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Revue des Deux Mondes, tome 20, 1847
Armand de Pontmartin

Théâtre-Français


des œuvres poétiques. Revenir aux inspirations élevées, lorsqu’on a, dans l’intervalle, marqué sa place au rang des plus ingénieux causeurs ; croire à la tragédie, après avoir montré qu’on possédait mieux que personne ce côté spirituel, goguenard, un peu sceptique, qui s’allie mal à une conviction aussi austère, c’est assurément trop méritoire pour qu’il n’y ait pas lieu d’encourager et d’applaudir. Après de charmantes échappées, de vives et cavalières sorties dans le camp des écrivains qui amusent, voici que l’auteur de Napoline s’est senti de nouveau la force de changer de genre, et s’est proposé un autre but que d’amuser. Réjouissons-nous de son succès, et, sans le troubler par des objections chagrines, bornons-nous à quelques réserves qui ne diminuent ni le mérite de l’entreprise, ni la légitimité du succès.

Mme de Staël demandait un jour au prince de Talleyrand s’il trouvait que l’empereur eût autant d’esprit qu’elle. — Madame, répondit-il, l’empereur a autant d’esprit que vous ; mais vous êtes plus intrépide. — Il a fallu un peu de cette intrépidité virile à Mme de Girardin pour choisir ce sujet de Cléopâtre, qui, jusqu’à présent, avait peu réussi au théâtre. Il est assez curieux de rechercher dans les annales de la Comédie-Française les nombreuses Cléopâtre qui ont été représentées, presque toutes sans succès. Il y a d’abord la tragédie de Cléopâtre captive, avec prologue et choeurs, par Jodelle, jouée en 1552, c’est-à-dire bien près de trois cents ans avant celle de Mme de Girardin. On rencontre ensuite le Marc-Antoine et Cléopâtre de Garnier, qui date de 1573, puis les Délicieuses amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre, par Béliard, en 1578 ; je passe rapidement sur une Cléopâtre de Mairet, une autre de Benserade, une troisième de La Thorillière, sur une Mort de Cléopâtre, par Lachapelle, la seule qui ait réussi, et j’arrive à la plus célèbre, celle de Marmontel. Jouée pour la première fois en 1750, elle n’obtint qu’un très médiocre succès ; reprise trente ans après, elle tomba, malgré d’innombrables corrections dont fait foi le manuscrit original. On sait que Vaucanson avait fabriqué, pour la circonstance, un aspic automate qui sifflait en piquant l’héroïne. « Je suis de l’avis de l’aspic, » dit l’abbé de Bernis ; le mot fit fortune et survécut à la tragédie ; c’est ce qui arrive souvent en France, surtout quand le mot est bon et la tragédie mauvaise.

N’y aurait-il pas moyen d’assigner une cause au malheureux sort de ces Cléopâtre ? C’est, je m’imagine, que le sujet est trop connu et le personnage trop difficile à peindre ; les faits historiques qui se rattachent à la vie et à la mort de la reine d’Égypte, ses amours avec Antoine, la bataille d’Actium, la fuite des deux amans, l’aspic apporté dans un panier de figues, tout cela se sait trop bien, et cette notoriété ôte à l’action dramatique un des ressorts les plus indispensables, la curiosité. En même temps, Cléopâtre présente un de ces caractères excessifs, produits de la double civilisation orientale et païenne, et qu’il n’est pas aisé de faire entrer dans le cadre un peu monotone de nos tragédies. Là gît, selon nous, la principale difficulté du sujet : faire accepter par des spectateurs français le vrai type de la femme antique, sans trop le défigurer ou l’affaiblir. Depuis Corneille jusqu’à nos jours, ce type a pu être entrevu, mais jamais retrouvé. Dès le premier acte de nos rouvres tragiques, nous arrivons inévitablement aux expressions de l’amour moderne, à une peinture plus ou moins fidèle des faiblesses du cœur, aux beaux feux, au pouvoir des yeux, des appas, en un mot à un langage parfaitement inconnu dans l’antiquité. C’était là un idéal très bien accepté du temps de Corneille, à cette époque de refonte puissante d’où le XVIIe siècle sortit tout armé, comme Minerve, dont il eut la sagesse et le génie. Il s’accordait mieux encore avec les mœurs élégantes et polies de cette société de Louis XIV, qui ne demandait à Racine que le reflet poétisé et ennobli de ce qui se passait sous ses yeux. Pourvu que Corneille, dans ses imposans tableaux, et Racine, dans ses études délicates, ne s’éloignassent pas trop de ces modèles d’héroïsme ou de galanterie dont ils s’inspiraient ; pourvu qu’ils recouvrissent tout cela, le premier de son style sublime, le second de son style enchanteur, leurs contemporains les tenaient quittes du reste. — Qu’elle est vraie ! qu’elle est Grecque ! s’écriait La Harpe, un siècle plus tard, à propos d’une des héroïnes de Racine. — Qu’elle est idéale ! qu’elle est française ! répliquait Geoffroy, qui ne se doutait pas lui-même de la portée de sa réplique.

Quoi qu’il en soit, ce qui était possible alors ne l’est plus aujourd’hui. L’érudition contemporaine a poussé si loin ses inductions et ses découvertes ; notre époque a un si grand souci de la couleur locale, des détails intimes et personnels, de la portion archéologique de l’histoire, que nous ne pouvons plus admettre ce qu’admettaient nos devanciers. Nous savons maintenant ce qu’était l’amour dans la société païenne, et combien il est illusoire de prêter le langage de la passion idéalisée par le christianisme, subtilisée par la rêverie moderne, soit à l’épouse légitime, soit à la courtisane, soit à l’esclave, ces trois grandes catégories de la femme dans l’antiquité. Joignez à cela une initiation plus exacte aux mœurs de l’Orient, et demandez-vous quelle figure ferait aujourd’hui au Théâtre-Français une Cléopâtre jetée dans le moule des héroïnes classiques !

Certes, nos auteurs modernes sont trop modestes pour permettre qu’on les compare à Corneille ; pourtant, malgré les fières beautés de sa tragédie de Pompée, Corneille lui-même touche de près au comique, lorsque sa Cléopâtre nous parle de sa flamme exempte d’infamie, et qu’elle ajoute ces vers à propos de César :

Et si jamais le ciel favorisait ma couche
De quelque rejeton de cette illustre souche,
Cette heureuse union de mon sang et du sien
Unirait à jamais son destin et le mien !


Convenons-en, ces quatre vers, de nos jours, auraient fait sourire.

Dieu merci, Mme de Girardin est trop de son siècle, elle est trop spirituelle pour commettre ces inexactitudes de dessin et de couleur. En prenant pour point de départ une nouvelle de M. Théophile Gautier, le plus réaliste de nos écrivains ; en puisant dans la belle tragédie de Shakespeare, qui ne pèche certainement pas par le mignard et le convenu, elle a prouvé qu’elle abordait franchement son sujet, qu’elle en acceptait les tons un peu crus et les couleurs un peu vives. Et cependant il fallait bien qu’elle l’assouplît aux conditions de la scène française, qu’elle eût égard à la pruderie de nos habitudes littéraires ! Pouvait-elle aussi s’empêcher de suivre ce penchant bien naturel, bien difficile à vaincre, qui devait porter une femme, une Française d’un esprit poétique et charmant, à mêler aux teintes vraies quelques-unes de ces nuances plus modernes qui font partie de son talent ? De toutes ces préoccupations sont résultés les hésitations, la gène, le défaut de parti pris, qui se décèlent en quelques endroits, et aussi les beautés qui éclatent dans plusieurs autres.

L’exposition, qui se fait entre Ventidius, lieutenant d’Antoine, et Diomède, officier de Cléopâtre, nous montre les deux héros du drame tels que nous les représente l’histoire : bizarres assemblages de grandeur et de vices, sacrifiant tout à l’assouvissement de ces désirs immenses, infinis, voisins du vertige, que le paganisme et la toute-puissance jetaient dans ces ames passionnées. Nous citerons ici quelques-uns de ces vers qui nous font connaître Cléopâtre :

… C’est un étrange effet qu’on ne peut définir,
Où la crainte à l’amour vient vaguement s’unir,
Un plaisir plein d’angoisse, un effroi plein de charme,
Un danger menaçant qui pourtant vous désarme !
Sa colère vous plaît ; on l’aime, et quelquefois
On s’en laisse accabler pour entendre sa voix.
Elle est reine toujours, mais aussi toujours femme ;
Dans cet être si frêle, on sent une grande ame ;
A travers la faiblesse on sent la royauté ;
On tremble ; on est vaincu… mais avec volupté.
Sa pensée est un monde, et son cœur un abîme ;
C’est ainsi qu’elle va, forte, de crime en crime,
Bravant impunément et le peuple et la cour,
Ne méritant que haine et n’inspirant qu’amour !


Ces vers peuvent donner une juste idée, non-seulement du caractère de Cléopâtre, mais aussi de la manière de Mme de Girardin : de l’éclat, du charme, et en même temps quelques traits où l’enjolivement se fait un peu sentir ; un poète doublé d’une femme d’esprit.

C’est ici que se rencontre la première critique que nous adresserons à l’auteur. Un esclave a osé lever les yeux sur la reine : « Être aimé de toi une heure, et puis mourir ! » lui a-t-il dit. Ce pacte voluptueux et terrible a été accepté ; Cléopâtre n’a plus rien à donner à l’esclave que la mort : il s’y résigne sans pâlir, et telle est encore son ivresse, qu’au lieu de se borner aux simples alexandrins, il déclame une ode à la volupté et à la mort, ode vraiment belle. Il boit résolûment le poison, et il est près d’expirer, lorsque Ventidius et Diomède, qui veulent, à tout prix, séparer Antoine de Cléopâtre, accourent à temps pour sauver la vie à cet esclave, qui va devenir entre leurs mains un instrument de vengeance et de jalousie. Ce prologue, très dramatique, tout-à-fait en harmonie avec le ton général, a l’inconvénient de préparer le spectateur à des événemens qui n’arrivent point. Cet esclave ressuscité semble devoir être le ressort principal de l’action ; il n’en est rien : à dater du second acte, ce personnage passe à travers le drame sans s’y mêler. Or, comme c’est sur lui que l’attention a été appelée tout d’abord, il y a désappointement, et l’action, réduite aux élémens historiques, semble parfois un peu vide. Antoine quitte et retrouve Cléopâtre, dont l’ascendant est trop visible, dont la tâche est trop facile, pour que ces alternatives de jalousie, de doute, de séparation et d’amour puissent avoir la valeur de péripéties réelles. La bataille d’Actium se livre derrière la coulisse, ainsi qu’il arrive toujours aux grands événemens qui s’accomplissent dans une tragédie. Nous revoyons Antoine vaincu, déshonoré, bourrelé de remords. Quelques soldats qui l’ont suivi l’engagent à recommencer la lutte ; mais c’en est fait, Antoine n’est plus que le fantôme de lui-même ; les dieux ont prononcé, sa destinée est finie. Il croit Cléopâtre morte, et il se tue. Le dernier acte nous les montre dans le tombeau de la reine, Antoine expirant, Cléopâtre recueillant son dernier soupir. Cette scène funèbre, pour laquelle nous éprouvions quelques craintes, a au contraire produit un grand effet. L’épouse légitime d’Antoine, la pâle et vertueuse Octavie, qui pendant toute la pièce a joué un rôle très noble, mais un peu passif, de résignation et de dévouement, revient réclamer le corps de son époux, au nom de ses droits, de ses enfans et de Rome. Cléopâtre reste seule : elle est vaincue, elle est prisonnière, elle est sans armes ; naguère toute-puissante, elle n’a plus même le pouvoir de se tuer. Qui la sauvera de cette humiliation ? L’esclave. Il lui apporte la libératrice suprême : la mort. C’était lui qui devait périr, parce qu’il avait été aimé ; c’est lui qui tue, parce qu’il aime. Cette idée est belle, et Mme de Girardin a bien fait de prendre cette licence, en substituant cet esclave au paysan de l’histoire et de Shakespeare, à qui elle a fait, du reste, plusieurs emprunts dans ses deux derniers actes.

C’est dans le personnage d’Octavie que l’auteur me semble s’être écarté de la réalité historique, et avoir sacrifié à cette sensibilité factice, mondaine, un peu mignarde, que le public manque rarement d’applaudir, mais qui rompt l’harmonie et altère la vérité. Dans l’expression délicate, souvent touchante, de sa jalousie résignée, Octavie ressemble un peu trop à une aimable et vertueuse Parisienne dont le mari se dérange, et qui ne veut pas faire de bruit, dans la crainte de nuire à ses enfans :

Viens, rejoignons mes fils ; je pourrai, je l’espère,
Leur cacher mes chagrins et les torts de leur père.

VENTIDIUS.

Je leur dirai combien…

OCTAVIE.

Non, je te le défends ;
Gardons-lui toujours pur l’amour de ses enfans.


A coup sûr, ce sentiment est noble, attendrissant ; mais est-il à sa place, et les Romains du siècle d’Antoine y mettaient-ils tant de façons ? Dans une autre scène, Octavie vante le mérite d’un médecin et elle ajoute

Et vous pouvez me croire ; il soigne mes enfans !


C’est un charmant vers français, mais plus français encore que charmant ; toujours la jolie note à côté du ton.

Le personnage de Cléopâtre, qui domine tout l’ouvrage, est aussi celui pour lequel Mme de Girardin parait avoir réservé tout l’éclat de son pinceau. Jalouse dans les premiers actes, défaillante dans les derniers, mais toujours passionnée, ardente, voluptueuse, cette Cléopâtre, si elle n’est pas précisément celle de l’histoire, celle de Plutarque et de Shakespeare, est au moins une brillante création nous la dispenserions volontiers de ces détails de couleur locale, d’archéologie égyptienne par lesquels s’ouvre le second acte ; ce n’est là qu’un prétexte à beaux vers, et il y en a dans la pièce un trop grand nombre, pour que ceux-là fussent bien regrettables. Mais du moment que la passion est en jeu, du moment que Cléopâtre s’apprête à lutter pour son amour, contre lequel on conspire, nous retrouvons bien cette nature sensuelle, altière, vindicative, mélange de courtisane et de reine, cette Catherine païenne et civilisée. Il y a même un passage remarquable, c’est celui où Cléopâtre, qui vient, pour la première fois, de voir et d’entendre Octavie, comprend la puissance de la vertu, non pas dans le sens banal, mais comme force, comme moyen d’ascendant et d’autorité ; bien qu’étranger à l’action, qui d’ailleurs n’est jamais fort pressée de se remettre en marche, ce monologue a de la grandeur, et je ne puis résister au plaisir d’en citer une partie :

… O Brutus ! la vertu, ce n’est pas un vain nom ;
Ce n’est pas un mensonge, un faux prestige… non !
C’est une autorité, c’est une force immense ;
A ce premier degré la royauté commence ;
C’est un don précieux, c’est un divin trésor,
Une richesse au cœur qui fait mépriser l’or.
C’est un droit personnel qui fait parler en maître ;
C’est un orgueil enfin que je voudrais connaître !
O soleil africain ! dieu du jour ! dieu du feu !
Des plus chastes efforts toi qui te fais un Jeu,
Et, sans pitié, riant de nos promesses vaines,
Fais courir tes ardeurs dans le sang de mes veines,
Sois maudit !…


Ces derniers vers et ceux qui suivent sont vraiment splendides, et Mlle Rachel les dit d’une manière incomparable. Il y a deux ordres d’idées ou de sentimens que Mlle Rachel excelle à rendre : ce sont d’abord les sentimens amers, depuis l’ironie la plus délicate jusqu’à la colère la plus furieuse ; ce sont ensuite les morceaux que j’appellerai de poésie proprement dite, ceux qui, sans concourir au drame, appellent l’imagination du spectateur vers les régions idéales. Loin de moi l’envie d’en médire ! Quel que soit le lieu qu’elle choisisse, la poésie, cette fleur de l’ame, garde toujours son éclat et ses parfums. Honte à la main qui la brise ! malheur au regard qui la dédaigne !

En somme, le succès a été réel ; si l’action n’a pas paru très forte, si l’intérêt, en quelques endroits, a semblé se ralentir, si quelques dissonances ont été signalées, l’attention et la sympathie ont été constamment maintenues par des scènes où se reconnaît une main habile, studieuse, inspirée souvent, ingénieuse toujours. Mlle Rachel, secondée avec beaucoup d’ensemble, a merveilleusement servi les intentions du poète ; nous croyons que Cléopâtre pourrait bien compter enfin pour l’actrice parmi ces créations nouvelles que désiraient pour elle ses admirateurs, et dont le talent de nos auteurs avait été jusqu’ici trop avare.

Mme de Girardin, nous le répétons, a le droit d’être fière du succès qu’elle vient d’obtenir. Si peu de femmes ont réussi dans la tragédie ! Ce genre, de tout temps difficile, est aujourd’hui tellement périlleux, j’allais dire tellement impossible ! Aussi, maintenant que l’aimable poète nous a donné la mesure de ses forces, je ne sais si j’oserais l’engager à la récidive. Son esprit souple et vif doit se plaire aux conquêtes, aux aventures : pourquoi n’essaierait-elle pas de la comédie ? Pour l’écrire, elle n’aurait qu’à rester dans la sphère habituelle de ses idées, dans ce monde actuel et vrai qui lui a déjà fourni tant de fines silhouettes et de piquantes esquisses. La scène tragique, au contraire, exige d’elle, pour ainsi dire, un déplacement complet d’impressions, d’études et de pensées. Peut-être va-t-on m’accuser de paradoxe, mais il me semble que, pour exceller maintenant dans la tragédie, il faudrait un talent tout d’une pièce, très convaincu, très naïf, quelque chose comme un Béotien de génie : Athènes a trop d’esprit pour garder cette foi robuste, et Mme de Girardin, cette Athénienne si raffinée, a besoin de cesser d’être elle-même pour nous déshabituer de ce gracieux sourire qui lui va mieux qu’à personne. Avant-hier, en applaudissant les beaux vers, les belles scènes dont Cléopâtre est semée, en nous réjouissant d’un succès qui honore les lettres, nous étions ramené par ce triomphe même au souvenir des débuts de l’auteur, au surnom glorieux qui lui fut alors décerné, et nous ajoutions bien bas que la Muse de la patrie ne s’appelait pas Melpomène.


ARMAND DE PONTMARTIN.


OEUVRES COMPLÈTES DE LA BOÉTIE, réunies pour la première fois et publiées par M. Léon Feugère. — Si le XVIIIe siècle, enivré de lui-même, s’est montré fort dédaigneux pour ses devanciers, en revanche notre siècle s’est bien préservé de ce défaut. Lui qui s’annonçait, il y a vingt ans, comme un si terrible novateur, se met aujourd’hui à exhumer pieusement les fragmens inédits de nos anciens écrivains ; il est impossible de remplir avec plus de modestie les fonctions d’éditeur auxquelles il semble se résigner. C’est surtout vers le siècle de Louis XIV, et notamment vers les écrivains de Port-Royal, que s’est tournée l’ardeur de nos érudits : cette époque a été fouillée en tous sens, et l’on a ressuscité quelques écrivains, assez inconnus même alors, et qui ne méritaient guère l’honneur de cette célébrité tardive. Quant aux grands écrivains, on a recueilli et publié curieusement leurs moindres débris, des phrases inintelligibles, jusqu’à des mots barrés, et l’on s’est épris pour ces prétendus fragmens d’une superstitieuse admiration [1]. Le XVIe siècle, au contraire, a été plus négligé qu’il ne le méritait : nous n’avions pas encore d’édition complète de La Boétie avant celle que M. Léon Feugère vient de nous donner. Le Traité de la Servitude volontaire n’avait guère été imprimé qu’à la suite des Essais de Montaigne : il y a quelques années, M. de Lamennais en a donné une édition à part ; nais cette publication avait un caractère exclusivement politique, et, grace à l’illustre éditeur, La Boétie se trouvait attaquer ou défendre des gens auxquels il n’avait point songé. L’édition de M. Feugèr3 est surtout littéraire ; les notes savantes et ingénieuses qui l’accompagnent éclaircissent le texte sans l’étouffer. Rien n’est plus rare qu’un commentaire bien fait ; on sait que la vertu distinctive des annotateurs n’est pas, en général, la mesure, la discrétion : les uns font de leurs notes une série de pointes et d’épigrammes, les autres un cours complet de linguistique et d’archéologie. L’érudition de M. Feugère est piquante sans prétention et riche sans fatras.

  1. Il existe à la Bibliothèque royale un petit cahier sur lequel Racine a écrit une traduction de quelques odes de Pindare. Sur un des feuillets se trouve un compte de menues dépenses. Je m’étonne que ce fragment littéraire, ainsi que la traduction à laquelle il est joint, n’ait pas encore trouvé d’éditeur.