Revue dramatique - Théâtre-Français, Margot de Henri Meilhac

Anonyme
Revue dramatique - Théâtre-Français, Margot de Henri Meilhac
Revue des Deux Mondes3e période, tome 97 (p. 700-705).
REVUE DRAMATIQUE

Théâtre-Français : Margot, comédie en 3 actes et en prose, de M. Henri Meilhac.

Spirituelle, comme toujours ; ingénieuse ; très « parisienne, » moins « parisienne, » à la vérité, que Ma Camarade ou que Décoré, mais assez « parisienne » pour nous ; d’ailleurs, adroitement mise en scène et convenablement jouée, Margot, la nouvelle comédie de M. Meilhac, a par malheur le triple défaut de n’être pas très claire, d’être déplaisante en ce qu’on en comprend, et de n’être pas faite. Seraient-ce là des qualités sur la scène du Théâtre-Libre, dont les jeunes auteurs commencent à préoccuper visiblement leurs devanciers ? et où tout ce qui peut, tout ce qui doit déplaire et choquer, est mis sous le nom d’imitation plus fidèle de la vie ? sur la scène des Variétés ? sur celle du Palais-Royal ? où la dérision de l’art même et de ses moyens fait habituellement le fond du vaudeville. Ce n’en sont pas, au moins, sur la scène du Théâtre-Français ; — et rien n’a plus étonné dans Margot, l’autre soir, après l’indécision du sujet, qu’un certain air de familiarité, de négligence ou d’improvisation, que rendait plus sensible encore le jeu compassé des acteurs.

On connaît le sujet de la pièce. Un viveur sur le retour, M. de Boisvillette, galant homme d’ailleurs, a souvent rencontré, dans le monde où l’on s’amuse, une jeune fille encore honnête, — si tant est que l’honnêteté se réduise à ce que vous savez, — qui promène de soupers en soupers, à la suite de Mlle Carline, sa marraine, un dégoût instinctif de la vie trop facile à laquelle elle se sait destinée. C’est Margot, dont la mère est morte quelque part, à Rio-Janeiro, si j’ai bonne mémoire, en la léguant à Mlle Carline, une bonne fille, qui dépense, nous dit-on, 150 ou 200,000 francs par an ; — et qui les gagne. Pour quelles raisons, d’ailleurs, on a cru devoir nous montrer Mlle Carline, et par occasion Mlle Adèle, son inséparable, qui ne font rien à la pièce, qui n’y reparaissent même pas, c’est ce que je n’ai pas bien compris… Il faudrait se défier d’un procédé trop facile qui consiste à nous prendre par les yeux ; à mettre dans la disposition d’un appartement la « psychologie » d’une situation, le caractère d’une femme dans la coupe de sa robe ; et à transporter ainsi, de l’auteur dramatique à la couturière et au tapissier toute une partie de l’art. Un mobilier n’est pas un « état d’âme ; » et pour m’avoir montré Mlle Carline et Mlle Adèle, on ne m’a point fait connaître M. de Boisvillette, — ni Margot.

Quoiqu’il en soit, touché d’une compassion où la sentimentalité du viveur qui vieillit se mêle vaguement aux calculs secrets de l’homme de plaisir, Boisvillette propose à Margot de la remettre dans le bon chemin. Elle a été élevée à la campagne, au milieu des canards et des poules, dont elle garde un souvenir attendri ; on l’y renverra donc, et on l’installera chez M. de Boisvillette, en sa maison d’Émerainville. Elle y réformera son orthographe, qui laisse encore à désirer ; elle y complétera son éducation, qui semble avoir été sommaire ; elle y respirera l’air de l’honnêteté avec celui de la campagne. Et alors,.. plus tard,.. quand elle sera vraiment une « demoiselle, » Boisvillette, complétant son œuvre, lui cherchera un bon garçon qu’elle épousera « pour de vrai, » comme il convient à une honnête fille. C’est le premier acte ; — où d’abord nous ne démêlons pas bien les intentions de M. de Boisvillette : si c’est une généreuse expérience qu’il tente ou un vilain calcul qu’il fait, ni si c’est à lui-même, Boisvillette, ou si c’est à Margot que l’auteur a prétendu nous intéresser. Est-ce la Souris ? ou, puisqu’on l’a dit, est-ce l’École des Femmes ? Et la pièce va-t-elle rouler sur les dernières amours de ce quinquagénaire ? ou s’agit-il de savoir si Margot se sauvera du vice ? M. Meilhac s’en tire par un moyen de vaudeville. « Si j’étais psychologue, dit à peu près Boisvillette, je serais curieux de savoir ce qui se passe dans mon cœur. » Et on applaudit, parce qu’en ce moment rien n’est si « parisien » que de se moquer de la « psychologie, » comme on se moquait hier du « pessimisme, — sans le comprendre, ni le connaître. Mais il vaudrait peut-être mieux qu’on le fût soi-même, « psychologue », et que l’on n’escamotât pas dans un éclat de rire les explications dont on a bien vu la nécessité, puisqu’on nous la signale, mais qu’on n’a pas cru devoir nous donner.

Ce n’est pas, à vrai dire, que ni l’un ni l’autre des deux sujets entre lesquels M. Meilhac semble avoir hésité soit de lui-même fort intéressant. Non ; ce n’est pas une grosse question que de savoir si les quinquagénaires se feront aimer des fillettes ; et, vous sentez-vous beaucoup plus curieux du sort des « enfans de l’amour ? » Leurs mères, en général, et même leurs marraines, pour diverses raisons, les enferment volontiers sous une triple serrure, les filles,


Dans un petit couvent, loin de toute pratique ;


les garçons dans un bon collège de province ; et garçons ou filles, quand ils sont grands, ils deviennent ce qu’ils peuvent, comme les autres, comme nous tous, dans un monde où l’on ne se soucie guère aujourd’hui des origines ou des commencemens des gens. Mais enfin, de ces deux questions, puisqu’il nous les avait proposées, M. Meilhac eût dû en choisir une, lui sacrifier l’autre, ne pas les effleurer pour les quitter tour à tour, et finalement n’en résoudre aucune. C’est ce que j’ai voulu dire en disant que Margot n’est point faite. J’ajoute maintenant que peut-être n’était-elle point faisable.

En effet, le second acte, bien loin d’éclaircir les choses, les embrouille. Pour avoir entrevu le neveu de M. de Boisvillette, une seule fois, chez son oncle, Margot l’aime et n’aimera jamais que lui. D’un autre côté, François, le garde-chasse, à la voir si gentille et à se promener avec elle dans les grands bois, en est devenu passionnément amoureux. Quant à Boisvillette lui-même, en le voyant arriver, interroger Margot sur l’histoire de France, l’écouter jouer au piano le Petit Suisse et le Pays le plus beau, lui faire lire du Musset, lui en lire à son tour, — en « homme du monde, » — et lui en faire relire, nous apprenons qu’il l’aime ; et à ce coup nous croyons que son amour pour Margot fait le vrai sujet de la pièce. Mais nous nous trompons. Car, quand elle revoit le neveu de Boisvillette, quand elle découvre qu’il va se marier, et que ce n’est point avec elle, mais avec Mlle d’Arsy, le personnage artificiel que la pauvre Margot s’est composé disparaît. Elle redevient la fille de sa mère et la filleule de Mlle Carline ; elle reproche amèrement à Boisvillette, avec ses idées, d’avoir fait son malheur ; et, prenant sa course à travers le parc, où va-t-elle ? — se jeter dans la rivière, ou reprendre ses premières habitudes ? — mais elle s’en va. C’était donc à elle que nous devions nous intéresser. Décidément, c’était l’expérience que l’on tente sur elle qui faisait l’intérêt de la pièce ? Retournons-nous donc encore, et reprenons-nous à Margot. Que va-t-elle devenir, et comment sortirons-nous de là ?

D’une façon que le public et la critique ont trouvée généralement déplaisante, mais qui n’est que mal préparée. On a ramassé Margot évanouie dans le parc, précisément à quelques pas du pavillon qu’habite François, le garde-chasse. Revenue à elle et remise sur pied, plus raisonnable maintenant, Margot, puisqu’il faut faire son deuil de son amour, s’informe si François, qu’elle a repoussé, mais qui l’aime toujours, ne consentirait pas à l’épouser ; et, comme François lui répond en termes assez peu engageans, elle hésite. C’est Boisvillette, alors, qui se présente, et, pris au piège qu’il s’était tendu, c’est lui qui s’offre à Margot pour mari. Margot, qui ne l’aime point, lui remontre qu’elle ne lui convient guère, et Boisvillette aussitôt se retire. Elle repousse également les propositions moins honnêtes, ou même un peu « canailles, » de l’ami Léridan, qui voit toujours en elle la filleule de Carline. Il y a ainsi des sots, en qui la sottise même, faisant les effets du scepticisme, y fait presque ceux de l’esprit ; et Léridan n’est qu’un sot. Mais, comme il faut bien finir d’une manière ou d’une autre, se résignant à sa fortune, Margot, quoi qu’il lui en coûte, épousera François. Voilà un sot mariage, et, — à moins que ce dénoûment ne soit peut-être ironique, — voilà un étrange dénoûment, comme ne répondant ni à la situation, ni à l’idée que l’on nous a donnée du caractère de Margot, encore moins aux toilettes qu’elle porte, à la manière de vivre dont elles sont le luxueux témoignage, ni surtout à la question qu’on s’était engagé de résoudre, puisque encore une fois on nous l’avait proposée. Si je me passe volontiers que l’on traite des « questions » au théâtre, au moins alors ne faut-il pas qu’on en pose. M. Meilhac en a posé une, peut-être deux, peut-être trois, pour nous laisser dans l’entière ignorance de ce qu’il en pourrait advenir.

Il y a cependant deux ou trois points dans ce troisième acte sur lesquels je voudrais défendre Margot ; et, par exemple, je n’ai point compris que l’on reprochât à M. Meilhac le langage qu’il a mis dans la bouche de son garde-chasse. Lorsque Margot lui demande s’il épouserait encore la femme qui l’a repoussé, François, sachant d’ailleurs qu’elle a dans le cœur un autre amour, lui répond qu’il ne pourrait pas se défendre de quelque défiance, et par conséquent aussi de quelque sévérité. On a trouvé ce discours un peu dur ; il n’est pourtant que naturel ; et à ce propos, si je faisais une critique à M. Meilhac, ce serait plutôt de n’avoir pas donné aux paroles du garde-chasse tout ce qu’il aurait pu, s’il l’eût voulu, leur donner d’ampleur et d’autorité.


Pour être garde-chasse on n’en est pas moins homme :


ce ne sera pas une chose facile que de sauver Margot d’elle-même ; et puisque François se rend compte que son ménage avec Margot ne sera pas celui d’un couple d’amoureux, il fait loyalement de l’en avertir.

D’autres encore se sont étonnés que Margot n’épousât pas M. de Boisvillette, et qu’elle lui en donnât pour raison que de l’épouser, ce « ne serait pas honnête. » Le sentiment est pourtant juste et délicat. Si le mariage qu’elle fait avec François est un peu au-dessous d’elle, et s’ils seront probablement très malheureux ensemble, le mariage avec M. de Boisvillette est un peu au-dessus des espérances que Margot pouvait former. En épousant M. de Boisvillette, elle aurait donc l’air, vis-à-vis du monde et d’elle-même, d’avoir fait une spéculation plus habile qu’aucune de celles de Mlle Carline, sa marraine, ou de Mlle Adèle. Elle serait devenue la femme d’un homme dont elle n’aurait été que la maîtresse d’un jour, s’il ne lui avait pas rendu d’abord un grand service, et qu’avant de l’aimer d’amour il n’eût pas pris vis-à-vis d’elle le rôle d’une sorte de père. Je comprends son scrupule, et il l’honore, Elle eût, sans doute, épousé le neveu de M. de Boisvillette, parce qu’il est jeune, parce qu’elle l’aime, et parce que, comme nous le voyons tous les jours, une fille comme elle, quand la jeunesse et l’amour s’en mêlent, peut prétendre à tous les mariages. Mais elle n’épouse pas M. de Boisvillette, parce qu’elle ne l’aime pas, et qu’en l’épousant sans l’aimer, elle récompenserait les bienfaits qu’elle tient de lui par une ingratitude qui irait, comme elle le dit d’un mot un peu vif, ou même trop cru, jusqu’à l’infidélité. S’il avait encore un peu plus développé ces sentimens, M. Meilhac aura-t-il craint peut-être qu’on ne l’accusât de sentimentalisme ou de psychologie ? Je le regrette ; car je donnerais pour ces deux scènes, si toutefois elles étaient un peu plus largement traitées, et que le dialogue n’en fût pas à chaque instant coupé de drôleries « parisiennes, » la scène de la leçon d’histoire, qui est presque de l’opérette, et celle de la lecture de Musset, qui ne sert qu’à ralentir une action déjà bien traînante.

Je n’ai plus qu’à dire quelques mots de l’interprétation.

Il est de mode aujourd’hui, quand on parle du Théâtre-Français, de rendre ou de donner aux comédiens tout ce que l’on est quelquefois obligé de disputer aux auteurs : et, même lorsqu’ils jouent assez mal, on est convenu d’admirer la correction, la noblesse, ou la solennité qu’ils y mettent. Pour nous donner à peu de frais la réputation d’un amateur délicat et sévère, nous n’aurons donc qu’à dire franchement de l’interprétation de Margot ce qu’il nous a paru que tout le monde autour de nous en pensait.

Ne parlons point de Mlle Nancy Martel, de Mlle Rachel Boyer, de Mlle Fayolle, de Mlle Bertiny, de M. Le Bargy, de M. Gravollet. Leurs rôles n’existent pas : et, en passant, n’est-ce pas une chose assez singulière, assez significative même, que, sans compter les domestiques, on se mette à onze pour jouer une pièce qui ne comporte que deux rôles en tout ? Félicitons-les seulement de n’avoir pas essayé d’en tirer les effets que M. Coquelin cadet a voulu, lui, tirer du sien, et qui sont plus dignes de la scène des Variétés ou du Palais-Royal que de celle du Théâtre-Français. La belle affaire, que de nous faire rire de la coupe d’un pardessus ou de la forme d’un chapeau ! Le moindre clown en ferait bien autant : et je m’étonne que la déplorable facilité qu’il y a de réussir dans ces clowneries n’en ait pas détourné depuis déjà longtemps un comédien de l’expérience et de la valeur de M. Coquelin cadet.

Quant à Mlle Céline Montaland, — dans le rôle d’une dame d’Arsy, dont j’ai très bien pu me passer de parler jusqu’ici, — j’aime mieux n’en rien dire que d’employer les mots qu’il faudrait pour caractériser la manière dont elle l’a joué : ils seraient trop vifs, plus vifs que l’occasion ne les exige, et capables, en vérité, du me faire plus de peine encore, mais surtout au lecteur, qu’à Mlle Montaland elle-même.

Pourquoi ne puis-je m’associer aux éloges dont je vois que l’on a partout comblé M. Worms ? Si M. Coquelin cadet n’hésite pas, comme je le disais, à se faire applaudir par des effets moins dignes de la Comédie-Française que des Variétés, j’avais déjà trouvé, dans la Bûcheronne, où M. Worms jouait le rôle d’un braconnier, qu’il se faisait applaudir par des effets de mélodrame, plus dignes, eux, de l’Ambigu comique ou de la Porte-St-Martin que du Théâtre-Français. C’est qu’un jeu mélodramatique n’est pas seulement, comme on a l’air de le croire, un jeu tout en dehors, tout en grands bras et en éclats de voix, un jeu romantique et farouche. Mais c’est encore un jeu, même réglé, sobre et contenu, comme est celui de M. Worms, quand cette sobriété se nuance d’intentions ténébreuses ; et si l’on ne peut paraître sous les haillons d’un braconnier ou sous l’uniforme d’un garde-chasse, sans emprunter les attitudes, les inflexions, et les regards d’un vaincu du sort et de la vie. Jouer en dehors, ou jouer en dessous, c’est toujours jouer faux. Ce François n’est pas si tragique, en dépit d’une ou deux phrases que M. Meilhac lui a mises dans la bouche ; et M. Worms l’aurait bien mieux joué s’il l’eût joué avec un peu plus de franchise, de naturel et de simplicité.

J’ai gardé pour la fin M. Febvre et Mlle Reichenberg : ils sont à eux deux presque toute la pièce ; et, dans des rôles d’ailleurs inégalement difficiles à composer, — c’est celui de Boisvillette, bien entendu, qui est le moins difficile, — j’ai plaisir à dire que la perfection de leur jeu n’a d’égale que leur aisance. Que faut-il davantage ? Ce qu’il y a d’intentions multiples et complexes dans le personnage de Margot, Mlle Reichenberg les a démêlées et rendues avec une sûreté merveilleuse, avec finesse, avec esprit, avec bonne humeur. Mais pour M. Febvre, et si j’étais bien sûr qu’il n’y entendit pas malice, je ne saurais lui faire de plus sincère compliment que de lui dire qu’il joue beaucoup mieux qu’il n’écrit. Vous verrez cependant qu’il n’en sera qu’à moitié satisfait.