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Revue dramatique - A propos de trois « reprises »

Revue dramatique - A propos de trois « reprises »
Revue des Deux Mondes3e période, tome 81 (p. 683-694).

Odéon : Claudie. — Porto-Saint-Martin : les Beaux Messieurs de Bois-Doré. — Ambigu : Marie-Jeanne.


L’avant-veille, à l’Ambigu, « le tout-Paris des premières » avait vu l’Assommoir ; au Vaudeville, ce soir-là, il voyait l’Aventure de Ladislas Bolski. La fine prose de M. Cherbuliez s’envolait des lèvres de Mme Pasca, revenue à peine de Russie, surprenante par son grand air sous les cheveux blancs de la mère du héros. Quand le rideau tomba sur le premier acte, une voix de jeune femme, derrière moi, dans l’orchestre, exhala cette phrase, comme un soupir articulé : « Ah ! deux jours après l’Assommoir.., à la bonne heure, c’est distingué… : ça soulage, sacré nom d’un chien ! » — On me pardonnera, je l’espère, de citer cette naïve parole : c’est l’expression la plus heureuse d’un sentiment que j’ai reconnu dans mainte salle de théâtre, et plusieurs fois en ces derniers temps. Tout de suite après Renée, voici Marie-Jeanne, les Beaux Messieurs de Bois-Doré, Claudie ; « Ah ! ces vieilles pièces, murmure le spectateur, elles donnent plus de plaisir que bien des jeunes… » Claudie, en effet, à toute époque, est préférable à Renée ; de même, sans doute, les Beaux Messieurs de Bois-Doré ; de même, je le veux bien, Marie-Jeanne. Tout ceci, d’ailleurs, après le ragoût de M. Zola, est un rafraîchissement ; qu’on le savoure avec délices, j’en suis fort aise. Je demande seulement que le public ne prenne pas le change sur les raisons de sa jouissance, et je vois avec peine que plusieurs beaux esprits l’y invitent. Ces nouvelles pièces, qui ne trouvent guère de chalands, sont produites sous l’enseigne de la vérité ; ces vieilles, au contraire, qui obtiennent la vogue, il est admis qu’elles sont tirées du magasin de la convention : nos théoriciens de conclure, et de conclure avec joie, que la convention, à la scène, prévaut et prévaudra toujours sur la vérité. Il se peut que cette joie, en présence de M. Zola, soit malicieuse ; il se peut aussi qu’elle parte d’un bon naturel : voilà les auteurs dispensés de la recherche de l’inconnu, et le public dispensé de les accompagner en ce voyage de découverte ! Plus d’inquiétudes, plus de risques ! Il suffît de faire machine en arrière pour rencontrer l’eldorado ! — Mais la cause de la vérité est-elle liée si étroitement à celle de Renée, ou même à celle de M. Zola ? Nous savons qu’il n’en est rien. Est-ce le charme de la convention qui vaut ce regain de faveur à Claudie, aux Beaux Messieurs de Bois-Doré, à Marie-Jeanne ? Il est permis, au moins, de poser le problème, et de l’étudier avant de le résoudre.

Le sujet de Claudie est-il pris de la réalité, ou bien est-ce une fiction laborieuse ? Une jeune fille a été séduite, elle est devenue mère, elle a été abandonnée ; malgré la révélation de sa faute, un honnête homme l’épouse. M. Dumas, il y a deux ans, a transporté ce sujet de la ferme au château, des classes populaires dans le monde ; J’œuvre de George Sand, aujourd’hui, est moins présente que la sienne à toutes les mémoires ; en la revoyant, on s’écrie : « C’est Denise aux champs ! » L’histoire, sous sa première forme, est-elle plus extraordinaire que sous la seconde ? Nullement. S’il peut arriver, dans la bourgeoisie, qu’une fille soit mal gardée, attaquée vivement, amoureuse et faible, et qu’un enfant naisse en cachette, cela se voit aussi dans les campagnes ; il est même reconnu que le chaume, un soir de moisson, est plus glissant qu’un parquet. D’autre part, où ce dommage est le plus fréquent, c’est là justement que la réparation par un tiers est le plus facile, donc le plus croyable. Pour épouser Denise, il faut que le comte de Bardannes soit orphelin, ami d’un philosophe, et courageux contre le préjugé ; encore, à l’annonce de cette union, les gens de peu de charité ou de peu de foi redisent-ils le mot de Barantin, le disciple récalcitrant de Mme Aubray : « C’est égal, c’est raide ! » Ils ne prennent leur parti de ce dénoûment que par indulgence pour la manie de l’auteur : « C’est les Idées de M. Dumas ! » Mais les mœurs rustiques sont plus accommodantes que les nôtres, et nous le savons. Il n’est pas scandaleux ni rare qu’un paysan, désireux de fonder une famille, choisisse une compagne qui a fait ses preuves avec un autre : au moins le souvenir de cet accident n’est-il pas un obstacle au mariage ; il ne peut qu’animer les fiançailles. Oui, vraiment, une petite lutte s’établit dans le cœur du jeune homme et dans celui de la jeune fille, si d’aventure ils ont la conscience délicate et sont épris l’un de l’autre ; mais la fin de cette lutte est naturellement heureuse, et elle n’étonnera personne. Ce double combat est ce qu’il faut pour, que l’idylle acquière l’intérêt d’un drame ; en sommes-nous témoins, nous croyons volontiers nos yeux : nulle fantasmagorie dans ce spectacle. Mais, si le sujet de Claudie, en soi, est aussi vrai que celui de Denise, et plus vraisemblable en son milieu, c’est pour l’intrigue, peut-être, que l’auteur a gardé sa fantaisie. On n’a pas oublié par quelle combinaison, à la fois savante et simple, M. Dumas contraint son héroïne de déclarer elle-même sa faute à l’homme qu’elle aime et dont elle est aimée : le drame s’élève, par ce ressort, jusqu’aux sommets tragiques. George Sand, peut-être, a imaginé quelque machine plus ingénieuse, dont le jeu nous amuse et dont les effets nous surprennent ; c’est par un manège habile que l’ouvrage nous intéresse et par des coups de théâtre qu’il nous émeut. — Hélas ! non : cette pièce est menée ou plutôt se laisse aller selon le cours des choses. C’est le galant qui bavarde, un jour qu’il veut se venger de sa maîtresse ; il narre tout uniment sa bonne fortune. La pauvre fille se retire, et l’honnête amoureux la pleure ; mais il l’aime trop pour consentir décidément à la perdre ; assuré que désormais il occupe seul tout son cœur, il la retient et il l’épouse. La substance morale de Claudie est comme une eau de source, et voilà tous les travaux d’art qu’elle a subis. Point de cascades ni de gerbes jaillissantes : le flot suit à son gré une pente naturelle.

C’est donc les caractères, apparemment, qui sont d’aimables mensonges ? La bonne dame de Nohant n’admet que des brebis et des agneaux, et pas un seul loup dans sa bergerie ? Ce coin de province est un paradis terrestre, apparu dans un rêve, et peuplé d’êtres surnaturels, qui ont pour mission de nous divertir et de nous consoler des hommes ? Examinons l’hypothèse : où sont-ils, ces anges ?

Claudie a fait la bête, plutôt que l’ange, il y a quelques années ; si c’est un agneau, ce n’est pas un agneau sans tache, et, sans sortir du pays, il a vu le loup. Va-t-on soutenir que cette héroïne est plus qu’une femme parce qu’elle est réservée, parce qu’elle est fière et qu’elle ne ment pas ? Ceux qui feraient d’elle cet éloge auraient vu l’humanité encore plus en laid que nos réalistes les plus cruels. Il se peut, sans doute, qu’une fille séduite devienne une fille éhontée ; mais il se peut aussi qu’elle s’enferme dans le souvenir de son malheur et ne se permette pas de tromper un honnête homme sur la qualité de sa vertu ; gageons que M. Zola ne dirait pas le contraire. Aussi bien, cette réserve même et cette fierté ne sont pas sans avantages : si Claudie ne s’accorde pas, par fraude, les bénéfices de l’innocence, elle ne s’inflige pas non plus toutes les charges de son état. Elle ne ment pas, mais elle se tait ; elle se dérobe, même, aux questions passionnées de Sylvain. Elle le fuit, c’est assez ; il ne dépend pas d’elle qu’en le fuyant elle ne lui laisse de sa petite personne une image immaculée, à laquelle il continuerait ses dévotions. Assurément, c’est son droit de femme ; ce ne serait pas son devoir d’ange. Et lui, le héros, est-ce un de ces merveilleux amans qui, en pareille conjoncture, prodigueraient les actions de grâces : « Merci, mon Dieu ! Vous me donnez une illustre occasion de prouver mon amour. Et vous, ma belle, je vous salue : que votre péché soit béni ! Je vous dois compte, à présent, du mal qu’un autre vous a fait ; je me réjouis d’acquitter sa dette envers vous. Je vous aimais innocente ; fautive, je vous adore ! » Mais non ! le pauvre Sylvain n’est pas si bien appris : il souffre, cet homme, — qui n’est qu’un bomme. — Aussitôt que cette fille est accusée, il l’interroge avec jalousie, avec colère, et sa défiance est vite injurieuse : « Si Denis Ronciat voulait vous épouser, vous feriez peut-être votre devoir et votre contentement en le voulant aussi ? — Je crois que je ne ferais ni l’un ni l’autre. — Ce n’est point ce qu’il dit ! » Quand le malheur est avéré, son ironie éclate : « Courage ! vous voulez qu’on vous respecte comme une sainte, pas vrai ! » Voilà des sentimens qui ne sont guère fabuleux. Quant au rival de Sylvain, à ce Denis Ronciat, c’est le loup en personne, ou plutôt c’est un renard, animal moins rare dans les villages. Il a goûté de la tendre poulette ; cette poularde, à présent, la riche dame Rose, ferait bien son affaire. Sensuel et fat, cupide et finaud, vaniteux et poltron, égoïste à souhait, n’est-ce pas assez de titres pour que nous le reconnaissions comme notre prochain, au moins comme le type accompli d’une variété de l’espèce ? Et dame Rose, non plus, n’est pas un corps glorieux : assez de voisins en ont tâté. Surprise et fâchée de la froideur de Sylvain, elle apprend qu’il aime Claudie et que la pauvrette n’est pas sans reproche : elle ne se prive pas de lui jeter la pierre. C’est elle ensuite, il est vrai, qui court après la fugitive et la ramène, et qui aide le plus ardemment à son mariage. Hé oui ! cette joyeuse commère est une bonne femme ; mais une bonne femme, surtout de ce genre-là, est une femme. Enfin, les parens de Sylvain, le père et la mère Fauveau, ressemblent-ils à des figures célestes ? Hé non ! Ce n’est pas seulement lorsqu’il traîne la jambe qu’on sent que le père Fauveau n’a pas d’ailes. Il est attaché à la terre, ce brave paysan, et aux fruits de la terre et à leur prix, aux écus bien sonnans, pour le moins aussi fortement qu’à l’honneur. Il fait tout ce qu’il peut pour détourner son fils de Claudie et se résigne difficilement à ce mariage ; mais la bru de son choix était dame Rose, propriétaire des moulins qu’elle a éventés de son bonnet. Quant à la mère, tout le suc de son rôle est dans cette phrase : « Ah ! mon fils, comme le voilà épris ! Allons ! je vois bien qu’il faudra contrarier ton père pour le contenter ! » Une ménagère qui devine les sentimens de son fils unique et s’en fait la complice, on ne peut la révérer, de bonne foi, comme une apparition. Elle forme, avec ce dur bonhomme, un couple qui n’a rien de chimérique.

Reste un seul personnage : le père de Claudie. Ah ! pour celui-ci, nous avouons qu’il diffère quelque peu du commun des hommes. Il participe de notre nature, mais une essence plus subtile est mêlée en lui au levain ordinaire. Il est ancien soldat, vieux moissonneur, défenseur de sa fille persécutée : ces qualités, qui sont humaines, suffisent à expliquer ses sentimens et Bes actes ; il a sa juste place dans le drame, et des intérêts assez particuliers l’y rattachent ; il a ses raisons, — il se distingue par là de maint raisonneur, — pour défendre et bénir la fille coupable et crier aux parens de l’honnête jeune homme : « Est-ce qu’il est digne d’elle, votre garçon ? » Mais il est aussi le représentant de George Sand sur le théâtre et du bon Dieu sur la terre : à ce double titre, il a des idées générales et le don de l’éloquence. On s’aperçoit qu’il a paru, cet octogénaire, peu après 1848 : il est contemporain de Pierre Leroux, qui rend à l’humanité un culte religieux, et de ce clergé qui arrosait les arbres de la liberté. Il est philosophe et prédicateur. Il est patriarche du Berry et de tout le sol arable ; il recommence dans la plaine le Sermon sur la montagne. Il célèbre les bienfaits de la glèbe nourricière ; il sépare les bons des méchans. Il glorifie l’abondance ; il annonce le règne de la justice. Tout cela est fort beau, mais nous étonne un peu : ni dans ce lieu, ni de cette bouche, nous n’attendions ces leçons magnifiques ! Est-ce un personnage de théâtre, est-ce le père Rémy qui nous les donne ? Mais non ; c’est l’âme de l’auteur qui passe par ses lèvres ; ce visage n’est plus guère qu’un masque sonore. Aussitôt reconnu parmi des figures humaines, un masque intéresse peu, même s’il en sort d’admirables paroles ; cette musique, du moins, intéresse autrement que le cri de la nature ; l’illusion est presque dissipée, la sympathie devient plus tiède. Cette bénédiction de « la Gerbaude, » cette oraison qui s’épanche à la fin du premier acte, assurément nous ne demandons pas qu’on l’abrège : nous ne sommes pas si barbares, si insensibles aux nobles sentences et à la mélodie ; ce vin généreux est tiré, il faut le boire ; nous le buvons avec respect jusqu’à la dernière goutte. Mais soyons francs : quand le père Rémy, ayant achevé son discours, parait expirer, nous nous résignons à le perdre et ne le regrettons pas trop. Dieu et l’auteur nous l’ont donné ; Dieu et l’auteur nous le retirent ; que leur volonté soit faite ! Pour continuer le drame, assez de personnages survivent à celui-là, qui semblent exister par eux-mêmes. S’il est mort, toutefois, ce n’est pas pour longtemps : lorsque la toile se relève, le voici ranimé, qui se réchauffe au coin du feu. La joie que nous donne sa résurrection n’est pas sans inquiétude : il va recouvrer la parole ! Sans doute, il n’en fera qu’un bel usage : il sera l’orateur de George Sand. Mais ce n’est pas à George Sand que nous avons affaire : c’est à Claudie, à Sylvain, à leurs proches et à leurs compagnons. Chaque fois, par la suite, que le vieillard élève la voix au-dessus du ton qui appartient à son personnage et convient à la situation, noua sommes distraits du drame, notre plaisir change et il s’amoindrit. Ainsi, dans cette pièce, une seule partie d’un seul caractère manque de rompre le charme, et c’est précisément, comme dirait Molière, ce qui « sort du bon naturel et de la vérité. »

Mais ce charme qui nous tient, réplique un ami de la convention, est surtout l’effet du style : or ce style est celui de George Sand,

Et ce n’est point ainsi que parle la nature !

Il est pourtant simple et coulant, ce style ; il n’est rien de plus, à l’ordinaire, que l’expression des sentimens, et dans les meilleurs endroits, il ne vaut que par la mesure et la justesse. Écoutez Sylvain, épris secrètement de Claudie, et refusant de courtiser dame Rose ; la galanterie n’est pas son fait, il en laisse le soin à son père : « Est-ce que c’est de mon âge ? » réplique le vieux Fauveau. Sylvain, la tête basse, murmure : « C’est peut-être trop tard aussi pour moi. » Voilà de ces mots qui vont au cœur ; d’où viennent-ils ? Est-ce de l’encrier d’un écrivain ? Un paysan n’a-t-il pu les trouver ? Et, plus loin, ce cri charmant de Claudie, alors qu’elle se juge indigne de Sylvain, qu’elle a été offensée par lui, qu’elle se défend de l’aimer encore : « Mon père, je n’aime que vous, je n’aime que vous au monde ! » ne peut-il jaillir, ce cri, de l’âme d’une paysanne ? Est-ce le trait d’un auteur ?

Il est des passages, cependant, où l’on soupçonne un peu d’artifice ; mais admirez lesquels ! C’est justement ceux où George Sand, pour marquer la condition de ses personnages, leur a prêté un parler proprement rustique ou villageois. Ces locutions berrichonnes sont-elles berrichonnes tout de bon, ou seulement à la mode du Berry ? Ces fleurs des champs sont-elles fabriquées ou naturelles ? Nous les considérons avec plus de curiosité que de foi, et bientôt même, si elles se multiplient, avec je ne sais quelle « languition d’ennuyance. » Hé donc ! ce que l’auteur en a fait, d’une part, n’était que pour marquer l’ouvrage d’un signe particulier de vérité ; notre malaise, d’autre part, n’est produit que par ce doute : est-ce bien la vérité vraie ? Cette affaire, en somme, par quelque biais qu’on l’examine, tourne au détriment des avocats de la convention.

Ils flattent leur cliente, ces rusés compères : ils veulent que George Sand se soit réclamée d’elle, et que George Sand lui doive encore ce regain de succès. A merveille : même dans la critique, ils suivent le contre-pied du réel. Si George Sand, ici, n’a pas montré toute la vérité, rien que la vérité, elle a voulu, elle a cru le faire ; ses contemporains ont reconnu son dessein, ils ont juré même qu’elle y avait réussi. Voyez plutôt sa lettre à Bocage, publiée en tête de la brochure : elle sait gré à Fechter d’avoir « idéalisé » le type de Sylvain, mais de quelle manière ? « En lui conservant la vérité. » Elle remercie tous les artistes, à la un, « d’avoir fait de Claudie un spectacle émouvant et vrai. » Prenez maintenant ce feuilleton ; ce n’est pas le témoignage d’un sot, ni d’un amateur de bassesse, mais celui de Théophile Gautier. Naguère il écrivait, à propos de François le Champi : « La toile se lève et nous montre un intérieur rustique très simple,.. une excellente décoration,.. qui persuade doucement comme la réalité… Cela ne ressemble en rien aux chaumières d’opéra comique,.. nous n’avons pas affaire à des Jeannots et à des Colins. Ce qui donne de la valeur à l’œuvre, c’est le naturel parfait, le sentiment profond de la nature rustique… Les paysans d’Adolphe Leleux ne sont pas plus vrais, plus naïfs, plus robustement plantés sur leurs jambes que ceux de Mme Sand. » Un peu plus tard, à propos de la Petite Fadette, le même juge déclarait : « Balzac, habitué à des natures complexes, a le tort de faire de ses paysans des Talleyrands en blouse et des Metternichs en sabots. Mme Sand y convient mieux, par une candeur puissante et par la placidité de son style. » Enfin, le 13 janvier 1851, à propos de Claudie : « George Sand a eu cet avantage de se mêler à la vie des champs, de connaître familièrement ses modèles, et de pénétrer dans l’intimité de la chaumière ; ses paysans ne sont donc pas des paysans d’opéra comique, des Jeannots en veste tourterelle et en culotte de satin. Ils patoisent et portent des chemises de grosse toile, de larges braies et des vestes élimées ; c’est la différence d’un Adolphe Leleux à un Boucher. » — Leleux ! encore ce nom : Entendez ce qu’il signifie : Leleux est ici comme serait Courbet. — Ose-t-on soutenir, après cela, que George Sand portait la bannière de la convention ? Dans ses drames champêtres, elle fut toujours sincère, et, pour sa récompense, presque toujours véridique. Aussi bien, nous l’avons vu, c’est par ce qu’il renferme de vérité que cet ouvrage nous intéresse encore. Il se peut que M. Paul Mounet, sous la chevelure prophétique du père Rémy, soit aussi imposant que Bocage, et qu’il le soit même un peu trop. Il est certain que Mme Crosnier, sous le bonnet de la mère Fauveau, est aussi excellente comédienne que personne ; et je croirai difficilement que dame Rose, à l’origine, fût plus belle et mieux délurée que Mlle Dheurs. Quoique M. Barré, sans doute, l’ait représenté avec plus de rondeur, j’accorde que M. Colombey, acteur minutieux et malin, nous offre un Denis Ronciat fort agréable. Enfin, quelque idée que j’aie de Lia Félix, j’ai peine à imaginer une Claudie plus gracieuse et plus ferme, plus modeste et plus touchante que Mlle Panot. Mais, pas plus que leurs devanciers, tous ces artistes n’auraient « fait de Claudie un spectacle émouvant et vrai, » si ce spectacle, en lui-même, n’avait possédé cette double vertu, — s’il n’avait dû, en effet, nous émouvoir par sa vérité.

Voici, à présent, les Beaux Messieurs de Bois-Doré. S’il est un ouvrage dispensé, par définition, de rien présenter qui soit conforme au réel, c’est apparemment celui-ci. George Sand, lorsqu’elle a écrit le roman, ne s’est pas souciée d’être sincère, mais amusante. Elle arrivait au déclin de l’âge, sinon du talent ; elle s’est plu à ce long récit, qui ne dut guère la fatiguer. Une suite d’aventures, en ces deux volumes, se développe avec aisance, — une épopée Louis XIII, dans le goût de Damas pore, inventée par une bonne-maman. L’aimable femme a encore l’imagination pimpante et la langue agile : cette histoire, où les occasions d’horreur ne manquent pas, est toujours gracieuse ; il dure plusieurs veillées, ce conte, et ne languit jamais ; jusqu’à la dernière, on ne saurait dire qu’il menace, mais plutôt qu’il promet, d’être interminable ; et, lorsqu’il a pris fin, les auditeurs ont l’esprit aussi frais, aussi léger qu’avant. C’est qu’il ne s’agit pas, pour la conteuse, de croire ni de faire croire tout de bon que ces événemens sont arrivés : le loup veut croquer le chevreau, le chevreau lui échappe : un gros chien se jette à la traverse ; à la fin, le loup est mangé ; — mais ce n’était pas un vrai loup, un vrai chevreau, un vrai chien : on aurait eu trop peur ! On ne voulait avoir peur qu’un tantinet, et seulement pour rire.

Ce roman ainsi conçu et mené à bien, est survenu M. Paul Meurice pour en tirer au drame. Il a pris le premier volume, qui formait, à lui seul, une fable complète ; il l’a, non sans adresse, accommodé pour la scène. M. Paul Meurice ! il suffit de le nommer : on sait de quelle sorte de héros il est un épigone ; à cette matière, que lui abandonnait George Sand, il ne pouvait qu’appliquer la formule inventée naïvement, vers 1830, par les grands chefs. Voilà donc un roman du genre le plus romanesque, apparu lorsque ce genre touchait à sa fin, et le voilà modifié pour le théâtre par un des derniers romantiques : on ne s’attend pas, en cette occurrence, à une débauche de naturel et de vérité ; on ne sera guère exigeant sur ce chapitre.

Eh bien ! il se trouve un semblant de caractère humain, une parcelle de vraie dans ce gentil mélodrame ; et c’est justement, à l’heure présente, ce qui sauve le reste. Un galant homme, — appelez-le Sylvain de Bois-Doré ou M. Durand, placez-le sous le règne de Louis XIII ou de M. Grévy, peu importe, — un galant homme a vieilli seul, ou plutôt, vivant seul, il n’a pas voulu vieillir. Il n’a pas de fils, pas de neveux auprès de lui, dont la croissance lui prouve sa décrépitude : il prétend donc rester jeune, il s’habille à soixante-treize ans comme un élégant de vingt-cinq ; il se teint les cheveux et la moustache ; il se farde les joues. Il fait profession d’avoir le cœur aussi fleuri que la figure : il l’offre à toutes les dames, il va le donner à une jeune fille. Mais un enfant, par un hasard quelconque, entre dans sa maison ; peu à peu, le bonhomme éprouve des sentimens plus convenables a son état réel dans la vie. Un jour, il trouve que cet orphelin est le fils de son frère cadet : et ce jour-là, par un miracle naturel, il vieillit d’un demi-siècle, en devenant père, ou plutôt grand-père, il prend tout à coup son âge. N’est-ce pas une histoire assez vraisemblable ? Ce vieux beau, qui devient un bon vieux, nous avons pu le rencontrer hier, aujourd’hui, sur le boulevard. Hier, marchant tout seul, il portait la moustache cirée comme sa botte, et relevée en croc : il était ridicule avec assez de grâce. Aujourd’hui, nouvel aspect ; il aura neigé sur sa tête cette nuit : le voici qui donne la main à son petit-fils ; il est digne avec simplicité. Sourire de lui, et lui sourire, pour les passans, c’est l’affaire de deux jours : il les égaie et les émeut doucement.

Est-ce pourtant sous Louis XIII que l’action est placée ? On aura l’avantage de costumes plus tranchés et de mœurs plus divertissantes. Jeune ou vieux, dameret ou sévère, M. Durand, sous M. Grévy, serait toujours vêtu à peu près du même drap sombre. Sylvain, marquis de Bois-Doré, peut s’habiller de satin rose, et puis quitter cet ajustement pour le velours noir. Et ce n’est pas seulement pour la coquetterie que l’époque est plus favorable, mais pour la galanterie : on peut faire un peu mieux les choses, si l’on est serviteur du beau sexe, au temps d’Honoré d’Urfé, qu’au temps de Schopenhauer. Boisdoré a donc entrepris de régler son langage, aussi bien que sa toilette, et ses façons et ses jardins même d’après les leçons de l’Astrée. Ce ne sont que bosquets bien taillés, autour du château de Briantes, comme sur les bords du Lignon. Le maître qui s’y promène semble Céladon en personne ; et son vieil intendant, surnommé Adamas, sait farder la vérité aussi délicatement qu’un visage. Comme son filleul, décoré du nom de Clindor, lui demande pourquoi il peinturlure les pommettes du marquis : « Pourquoi ? pourquoi ? répond-il… Eh ! précisément parce que certaines fausses apparences pouvant tromper les yeux sur sa jeunesse, il est juste qu’un peu d’art vienne réparer les mensonges de la nature. »

Tout cela est fort joli, et tout cela est humain. Sous la perruque bouclée à la mode de 1617, comme sous de rares cheveux teints par un procédé que nos journaux recommanderaient, ce qui provoque notre sympathie, c’est un éveil de sentimens. Sylvain de Bois-Doré, avant qu’il ait retrouve son neveu Mario, après qu’il l’a retrouvé, voilà notre homme, voilà un homme. Sans famille, — En famille, tel serait le sous-titre de cette comédie à demi pathétique, toute morale et conforme à la nature. Aussi bien, la première fois que la pièce fut représentée, quelle scène toucha le plus vivement les spectateurs ? C’est l’apparition de Bocage en cheveux blancs, la main sur l’épaule de Jane Essler. M. Dumaine, aujourd’hui, avec sa bonhomie puissante, n’a pas l’élégance ni la majesté de Bocage ; M. Segond-Weber, qui figure à merveille un garçonnet ardent, ne rayonne pas cependant du même feu que le premier Mario. Tant pis ! les applaudissemens éclatent. Notre amitié, depuis le commencement, n’est allée qu’à ces deux têtes : l’invisible partie engagée entre elles, voilà tout le drame qui nous attache.

Mais le reste, — mais la partie la plus considérable du sujet et la plus fertile en événemens, mais l’habile et vigoureuse intrigue, mais les caractères des autres personnages, mais certains apprêts d’un style théâtral, — ah ! comme ce reste, avec ses seuls mérites, nous laisserait indifférens ! Le père de Mario, naguère, a succombé dans un duel déloyal ; le meurtrier a pris soin de laisser sa dague dans la blessure ; et Mario, muni de cet accessoire, voyage pour le découvrir. Avant de rejoindre ce démon, qui l’enverrait volontiers ad patrem, il a rencontré sur la route un archange, qui s’est fait son ange gardien. L’un se fait appeler Alvimar (mais son vrai nom est Sciarra) ; l’autre s’appelle Jovelin (mais son vrai nom est Giovellino des Giovellini). L’un est le persécuteur, l’autre est le champion de l’orphelin. Et tous les deux, celui-ci par amour, celui-là par ambition, aspirent soudainement à la main de la même femme. Le méchant est le favori du maréchal d’Ancre ; et le bon est proscrit, réduit au métier de musicien ambulant. La question est de savoir lequel des deux l’emportera : si le mort sera vengé, l’enfant sauvé, ou si l’assassin poussera plus loin sa fortune ; si la belle sera le prix du justicier, ou la proie du coupable. Une exacte Providence fait servir tous les événemens au triomphe du droit, à la défaite du crime. Elle donne même cette preuve d’attention qu’elle fait tuer Concini, dans le lointain, à l’heure précise où son protégé aurait le plus besoin de secours. A la fin, elle pousse le démon sur l’épée de l’archange. Du premier acte au cinquième, s’est une lutte bien réglée entre ces deux personnages. Nous la regardons avec curiosité, mais sans battemens de cœur, et pourquoi ? C’est que les deux adversaires, plutôt que des hommes, sont des fantoches. Il fait partie de la troupe des pupazzi romanesques, ce ténébreux Alvimar, qui « joue avec le fer comme on joue avec l’or. » Et ce Jovelin ! Il sort évidemment du guignol romantique. Il est « errant, seul, ruiné, hors la loi. » Qu’un scélérat de haute mine fasse difficulté pour croiser le fer avec lui, aussitôt il se révèle gentilhomme : « La preuve que je suis noble et seigneur ? la preuve ? ., eh bien ! c’est que je suis banni, fugitif et condamné à mort par le tribunal de l’Inquisition. » Tout à l’heure, en effet, comme on lui demandait s’il avait aperçu dans quelque fête Marie de Médicis et Concini : « Oui, a-t-il répondu, j’ai vu à Florence ces grands personnages ; j’en ai même vu de plus grands. — Qui donc ? — J’ai vu Giordano Bruno sur son bûcher, Campanella en prison et Galilée à genoux. — Ah ! vous avez connu ces gens-là ? — Oui, j’ai eu le bonheur d’approcher plusieurs des grands esprits de mon temps. » Il ne le dit pas, par modestie, mais il a certainement approché Victor Hugo. Et il ne dédaigne pas, ce grand homme à la suite, d’interrompre ses spéculations sublimes pour accompagner un enfant par les chemins, ni même pour chanter la romancé à madame ; il a des tours subtils pour déclarer sa passion : « Je ne vous aime pas, madame ! Je ne vous aime pas ! Et comment voulez-vous que je vous aime ? .. Je me suis dévoué à vous en silence, je donnerais avec ivresse ma vie pour votre salut ! Mais il est évident que je ne vous aime pas ! .. Tenez, en voulez-vous la preuve ? c’est que je voudrais être votre frère ! oui, pour avoir le droit de prendre vos mains dans les miennes, de poser votre tête sur mon épaule, de vous parler cœur à cœur.., pour avoir le droit enfin de vivre et de mourir pour vous ! .. Vous le voyez bien, je ne vous aime pas, madame, je ne vous aime pas ! .. » — Si Galilée l’entendait ! .. Nous l’entendons, et nous reconnaissons le pèlerin. Dans le roman, il n’avait pas cette importance ; d’ailleurs, par une précaution du Saint-Office, il était muet : le bourreau lui avait arraché la langue. M. Paul Meurice la lui a rendue, et, augmentant son rôle, il lui a prêté une éloquence digne de l’emploi : n’est-ce pas en même temps Hernani, Pic de la Mirandole et M. Delaunay, — au demeurant, un pantin ? .. Un homme, avec deux mots, nous en dirait plus que lui ! Jargon, caractère, intrigue et sujet, tout ce qui ne rappelle pas l’humanité nous est étranger : nous n’aimons ce romanesque et romantique ouvrage que pour ce qu’il offre d’humain. Comment donc publier que le succès de cette reprise est une victoire de la convention sur la vérité ?

Mais en face de nous se dresse encore Marie-Jeanne, ce redoutable monument de la jeunesse de M. d’Ennery, ce mélodrame illustre. Une femme du peuple et une grande dame se sont mariées le même jour, à deux autels voisins. La grande dame aborde la femme du peuple et lui tient ce langage : « Il me semble que ce n’est pas un simple hasard qui nous a réunies à l’église, et pour un acte bien solennel pour chacune de nous. » Non, en effet, ce n’est pas pour rien qu’elles se sont rencontrées. Dix-huit mois après, la grande dame est veuve et son enfant est malade. « Sauvez-le, a-t-elle dit au médecin, et je vous épouserai. » Or, ce médecin, condamné en Italie comme faussaire, vivant à Paris sous un nom d’emprunt, est léger de scrupules aussi bien que de science : ayant laissé mourir le précieux petit être, il le remplace dans son berceau par un autre ; et cet enfant qu’il a volé, quel est-il ? Celui de la femme du peuple mariée le même jour que la grande dame. Venue en visite chez sa noble amie, la mère le reconnaît et le réclame ; le médecin la fait enfermer comme folle. Mais le directeur de cette maison de santé, où les promeneurs entrent facilement, ouvre volontiers la grille à ses pensionnaires. Aussi bien une mère passe partout : la voici, la femme du peuple, qui pénètre chez la grande dame, le jour même où le docteur fait signer le contrat de son mariage. De force et clandestinement, elle va reprendre son fils : le docteur la surprend, il veut la tuer sur place. Mais le mari de la femme du peuple et le cousin de la grande dame enfoncent la porte. Ce cousin est un brave jeune homme, qui aimait sa cousine avant le premier mariage et après. Il a paru se retirer, il y a quelque temps, persuadé par cette maxime du docteur : « L’amour le plus pur est toujours blessant pour une femme qui s’est donnée à un autre ! » Heureusement, ce n’était qu’une feinte : il confond le faussaire en lui montrant son arrêt… La pièce que nous avons en l’honneur d’analyser devant vous est « un des chefs-d’œuvre du répertoire moderne ; » c’est l’affiche même qui l’assure, et les spectateurs sont trop émus pour la démentir.

Ah ! s’ils sont émus par ce sujet, tel que je viens de l’exposer, et par une telle intrigue, et par ces caractères et par ce style, je n’ai plus rien à dire : il faut vénérer toutes les conventions comme autant de souveraines du théâtre, hormis celles de la grammaire. Mais non ! cet appareil suranné fait plutôt sourire : le public en suit le jeu avec bienveillance, mais comme il suivrait, dans une exposition rétrospective, la manœuvre du vieux télégraphe ou l’exercice du mousquet. La seule cause de son émotion, la voici : une mère a perdu son enfant et elle souffre. Est-ce un fait humain, oui ou non ? Humain et même bestial ! C’est le type du fait naturel : aucune convention ne l’a produit. Déjà, en 1845, Théophile Gautier attribuait tout le succès « au jeu puissant de Mme Dorval ; » et, comme on demandait à celle-ci : et Qu’est-ce que c’est que votre rôle, et comment le trouvez-Vous ? » elle répondait avec candeur : « Je ne sais pas ; j’ai un enfant ; je le perds, voilà tout. » Mlle Tessandier, non plus, ne sait pas autre chose, quand elle s’écrie, d’une voix qui se fond dans les larmes : « Oh ! tuez-moi, ça m’est bien égal, pour le bonheur que j’ai à présent ! » Et nous-mêmes, à ce moment-là, nous oublions tout le reste, pour pleurer avec elle.

Tout le reste ? Un tableau pourtant nous a frappé ; celui-là seul a entretenu, tout le temps qu’il était sous nos yeux, notre sympathie. C’est une peinture de mœurs populaires. Trois personnages : un ouvrier, sa femme, son camarade. L’action ? Une de celles qu’on peut observer tous les jours, en je ne sais combien de mansardes. Ni la grande dame n’apparaît ici, ni la Providence n’intervient : c’est un coin réservé à la vérité, interdit à la convention. Des critiques, à cette occasion, citent le premier acte de l’Assommoir ; à propos de Marie-Jeanne, de Bertrand et de Rémy, par malice, ils nomment Gervaise, Coupeau et Mes-Bottes. C’est peut-être, en effet, de quoi rabattre un peu l’orgueil d’un dramaturge arrogant : il n’a pas tout inventé. Est-ce de quoi ébranler ses théories ? Loin de là, cet exemple les confirme. Dans Marie-Jeanne, comme dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, comme dans Claudie, plus ou moins rare ou abondant, « le vrai seul est aimable ; » — et je ne saurais dire le contraire, même pour taquiner M. Zola.


LOUIS GANDERAX.