Revue des Romans/Princesse de Craon

Revue des romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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CRAON (Mme la princesse de).


THOMAS MORUS, 2 vol. in-8 (3e édit.), 1834. — On sait la vie et la mort de ce célèbre Thomas Morus, qui fut l’ami d’Érasme et de Pierre Gilles, qui garda pendant deux ans les sceaux du royaume d’Angleterre sous Henri VIII, et qui périt sur l’échafaud pour n’avoir pas voulu prêter le nouveau serment de suprématie exigé par le roi après l’intronisation d’Anne de Boleyn. Morus est le héros du livre de Mme de Craon, mais il n’en remplit guère que le seconde volume ; dans le premier, il s’efface devant Wolsey, son prédécesseur au poste de chancelier. De l’opposition de ces deux personnages naît un contraste dont l’effet est fort beau. Wolsey, tenant aux grandeurs, ambitieux, rusé, renversé d’un souffle au moment où il croyait à l’éternité de son pouvoir, mourant de cette disgrâce, abreuvé de fiel, dépouillé de tout, et finissant obscur et misérable ; Wolsey, fier quand il régnait, humble quand il succombe, et d’un autre côté le noble caractère de Morus, froid et calme à l’heure de son investiture, acceptant les sceaux pour faire le bien, pour dévorer sa fortune privée dans ces fonctions publiques, si incorruptible, si juste, si probe, si moral, que sa vue seule est un reproche pour le roi, pour Anne de Boleyn, pour toute cette cour corrompue comme son maître ; Morus qui se démet de sa charge et proteste contre un divorce approuvé par tous, qui meurt ensuite pour ne pas dire : Je jure ! pour finir en paix avec sa conscience ; ne regrettant qu’une chose à l’heure de sa mort, sa fille, sa pauvre Marguerite. Quel trésor qu’un pareil sujet, que de haute moralité il renferme, que d’émotions il provoque, que de sympathies il excite ! Et comme il succombe cet héroïque Morus ! Quand sa tête est sur le billot, il se relève pour dégager sa belle barbe qui eût pû amortir le coup : « Ma barbe n’a point commis de trahison, dit-il au bourreau, il n’est pas juste qu’elle soit coupée ! » — Mme de Craon s’est approprié de cette noble infortune tout ce qui pouvait saisir le lecteur ; elle a groupé les acteurs de son drame avec une habileté d’artiste ; elle a rendu leurs portraits avec une vigueur bien rare chez une femme.

HENRI PERCY, comte de Northumberland, 2 vol. in-8, 1835. — L’action roule sur une création qui fait le fond de ce livre et qui en fait le charme, sur l’amour de Henri Percy pour Anne de Boleyn, amour grave et religieux qui n’a pas plus de rapport avec les passions effrénées des romans modernes qu’avec les transports fade et vides des romans de chevalerie : celui-là est vrai, réfléchi et sérieux. C’est un de ces dévouements sans limites qui embrassant une vie, la remplissent et l’embellissent, ou la désolent. Henri Percy, comte de Northumberland, est jeune, considéré, opulent ; toutes les faveurs du sort sont accumulées dans ses mains, et il vit obscur et solitaire dans son château d’Almvick ! Une seule pensée, une seule douleur a dévoré toute sa destinée : il aimait Anne de Boleyn ; enfant, elle lui était promise ; mais un père ambitieux la lui enleva pour la donner au trône d’Angleterre. Elle se laisse pousser sur le trône, et Percy disparut à ses yeux éblouis dans le bruit des fêtes royales, dans l’éclat des pompes et des hommages. Plus tard elle le retrouvera dans la Tour de Londres, lorsque, prisonnière elle attendra des juges, ce qui était en ce temps-là attendre la mort. Percy a eu toutes les douleurs ; l’oubli d’Anne, la rivalité heureuse de Henri VIII, il a tout dévoré sans se plaindre, calme, silencieux, priant Dieu pour celle qu’il a perdue et qui se perd. Resté fidèle à la religion de ses pères, une sollicitude entre autre le tourmente : comment Anne comparaîtra-t-elle un jour au tribunal qui attend tous les humains, chargée des anathèmes de la malheureuse princesse dont elle a pris la place dans le cœur de Henri VIII et sous sa couronne ? Il va aux pieds de Catherine qui meurt lui demander le pardon d’Anne qui règne et qui triomphe. Qu’aurait dit Anne de ce soin pieux si elle l’avait su, et de ce pardon s’il était arrivé jusqu’à elle ? Plus tard elle en avait besoin pour respirer en paix : toutes les grandeurs étaient tombées, toutes les illusions étaient détruites ; il ne restait plus devant les pas d’Anne épouvantée qu’un tribunal terrestre, et elle pensait à l’autre. C’est alors que Percy paraît. Il lui apporte ce que lui seul pouvait lui apporter, ce que lui seul, avec son amour inépuisable et chrétien, avait pu vouloir pour elle ; il lui apporte ses conseils, ses exhortations, sa présence, un visage ami, une voix émue, un cœur dévoué à cette heure de l’universel abandon et de l’inexorable solitude. Il lui apporte, dans l’horreur de son cachot, les trésors de son amour méconnu, de cette tendresse infinie qui a été brisée, qui a été trahie, qui a été blessée dans tout ce qu’une âme noble et fière a de sensible, et qui a persisté, n’attendant plus rien de la terre, mais croyant au ciel ; ne pouvant se persuader qu’il n’y eût rien sous tant de mécomptes qu’une folle méprise, qu’une froide ironie du sort ; aimant encore l’âme égarée d’Anne ; se sentant enchaîné par des nœuds de toute la vie et plus à cette âme digne de se retrouver quelque jour libre et pure, dût ce jour ne venir qu’au delà du tombeau ! … Le grand jour est venu avant le tombeau. C’est Percy qui a ramené cette âme fascinée, qui l’a relevée par la religion à l’heure où elle se relevait par l’adversité. Mais c’est tout ce qu’il peut pour elle. Il ne peut sauver l’illustre victime ; elle tombe, n’ayant passé sur le trône d’Angleterre que le temps d’y laisser après elle sur les degrés cette Élisabeth qui allait grandir pour punir l’inconcevable indifférence des Anglais aux caprices sanglants de Henri VIII, en continuant sa tyrannie. — Tel est le cadre du beau roman de Mme de Craon, qui a reproduit avec vigueur et habileté la grande époque qu’elle retrace.

Mme de Craon est aussi l’auteur de : Deux Drames, in-8, 1835.