis ou supprimé quelque fait, retranché ou ajouté quelque personnage ? vous êtes un profane, un sacrilège, vous ne respectez rien. Il s’élève contre vous un concert de reproches et d’attaques. Il semble que l’honneur de l’histoire ait été commis à la garde de ceux qui écrivent au bas des journaux. De tous côtés, ce n’est qu’un cri : « Ah ! par pitié, respectez l’histoire, ne touchez pas à l’histoire ! » Oui, il faut respecter l’his­toire ; mais la respecter ce n’est pas craindre d’altérer une de ses dates, c’est la faire servir à d’utiles leçons.

M. Scribe a voulu nous représenter un honnête homme qui prétend se passer des partis, en gouvernant par les seules lois du bon sens et de la pro­bité. C’est Richard Cromwell qu’il a choisi pour jouer ce rôle. Richard est un de ces personnages auxquels l’histoire consacre peu de lignes, mais des lignes qui font long-temps rêver. Tout ce qu’on sait des premières années de son existence, c’est qu’il se jeta aux genoux de son père pour obtenir la vie de Charles Ier. Une députation vint demander à Olivier Cromwell, peu d’instans avant qu’il rendit le dernier soupir, s’il lui plaisait d’avoir son fils pour suc­cesseur. Le protecteur était alors à ces terribles momens de l’agonie où l’ame, qu’une force inconnue entraîne hors de sa terrestre demeure, ne peut plus se communiquer qu’à grand’ peine au monde qu’elle abandonne. Il répondit à la demande des députés par un signe affirmatif. Les gens qui avaient arraché du front de Charles Stuart une couronne consacrée par des siècles s’étaient tellement habitués à trembler devant ce soldat, qu’ils acceptèrent comme une loi le dernier signe de sa tête mourante. Richard fut proclamé protecteur. Plus cavalier que puritain, il prit en aversion ces généraux prêcheurs, qui cachaient leurs crimes sous le manteau de l’hypocrisie. Un jour, il leur dit en face ce qu’il pensait de l’armée des saints. Après avoir rompu avec la puis­sance militaire, il ne lui restait plus qu’une seule, ressource, la puissance du parlement. Les assemblées délibérantes sont fortes et belles au commence­ment des révolutions, tant que ce sont les idées seules qui combattent. Une fois que la lutte est descendue de l’ordre moral dans l’ordre des faits, une fois que tous les systèmes de justice et de liberté se sont brisés dans le choc imprévu des évènemens, les assemblées perdent un empire dont les hommes d’action s’emparent. Quand elles arrivent à la fin de ces révolutions dont l’au­rore les avait trouvées si grandes, décimées par les proscriptions, corrom­pues par les intrigues, dégradées par une soumission forcée à des tyrannies successives et changeantes, elles sont tombées dans un état d’abjection et de faiblesse où elles ne peuvent plus rien pour la patrie. Richard trouva l’au­torité de l’armée injuste, et l’autorité du parlement dérisoire. Dans un moment de trouble, il se laissa arracher, par la cabale de l’hôtel Wallingford, c’est-­à-dire par le conseil des généraux, une ordonnance qui achevait d’anéantir la force législative, puis le dégoût le prit au cœur, et il se démit formellement du pouvoir que la ruine de Charles Ier avait fait tomber dans sa famille. Alors finit la vie politique du fils de Cromwell, l’histoire l’abandonne en disant seulement qu’il vécut paisible dans une petite métairie, seul bien qui lui fût resté de tout ce qu’avait possédé son père.

Quand la pièce commence, Olivier Cromwell vit encore. Richard, que ses goûts tiennent éloigné de Londres, fréquente sous un nom emprunté un vieux château du comté de Berks, où sont deux femmes, lady Régine Torringham et miss Hélène Newport, dont il est aimé également, mais dont une seule l’a touché. Lady Régine, celle qui aime sans être payée de retour, conspire pour les Stuarts contre le protecteur. Elle cherche à unir, dans l’intérêt de ses desseins, un vieux gentilhomme royaliste, lord Penruddock, qui représente la noblesse dévouée sans intelligence, et un puritain, Ephraïm Kilseen, qui représente la bourgeoisie intrigante, et vénale. Tout en conspirant, elle n’oublie pas son amour, et elle espère bien obtenir du gouvernement qu’elle aura rétabli d’insignes faveurs pour M. Clarke ; c’est le nom sous lequel elle connaît Richard Cromwell. Pendant qu’elle noue des intrigues, on apprend la mort du protecteur ; voilà qui va venir en aide aux partisans de la cause royale. Richard, avec son humeur farouche et débonnaire, ne doit pas être un souverain difficile à renverser. Peu s’en faut que le fils d’Olivier ne prévienne sur-le-champ, dès qu’on lui annonce le coup qui le prive de son père, les désirs de lady Torringham. S’il est aimé de miss Hélène Newport, dont il n’a pas encore reçu les aveux, il renoncera au rang paternel pour se livrer tout entier à son bonheur. Hélène va lui déclarer ses sentimens, quand arrive le général Lambert, qui apprend à miss Newport le nom véritable de M. Clarke, et obtient de sa générosité qu’elle cache sa passion pour que Richard conserve le trône. Richard, qui se croit dédaigné, se résigne à prendre la puissance qu’on lui décerne, et, sans se faire connaître, il quitte, pour aller régner à Londres, le château où il a failli être heureux. Les complots de Régine continuent. On fait des offres à Monk, qui se trouve à la tête d’une partie de l’armée. L’ancien compagnon de Cromwell se laisse ébranler ; une entrevue avec Charles II, qui débarque en Angleterre et vient demander l’hospitalité à lady Torringham, achève de le séduire. Hélène, dont nul ne se défie, apprend les dangers qui menacent Richard, et se décide à l’aller prévenir. Introduite auprès du protecteur, elle laisse deviner son amour à l’émotion qui s’empare d’elle. Ce secret connu, Richard se soucie fort peu de tous les autres secrets que vient lui révéler la jeune fille. Pendant le petit nombre de mois qu’il a passés au pouvoir, il n’est point de blessures qu’il n’ait reçues dans ses sentimens d’honnête homme. Puisque le bonheur lui vient, il n’a plus besoin du trône. Il quitte le palais où Cromwell errait la nuit, ayant à ses côtés l’ambition et la peur, pour aller vivre sous un toit que le sommeil ait l’habitude de hanter. Voilà la donnée du drame de M. Scribe ; comment a-t-il su tirer parti de cette donnée ?

Il faut le reconnaître, ce qui fait un tort réel à toute la pièce, c’est le rôle de lady Régine. M. Scribe avait l’occasion de créer un caractère qui suffirait à lui seul pour défrayer une comédie, et une comédie de l’ordre le plus élevé, le caractère d’une femme politique. Il existe une créature bien autrement perfide, dissimulée, désespérante, habile, altière, radieuse, invulnérable, que la Célimène qui se contente des salons et des boudoirs : c’est la Célimène qui se glisse au cabinet de l’homme d’état. Figurez-vous, sous un front blanc et lisse, un esprit aussi froid et aussi agile, aussi pénétrant et aussi caché que celui qui vivait sous le front ridé de M. de Talleyrand. Qui n’a point contemplé avec effroi les mystérieux abîmes d’égoïsme que renferme une ame de coquette ? Chez la Célimène politique, la frivole et inexplicable cruauté des femmes qui ne donnent jamais leur amour se complique de l’insensibilité systématique des hommes qui ne donnent jamais leur dévouement. Elle a des lèvres où joue le sourire, des yeux où la rêverie a l’air parfois de se glisser, et il n’y a sous son front qu’un casier rempli de notes et de chiffres ; elle n’a même point pour ses charmes le culte que se vouent certaines beautés : elle aime ses attraits comme des instrumens, voilà tout. Même devant son miroir, elle n’a jamais eu de secrets élans de tendresse. Le personnage de M. Scribe ne ressemble en rien à cette créature. Lady Torringham n’est ni une femme politique, ni une femme vraiment amoureuse ; au théâtre, où les caractères mixtes n’ont jamais réussi, elle ne pouvait point produire d’effet. On s’irrite de la maladresse avec laquelle lady Régine nuit elle-même à son amour. On voudrait qu’elle choisît entre les deux passions dont elle essaie de servir les intérêts à la fois, qu’elle fût franchement rouée ou franchement tendre, qu’elle suivît les conseils de son esprit et ne songeât qu’à l’ambition, ou qu’avec l’instinct du cœur elle comprît la situation de celui qu’elle aime, et vînt, en se débarrassant de toutes les toiles d’araignée de ses intrigues, se jeter dans ses bras. Le rôle du roi et celui de lord Penruddock auraient pu aussi être tracés avec plus de bonheur. Si frivole qu’ait été Charles II, nous aurions aimé à lui voir quelques-uns de ces mouvemens de dignité que le sang royal inspire aux souverains les plus dégénérés à certaines époques de la vie ; et, quant au vieux lord Penruddock, nous aurions voulu que les exagérations de sa fidélité fussent traitées par le poète comique avec cette ironie qui touche aux objets sans les froisser. Il y a un sourire qui vient sur la bouche en même temps que les yeux s’attendrissent, c’est celui-là que devaient exciter les erreurs d’un sentiment qui, en lui-même, est touchant et généreux. Des illusions et de la candeur sous un chef chenu ont quelque chose qui émeut et intéresse ; on se sent peiné de voir mêlés aux plus nobles affections de l’ame des ridicules vulgaires et des passions mesquines. Le personnage d’Éphraïm Kilseen vaut mieux que tous les personnages précédens. Kilseen est le type de ces intrigans de bas étage qui mettent au service du plus offrant la puissance qu’ils ont acquise par leur popularité de taverne. Membre de la chambre basse, il trafique de sa conscience et de vingt-deux autres sur lesquelles il est habitué à régner. Dans les péripéties du grand drame politique qui se joue en France depuis que le gouvernement constitutionnel est fondé, on a vu plus d’une fois une question importante décidée par les reviremens subits et inexpliqués de ces escadrons volans qui se forment au sein des assemblées parlementaires. Ceux qui crient à l’absurdité de la comédie politique peuvent se moquer de l’allusion, ceux qui croient les mœurs de nos gouvernans fort propres à être traduites sur le théâtre déclarent l’allusion de bonne guerre et désirent qu’elle soit profitable.

Les deux caractères les plus originaux de la pièce de M. Scribe, ce sont le caractère de Monk et celui de Lambert. Monk est l’homme d’état par excellence, l’homme qui soumet aux conseils de sa politique les intérêts les plus chers qu’il y ait en ce monde, les intérêts même de l’honneur. Monck signe la proclamation où il reconnaît Richard pour protecteur, en accordant une entrevue à Charles II. Il joue avec les sentimens les plus sacrés de la cause populaire, et ne puise ni dévouement ni enthousiasme dans les regards du roi. Lambert est un de ces soldats dont le langage, empreint d’une grossière franchise, cache une pensée égoïste et intéressée. Le cœur qui bat sous sa cuirasse n’a des nobles cœurs qui s’offrent d’ordinaire à la pointe des épées que le courage, il n’en a pas la loyauté et l’abnégation. Il y a entre Lambert et Richard une scène qui a produit un grand effet. Déçu dans toutes ses espérances, trompé dans toutes ses affections, le malheureux fils de Cromwell se retourne vers le vieux soldat qui a combattu autrefois avec son père, comme vers le seul ami sur lequel il puisse encore compter. Tout à coup il pousse un grand cri de désespoir ; dans un moment de brutale expansion, Lambert vient de lui avouer que, s’il le sert, c’est parce qu’il a besoin de lui pour opposer sa puissance à la puissance vengeresse du prétendant. Enfin, que dirons-nous de Richard ? Nous le répétons, Richard est un honnête homme, et c’est son honnêteté qui purifie l’œuvre dont il est le héros. Ou s’est beaucoup moqué de son humeur champêtre et de sa morale d’églogue. Nous ne pouvons point voir ce qu’il y a de ridicule et surtout de forcé dans l’amour qu’un homme élevé à la campagne conserve pour la vie des champs, au milieu des tracas de la vie politique. Nous trouvons aussi fort naturel que le fils d’un meurtrier désire quitter, même pour un lit de paysan, le lit où son père n’a point dormi. Dans l’histoire, la retraite du fils de Cromwell, au fond d’une métairie fait pénétrer comme une bouffée d’air pur au milieu de l’atmosphère chargée de sanglantes vapeurs dont on est environné ; c’est un de ces évènemens expiatoires qui rafraîchissent l’esprit en l’arrêtant sur des méditations salutaires. Je ne comprends point pourquoi ce fait perdrait dans le drame son enseignement.

Les acteurs n’ont point fait défaut à M. Scribe, tous ont rempli leurs rôles avec intelligence et talent. Mlle Plessis ressemblait à un de ces jolis portraits du siècle de Louis XIV qui sont à Versailles dans les petites galeries des combles ; vous auriez dit Mlle de Fontanges ou Mme de Montespan. L’imagination est si gaiement occupée de tous les rians détails de sa parure et de tous les charmans artifices de sa coquetterie, qu’on se sent porté à un excès d’indulgence pour la prose qu’elle débite. Il faut que ceux qui écrivent des rôles pour elle tâchent d’oublier les dispositions débonnaires où elle met le public. Quant à Beauvallet, il a tenu tout ce qu’on pouvait attendre de lui dans le rôle important qui lui était confié. Ce qui pouvait manquer de mélancolie et de profondeur au Richard Cromwell de M. Scribe, il le lui a donné par l’ex­pression de ses regards et l’accent de sa voix ; ce qu’il y avait dans ce carac­tère de confiance dédaigneuse et d’honnêteté irascible, il l’a parfaitement rendu et compris. Une des scènes de la pièce se passe entre Ephraïm Kilseen et le fils de Cromwell. L’homme aux vingt-deux voix vient offrir au protec­teur ses consciences à vendre. A ces offres honteuses, les yeux de Richard s’allument, le rouge de l’indignation monte à son visage ; il repousse loin de lui le puritain vénal, et déclare qu’il ne déshonorera son règne par aucun trafic. Beauvallet a rendu avec une mâle énergie ces sentimens droits et sim­ples dont le spectateur se sent tout content et tout ému.

Donc la pièce de M. Scribe est bien jouée et repose eu définitive sur des idées et des faits dont on ne peut nier la valeur. Maintenant il y a un parti que prend certaine critique, c’est d’exclure entièrement M. Scribe et ses œu­vres de ce qu’on appelle aujourd’hui le royaume de l’art. L’art est un mot dont on fait grand abus de nos jours, et c’est chose fâcheuse, car ce mot pour­rait désigner une croyance réelle de ce temps-ci. Si on ne le plaçait qu’à propos, pour caractériser toute sérieuse entreprise de la pensée, il mériterait d’être respecté, et il le serait. Mais, dans la bouche de quelques écrivains, l’art est une expression qui devient grotesque à force d’être prodiguée hors de saison. Il existe une classe de gens, maniant le pinceau et la plume, qui traitent le public de Turc à Maure, et, entre autres choses, cassent tous ses jugemens en invoquant ce nom, qu’ils semblent avoir pris à tâche de faire tomber en discrédit. Nous croyons à la foi sincère d’un grand nombre d’ames à notre époque dans une religion qu’on pourrait appeler en effet la religion de l’art, noble culte dont la gloire est de ne combattre aucune croyance chez ceux que n’a pas envahis le scepticisme, et de rendre un principe d’action à ceux dont le doute paralyse l’énergie. Plus nous fondons d’espérances sur cette religion, plus nous devons protester contre la conduite malavisée de ces sectaires qui la compromettent par des pruderies hypocrites. Si c’est un de­voir de se séparer hautement des écrivains qui cherchent la vogue pour la vogue, sans se soucier des moyens qui les poussent à leur but, c’est une in­justice et une maladresse de ne pas savoir faire quelques concessions à ceux qui essaient de tourner vers d’utiles idées l’attention d’un public qu’ils se sont conquis. M. Scribe est de ces derniers ; qu’on lui reproche la négligence de son style, la précipitation de ses travaux, l’éparpillement de son talent, enfin tout ce qui a fait la ruine de la littérature actuelle, je le conçois ; ce que je demande au nom de l’équité et du bon sens, c’est qu’on reconnaisse les qua­lités qui sont en lui, car de tout temps il y a eu en lui des qualités incontestables : il voit clair et rend nettement. Une époque nouvelle est venue pour M. Scribe ; après avoir sacrifié pendant de trop longues années aux désirs de célébrité et de fortune, il peut, maintenant qu’il doit être rassasié de vogue et d’argent, consacrer à des œuvres soigneusement mûries les loisirs d’une existence calmée. Les peintures de la vie politique conviennent à l’âge de l’expérience. Si M. Scribe entre franchement dans une voie où il a déjà fait quelques pas et où tout lui fait un devoir de persévérer, il ne restera plus aucun prétexte au dédain systématique qu’on voudrait jeter sur ses efforts. Je conçois le dédain qui porte sur une œuvre, je ne comprends pas celui qui s’attache indistinctement à toutes les tentatives d’un esprit.

Un homme qui a reçu comme M. Scribe des dons qu’il est impossible de nier, et qui semble prendre plaisir à les perdre dans la plus aventureuse des existences littéraires, vient de donner ces jours-ci une comédie appelée Ha­lifax, sur un des théâtres du boulevart. Peut-être M. Alexandre Dumas ne se souvient-il plus qu’on représente en ce moment une pièce de lui aux Variétés. Je ne sais point de théâtre à Paris, même parmi ceux qui sont perdus dans les quartiers populeux des écoles, où M. Alexandre Dumas craignît d’être joué. Peu lui importent les lieux où s’égarent les enfans de sa pensée. Il n’est pas de feuilles infimes, de journaux obscurs, où l’on ne trouve le nom dont Henri III avait fait un nom littéraire. Non-seulement M. Dumas écrit par­tout, mais, ce qui est chose plus mauvaise encore, il écrit tout ; ce qu’il a dit, ce qu’il a pensé, ce qu’il a mangé, et cela jour par jour, il ne nous cache rien. Il se raconte lui-même, comme M. de Dangeau a raconté Louis XIV. Rapprochées les unes des autres par cette indiscrète et continuelle publicité, ses pensées présentent de fâcheux contrastes. On n’a pas le droit de deman­der compte de son sourire à l’homme qui ne vous confie pas sa douleur ; on a le droit de s’étonner en voyant leste, pimpant, la plaisanterie sur les lèvres, celui qui la veille est venu mettre sous vos yeux les plus sanglantes plaies de son ame. Il y a un mois que M. Dumas faisait retentir de ses gémissemens les carrefours de la presse, et voici déjà plus d’une semaine que son nom est affiché à la porte des Variétés. J’insiste à regret sur ces idées, et cependant n’est-il pas utile de protester contre les blessantes et inopportunes révélations auxquelles nombre de ceux qui écrivent se laissent entraîner de ce temps-ci par leur intempérance de langage ? Hier on nous initiait aux secrets de la joie nuptiale, aujourd’hui on nous initie aux secrets d’une douleur d’ami ; hier on tirait les rideaux de l’alcôve, aujourd’hui l’on soulève un drap mor­tuaire. Où s’arrêtera cette profane, cette impudique exhibition de choses saintes et cachées ? Jetez pêle-mêle sur le papier, puisque vous ne voulez point vous donner la peine de les trier, tous les mots de notre langue ; mais choi­sissez les sentimens, sachez produire au jour ceux qui sont du domaine pu­blic et laissez dans le cœur ceux que la nature y a placés pour ne pas en sortir.

Si je m’étends sur M. Dumas, à propos d’Halifax, c’est que tout le mérite d’Halifax est d’être l’œuvre de M. Alexandre Dumas. Il y a quelques œuvres d’imagination qui ressemblent à certains fils de grands seigneurs : elles n’ont pour elles que leur origine ; c’est leur naissance qui les empêche de passer inaperçues. Halifax est de ce nombre ; si cette comédie eût été pré­sentée par quelque obscur jeune homme demandant à faire ses premières armes, je doute fort qu’elle eût été jouée ; en tout cas, elle n’eût excité qu’un fort médiocre intérêt. Ce n’est point que tous les élémens de gaieté manquent à cette pièce, c’est qu’elle est avortée. Je m’imagine qu’en chevauchant sur les grandes routes, M. Dumas aura songé à quelques-unes des charmantes bluettes de Molière, et, tout en se laissant aller aux capricieuses impressions de cet aimable souvenir, en pensant à ces petits drames tendres et moqueurs où l’on respire le même parfum que dans les contes de La Fontaine, il se sera joué à lui-même, dans son cerveau, quelque pièce où Scapin glissait un poulet à une jolie fille derrière les épaules d’un barbon. Si M. Dumas était un de ces sages et heureux poètes qui accueillent comme une aubaine, qu’ils ne sont pas obligés de faire partager aux autres, les douces rêveries que le ciel leur envoie ; qui se contentent de jouir, sans prendre note de leurs jouis­sances, des frais visages, des voix d’oiseaux et des pensées riantes dont tout voyage est égayé, il aurait oublié ces songeries avec mille autres à la pre­mière poste où il se serait arrêté. Mais M. Damas n’oublie rien : ce qu’il a rêvé, il l’a écrit ; et comme il n’est pas homme à écrire seulement pour son cœur, au lieu de l’expression ingénue d’une fantaisie, ce qui du moins aurait un certain charme, nous avons une fantaisie arrangée pour une fin productive. Halifax est écrit pour un théâtre de vaudevilles. Il y a deux élémens dans Halifax, un élément poétique et un élément industriel ; mal­heureusement c’est ce dernier qui domine. Un prologue vif et rapide où s’é­changent de gais propos et de hardis coups d’épée nous fait croire à une pièce aux allures nouvelles, et trois actes d’une prose banale trompent toutes nos espérances. Adieu l’esprit de Sganarelle et du Songe d’une nuit d’été ! nous retombons dans le répertoire d’Odry. M. Dumas ne se lassera-t-il point de compromettre, par un insatiable désir de lucre, les plus précieux trésors de son ame ? Qu’il voie où l’entraîne cette funeste habitude de faire tout servir à un seul but. Certes, nul ne songe à douter ni de son cœur, ni de son ima­gination. Eh bien ! dans Halifax, il déflore une rêverie, comme dans un écrit qu’il faut tâcher d’oublier, il profane une douleur.

Le dernier évènement dont le monde littéraire se soit ému, c’est la récep­tion de M. le baron Pasquier à l’Académie française. Le discours du récipien­daire et celui du directeur ont délivré la critique d’un grand embarras en posant franchement la question que le choix de l’Académie avait décidée. D’aucun côté, il n’y a eu hypocrisie. On a donné à cette solennité le caractère grave et instructif qui convient à toutes les solennités de l’époque actuelle, en recevant non point, pour parler le langage du XVIIIe siècle, un amant discret des Muses, mais un homme qu’un nom depuis long-temps illustré et de hautes fonctions acquises par des services bien connus plaçaient dans une des classes candidats où se recrute l’Académie. Il faut qu’on se le persuade bien, l’Aca­démie n’est pas une institution démocratique ; cela est si vrai, qu’elle dis­parut dans les jours où fut renversée la société ancienne. L’homme à qui nous devons le dénouement triomphant de la crise révolutionnaire la rétablit, comme il rétablissait tout ce qui, dans l’ordre antique, était compatible avec les justes conquêtes des nouvelles idées.

Dans un discours récent, M. le comte Molé prononçait un éloge qui certainement n’eût été mieux placé dans aucune autre bouche que la sienne, l’éloge de la politesse française. Les sentimens de toute nature, quand ils se montrent à propos et sont exprimés dans le langage qui leur est propre, ont le don de communiquer l’émotion. Et puis, c’est une tradition si nationale que celle de notre politesse, qu’un véritable tressaillement courait dans l’auditoire aux paroles de M. Molé. Si l’Académie veut, comme elle le doit, garder le dépôt de cette politesse, qui est une de nos gloires les plus anciennes et les plus chères, ne faut-il point qu’elle reçoive dans son sein ceux qui en sont les représentans naturels par le rang qu’ils occupent et ont de tout temps occupé ? M. Mignet l’a dit avec autant de finesse que d’élégance, il est bon que l’esprit avisé des hommes d’état tempère les aventureuses hardiesses des poètes ; n’est-il pas également utile que les mœurs des gens du monde polissent ce qu’il y a parfois d’un peu acerbe dans les mœurs littéraires ? Le seul regret que nous puissions exprimer, c’est qu’il y ait eu sur les rangs en même temps que M. Pasquier un écrivain dont le talent et le caractère ont droit à toutes les sympathies ; mais ce regret ne doit point nous rendre injustes pour un choix dirigé par des motifs différens de ceux qui appellent au fauteuil académique l’auteur de Cinq-Mars et de Stello.

Il y a deux races d’hommes dont s’est également servi l’empereur pour accomplir l’œuvre de reconstruction sociale qui s’est continuée après lui. L’une est la race des soldats ; c’est celle qui a pris la plus grande partie de la gloire et la popularité tout entière. On est indulgent pour les faiblesses qu’ont éprouvées devant certaines séductions de la vie ceux que la mort a toujours trouvés si braves sur les champs de batailles. L’autre est la race des politiques, c’est celle qui a supporté la plus pénible portion des travaux, et envers laquelle l’opinion s’est montrée le plus sévère. Le peuple, qui ignore les fatigues de l’esprit, ne sait pas en tenir compte à ceux qui les supportent ; il ne pardonne rien à ceux qui ont reçu des blessures d’où il ne voit point couler de sang. Faut-il se plaindre que les gens d’élite réparent cette injustice de la foule ?

Il est à regretter que M. Pasquier n’ait pas abordé dans son discours l’ordre d’idées auquel sa présence à l’Académie préparait tous ses auditeurs. On s’attendait à des considérations politiques ou à des révélations curieuses sur des époques et des hommes que le conseiller au parlement de Louis XVI, le préfet de police de l’empire, le ministre de la restauration, était certes à même d’apprécier. Il est dans les traditions de l’Académie un usage dont quelques esprits ingénieux ont déjà secoué la tyrannie aussi gênante que l’était autrefois celle du panégyrique forcé de Richelieu. C’est l’usage qui condamne le récipiendaire à tracer une biographie minutieuse de celui dont il vient remplir la place. M. Pasquier a pris trop an sérieux cette ancienne coutume. Historien zélé de M. Frayssinous, il a suivi l’évêque d’Hermopolis dans des régions où son auditoire n’était point disposé à pénétrer. Nous n’avons plus de ces curiosités théologiques dont se préoccupaient les esprits les plus mondains à l’époque où Mme de Sévigné savourait la lecture des Provinciales. La question de la fatalité et du libre arbitre, sur laquelle M. le chancelier s’est étendu, laisse assez calmes les intelligences. On épiait avec impatience dans la bouche de M. Pasquier chaque mot qui pouvait ra­mener sa pensée aux intérêts de cette terre, et l’on se résignait avec quelque peine en le voyant toujours revenir aux intérêts qui ne sont pas après tout ceux auxquels sa carrière fut consacrée.

M. Mignet a ramené l’éloquence académique dans des lieux plus familiers aux intelligences des auditeurs. Produisant au grand jour des titres que M. Pasquier avait trop laissés dans l’ombre, il a justifié le choix de l’Acadé­mie en lui racontant l’existence qu’elle couronnait. Son discours, constam­ment écouté avec faveur, a été fécond en aperçus politiques et en aperçus littéraires. On sait quelle vive et forte intelligence se montre toujours dans les jugemens littéraires de M. Mignet ; quant à ses vues politiques, elles ont été franchement celles dont son passé lui faisait une condition. C’est sans aucun sacrifice d’opinions que M. Mignet a caractérisé tour à tour chacune des époques traversées par la vie qu’il esquissait. Ceux qui ne sont pas en complète communion de pensées avec l’historien de la révolution française ont trouvé du moins un plaisir constant d’oreille et d’esprit dans le tour élé­gant de ses phrases et le choix harmonieux de ses mots.

Ne terminons point l’histoire de cette séance sans insister sur un des faits qu’on y a proclamés avec le plus d’applaudissemens. A la fin de son discours, M. Pasquier, se déterminant enfin à laisser de côté la théologie, a donné tout le secret de sa conduite politique dans un éloge de la modération, et il a prouvé, par un coup d’œil jeté avec une remarquable sûreté philosophique sur les temps actuels, que toute la puissance et la grandeur de la France à notre époque étaient dans cette vertu. Ces paroles pacifiques dans la bouche d’un homme qui est au premier rang dans les conseils de l’état ont fait une vive impression. Oui, ce sera une des gloires immortelles de la France, qui depuis tant de siècles est toujours entrée la première dans toutes les voies civilisatrices, d’avoir la première encore rayé la rigueur des moyens par les­quels elle prétend être gouvernée, et il faut se féliciter que les représentans de l’intelligence du pays témoignent leur gratitude à ceux qui, par leur con­duite et leurs actions, ont contribué à faire pénétrer de plus en plus dans notre esprit ces principes souverains de douceur.


G. DE MOLÈNES.