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Revue dramatique - 31 janvier 1879
Revue des Deux Mondes3e période, tome 31 (p. 700-707).
REVUE DRAMATIQUE

On dit que, parmi tant de romans dont le seul nom réveille dans nos mémoires le souvenir de quelque émotion forte ou de quelque vision gracieuse, s’il en est un que M. Cherbuliez préfère et pour lequel il conserve une prédilection paternelle, c’est l’Aventure de Ladislas Bolski. Du moins n’est-il pas douteux que ce fût le plus dramatique, et celui qu’il devait être le plus tentant de transporter du livre sur la scène. Ne contenait-il pas en effet ce que le drame réclame d’abord, l’éternel élément tragique, toujours le même et toujours nouveau, la lutte intérieure du devoir contre l’entraînement et les sophismes de la passion ? Telle scène, comme par exemple l’entrevue de la comtesse de Liévitz et du comte Ladislas Bolski dans la prison, n’était-elle pas déjà tout entière dans le roman et déjà calculée pour l’optique du théâtre ? Et les caractères eux-mêmes, le caractère de la comtesse de Liévitz, de la comtesse Bolska, de Conrad Tronsko, ce caractère d’une invention si originale où le scepticisme méprisant de l’homme qui a beaucoup vu se confondait, par une suite insensible de dégradations si parfaites, avec l’éternelle espérance du patriote, n’avait-il pas déjà cette unité, cette rapidité de décision, cette force et cette teneur de volonté, cette habitude enfin de maîtriser les circonstances et de briser les obstacles qui précisément est le propre des héros du drame ou.de la tragédie ? Si d’ailleurs cette allure tragique manquait au personnage du comte Ladislas, il a suffi, pour la lui donner, de quelques modifications très légères.

C’est précisément ce qui nous dispensera d’imposer au lecteur la fatigue d’un compte-rendu dans les règles. Il repassera le roman [1] dans sa mémoire, il le reverra dans l’effacement du souvenir, et si seulement il en a retenu les grandes lignes, les péripéties et le dénoûment, il pourra se figurer qu’il assiste à la représentation du drame. Le drame en effet suit le roman de très près, on pourrait dire pas à pas, et M. Cherbuliez a pu se contenter de sacrifier quelques préparations, de supprimer quelques épisodes et de presser un peu le mouvement du dialogue pour en faire une pièce qui comptera parmi les plus curieuses, les plus originales et les plus généreusement inspirées qu’on ait vues depuis longtemps. J’imagine que M. Maquet, le collaborateur de M. Cherbuliez dans cette adaptation du roman au théâtre, a dû revivre les grands drames de sa jeunesse romantique, et les poétiques inspirations du temps où Ton croyait encore à l’idéal, en se trouvant transporté dans ce monde où la folie de l’amour, la folie du patriotisme et la folie de la croix se disputent un cœur polonais.

On prétend ou plutôt on a prétendu, — car il va falloir cesser de le prétendre, — qu’un roman de la famille des romans de M. Cherbuliez, c’est-à-dire où la préparation psychologique des moindres incidens et l’analyse approfondie des caractères sont relevées du style à la fois le plus spirituel et le plus habile à fouiller la pensée dans son plus impénétrable secret, perd et doit perdre au théâtre le meilleur de lui-même. Il y a pourtant manière de s’y prendre, et deux fois, à huit jours d’intervalle, M. Cherbuliez s’y est pris avec autant de bonheur que d’adresse. Et si quelques parties semblent avoir perdu quelque chose de leur charme, quelques autres ont gagné beaucoup à la transposition. En voici un exemple : dans le roman, c’était le comte Ladislas Bolski lui-même qui, dans une ville d’Allemagne, ayant ouvert une souscription en faveur d’un compatriote malheureux, d’un vrai Polonais caracolant, lui-même aussi refusait, d’un mot de billet, l’argent russe de Mme de Liévitz. Dans le drame au contraire, c’est par la comtesse Bolska que la souscription est ouverte, et c’est elle qui renvoie les mille francs de la comtesse de Liévitz. C’est donc à elle que Mme de Liévitz vient en personne se plaindre de l’injure ; c’est à elle, sous les yeux de Ladislas et de Tronsko, là présens, immobiles et muets, qu’elle demande s’il existe par hasard une charité russe et une charité polonaise, et c’est immédiatement sur le fils qu’elle fait retomber la responsabilité de l’outrage et son ressentiment.

Voilà une scène de la plus heureuse et de la plus adroite invention : par un simple changement de temps et de lieu, ce qui n’était dans le roman qu’un épisode est ici devenu sans effort toute l’exposition et le germe fécond du drame. L’obstination hautaine de la comtesse Bolska dans son refus d’accepter l’argent russe pour soulager une misère polonaise, — l’immobilité glaciale de Ladislas Bolski, le combat qu’il soutient contre lui-même, — la curiosité demi-sceptique, demi-sympathique de Tronsko, cherchant à lire sur les traits du « petit » s’il serait homme à servir, quoique Bolski, fils de Bolski, la cause obscure et souterraine de la patrie, — cette espèce d’hésitation enfin de la comtesse de Liévitz entre le soin de sa dignité blessée d’une part et de l’autre un caprice de grande dame qui semblait un commencement d’amour, — remarquez que ce sont là, rassemblés et déjà comme impliqués les uns dans les autres, tous les ressorts de l’action qui va s’engager. Nous ne regrettons qu’une chose, en vérité : c’est que cette très belle scène ne soit pas placée au premier acte. Une idée très heureuse encore, c’est d’avoir agrandi le rôle du prince Reschnine, qui dans le roman ne faisait que passer. M. Cherbuliez a trouvé là l’occasion d’écrire une autre très belle scène, de l’effet le plus émouvant, en mettant face à face, dans l’acte de la prison, le prince Reschnine et le comte Ladislas, celui-ci, tout bouillant d’une généreuse colère, appelant la mort avec une violence qui compromet presque sa dignité ; celui-là d’une indulgence, d’une compassion presque affectueuse, et relevant ce qu’il y a d’injurieux dans l’emportement du comte avec une froideur mesurée, comme celle d’un homme qui comprend toutes les choses nobles et qui pardonne beaucoup à l’exaspération d’une grande tentative échouée.

Nous touchons ici ce qui fait surtout le grand intérêt de l’Aventure de Ladislas Bolski : je dis la noblesse des sentimens que tous les personnages y expriment. Même quand ils succombent, comme le comte Bolski, même quand ils tombent, comme la comtesse de Liévitz, c’est encore, c’est toujours avec noblesse. M. Cherbuliez n’a pas voulu faillir à cette définition de l’art que le lecteur retrouvera dans cette même Aventure de Ladislas Bolski, l’art qui ne serait rien s’il n’était d’abord le charme de l’imagination et la séduction de l’esprit ; car vraiment qu’avons-nous à faire du détail quotidien de l’existence, et ne sommes-nous pas assez petits, sans qu’on exige de nous que nous prenions plaisir à nous voir encore rapetisses dans le roman et sur la scène ? C’était l’impression du public l’autre soir, au Vaudeville. En voyant le drame se dérouler, en entendant passer tous ces mots de dignité, d’amour, d’honneur, de patrie, dont pas un ne sonnait à faux, les seuls qui ne vieillissent pas ou plutôt qui respirent l’éternelle jeunesse, en écoutant cette langue si limpide et si ferme, on se sentait transporté dans un monde idéal, vrai de la vérité poétique, la seule qui soit digne de l’artiste et de l’art. Le public, mettons la foule, est donc encore capable de comprendre et de sentir la beauté. Le réalisme, le naturalisme, l’impressionnisme, et tous les paradoxes en isme de l’impuissance ne nous ont pas encore gâté sans retour ni recours le spectateur français. Sans doute, son goût et son jugement n’ont pas toujours toute l’autorité, toute la fermeté d’autrefois. C’est ainsi qu’en applaudissant au drame de M. Cherbuliez il semblait regretter par instans que l’action ne marchât pas plus vite, que questions, réponses et répliques ne tombassent pas plus rapidement les unes sur les autres. C’est qu’en effet il a pris la déplorable habitude, l’habitude qui sera quelque jour mortelle au théâtre littéraire, de ne pas apprécier autant qu’il devrait faire l’agrément d’une conversation soutenue. Dans les pièces à la mode, une action brutale va d’un bas si prompt que le dialogue a peine à la suivre. C’est l’esthétique de Diderot, qui considérait que le dialogue nuisait à la rapidité de l’intrigue et qui proposa très sérieusement de le remplacer par des gestes et des exclamations suivies de points… A voir ces représentations fiévreuses, on dirait que les auteurs tablent sur la supposition qu’un spectateur n’entre dans un théâtre que pour s’asseoir, recevoir une décharge électrique et passer au vestiaire ; mais heureusement c’est assez qu’un écrivain de race reparaisse au théâtre, et sans doute c’était là ce que l’on voulait dire quand on disait au Vaudeville que la pièce de M. Cherbuliez était une pièce de la Comédie-Française. On avait deux fois raison, et si l’on entendait que, par la générosité de l’inspiration comme par la perfection de la forme, le drame était digne de notre première scène, et si l’on entendait que le nom de M. Cherbuliez manque à la Comédie-Française. Mais comme il faut être juste envers tout le monde, il convient d’ajouter aussitôt que la Comédie-Française elle-même n’aurait pas mis en scène l’Aventure de Ladislas Bolski soit avec plus de soin, soit avec plus de goût, à peine avec plus de luxe ; qu’elle aurait difficilement trouvé de meilleurs interprètes, un meilleur ensemble surtout ; et qu’à moins d’engager Mme Pasca tout exprès pour la circonstance, elle n’eût eu personne pour faire du rôle de la comtesse Bolska ce qu’on en a fait au Vaudeville.

Mme Pasca n’a que deux ou trois scènes, mais deux ou trois scènes très belles, très pathétiques et qui forment le nœud de l’intrigue, ou plutôt qui sont l’âme même du drame. Pour le comte Ladislas Bolski, dans le roman déjà, mais plus visiblement encore dans le drame, l’honneur et la patrie s’incarnent dans sa mère. Cette veuve en deuil, c’est la vivante image de la Pologne, nourrissant son éternelle blessure, et, jusque dans l’extrême désespoir, toujours prête aux dernières folies de l’espérance. L’honneur parlerait moins haut peut-être au comte Ladislas et les commandemens de la patrie d’une voix moins impérieuse, s’ils n’étaient dans son cœur l’écho de la voix de cette mère héroïque. Il était impossible de mieux comprendre le rôle et de le mieux rendre que n’a fait Mme Pasca. C’est le personnage descendu tout entier de son cadre avec son mélange d’ardeur patriotique et d’inquiétudes maternelles. Et ce qu’il y a de beauté tragique dans ces deux ou trois scènes, Mme Pasca, par un effet admirable de l’art, en a comme pénétré le drame tout entier, présente encore jusque dans les scènes où elle ne paraît pas. Je ne craindrai pas d’appuyer sur l’éloge : Mme Pasca représente et maintient au théâtre toute une tradition qui va de jour en jour s’effaçant, s’altérant, se perdant. Ce jeu si sûr et si large est d’une convenance, d’une modération, d’une noblesse parfaites. Ce jeu si dramatique ne parle qu’à peine aux yeux et produit tout son effet sans l’artifice des contorsions ni du cri, par la seule puissance intérieure, par l’émotion communicative de l’intelligence et du sentiment. C’est un jeu savant, qui ne livre rien à la bonne fortune de l’improvisation scénique, un jeu capable aussi, mais qui certes ne s’en passera jamais la fantaisie, d’agir violemment sur les nerfs, un jeu réglé par le goût, contenu par l’art, dominé par une volonté supérieure. Et dans l’art, dans quelque art que ce soit, je ne sache pas qu’il y ait rien au-dessus de la force qui se déploie sous la règle et de la liberté qui s’exerce dans la modération.

A côté du rôle de la comtesse Bolska, les autres rôles sont beaucoup plus que convenablement tenus. Le prince Reschnine mérite particulièrement d’être loué. Si maintenant la comtesse de Liévitz, si Tronsko, l’un et l’autre comédiens consommés, avaient un peu plus d’aisance et d’ampleur dans le jeu, si Ladislas Bolski de son côté réussissait à se débarrasser de quelques gestes nerveux, conventionnels et souvent faux, l’exécution serait presque parfaite. Mais ce ne sont là que des taches légères et qui certainement ne peuvent déparer le plaisir d’une soirée qui serait la plus agréable qu’on pût passer au théâtre, si l’Odéon depuis ne nous avait à son tour donné Samuel Brohl [2]. L’hésitation est permise.

Il me semble que, pour caractériser d’un mot l’une et l’autre pièce, on n’a qu’à rappeler le nom des collaborateurs que M. Cherbuliez a choisis pour écrire Samuel Brohl et pour mettre à la scène l’Aventure de Ladislas Bolski. De Ladislas Bolski c’était un drame qu’il s’agissait de tirer, un drame contemporain, mais traversé d’un souffle d’héroïsme, un drame vrai, réel même, si l’on tient au mot, mais d’une réalité rendue poétique par le prestige du nom polonais, de l’éloignemént des lieux, du souvenir historique : M. Cherbuliez ne pouvait s’adresser mieux qu’à M. Maquet. Il était sûr de trouver en lui le complice de toutes ses audaces, et, sans qu’il y paraisse d’abord très clairement, il y a de grandes audaces dans le drame du Vaudeville. Au contraire, c’était une comédie de mœurs, avec des parties de drame sans doute, une comédie cependant, ironique et tempérée, qu’il fallait dégager de Samuel Brohl et compagnie. Cette fois, M. Cherbuliez a fait appel à l’expérience de M. Meilhac, l’homme du monde le plus habile qu’il y ait à composer par un subtil entrecroisement de traits un personnage complexe et par des intentions de satire adroitement engagées dans le mouvement même de l’action, le plus capable de retenir le dramatique sur la pente prochaine du mélodrame. Et certainement, pour préciser aussitôt la pensée, le rôle de Mlle Moisseney, la demoiselle de compagnie romanesque et sentimentale « qui avait du goût pour les beaux hommes, quoiqu’elle sût très bien qu’ils n’avaient pas été créés pour son usage, qu’elle n’avait rien à leur offrir et qu’ils n’avaient rien à lui donner, » n’est rien moins, à ce double point de vue, qu’un chef-d’œuvre d’habileté. Jamais le léger ridicule de cette respectable demoiselle n’est poussé jusqu’à la caricature ; bien mieux, sa conversation n’est bizarre que parce qu’elle passe par sa bouche, et cependant, du premier acte au dernier, partout où l’intrigue menace de tourner au tragique, elle intervient, elle laisse tomber deux mots, et le sourire de reparaître sur toutes les lèvres, et l’action de reprendre son chemin sur la route aimable de la comédie tempérée.

Les lecteurs de la Revue savent que l’idée de Samuel Brohl peut se résumer en quelques mots. Fils d’un cabaretier juif de la frontière gallicienne, Samuel Brohl un beau jour est enlevé, je veux dire acheté, par une princesse russe de grande mine qui se charge de le décrasser. Né pour l’aventure, son éducation faite, il se met à courir le monde, s’approprie les papiers et la personnalité d’un Polonais de haute race, devient le comte Abel Larinski, rencontre dans un hôtel de l’Engadine M. Moriaz, illustre chimiste, voyageant avec sa fille, héritière de deux millions, flaire aussitôt un beau mariage, le prépare de longue main et va le conclure quand la princesse Gulof, sa bienfaitrice, arrive tout à temps pour démasquer l’imposture et rendre le faux Larinski, redevenu brusquement Samuel Brohl, à son destin d’aventurier. Rien de plus simple, comme on voit, rien de moins chargé d’incidens, et rien qui soit à la scène d’un plus vif intérêt, plus habilement soutenu, plus amusant. On a sauvé l’unique difficulté de la pièce, en nous mettant d’abord dans le secret de la vraie personnalité du soi-disant Larinski par un prologue très rapide où l’on assure que les costumes sont d’une fidélité scrupuleuse, et, ce qui nous touche davantage, où les caractères de la princesse Gulof et de Samuel Brohl sont indiqués et posés de main de maître. Cela n’est pas étonnant. M. Cherbuliez connaît ses Russes et ses Polonais dans leur fond : héros et princesses, aventuriers et grandes dames indépendantes. M. Meilhac, de son côté, n’en est plus à son coup d’essai : quand on est l’auteur des Curieuses et de Fanny Lear, la peinture d’une étrangère voyageuse n’a plus de secrets pour l’artiste.

Intéressé par ce prologue, le spectateur, à partir du premier acte, ne saurait déjà plus reprendre son attention ni disputer sa curiosité. Deux actes dans une chambre et dans un salon d’hôtel, les trois autres à Cormeilles, près de Paris, chez M. Moriaz, entraînent et captivent. L’intérêt ne se dément pas un seul instant, et la marche mesurée de l’intrigue est menée par un dialogue dont nous nous garderons bien de citer un seul mot, parce qu’il faut l’entendre tout entier. De ce ralentissement de l’action et de cette hésitation du drame que quelques-uns avaient cru voir dans Ladislas Bolski, les plus difficiles à contenter ne sauraient ici trouver ombre ni trace. Tout y va d’un pas égal et, selon le précepte classique, se hâte vers l’événement, sans précipitation toutefois et sans fièvre, comme dans une comédie qui se respecte, une comédie littéraire dont les auteurs ont le temps et prennent le loisir de développer les situations parce qu’ils en ont les moyens. Puisse seulement leur exemple trouver des imitateurs ! Cependant on aime mieux se mettre l’esprit à la torture pour trouver ce qu’on appelle des situations fortes et des coups de théâtre, comme s’il y avait, depuis que le drame est drame, d’autres coups de théâtre que la rencontre et le choc de deux passions, d’autres situations fortes que celles qui naissent de la rivalité même des intérêts et des caractères. Il ne manque ni de situations fortes ni de coups de théâtre dans Samuel Brohl : nous pourrions citer au second acte la grande scène où la princesse Gulof reconnaît son Samuel Brohl dans le Larinski de ce bon M. Moriaz et de cette excellente demoiselle Moisseney, — comme au quatrième la scène très dramatique où Mlle Moriaz, les yeux subitement ouverts, reprenant violemment possession d’elle-même sous le coup du dégoût et du mépris, succombe d’horreur à la pensée qu’elle est aimée du plus vil aventurier, — comme au cinquième encore la scène où M. Langis, le neveu de M. Moriaz, le mari qu’il destinait à sa fille et que sous le masque d’un héros polonais Samuel Brohl avait Supplanté, marchande au fils du Vieux Jérémias Brohl le portrait de Mlle Moriaz et deux lettres qu’elle a eu l’imprudence de lui écrire. Mais les situations et les coups de théâtre sont ici préparés, ménagés, amenés par deux hommes qui ne se résigneraient aisément à rien de banal, à rien de vulgaire, et qui parlent à nos esprits d’abord, à nos yeux ensuite, à nos nerfs jamais. Ni au théâtre, ni même peut-être dans le roman, la nouveauté, la nouveauté vraie n’est dans l’invention du fonds. L’histoire de toutes les littératures est là, que l’on peut invoquer pour prouver qu’il n’est pas de plus mince mérite que d’étonner le lecteur ou de surprendre le spectateur.

Il faut être ignorant comme un maître d’école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.


L’invention est toute dans les caractères, dans les nuances des caractères, dans le choix des incidens les plus propres à donner aux caractères l’occasion naturelle de s’accuser et de se développer, elle est dans la peinture des passions, dans l’expression des sentimens, elle est dans le style, un mot dont on se sert si souvent et que l’on comprend d’ordinaire si mal, elle est là et elle n’est que là, et elle est là tout entière. Et c’est pourquoi justement tout est ici nouveau, tout est original et ne ressemble à rien de « déjà vu. » Un aventurier qui veut épouser une grosse dot avec une honnête fille, quoi de plus ordinaire au théâtre comme dans la vie ? Et cependant Samuel Brohl est original, Samuel Brohl est nouveau, Samuel Brohl est l’une des comédies les plus rares que l’on ait vues depuis longtemps.

L’Odéon l’a compris et n’a pas lésiné sur les frais. Il a placé le prologue et les cinq actes de Samuel Brohl dans le cadre d’un décor élégant et sobre, il a fait honneur à MM. Cherbuliez et Meilhac de ses meilleurs acteurs. Samuel Brohl est bien joué, très bien joué, beaucoup mieux joué, — nous l’avouerons à notre confusion grande, — que nous ne l’eussions cru possible au second Théâtre-Français. Il nous a paru toutefois, — le rapprochement ne peut pas s’éviter, — que l’ensemble était moins parfait qu’au Vaudeville, — qu’on y prenait les uns les autres moins de soin peut-être de se faire réciproquement valoir, — ou du moins que chacun n’avait pas la même habitude de son partenaire que sur la scène du Vaudeville. C’est un défaut, nous l’espérons, auquel rien ne sera plus facile que de porter remède, et Samuel Brohl fournira certainement une carrière assez longue pour que le reproche ait depuis longtemps cessé d’être vrai avant qu’on ait cessé de jouer la pièce. Il serait injuste de ne pas signaler Part exquis avec lequel Mme Élise Picard tient le rôle de Mlle Moisseney. Le rôle aussi de Samuel Brohl est très bien compris et rendu, maison vérité quelle rage ont donc ceux qu’on appelle au théâtre les jeunes premiers d’exagérer comme ils font le tremblement nerveux de toute leur personne ? Ce tremblement des jeunes premiers, n’est le chevrotement de certains ténors. Il n’est pas si nécessaire qu’ils le croient de trembloter et de chevroter.

Céderons-nous, pour finir, à la tentation de comparer Samuel Brohl et Ladislas Bolski ? Ce serait à coup sûr une aimable occasion de parallèle. il y aurait plaisir à montrer M. Cherbuliez se délassant du drame héroïque dans la comédie de mœurs, parcourant en quelque sorte la gamme des émotions, également maître de lui dans l’expression des plus nobles sentimens et de la meilleure plaisanterie, de l’une à l’autre extrémité remplissant tout l’entre-deux, mais qu’apprendrions-nous aux lecteurs de la Revue qu’ils ne sachent depuis longtemps ?


F. BRUNETIERE.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 avril, du 1er et du 15 mai, du 1er juin 1869.
  2. Voyez la Revue du 1er et du 15 février, du 1er et du 15 mars, du 1er avril 1877.