Revue dramatique - 14 janvier 1899

Revue dramatique - 14 janvier 1899
Revue des Deux Mondes4e période, tome 151 (p. 435-446).
Revue dramatique


THEATRE DU VAUDEVILLE, Georgette Lemeunier, comédie en quatre actes par M. Maurice Donnay. — COMEDIE-FRANÇAISE, le Berceau, pièce en trois actes par M. Eugène Brieux.


Faire quelque chose de rien, c’est en art une des méthodes les plus séduisantes, mais aussi les plus périlleuses. C’est celle de M. Maurice Donnay. Depuis qu’elle lui a une fois réussi, et en dépit de recommencemens moins heureux, il s’y tient. Georgette Lemeunier est une nouvelle application de procédés toujours les mêmes. Une intention d’adultère non suivie d’effet, une velléité de divorce qui n’aboutit pas, tel est le semblant de sujet qui va servir à une apparence de pièce. Un inventeur, M. Lemeunier, a été pendant huit années un mari exemplaire, rangé, fidèle, tendre, un modèle de mari. Peu à peu la célébrité lui est venue, presque la fortune ; il entre en relations avec un monde brillant et peu scrupuleux ; il est sur le point d’y laisser sombrer sa vertu. Il a fait la rencontre du ménage Sourette qui est un joli couple d’aigrefins. Le mari, personnage taré, est un lanceur d’affaires généralement véreuses. Sa femme, qui est d’une beauté remarquable, lui sert de rabatteuse. Lemeunier en est passionnément épris, et brûle de devenir à son tour le commanditaire du mari, l’amant de la femme, et la dupe de tous les deux. Avertie de ce qui se passe, Mme Lemeunier fait un esclandre et se retire chez sa mère. Subitement dégrisé, Lemeunier songe avec amertume aux désagrémens que peuvent entraîner les distractions coupables pour ceux qui n’avaient pas la vocation. Et, comme son repentir est sincère, qu’il a fait suffisamment pénitence et qu’il a des antécédens excellens, Mme Lemeunier consent à réintégrer le domicile conjugal. Les époux réconciliés seront désormais très heureux, et nous avons le plaisir de voir, au dénouement, la mauvaise femme, Mme Sourette, humiliée et confondue. Tout est bien qui finit bien. Il est clair que par elle-même cette petite histoire n’est pas très intéressante, qu’elle ne vaut ni plus ni moins qu’une autre, ou plutôt qu’elle ne peut valoir que par ce qu’on a mis autour.

Ce qu’on a mis autour, ce sont d’abord quelques personnages qui ne sont ni nécessaires, ni utiles à l’action engagée, qui n’y tiennent même par aucun lien et qu’on n’a donc mis là que pour le plaisir de nous les montrer. Ils ne sont pas jolis à voir, et nous ne les avons déjà vus que trop souvent ; mais ils sont essentiels au genre. Ce sont, par exemple, les figurans de ce qu’on appelait jadis le ménage à trois, et qui est devenu, par le progrès des temps, le ménage à quatre. Mme Mairieux trompe son mari avec le jeune Raymond ; M. Mairieux trompe sa femme avec une actrice : Adèle Sorbier ; comme Raymond a jadis été l’amant d’Adèle Sorbier et est resté bon camarade avec elle, elle le tient au courant des faits et gestes du mari ; ainsi, quand Mairieux déjeune chez Adèle Sorbier, Mme Mairieux peut en toute sécurité déjeuner avec Raymond. « Je trouve ça répugnant, » opine Georgette Lemeunier. Voici encore l’avoué à la mode, évoluant allègrement au milieu d’un monde dont il est mieux placé qu’un autre pour connaître les compromis. Il se fait à l’occasion le théoricien d’une morale de complaisance : « Nous vivons à Paris, au milieu d’une société effroyable et dans un temps où l’on ne croit plus à rien. Nous sommes en contact perpétuel avec des gens hypocrites ou cyniques, menteurs, voleurs, vicieux, et même avec de véritables bandits, et nous devons faire bonne mine aux canailles, parce qu’après tout nous ignorons ce qu’ont fait les honnêtes gens. » Ajoutez le couple Sourette et divers comparses. Ce sont là pour nous d’assez vilaines connaissances ; mais ce sont, pour qui fréquente un peu les théâtres, de vieilles connaissances. Nous sommes si habitués à voir ces types à la scène, que nous ne nous étonnons pas de les y retrouver. L’étonnement commencerait si nous avions l’imprudence de réfléchir. Car il se peut que Lemeunier, victime d’un accès de snobisme, se laisse entraîner dans un milieu qui représente pour lui la haute vie. Mais que Georgette Lemeunier, qui est une honnête femme, pleine de bon sens, de clairvoyance et de volonté, ait pour amie une Mme Mairieux et qu’elle laisse chez elle causer sur le même ton qui est celui du salon de Mme Sourette, voilà ce qui est inadmissible. Seulement ici il ne faut pas réfléchir.

De même il ne faut pas demander compte aux gens de ce qu’ils disent et chercher si leurs propos ont quelque rapport avec leur situation et les sentimens qu’ils devraient avoir. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il s’agit pour eux de faire de l’esprit. Ils en font tous ; les petites filles de quatorze ans elles-mêmes ne sauraient offrir aux messieurs une tasse de café et un morceau de sucre, sans faire des mots. Cela exclut du dialogue jusqu’à l’apparence de la sincérité et imprime à la conversation une allure tendue et laborieuse. Aussi bien ce genre de pièces ne vit que par l’esprit, et par cette nuance d’esprit qui est la plus moderne, et qui porte le mieux la marque qui pour l’heure est la marque parisienne. C’est chose de mode, et la mode ici comme ailleurs change vite. Hâtons-nous donc d’en saisir quelques traits.

Quelques-uns des mots semés à profusion dans Georgette Lemeunier n’ont évidemment coûté aucune peine à l’auteur. « On dit que plusieurs députés en sont venus aux mains. — Et même aux pieds… » Et comme Mme Sourette répond aux prénoms de Marie-Thérèse, on l’appelle, par manière de plaisanterie, l’archiduchesse. Ces mots et d’autres, de même fabrication, pourraient faire croire que l’esprit parisien est éminemment l’esprit facile. Mais il en est, en revanche, de si difficiles, qu’on voit se préparer de si loin, qui sont obtenus au prix de tant de complications et d’une telle recherche de préciosité ! Écoutez ce bout de dialogue : « Ma belle-sœur est en Amérique, chez ses parens. — Comment ? — Oui, elle ne s’est pas entendue avec mon frère ; au bout de six mois de mariage, ils font déjà deux continens. » Ou encore écoutez de quelle manière, au cours d’un entretien familier, l’ami de la maison s’excuse de ne pas savoir remonter une lampe : « Arrangez donc cette lampe qui va tout de travers. — Oh ! ça, jamais. Je suis comme Siebel, qui ne peut, sans qu’elle se fane, toucher une fleur ; je ne peux, sans qu’elle se casse, toucher une lampe. — Si vous trempiez vos doigts dans l’eau bénite !… » Longtemps on s’était accordé à laisser aux anas les calembours, à-peu-près et coq-à-l’âne. Les personnages de Georgette Lemeunier ne sont pas si dégoûtés. « Vous me dites que j’ai le plus profond mépris des femmes. Est-ce ma faute ? J’ai toujours été avec elles d’une telle correction que souvent elles étaient obligées de me rappeler aux inconvenances… » « C’est un homme âgé. C’est un vieillard qui a pris feu. Un octogénaire flambait… » « Toujours charmant pour sa femme, il lui rend égards pour écarts… » « Nous chassâmes ensemble. — Où ça donc ? — En Sologne, chez notre ami Chaptinval. Vous ne vous rappelez pas ces parties de chasse et ces dîners ? Quand Chaptinval avait bu, la Sologne était ivre… » La scène la mieux venue est celle où un vieux général congestionné monologue devant un jeune homme et, irrité de voir que ce jeune homme souriant ne l’interrompt pas, finit par le traiter d’idiot. Le rôle le plus amusant est celui d’une bonne qui pleurniche. Ce sont des effets qui dans le théâtre de Labiche nous paraissent un peu gros. Passe encore pour la grosse plaisanterie ; le malheur est que la plaisanterie se fait ici trop souvent brutale. « Voyons, vous qui avez beaucoup de succès auprès des femmes, de tous les genres de femmes. — Je vous en prie. — Si, si, c’est de notoriété… Aimez-vous mieux ces demoiselles ou les femmes du monde ? — Mon cher, comme maîtresses les grues sont toujours plus agréables, les femmes du monde sont en général plus intéressantes ; c’est tout ce que l’on peut dire… » « C’est un mufle. — Le royaume des femmes est à lui… » « Le mari va retrouver une cocotte, la femme se fait reconduire par un gigolo… » Ce sont des termes que le « boulevard » a empruntés aux boulevards extérieurs. D’autres fois l’idiome spécial que parlent les acteurs nous arrive avec des airs de langue étrangère. « Mme Sourette n’existe pas auprès d’une femme comme vous : d’abord elle n’est pas très intelligente. — Oui, mais elle est roublarde. — Allons donc ! Vous la vendriez cent fois. — Elle n’a pas besoin de moi, elle se vend bien toute seule. Oui, je suis tout de même plus maligne qu’elle, et pour m’avoir, il faudrait quelle se lève rudement de bonne heure et même qu’elle ne se couche pas… » Parle-t-on ainsi dans les salons ou dans les ateliers ? Je l’ignore. Et j’avoue, à ma honte, que je n’arrive pas à comprendre ce langage sans un effort de traduction et que même ainsi je crains de n’en pas saisir tout à fait le sens, puisque la grâce m’en échappe. Un mélange de vulgarité facile et de recherche, d’obscurité presque inintelligible et de brutalité trop claire, voilà ce qui semble caractériser l’esprit parisien : c’est ce qui le distingue de l’esprit.

Georgette Lemeunier est bien jouée par Mme Réjane, MM. Guitry et Huguenet.

Il y a longtemps qu’on attendait une pièce sur le divorce, c’est-à-dire contre lui. Le théâtre, ayant jadis réclamé avec la violence que l’on sait contre le mariage indissoluble, devait être amené par la suite à faire contre le divorce une campagne analogue. La cause n’en est pas à l’instabilité de sa morale et à la diversité de ses opinions successives. Mais il est de l’essence du théâtre de ne toucher aux institutions que pour en faire la critique, en signaler tantôt les lacunes et tantôt les abus, et dénoncer les plaies de la société. Le divorce, à la façon dont il est pratiqué aujourd’hui, est une de ces plaies. Législateurs, magistrats, moralistes, tout le monde s’accorde à le reconnaître. Toutes les conséquences fâcheuses que prévoyaient jadis les ennemis de la loi se sont réalisées et l’événement a passé toutes les craintes. Nous sommes nerveux en France et nous avons la tête près du bonnet ; nous agissons d’abord, nous réfléchissons ensuite ; le divorce a pour résultat de donner aux coups de tête le caractère de l’irréparable. D’autre part, chez nous, plus que dans aucun autre pays, l’institution sociale elle-même repose sur l’institution de la famille, étroitement et sévèrement comprise. En relâchant le lien de la famille, on a du même coup desserré le lien social. En sorte que le divorce se trouve être un des instrumens les plus puissans de cette désagrégation et de cet éparpillement des forces qui est le grand mal d’aujourd’hui. Le moment serait bien choisi pour soulever contre lui un de ces mouvemens d’opinion qui emportent les textes de lois et balayent les subtilités des juristes. Pourquoi est-ce qu’un tel mouvement ne s’est pas dessiné au théâtre, pendant un espace de vingt années ? C’est que la campagne contre le divorce n’offre pas à l’écrivain de théâtre les mêmes ressources que lui offrait la campagne contre le mariage indissoluble. Ici, en effet, on nous faisait assister à la lutte d’un individu contre un état de choses qui l’opprime ; cela est éminemment dramatique. La société est-elle intéressée à ce que le lien du mariage ne puisse être définitivement rompu ? Cela est possible et prête à la discussion. Mais qu’un être souffre d’être rivé à une chaîne qui lui est devenue insupportable, cela n’est pas seulement possible, cela est, c’est un fait palpable, tangible, et sur lequel s’émeut aussitôt notre sensibilité. Les efforts que fait ce malheureux pour sortir de l’impasse où il est acculé, l’exaltation de sentimens qui en résulte, fournissent les incidens du drame, lui donnent l’émotion et l’éloquence et déterminent notre sympathie. Au théâtre nous sommes toujours pour l’individu, être de chair et de sang, dont on nous met les souffrances sous les yeux, contre l’idée abstraite et lointaine de conservation sociale. Au contraire la situation de la femme, telle que la crée le divorce, contient un élément de comique qui a tout de suite éclaté, et réjoui notre vieux fond de tempérament gaulois. Toutes les fois qu’on nous a montré la femme entre ses deux maris, et fait assister à la rencontre du mari d’aujourd’hui avec le mari d’hier, on nous a fait rire, d’un rire bas, j’en conviens, mais sûr. C’est pourquoi les conséquences du divorce n’ont défrayé que le vaudeville et la farce. Laissons ce point de vue : il reste qu’une personne qui a divorcé pour échapper à une union malheureuse, et s’est remariée pour tâcher de trouver le bonheur, a usé de son droit, mais n’est pas devenue pour cela particulièrement intéressante. Celui auquel va droit notre intérêt, parce que celui-là est condamné à subir une situation dont il est impossible qu’il ne souffre pas de mille manières, parce qu’il porte le poids de fautes qui ne sont pas les siennes, parce qu’il est la victime désignée pour payer les erreurs d’autrui, c’est l’enfant. Du sort de l’enfant doit jaillir tout le pathétique d’un drame contre le divorce. Ce que je viens de dire nous permet dès maintenant d’apercevoir ce qu’il y a tout à la fois d’intéressant et de décevant dans la pièce de M. Brieux.

En portant à la scène une protestation contre l’abus du divorce, M. Brieux y a sans doute porté une question actuelle autant qu’un problème passionnant ; car les débats sur le divorce sont, à l’heure qu’il est, redevenus d’actualité autant qu’ils pouvaient l’être il y a vingt ans. En donnant pour titre à sa pièce le Berceau il a montré qu’il comprend bien qu’en effet tout le débat doit tourner autour des intérêts de l’enfant. La thèse qu’il exprime en maint endroit de sa pièce est très forte, parce qu’elle est précise et mesurée. Dès le début c’est lui qui parle par la bouche d’un de ses personnages, le docteur, et qui indique exactement la portée de son argumentation. On lui demande s’il n’est pas partisan du divorce. « Si, certes, si. Mais je fais mes réserves. Je voudrais qu’on le rendît plus difficile, et presque impossible lorsqu’il y a des enfans… A la rigueur on peut rompre un mariage : on ne devrait pas pouvoir désunir une famille, laisser aller le père ici, la mère là, et abandonner l’enfant au milieu de ces ruines. » Laurence, la divorcée, fait de la façon la plus instructive l’historique de son divorce. Quand elle a quitté son mari qui l’avait trompée, on s’est bien gardé de laisser les voies ouvertes à la réconciliation. La famille, le monde, les amis se sont interposés entre les deux époux, et pour les mieux séparer. On a plaint la femme offensée, on l’a encouragée à résister, à ne pas céder, à ne pas pardonner ; on l’a félicitée pour sa belle attitude et pour son courage. Et, éclairée par son expérience, elle adresse à ses contemporaines cette leçon qu’elle les adjure d’entendre : « Je voudrais le crier à toutes celles qui sont aujourd’hui ce que j’étais alors : Faites ce que vous voudrez si votre union a été stérile, mariez-vous, démariez-vous, vous êtes libres et vous ne pouvez faire de mal qu’à vous-mêmes. Mais si vous avez un enfant, vous n’avez pas le droit de détruire la famille fondée pour lui. Vous n’en avez pas le droit. Vous serez malheureuses ? Tant pis ! L’avenir d’un enfant vaut bien le bonheur d’une mère. » C’est la morale du sacrifice élevant la voix contre l’instinct égoïste du bonheur ; — si tant est que de se sacrifier pour un enfant mérite le nom de sacrifice.

Il y a dans le Berceau des tirades d’un assez beau mouvement ; il y a même un bon premier acte. Laurence, trompée par son mari, M. Raymond Chantrel, a divorcé. Elle a épousé en secondes noces M. de Girieu, qui l’aime depuis longtemps et même l’avait jadis demandée en mariage. Sensiblement plus âgé qu’elle, M. de Girieu n’a rien d’un jeune premier ; mais il a le sérieux, la loyauté, la profondeur des sentimens et enfin tout ce qui ne rentre pas dans la catégorie des qualités aimables. Le nouveau ménage pourrait être uni, cordial, confiant, s’il n’y avait entre M. et Mme de Girieu l’enfant du premier lit, Julien. Sa présence met entre les deux époux une secrète mésintelligence, une sourde hostilité. Les questions relatives à son éducation sont l’origine d’un désaccord qui ne peut aller qu’en s’accentuant. Cet enfant est le portrait frappant de son père. C’est pourquoi M. de Girieu le prend en haine. Et il a beau faire, essayer de se raisonner et de se maîtriser : ça se voit. Ce berceau est le berceau de la discorde. Or, Julien tombe malade. Son père, M. Chantrel, obtient de venir le soigner. Voici la femme divorcée et son premier mari l’un auprès de l’autre, ou plutôt l’un et l’autre auprès d’un même berceau. Ils sont réunis par une même inquiétude pour cet enfant qui est leur enfant. On voit alors combien le lien formé par une commune sollicitude est plus fort que tout autre. Que signifient les textes de loi, la décision des tribunaux, les arrangemens des notaires pour les deux êtres qui veillent au chevet de l’enfant ? Que vient faire M. de Girieu entre ce père et cette mère ? De quel droit est-il ici ? Quel est cet étranger ? Quel est cet intrus ? La situation est vraiment saisissante et traduit l’idée sous forme sensible. Le berceau qu’on ne voit pas est sans cesse présent à notre esprit. L’enfant est le principal personnage. Rien ne se fait et ne se dit qui n’ait rapport à lui. Aussi l’impression que nous recevons est-elle une impression de drame.

A partir du second acte, la pièce dévie et dévie si bien qu’elle s’en va à vau-l’eau. Nous pensions qu’on nous ferait assister aux aventures de ce berceau ballotté d’une maison à l’autre, secoué, tiraillé, déchiqueté. Il semblait que l’intérêt dût se porter sur cet enfant pour qui la désunion de ceux qu’il aime pareillement sera une blessure toujours saignante. Car c’est bien cela qui est atroce dans la situation de l’enfant dont les parens sont divorcés. Il est obligé de partager son cœur. Il est amené par les circonstances à juger ceux qu’il est de son devoir de ne pas juger. Et plus tard il ne retrouvera pas dans ses souvenirs cette vision du foyer, image palpable de l’union de la famille, qui reste pour chacun de nous en dehors et au-dessus des spectacles déprimans de la vie, et d’où nous vient le meilleur de notre force. C’est là une injure de la destinée, plus réelle que cette vague fatalité contre laquelle déclamaient les héros romantiques. Le sujet vaudrait la peine d’être traité ; M. Brieux ne s’en est pas soucié. La maladie de l’enfant n’a été que l’occasion à la suite de laquelle Mme de Girieu et M. Chantrel s’aperçoivent qu’ils n’ont pas cessé de s’aimer. Ils se le disent. Ils récriminent. Ils déplorent le passé. Ah ! pourquoi m’avez-vous trompée ? Ah ! pourquoi ne m’avez-vous pas pardonné ? C’est une autre pièce qui commence, dans laquelle une femme divorcée et remariée se rend compte avec effroi qu’elle aime toujours celui dont l’éloignent maintenant son devoir, les convenances et jusqu’à la crainte du ridicule. Pièce sans issue, comme sans développemens possibles et dont toutes les situations sont, peu s’en faut, choquantes. Situation d’une femme entre deux hommes, dont l’un est âgé et ne lui a jamais plu : elle préfère le jeune. Situation des deux hommes mis en présence, comme il convient, dans la scène prévue et attendue. M. Chantrel, de qui vient tout le mal, plaide avec force la cause de l’indissolubilité du mariage ; et nous nous demandons d’où il le prend pour parler de si haut. M. de Girieu, qu’on renvoie assez lestement chez lui et qu’on eût mieux fait de ne pas déranger, puisqu’on devait finalement le congédier, se plaint non sans de bonnes raisons ; mais il est quand même dans l’attitude de celui dont on ne veut pas : il est le gêneur. Tout cela est incohérent et inconsistant. Depuis longtemps nous ne songeons plus au berceau. La question du divorce se débat entre les divorcés. L’impression avoisine le comique.

Le Berceau a reçu un accueil contradictoire. A la répétition générale, le public a ri avec irrévérence. A la première représentation, il a applaudi avec conviction. « C’est qu’à la première, il y avait moins d’amis, » s’il faut en croire le joli mot que la chronique prête à M. Brieux. L’explication est trop facile pour être complètement satisfaisante. Nous en avons suggéré une autre : c’est que le Berceau est une pièce mal faite. Notons d’ailleurs que sur une demi-douzaine de pièces qu’a fait représenter M. Brieux, il n’en est pas une qui se soit imposée de haute lutte à l’opinion et qui porte en elle ce caractère d’une œuvre où l’auteur a fait pleinement ce qu’il voulait faire. L’impression qui se dégage de ces pièces, presque toutes intéressantes, n’est pas franche. Il faut que cela tienne à quelque cause. Il y a un « cas » de M. Brieux, et il mérite d’être examiné ; car M. Brieux est l’un des auteurs qui, en ces dernières années, sont le plus brillamment sortis du rang. Il s’est fait une belle place parmi les fournisseurs de théâtre qu’a produits la jeune génération. Il la doit à un ensemble de qualités des plus estimables. Il a d’abord la fécondité : et, à coup sûr, ce n’est pas au nombre des ouvrages que s’apprécie la valeur d’un écrivain ; néanmoins c’est quelque chose d’avoir fait preuve de mouvement d’esprit et de ressources d’invention, et ce n’est pas à la portée de tout le monde. Il a une réelle entente de la scène. Il a surtout ce grand mérite de n’avoir pas pensé que le problème de l’adultère fût l’unique problème à l’étude duquel le théâtre dût se consacrer. Il est l’un des rares auteurs de ce temps qui nous transporte dans un monde différent de ce petit monde des oisifs, si connu, si uniformément pareil à lui-même, si complètement dépourvu d’intérêt. Il a le courage d’avoir du bon sens et d’être honnête. La conception qu’il se fait du théâtre est fort élevée. Il croit que le théâtre a pour objet de remuer des idées, et que, si d’aventure ce sont des idées saines, cela n’en vaut que mieux. Il s’est efforcé de dire son mot sur des questions qui sont des questions vitales. Il a l’ambition des grands sujets. Il a toutes sortes de belles intentions. Il faut le remarquer à son honneur.

Rappelons-nous, en effet, ses principales pièces. Je laisse de côté Ménages d’artistes, pièce de début, toute pleine d’inexpériences, série de tableaux grossièrement brossés, mais qui a du moins ce mérite de ne pas nous présenter la vie de bohème sous des couleurs d’idylle et la vie d’expédiens comme l’école de l’honnêteté. Blanchette est restée, du moins pour ses deux premiers actes, un des meilleurs ouvrages de M. Brieux. La fille d’un cabaretier de village a reçu une instruction soignée et coûteuse, elle est munie de son brevet, elle est devenue une demoiselle, et son bonhomme de père est tout fier de voir qu’elle est si savante et qu’elle a pris des manières si distinguées. Mais les brevets ne nourrissent pas leur titulaire. La place espérée se fait attendre. Le cabaretier déçu s’aperçoit, mais un peu tard, que le résultat des sacrifices qu’il s’est imposés est tout au rebours de ce qu’il s’était promis. Donc il se retourne furieux contre Blanchette, qui, dans l’espèce, est victime de la vanité de ses parens. La morale est qu’il ne faut pas donner aux enfans une éducation qui les rend étrangers à leur milieu, et que les fameux bienfaits de l’instruction donnée au peuple pourraient bien n’être qu’une amère dérision. L’Engrenage nous transporte dans le monde politique. L’honnête Remoussin vivait obscur et tranquille dans son coin de province. Pour son malheur le vœu de ses concitoyens l’appelle à la députation. Il arrive à Paris, il siège à la Chambre, il fréquente les ministres ; peu à peu ses principes se font moins rigides, sa conscience s’assouplit ; un beau jour, et sans qu’il sache en vérité comment la chose a pu arriver, il se trouve que son nom est inscrit sur un carnet de chèques. Les Bienfaiteurs sont une satire de la charité mondaine. Des dames se réunissent, membres et présidentes d’Œuvres variées. Le jour où l’Œuvre des régénérés veut produire les meilleurs spécimens de la charité réparatrice de ces dames, il se trouve que, par une mauvaise chance, l’un des « régénérés » vient d’être le matin mis en prison, l’autre est saoul. C’est donc qu’à l’origine de ces Œuvres on trouverait la vanité, le désir de paraître, le besoin de se réunir, de bavarder, de se donner à soi-même l’illusion qu’on fait quelque chose : on n’y trouverait pas un atome de véritable charité. On arrive ainsi à encourager la paresse, à récompenser la fourberie ; on n’apporte aucun allégement à la souffrance. L’Evasion fait le procès à la science arrogante, tranchante, et qui décrète l’erreur avec une solennité sans réplique. Un médecin, membre de toutes les académies, décoré de tous les ordres, ne sait pas se guérir lui-même de la maladie de cœur qui le torture avant de l’emporter, et, si la pudeur ne le retenait, il solliciterait les remèdes empiriques d’un charlatan de campagne. Il s’est fait le théoricien des lois implacables de l’hérédité ; et il est près de faire le malheur des deux jeunes gens, dont l’un se croit condamné à la folie parce que son père était maniaque, et l’autre se croit condamnée au vice parce que sa mère était une gourgandine. Mais ces lois ne sont si rigoureuses que dans les statistiques dressées par les spécialistes, et la geôle où elles nous emprisonnent n’est pas si bien gardée qu’on ne puisse, au prix d’un effort, s’en évader. Dans les Trois filles de M. Dupont on nous invite à envisager la situation faite aux filles de notre petite bourgeoisie assez malavisées pour ne pas avoir trouvé l’opulence dans leur berceau. L’une des trois filles prend le parti de mal tourner ; l’autre, gagnée à la dévotion, se dessèche dans le célibat ; la troisième, mal mariée, est la plus à plaindre. Résultat des courses nous montre les ravages du jeu dans le peuple. Le Berceau aborde la question du divorce. Les méfaits de l’instruction, la corruption parlementaire, les dangers de la fausse charité, les mensonges de la science, la situation de la fille sans dot, la passion du jeu, l’abus du divorce, c’est une énumération des grands problèmes de l’heure présente.

Ces problèmes, on ne demande sans doute à l’auteur dramatique ni de les résoudre, ni de répandre sur eux des lumières nouvelles : ce n’est pas son affaire. Mais on veut qu’il en trouve une forme saisissante, et qui nous fasse mesurer la profondeur et l’intensité du mal. Chacun de ceux que M. Brieux met à la scène s’étrique, s’appauvrit, se vide de matière, en sorte que nous nous rendons compte que la véritable question dépasse singulièrement ce qu’on nous en montre. L’auteur n’a pris que le petit côté, le moins intéressant, le plus banal, celui qui saute tout de suite aux yeux ; il ne fait que répéter ce que tout le monde avait dit avant lui, et rend sa démonstration trop facile, partant trop dénuée de portée. Au cours des pièces de M. Brieux, nous ne rencontrons pas un type solide, en qui s’incarne l’idée de l’auteur, et qui plus tard s’évoquera devant notre souvenir, rien de ce qui fait qu’un auteur met sa marque sur un sujet. Après les pièces de M. Brieux comme avant, les sujets qui y sont abordés restent à traiter. Ils restent entiers, à la disposition de qui voudra se les approprier. Aucune pièce n’a provoqué ce mouvement de discussion qui métaux prises partisans et adversaires des idées de l’auteur. Les idées, ici, échappent, non par ce qu’elles ont de trop nuancé, mais plutôt par ce qu’elles ont de trop simple. Il ne viendrait à l’esprit de personne de passer en revue les idées de M. Brieux. Et sans doute un auteur dramatique n’est pas tenu d’avoir des idées, sauf pourtant lorsqu’il fait du théâtre d’idées. M. Brieux se contente de la sagesse du bonhomme Richard, qui d’ailleurs a son prix. Tour à tour violent ou généreux, amer ou consolant, j’imagine que M. Brieux est pessimiste parce qu’il a passé par le Théâtre-Libre, mais que le fond chez lui est fait de cette belle humeur commune à tous ceux qui sont bien portans, actifs, laborieux et qui ne se perdent pas en des rêveries de songe-creux. Ce qu’il y a dans ses conceptions d’un peu insuffisant se traduit par la langue qu’il fait parler à ses personnages. C’est la platitude même. Par-là, on voit bien quel est le défaut de M. Brieux : c’est qu’il est trop peu un écrivain et qu’il est trop dépourvu des qualités qui font le lettré.

On confond volontiers la littérature avec ses raffinemens et les qualités littéraires avec les ornemens du style. C’est une confusion que beaucoup de gens sont intéressés à accréditer. L’écrivain est celui qui, grâce à un ensemble de moyens que lui fournit justement la littérature, sait apercevoir dans un sujet ce qui vaut la peine d’être dit et laisser de côté tout le reste, exprimer pleinement une pensée qui est la sienne. Il pénètre assez avant dans une question pour découvrir ce qui lui donne un intérêt général, et il revêt ces idées générales d’une forme personnelle. Il se sert pour les exprimer de la langue de tout le monde ; mais il y met son empreinte. Il faut, pour devenir un écrivain, une préparation spéciale, certains dons, du loisir et de la volonté. Cela fait beaucoup de conditions, et il est naturel qu’elles se trouvent assez rarement remplies. On sait d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire d’être un écrivain pour faire du théâtre et pour y réussir. Le théâtre, qu’une énorme consommation oblige à une production incessante, ne se rencontre que par accident avec la littérature. Je remarque seulement que cet accident ne s’est pas encore produit pour le théâtre de M. Brieux. L’auteur du Berceau a été jadis journaliste, et, sauf erreur, il a d’abord exercé son métier en province. En débarquant à Paris, il a pu constater de quelle considération jouissent dans notre ville les auteurs dramatiques. Intelligent et entreprenant, il a pensé qu’il pourrait faire du théâtre aussi bien que d’autres, et la vérité est qu’il en a fait mieux que beaucoup d’autres. Mais il a transporté dans son nouveau métier les procédés de l’ancien. Le journaliste, obligé par devoir professionnel d’assister au spectacle quotidien, jette de tous côtés un regard rapidement averti. Il traite tour à tour, à mesure qu’ils se présentent, tous les sujets ; et il est impossible qu’il soit tour à tour et sur tous pareillement compétent. Mais d’abord il se documente, il consulte ceux qui font autorité et, au besoin, il les cite, sans pouvoir ordonner très rigoureusement, ni mûrir cette érudition qu’il faut sans cesse renouveler. En outre, avec de l’habitude et du talent, il arrive à apercevoir sur chaque sujet quelques idées très simples, très sommaires, qui se présentent aussitôt à un homme de bon sens. Il leur donne un tour moral, sans s’emprisonner dans aucun système, mais en se référant à cette morale des honnêtes gens, pareille à la religion des braves gens, et qui réconcilie d’autant mieux toutes les opinions qu’aucun article n’en est défini. Pressé par le temps, il écrit dans un style qui est un continuel à-peu-près. Mais l’important est de se faire comprendre : on sait d’ailleurs comment lisent les gens, et qu’un article de journal n’est pas un monument pour durer. Ce métier de journaliste est intéressant, captivant, et il a tôt fait de façonner son homme ; on y contracte des habitudes dont on reste ensuite le prisonnier. « Le journalisme mène à tout, à condition qu’on en sorte, » disait un homme d’esprit. Ce qu’il se gardait bien d’ajouter, et qui pourtant a son importance, c’est qu’on n’en sort pas.

Mme Bartet, quoique un peu nerveuse, et M. Worms, quoique un peu sombre, sont excellens dans le Berceau.


RENE DOUMIC.