Revue dramatique - Hélène, d’Édouard Pailleron

REVUE DRAMATIQUE

THEATRE-FRANCAIS
HÉLÈNE, drame en trois actes, en vers, de M. EDOUARD PAILLERON.

Ce n’est pas le talent qui manque à la plupart de nos jeunes écrivains dramatiques ; il leur manque une direction et un but. A voir les œuvres représentées sur nos principales scènes depuis dix-huit mois, il semble en vérité que rien d’extraordinaire ne se soit passé dans le monde. La France envahie par les Allemands, Paris déshonoré par des scélérats de tous les pays, ici des désastres sans exemple, là des forfaits sans nom, en même temps, Dieu merci ! les plus généreux élans du patriotisme, les sentimens les plus nobles et les plus mâles vertus, voilà notre histoire d’hier. D’où vient que le théâtre n’en a conservé aucune trace ? d’où vient qu’il n’a su y voir aucun avertissement ? Sans doute, c’est le privilège du théâtre de créer un monde idéal qui nous fait oublier les choses vulgaires ou sinistres de la vie quotidienne. Les émotions désintéressées nous y reposent des émotions directes. Bien mal inspiré serait l’auteur qui, voulant faire concurrence à la réalité, nous rappellerait sur la scène nos amertumes d’aujourd’hui ou nos préoccupations de demain. Ce n’est pas là ce qu’il faut demander à la littérature dramatique ; au contraire nous répétons plus volontiers que jamais le vers du poète : la vie est triste, l’art est serein. Prenez garde toutefois ; sans faire concurrence aux événemens de la vie publique, le poète doit en ressentir l’impression, et, provoqué en quelque sorte, rendre le coup qu’il a reçu. La sérénité de l’art n’est pas une sérénité d’indifférence, c’est une sérénité virile qui nous console dans nos afflictions et nous relève dans nos défaillances. A quel moment de sa carrière Schiller a-t-il écrit le plus austère et le plus énergique de ses drames ? Au moment où il avait sous les yeux le spectacle le plus décourageant. Tout se décomposait en Allemagne : il n’y avait plus ni hommes ni institutions-, la corruption universelle annonçait la catastrophe inévitable ; en un mot, on était à la veille d’Iéna et d’Auerstaedt. C’est dans ce profond abaissement moral de sa patrie que Schiller composa Guillaume Tell. Voilà un de ces grands contre-coups dont je parlais tout à l’heure, une de ces répliques viriles que le génie provoqué adresse aux hommes de son temps.

Pourquoi l’art aujourd’hui, particulièrement l’art dramatique, semble-t-il étranger dans notre France aux commotions que nous avons subies, aux craintes ou aux espérances qui nous agitent ? Est-ce indifférence de la part des écrivains qui travaillent pour le théâtre ? Il est impossible de le penser. Est-ce légèreté de cœur, timidité d’esprit ? Je ne le crois pas davantage. Plus j’examine les aspects divers du problème, plus je m’assure que c’est la direction qui fait défaut. Et quelle direction ? La première de toutes, celle de l’opinion publique. Quand le public, après tant de leçons terribles, continue d’accueillir avec la même faveur, avec la même curiosité banale, des pièces consacrées à des situations malsaines, à des dissertations écœurantes, à des thèses insupportables, les jeunes écrivains s’habituent à regarder ces sujets comme le véritable domaine du théâtre ; ils y courent, ils s’y jettent, ils n’en peuvent plus sortir. Ce serait au parterre à leur dire énergiquement : « Claudite jam rivos, pueri. Assez ! assez ! la cause est entendue. Il y a d’autres tableaux à nous mettre sous les yeux. Nous ne sommes plus le même peuple ; nous avons besoin d’une nourriture plus forte, ayant à guérir tant de blessures et à traverser tant d’épreuves. » Mais non, le public n’y songe pas ; le théâtre n’est à ses yeux qu’un simple amusement ; soit qu’il estime trop peu cette forme de l’art pour lui demander compte du mal qu’elle fait et du bien qu’elle ne fait pas, soit qu’il s’abandonne, ici comme ailleurs, à cette apathie funeste dont le résultat est l’abstention, c’est-à-dire une sorte de suicide moral, le public a renoncé à son caractère de juge. Il va où on le mène, et, comme il ne sait rien exiger, il n’y a pas de raison pour que cette routine ait une fin. Il a pourtant ses velléités, ce public trop endormi, mais velléités indirectes et par conséquent un peu molles. En de certaines reprises de l’ancien répertoire, quand il accueille avec enthousiasme les œuvres du grand art, quand il est tout heureux de retrouver dans Andromaque une si vigoureuse étude de la passion, quand il applaudit Rodrigue et Chimène toujours jeunes après tant d’années, il montre bien que les petites questions et les petits personnages du drame domestique ne lui font pas oublier la grande humanité. C’est un bon signe assurément que cette admiration rétrospective ; on voudrait voir s’y joindre des exigences plus décisives, à l’adresse de l’art contemporain. En littérature comme en politique, il faut croire à ses principes et ne. pas se désintéresser du succès. Tant que l’opinion, par le plus légitime des veto, n’aura pas repris efficacement la direction générale du théâtre, on verra reparaître des sujets qui semblent assurés de plaire et qui ne sont acceptés des spectateurs que par lassitude et indifférence. Il y a là une équivoque dont il est temps de sortir. Le public trompe les écrivains en laissant vivre ce qui doit disparaître, et les écrivains à leur tour, en énervant le public, retardent la venue d’un art meilleur. Ajoutez à cela qu’on écrit aujourd’hui des drames en vue de tel et tel acteur. Depuis bien des années déjà, M. Delaunay, avec son jeu toujours si jeune, sa diction sympathique et vibrante, Mlle Favart avec ses élans de passion et sa grâce douloureuse, ont fait entendre au Théâtre-Français de merveilleux duos, des duos qui ont ému les cœurs et charmé les oreilles. Rien de mieux, pourvu qu’on ne s’accoutume pas à croire que le talent des interprètes doit régler les conditions de la poésie dramatique. Bien au contraire c’est à la poésie dramatique de gouverner ce talent, de le susciter et de l’assouplir par la variété des inspirations qu’elle lui confie. L’art tournerait longtemps dans le même cercle, si le poète, en combinant son œuvre, se condamnait toujours à l’écrire pour ce ténor ou pour ce contralto. Ce n’est pas ainsi que naissent les chefs-d’œuvre, ce n’est pas ainsi non plus que se développent et grandissent les sérieux interprètes de l’art théâtral.

La persistance des sujets scabreux offre donc, sans parler même des convenances morales, les inconvéniens littéraires les plus graves ; elle entraine encore des conséquences d’un autre ordre, conséquences très funestes au point de vue du patriotisme, et dont les écrivains auraient doublement tort de ne pas se préoccuper aujourd’hui. Savez-vous ce que. les étrangers pensent de ce théâtre perpétuellement inféodé à des histoires de séduction et d’adultère ? Ils croient que c’est la fidèle image de la société française au XIXe siècle. Nos ennemis surtout affectaient de le croire avant 1870, bien que les pièces les plus hardies de ce genre, celles de M. Alexandre Dumas fils par exemple, fussent contre-balancées par des œuvres d’une tout autre inspiration, comme les comédies de MM. Jules Sandeau, Emile Augier, Octave Feuillet ; ils s’attachaient aux inventions malsaines, aux peintures des sociétés interlopes, et soutenaient que ces courtisanes, ces femmes adultères, anges déchus ou créatures dégradées, enfin tous ces êtres qui se jouent du mariage et de la famille, représentaient exactement les mœurs de nos grandes villes. Tel peuple, tel théâtre ; c’est un principe que l’ardent critique Louis Bœrne a développé avec force, il y a une cinquantaine d’années, dans ses Feuilles dramaturgiques. Il appliquait cette sentence aux Allemands de la restauration pour les réveiller de cet engourdissement littéraire et moral qui avait succédé à leurs élans de 1813 ; au contraire la France de ce temps-là, cette France si vive, si prompte à se relever, si passionnée pour les libertés parlementaires, cette France où s’épanouissait le siècle nouveau excitait ses sympathies cordiales. Tel peuple, tel théâtre, wie ein Volk, so seine Schauspiele, ces mots, que Louis Bœrne commentait à la honte de l’Allemagne et à l’honneur de la France, avec quelle joie injurieuse les critiques allemands les ont retournés contre nous depuis une quinzaine d’années ! On nous signalait comme une nation dégénérée et à jamais perdue ; d’un peuple où la famille n’est plus rien, disaient-ils, l’Allemagne aura facilement raison. Et sur la foi de quelles enquêtes tenaient-ils ce langage ? Sur la foi de nos drames et de nos romans. Ne croyez pas que ce fussent seulement des remarques littéraires et morales échappées à quelques critiques, des avertissemens plus ou moins honnêtes, des boutades plus ou moins impertinentes, comme ces paroles de hasard qui éclatent et se perdent dans le mouvement de la polémique ; c’était devenu l’opinion consacrée, c’était le lieu-commun universel. J’ai entendu un de nos plus illustres savans raconter une conversation qu’il avait eue à Paris en 1867 avec un des plus grands souverains de l’Europe. « Oui, tout cela est merveilleux, disait le monarque au sujet de l’exposition universelle, vous avez une industrie savante et habile, vous avez l’art, l’esprit, le goût, et quel pays ! que d’élémens de richesses ! Mais vous n’avez pas de mœurs, vous n’avez pas le respect du mariage, vous ne pouvez avoir le culte de la famille, vos enfans ne sont pas à vous. Oh ! ne vous récriez point : vos drames et vos romans sont là. Nous savons quels sujets sont traités sur vos théâtres, et avec quelle complaisance on s’y attache. » Celui à qui étaient confiées ces observations si pénibles pour notre honneur n’est pas seulement un maître de la science, c’est une âme élevée, un penseur chrétien ; il reconnut que la société française n’était pas exempte de grandes misères, il affirma pourtant qu’elle offrait aussi de nombreux exemples de vertu, d’honnêteté, de fidélité aux lois éternelles, surtout il invita le prince à ne pas prendre pour documens authentiques des ouvrages qui nous calomnient.

Il est temps que les écrivains d’imagination se montrent moins indifférens à ce qu’on pense de nous chez nos voisins. On s’occupe aujourd’hui, et avec juste raison, d’imprimer un vigoureux élan à l’étude des langues étrangères ; si nous obtenons sur ce point les succès qui nous sont promis, ce ne sera pas seulement telle ou telle branche de notre activité qui profitera de cette réforme, notre caractère même y gagnera. Nous nous corrigerons de certains défauts qui nous causent de graves préjudices. Voltaire, parmi beaucoup d’impertinences, a insinué quelque chose de cela dans son Discours aux Velches : « ô Velches, mes compatriotes ! vos compilateurs, que vous prenez pour des historiens, vous appellent souvent le premier peuple de l’univers, et votre royaume le premier royaume. Cela n’est pas civil pour les autres nations… » Aujourd’hui, la chose est plus grave : il ne s’agit plus de connaître les autres nations pour ne pas manquer à la civilité, nous sommes tenus de les connaître pour nous redresser nous-mêmes. Quand nous serons en mesure de suivre l’impression que produit notre littérature sur les autres membres de la société européenne, nous perdrons l’habitude de croire que notre littérature est la seule, que notre théâtre est le seul, qu’on nous admire, qu’on nous envie, que la royauté de l’intelligence humaine nous appartient sans conteste. Nous apprendrons quelles sont les conditions de cette royauté, nous saurons qu’elle est mise perpétuellement au concours et qu’il faut sans cesse la conquérir, si on ne veut pas déchoir. Alors aussi les écrivains ne s’enfermeront plus dans un cercle de pensées et de situations qui peuvent donner la plus fausse idée de la France et fournir des armes à nos ennemis ; affranchi de la routine et de la mode, l’art pourra marcher d’un pas libre dans les voies où le soutiendra le goût public, armé d’exigences plus hautes.

Ces réflexions ne s’appliquent pas toutes au drame domestique que M. Edouard Pailleron vient de faire représenter au Théâtre-Français ; je suis obligé pourtant de lui en adresser une certaine part. Pourquoi toujours ces aventures où l’honneur du foyer conjugal est en question, au lieu des grands sujets que tout vous conseille désormais ? Je sais bien que M. Pailleron ne s’attache pas à la peinture complaisante du mal, il aime les gens honnêtes, il les encourage, il prend parti pour eux, il se plaît à les mettre aux prises avec les devoirs les plus pénibles, quelquefois, comme dans les Faux Ménages, avec des difficultés insurmontables, c’est-à-dire avec ces lois non écrites contre lesquelles se brisent tragiquement les intentions les plus droites. Ce titre même de tragédie bourgeoise, que l’auteur d’Hélène a voulu donner à son œuvre [1], indique des intentions d’un ordre élevé, On sait d’avance que le poète ne jouera pas avec le mal qu’il va nous représenter, que la lutte dont il s’agit est sérieuse, et que son héros, comme dans la tragédie d’autrefois, opposera une conscience droite aux coups les plus violens de la destinée. A ce point de vue, M. Pailleron ne calomnie pas la société française ainsi que le fait trop souvent l’audace d’une autre école. Les personnages de M. Pailleron sont presque toujours sympathiques ? on voudrait seulement qu’il fît briller ces élémens aimables de la société française sur un terrain mieux choisi, dans une lumière plus pure.

C’est un type d’honneur assurément que ce médecin laborieux, dévoué, homme de devoir et de famille entre tous, M. Jean, le mari d’Hélène. Orphelin, fils de ses œuvres, il a été le gardien, le tuteur, il a été le père et la mère de sa jeune sœur. Comme il travaillait avec amour, travaillant pour elle autant que pour lui-même ! Aucune tâche ne lui était trop pénible, aucun fardeau trop lourd. Le bonheur l’a récompensé ; il a épousé depuis un an une jeune femme charmante, et dans quelques semaines il va marier sa sœur à un gentilhomme qui l’aime. Tout est souriant dans cette honnête maison. Quel chaste et gracieux abri pour les amours de Blanche et du comte Paul ! Hélène seule est languissante, attristée, inquiète ; on pressent un mystère dans sa vie. Un de ses cousins, M. René de Rive, avec lequel elle a été élevée et qui occupe aujourd’hui un poste diplomatique à l’étranger, est arrivé depuis quinze jours dans la maison du docteur, dans cette maison devenue le foyer de la famille, car Jean et Hélène y recevaient déjà leur tante, Mme de Rive, la mère de René. René est donc l’hôte du docteur depuis deux semaines, il va repartir bientôt, et Hélène, accablée d’un mal inconnu, a refusé obstinément de le voir. Que se passe-t-il ? que s’est-il passé ? Jean n’a pas même un soupçon ; il est si heureux ! il jouit si cordialement du prix de son travail et de son honnêteté ! Il va marier Blanche, il guérira Hélène, la vie n’aura pour lui désormais que les devoirs les plus doux… Non, un coup de foudre éclate, tout ce bonheur s’écroule. Une horrible révélation a frappé le docteur en pleine poitrine. Hélène, cette Hélène tant aimée, la compagne, la protectrice donnée par lui à sa jeune sœur, — Hélène, il y a un an, n’aurait pas dû accepter la main qui lui était offerte. Avant d’être mariée à Jean, elle avait été séduite par son cousin René de Rive.

Les vraies œuvres dramatiques sont celles qui font penser. Dans Hélène, comme dans les Faux Ménages, il y a une idée sérieuse et forte. Peindre un homme outragé, indigné, altéré de vengeance, et l’amener à se vaincre lui-même, retenir son bras prêt à frapper, faire que toutes ces violences s’apaisent, obtenir que les sentimens de pardon, de pitié, d’amour, triomphent de la plus cruelle douleur et du ressentiment le plus amer, voilà l’idée maîtresse du drame de M. Edouard Pailleron. Malheureusement pour le succès du drame, cette idée ne se dégage pas tout d’abord et nettement aux yeux du public. Bien plus, le soir de la première représentation, une autre idée, une idée plus neuve, plus originale, suggérée par le poète lui-même à la fin du premier acte, avait donné un cours différent aux conjectures des spectateurs. Au moment où René de Rive, dans son égoïsme et sa fatuité, s’imagine qu’Hélène regrette d’être mariée à un autre, au moment où il ose se présenter devant elle et lui rappeler le passé, Hélène se redresse, pâle, indignée, superbe. — A qui donc parlez-vous, monsieur ?

RENÉ.


A qui je parle ? A toi, toi, ma jeunesse,
Toi, qu’il ne se peut plus que mon cœur méconnaisse,
Qui fus, une heure au moins que rien n’efface, rien,
Celle…

HÉLÈNE, relevant la tête.


Ah ! dites-le donc ! votre maîtresse… Eh bien ?
C’est vrai, puisqu’après tout, et malgré mon envie,
Je ne puis arracher cette heure de ma vie,
C’est vrai !… vous avez eu, là, dans votre maison,

Sous la main, comme exprès pour cette trahison,
Une parente pauvre, une enfant imbécile,
Et vous en avez eu raison. C’était facile,
Son honneur ne tenait qu’à votre loyauté !
Mais vous êtes parti, vous avez tout quitté.
Elle est femme d’un autre, et que Dieu lui pardonne !
Je voudrais bien savoir quels droits cela vous donne ?
Vous m’avez délaissée ? Eh bien ! c’est accompli…
Mais après l’abandon vous me devez l’oubli !
Je ne vous connais plus, moi, monsieur, je vous jure,
Et vous êtes ici, vous ? Mais c’est une injure,
Sortez !

RENÉ.


Ah ! cœur de femme ! Et pourtant tu m’aimais,
Hélène ! Souviens-toi, tu m’as aimé.

HÉLÈNE.


Jamais !
Et vous le savez trop pour jouer la méprise :
Ce qu’un voleur de nuit peut avoir par surprise,
Vous l’avez eu de moi, l’enfant stupide, mais
Mon âme, mon amour, enfin moi ! moi ! jamais !

L’enfant stupide, l’enfant imbécile, ces mots, qui semblaient répétés à dessein, éveillaient l’idée d’un drame tout nouveau, d’un drame psychologique où la conscience eût joué le premier rôle. Hélène a été coupable sans doute, elle a été surtout victime. Cette enfant qui n’était pas encore une personne morale, cette enfant sans raison, sans conscience, sans volonté, l’orpheline élevée par une tante qui gâtait ses fils et négligeait sa nièce, a pu succomber à une séduction infâme ; aujourd’hui c’est une personne, c’est une âme qui se possède, elle a conscience de ce qu’elle vaut, elle saura bien à elle toute seule sauver sa dignité. Son remords même lui est une force. Il n’est pas nécessaire qu’elle fasse dès à présent à son mari les aveux qu’elle lui doit, elle se doit d’abord à elle-même de châtier le lâche qui abusa de son ignorance et de sa faiblesse. Voici la revanche de l’être inconscient devenu responsable et libre. On le croyait du moins, et comment ne pas le croire quand on voyait Hélène, dans cette même scène du premier acte, imprimer au front du lâche une si énergique flétrissure ? L’odieux René de Rive, croyant toujours avoir affaire à l’enfant qu’il a souillée, ose encore lui parler de son amour.

HÉLÈNE.


Misérable !
Ah ! misérable ! Eh bien ! vrai, je ne croyais point,
Si déloyal qu’on-soit, qu’on le fût à ce point !

RENÉ.


Hélène !

HÉLÈNE.


Voilà donc ce qu’il avait dans l’âme !
De la maîtresse pauvre, on ne fait pas sa femme,
Mais de la femme on peut redevenir l’amant ;
Cela permet d’aimer bien plus commodément,
Et le calcul est sûr, ayant à son service
Le souvenir pour arme et la peur pour complice…
Et tout cela vous tente ! il vous prend ce désir
De jouer mon bonheur contre votre plaisir,
Et d’avilir ma faute et d’entraver ma tâche…
Eh bien ! cela, c’est lâche ! oui, lâche ! lâche ! lâche !

RENÉ.


Ecoute !

HÉLÈNE.


Assez ! assez ! à cette heure j’y vois !
Je ne suis plus l’enfant candide d’autrefois.


On croyait donc que le véritable sujet du drame était cette revanche si vaillamment engagée par Hélène. Le public fut désappointé quand il vit dévier tout à coup aux actes suivans la ligne droite dont l’auteur lui avait suggéré l’idée. Hélène a tout avoué à son mari ; pendant deux actes, nous allons assister aux émotions violentes de l’honnête homme partagé entre la douleur, la colère, la soif de vengeance, et la crainte de faire un éclat qui rendra impossible le mariage de Blanche. Au deuxième acte, c’est une colère muette et d’autant plus terrible, au troisième une explosion de reproches et d’injures. Une fois son sujet arrêté d’une certaine façon, l’auteur en avait combiné habilement les péripéties. Après la scène qui nous a jetés en pleine tragédie bourgeoise, cette résignation apparente de Jean, ce silence, cet accablement, ce désespoir silencieux, toute cette attitude implacable forme un poignant contraste avec la grâce du premier tableau. Comme on sent qu’il y la là quelque chose d’irréparable, on croit la situation sans issue, et bientôt pourtant, nouveau contraste, ce sont les explosions tumultueuses du dernier acte qui fournissent au malheureux Jean l’occasion d’épuiser sa colère et de la vaincre. Seulement, pour que ces alternatives pussent être acceptées, il faudrait que la pauvre Hélène fût moins digne de sympathie. Le public résiste au poète, quand il voit la victime si maltraitée pendant la plus grande partie du drame ; il trouve qu’elle ne mérite ni ce mépris silencieux, ni cette colère retentissante. Tout cela lui paraît excessif et injuste. Bien plus, à juger la chose au simple point de vue théâtral, on supporte impatiemment cette situation qui reste la même au fond pendant deux actes, et dont la forme n’est modifiée que par l’épisode du duel entre Jean et René, duel nécessaire d’abord et rendu ensuite impossible. Décidément le poète à eu tort décrire la belle scène dont nous avons cité plusieurs passages. On nous comprend sans doute : il a eu tort, ayant écrit cette scène émouvante, de ne pas en tirer le drame qu’elle renfermait ; la revanche de l’enfant imbécile, la revanche de la conscience et de la volonté.

Ce qui a protégé le drame de M. Pailleron, c’est l’honnêteté des sentimens et le charme des vers. Si le sujet est pénible, les personnages, excepté René de Rive, sont sympathiques et touchans. Les vers sont gracieux, faciles, trop faciles, car il arrive parfois que cette facilité les rend un peu voisins de la prose. La langue du théâtre veut du naturel et de la souplesse ; ce n’est pas une raison pour substituer aux vers des lignes sans mesure, qui n’ont retenu de la prosodie que le nombre des syllabes. M. Edouard Pailleron est moins excusable qu’un autre de méconnaître les lois du style ; quand il se défie de sa plume trop prompte, quand il soutient son aimable idiome au-dessus de la langue Courante, il écrit des pages où la grâce n’exclut pas la force, où la familiarité n’éloigne pas la poésie. Telles sont par exemple les paroles que Jean adresse au comte Paul en lui donnant sa sœur. Je les cite entre beaucoup d’autres parce qu’elles résument le rôle du personnage principal, et parce qu’elles expriment une inspiration de sympathie et d’indulgence qui est un des traits distinctifs de l’auteur :


Prenez-la, mon cher comte. Et quant à son bonheur,
Consultez la tendresse encor plus que l’honneur.
Vous êtes fier, c’est bien, mais soyez doux. La vie,
Même pour ces heureux que tout le monde envie,
La vie a ses travaux, ses combats hasardeux,
Ses défaites,… c’est pour cela qu’on se met deux.
Soyez-lui doux, allez, aidez-la dans la route ;
Quelle sévérité vaut ce qu’elle nous coûte ?
Et quel droit le plus ferme a-t-il d’être exigeant ?
On n’est que juste alors que l’on est indulgent.
Mais je ne sais pourquoi je parle ici d’épreuve.
Tout vous sera facile avec cette âme neuve.
Il faut me pardonner d’ouvrir ainsi mon cœur.
Vous l’avez dit : pour moi c’est mon enfant, ma sœur,
Un de ces doux fardeaux dont le poids nous repose,
Légers quand on les porte et lourds quand on les pose.


Je finis par où j’ai commencé. Si la tragédie bourgeoise de M. Edouard Pailleron, malgré l’honnêteté des sentimens, malgré le charme des vers, enfin malgré l’aide que lui ont prêtée d’excellens interprètes, n’a pas obtenu le même succès que son drame des Faux Ménages, n’y a-t-il pas là un avertissement que le jeune poète aurait tort de négliger ? Il avait pour gagner sa cause l’expérience et la vigueur de M. Delaunay, la passion de Mlle Favart, l’ingénuité charmante de Mlle Reichenberg, et le public ne s’est rendu qu’à moitié. Cela veut dire, à mon avis, qu’il est temps de renouveler une bonne part du répertoire contemporain, celle qui tourne toujours dans le même cercle, celle qui nous ramène invariablement aux mêmes thèses et aux mêmes aventures.

Il ne s’agit pas de restreindre le domaine du théâtre, nous voudrions l’agrandir au contraire en lui restituant les traditions qu’il abandonne, et en lui indiquant de nouvelles régions à conquérir. Voilà pourquoi nous disons à tous les jeunes poètes qui, comme M. Pailleron, doivent se préoccuper du renouvellement de la scène française : Au lieu de vous enfermer dans je ne sais quelle Cythère équivoque, interrogez donc le vaste monde. Nous vivons dans un siècle profondément troublé ; faites des œuvres qui intéressent, qui émeuvent, et surtout qui éclairent des générations tant de fois trompées. Après ce que nous avons souffert, lorsque tant de questions nous pressent et que tant de devoirs nous réclament, est-ce le moment des comédies ou des drames anecdotiques ? La grande comédie est inépuisable, elle peint l’homme, l’homme de tous les âges et l’homme d’une époque, elle met en relief ce que les circonstances impriment de traits nouveaux sur la trame éternelle des caractères. Est-ce qu’il n’y a pas d’autres personnages que la femme et le mari ? Est-ce qu’il n’y a pas des pédans, des avares, des hypocrites, des misanthropes, des vaniteux, des importans, des courtisans, qui ne ressemblent en aucune façon à ceux de Molière ? Est-ce qu’il n’y a pas des travers et des vices, — est-ce qu’il n’y a pas aussi des instincts, des vertus, de sympathiques modèles que la poésie comique n’a pas encore essayé de peindre ? Observez le monde, c’est la première loi. Boileau disait : Connaissez la ville. Nous ajoutons : Connaissez la France. La France ! je voudrais qu’elle apparût en quelque sorte derrière l’œuvre représentée sur la scène, qu’on ne la montrât jamais et qu’on la vît toujours, que sa pensée fût constamment présente au poète comme à l’auditoire. En sauvant Orgon de la ruine, Molière nous dit avec fierté que ces choses se passent « sous un prince ennemi de la fraude. « Il faudrait qu’à l’avenir chacun de nos écrivains dramatiques pût mettre sous chacun de ses tableaux cette signature du temps ; il faudrait qu’on pût y lire : en faisant ceci, je n’ai pas oublié la France, cette France à qui nous devons tout rapporter, nos plaisirs comme nos douleurs, le rire franc et honnête aussi bien que les sévères pensées.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Hélène, tragédie bourgeoise, en trois actes, en vers ; in-8°. Paris, Michel Lévy.