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SUPPLÉMENT DE LA REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE

Ce supplément ne doit pas être détaché pour la reliure.
(N° D’OCTOBRE-DÉCEMBRE 1921)



NÉCROLOGIE


Émile Boutroux.
1845-1921.


Pour la seconde fois, en moins d’un an, la Revue est frappée dans ses affections les plus chères.

Émile Boutroux, qui vient de mourir, lui avait apporté, dès l’origine, plus qu’une ardente sympathie, une aide agissante et efficace. Acquis d’avance à l’idée qui avait présidé à la naissance de la Revue et qui est celle de la philosophie traditionnelle, — l’idée que l’esprit humain, en s’alimentant par la réflexion sur la science, s’affranchit peu à peu de la fatalité de la nature pour prendre conscience de sa liberté et pour la réaliser dans l’action, — M. Boutroux n’a pas seulement donné à la Revue, avec une générosité qu’aucun appel ne lassait, sa constante collaboration, il lui avait amené, dès la première heure, celle de son beau-frère Henri Poincaré, non moins généreuse et non moins inlassable. Grâce à la recommandation de ces deux grands noms et sous l’égide de leur double autorité, la Revue acquit, à peine née, un des premiers rangs dans le monde philosophique.

Ce que fut le concours de M. Boutroux, il suffira, pour le rappeler, d’énumérer quelques-uns des articles qu’il voulut bien confier à la Revue. Logique et Critique des sciences, Psychologie et Métaphysique, Morale, Histoire de la philosophie, il aborda tous les sujets et il prodigua ses études. Qu’on en juge par leurs simples titres : Du rapport de la philosophie aux sciences ; Hasard ou liberté ; la Conscience individuelle et la loi ; Religion et Raison ; Du rapport de la morale à la science dans la philosophie cartésienne ; la Philosophie de Ch. Secrétan ; la Philosophie de F. Ravaisson ; la Morale de Kant et le temps présent ; W. James et l’Expérience religieuse ; la Philosophie en France depuis 1867 ; William James ; Remarques sur la Philosophie de Rousseau ; l’Intellectualisme de Malebranche et, cette année encore, Jules Lachelier.

Mais il ne bornait pas sa collaboration à des articles, il manifestait, en toute circonstance, à la Revue, l’estime où il tenait ses efforts ; il s’associa, en donnant de sa personne, à toutes les tentatives qu’elle entreprit : édition de Descartes, célébration des centenaires de Kant, de Rousseau, de Malebranche, Congrès internationaux, Société française de philosophie. Jamais il ne resta sourd aux demandes qu’elle lui adressait. Et il ne nous appartient pas ici de dire comment, dans les sphères où sa parole faisait foi, il appréciait l’œuvre accomplie par la Revue. Au moment où disparaît ce maître de la philosophie française, qui fut pour elle un grand ami, elle se souvient avec émotion de la reconnaissance qu’elle lui doit.

En Boutroux la France perd un des penseurs qui, avec Ravaisson et Lachelier, dont il fut l’élève, ont le plus contribué au magnifique essor de la philosophie française dans la seconde moitié du XIXe siècle ; toute une génération doit à son enseignement de l’École Normale sa vocation philosophique, et quelle génération !

Ce que fut le penseur, l’historien, le grand professeur ; ce qu’il y eut en lui d’élévation, de profondeur, de science et aussi d’art consommé ; avec quelle maîtrise de jugement, avec quelle originalité et quelle richesse de vues il édifia cette histoire de la philosophie moderne qui, bien qu’elle n’ait jamais été écrite, demeurera le véritable monument de sa vie, la Revue le dira, l’heure venue, dans l’hommage qu’elle lui doit ; elle ne peut, aujourd’hui, sous le coup de la douleur qui l’étreint, que rappeler brièvement ce que fut l’homme.

L’homme, un mot le peint qu’il avait un jour prononcé : le corps est une infirmité. Il le fut, en effet, pour E. Boutroux, et son existence presque entière a été comme une perpétuelle victoire de l’esprit sur un corps maladif que sa haute stature semblait rendre plus ascétique encore.

Ceux qui ont approché le philosophe savent au prix de quelles luttes contre les défaillances de son organisme il devait conquérir sa liberté d’esprit et quelles angoisses lui coûtait l’approche de ces leçons qui faisaient l’admiration de ses auditeurs. Parfois, il nous l’avouait encore récemment, au milieu d’une conférence, il se sentait perdre, un instant connaissance, ses yeux se fermaient ; mais presque aussitôt, par un redressement de la volonté, il se reprenait, et le public voyait seulement dans ce moment de silence un effort de recueillement qu’accentuait encore le sourire dont bientôt s’éclairait la face émaciée du maître, ce sourire où s’exprimait l’illumination de la vie intérieure.

S’il fallait, en effet, caractériser la figure de M. Boutroux, nous dirions qu’elle fut toute de méditation. Méditation sur les sciences et la vie d’où sortit la thèse qui, du premier coup, devait le classer parmi les maîtres de la pensée contemporaine ; méditation sur les systèmes des philosophes anciens ou modernes qui fit de lui le premier historien de notre époque ; méditation sur les événements du temps qui, dans les heures graves, faisait retentir sa parole ou ses écrits au delà des frontières de son pays ; méditation encore cet enseignement où le professeur semblait réfléchir tout haut devant ses élèves ; méditation enfin ces entretiens d’un si grand attrait où il prodiguait ses vues toujours ingénieuses et originales aux amis qu il voulait bien admettre en son intimité.

Ne vivant que de la pensée, riche d’une culture qui s’étendait aux objets les plus variés et qu’il n’a cessé jusqu’à la dernière heure de renouveler et d’accroître, il mesurait les hommes à l’aune de la pensée ; et, comme son jugement pénétrait directement au cœur des choses, il savait déterminer la hiérarchie vraie des valeurs. Libéral par raison et par goût, il admettait toutes les opinions pourvu qu’elles fussent sincères, toutes les idées pourvu qu’elles fussent mûries, et il se complaisait à voir, chez ses anciens élèves qu’il enveloppait d’une affection toute paternelle, ce jaillissement des pensées les plus opposées que son enseignement même avait souvent provoquées et où il se flattait d’apercevoir le fruit de cette liberté à laquelle il croyait ardemment : alii aliud sumpserunt, comme il aimait lui-même à le dire en parlant des grands maîtres. Mais, autant il était sympathique à toutes les hardiesses de l’intelligence, autant il était sévère pour la médiocrité ou pour l’improbité d’esprit. Juge respecté et redoutable dont on n’attendait pas le verdict sans anxiété. Rappelons-nous ces soutenances de thèses où sa présence était un événement et où, face aux idées plus qu’aux personnes, le point vital et parfois le point faible étaient tout de suite mis à nu.

Cet homme chétif, qu’une santé constamment chancelante obligeait à un perpétuel repliement sur soi-même et semblait condamner à une espèce de réclusion, n’était cependant jamais avare de sa personne quand on faisait appel à son dévoûment pour la philosophie et pour son pays. Il n’hésitait pas alors, lui qui suffisait à peine au labeur quotidien, à accepter de nouvelles tâches, à s’exposer aux fatigues et aux risques de voyages parfois lointains. L’énergie nécessaire, il la puisait dans sa conscience de philosophe et de patriote.

Avec quelle autorité, avec quelle hauteur et quelles ressources d’esprit, avec quel tact, quel charme et quelle élégance il savait ; devant l’étranger, parler au nom de la philosophie et au nom de la France ! Ceux-là s’en souviennent qui ont assisté à nos Congrès internationaux ou qui l’ont vu à l’œuvre en Angleterre et aux États-Unis. Ils savent aussi ce qu’il devait alors de réconfort et d’appui à la compagne et à la collaboratrice inséparable de sa vie et de sa pensée, à laquelle il ne croyait pas survivre, à laquelle il n’a guère survécu et qu’il ne nous pardonnerait pas de ne pas associer aujourd’hui au culte de sa mémoire.




LIVRES NOUVEAUX

La Forme et le Mouvement. Essai de dynamique de la vie, par Georges Bohn, 1 vol. in-16 de XI-175 p., avec fig., Paris, E. Flammarion, 1921. — Le présent travail est surtout consacré à l’exposé d’idées personnelles de l’auteur, qui procèdent en partie des découvertes de Houssay. Au lieu d’envisager les êtres vivants comme des agrégats de composés chimiques, il convient aussi de les considérer comme des systèmes de forces et de mouvements. Dans l’interprétation des phénomènes biologiques, la physique peut et doit compléter la chimie, et il n’y a pas contradiction entre les deux points de vue. L’être vivant n’est pas seulement une « machine qui se reproduit », comme dit Lœb : il est essentiellement « un système oscillant, polarisé, vibrant ». Dès la fécondation de l’œuf vierge, on voit se former dans sa masse des systèmes vibrants qui se repoussent mutuellement, les « énergioles ». Chez une multitude d’Hydraires, de Cœlentérés et de Vers, les mouvements de translation du corps apparaissent comme la résultante de mouvements particulaires vibratoires, orientés dans une certaine direction, et se propageant sous forme d’ondes à travers les divers territoires organiques. Même polarisation des mouvements de croissance chez beaucoup de plantes. L’exemple du Crithmum maritimum, ombellifère commune, sur nos plages, est bien connu. Des groupes de feuilles et de folioles s’orientent toutes dans une même direction, comme le feraient des parcelles de fer dans un champ magnétique. Ces mouvements polarisés diffèrent des tropismes et ne paraissent pas explicables par la théorie de Lœb.

Un chapitre particulièrement intéressant a trait à la dynamique des plantes. De nombreuses observations et expériences, M. G. Bohn croit pouvoir dégager les faits généraux suivants : 1° un axe de croissance présente des nappes vibratoires inverses à ce système de symétrie alternante se substitue par endroits un système de tourbillons dilicoïdaux ; 2° il y a une succession de ventres et de nœuds ; les phénomènes de floraison chez les plantes et de scissiparité transversale chez les animaux seraient en relation avec ce fait ; 3° la croissance des plantes se fait par une série d’ondes ou de vagues successives ; 4° deux axes branchés l’un sur l’autre et avant la même polarité se repoussent ; c’est ce mécanisme, notamment, qui intervient dans la formation des Hydres à deux têtes, obtenues expérimentalement par l’auteur ; 5° lorsqu’il y a exagération de la croissance dans un sens, ou bien lorsque le flux de croissance dévie d’un côté, il se produit soit un phénomène de dépolarisation, soit un phénomène de compensation ; l’équilibre de l’être ou de l’organe se rétablit ainsi. La « loi de dépolarisation » n’est qu’un cas particulier de la loi physique de l’action et de la réaction. En ce qui concerne les végétaux, on peut l’énoncer de la façon suivante : dès que la croissance s’exagère suivant une certaine direction, il se développe dans l’être vivant une force antagoniste qui s’oppose à cette croissance.

Ces idées auraient évidemment besoin d’être précisées ; les notions de ligne de force, de vibration, de polarisation ont en physique un sens bien défini. Étendues à la matière vivante, la netteté de leurs contours disparaît. M. G. Bohn est trop rompu à la discipline du laboratoire pour se contenter d’analogies superficielles. Néanmoins ses vues sont neuves, suggestives et d’une hardiesse séduisante.

Signalons donc cet essai comme une contribution originale à la philosophie biologique (chapitre de la morphogenèse), tout à fait digne de retenir l’attention.

De l’Utilité du Pragmatisme, par G. Sorel, 1 vol. in-16°, 471 p., Paris. Marcel Rivière, 1921. — M. Georges Sorel, qui, jadis, avait semblé se défendre d’être pragmatiste, en accepte aujourd’hui le nom : mais ce n’est pas la moindre difficulté de ce livre difficile que de comprendre ce qu’il entend exactement par là. Car, dans son premier chapitre, M. Sorel parle de W. James, selon sa manière habituelle, avec un grand dédain, lui reprochant « d’annexer à son école des savants européens qui doutent de la science », et la conception qu’il prend à son compte dans les chapitres suivants semble avoir la prétention de restituer à cette science toute sa valeur positive, ce qui lui permet de traiter assez mal, chemin faisant, soit M. Boutroux, soit Henri Poincaré, soit M. Le Roy, comme en dépréciant la portée. Pourtant, si la science a pour lui une valeur, c’est seulement en tant qu’elle sort de l’expérience, de la pratique, du métier ; elle s’est formée dans des milieux fermés de techniciens, d’abord parmi les tailleurs de pierres et les sculpteurs de l’antiquité grecque, puis dans cette moderne « cité savante », dont M. Sorel ne croit pouvoir nous faire saisir la contexture et l’esprit qu’en évoquant des groupements analogues du passé, tels que la « cité esthétique » du moyen âge qui a formé les constructeurs de cathédrales. Mais, dès lors, où la science rencontre-t-elle sa vérité ? Uniquement dans la nature artificielle de nos laboratoires et de nos usines, celle où règnent en effet le déterminisme et les lois ; à peine en avons-nous franchi les frontières, que nous nous retrouvons dans la nature naturelle, c’est-à-dire non seulement dans ce monde de la vie dont parlent les bergsoniens, mais dans le monde des phénomènes irréversibles, des phénomènes de frottement par exemple, qui sont indéterminés. « La nature naturelle qui nous entoure serait donc séparée de la nature artificielle, toute géométrique, par une zone rebelle à la loi des mathématiques… Les deux systèmes n’appartiennent donc pas à un même genre » (p. 343). — On peut considérer cette distinction comme l’idée centrale de M. Sorel, celle qui donne sa seule unité à ce livre, qui, au total, n’en présente guère. Ainsi, son pluralisme n’est pas ontologique, comme celui des Anglo-Saxons, mais surtout logique. C’est l’histoire qui lui apparaît désormais comme « le grand régulateur de notre activité spirituelle » ; par là lui semble ruinée et la conception traditionnelle de la science et « le système clérical de la vérité » : « L’histoire profane est aussi essentiellement pluraliste que l’enseignement clérical traditionnel est essentiellement unitaire » (p. 460).

Livre, au total, curieux, suggestif, décousu, passionné, comme tous ceux de M. Sorel, et qui repose sur beaucoup d’affirmations arbitraires. Quoi de plus évidemment arbitraire, par exemple, que cette séparation radicale de la nature artificielle et de la nature naturelle ? Et une équivoque le traverse d’un bout à l’autre : quand il nie le déterminisme, on ne sait jamais si M. Sorel entend admettre une indétermination métaphysique, une contingence à la manière d’Épicure ou de M. Boutroux, ou bien s’il soutient seulement l’impossibilité, de soumettre à des lois les phénomènes naturels, au cours capricieux et irrégulier, bien que peut-être nécessaires en eux-mêmes. En ce cas, la possibilité de lois statistiques s’ouvrirait encore pour la science humaine, on Je sait assez à l’heure présente, bien que M. Sorel n’en dise rien. Car il est notable que son goût pour les idées nouvelles et pour le paradoxe s’arrête pourtant devant les notions scientifiques trop révolutionnaires, et qu’il ne veuille pas entendre parler, par exemple, des spéculations non euclidiennes.

Les Problèmes de la Philosophie et leur Enchaînement scientifique, par Paul Dupont, ancien élève de l’Ecole polytechnique, 1 vol. in-8°, vi-386 p., Paris, Alcan, 1920, — Le but de l’auteur est de chercher une philosophie égale en valeur logique aux sciences positives et d’établir le programme d’une philosophie empirio-logique, dont le défaut d’unité originaire entre les savants et les philosophes a jusqu’à présent contrarié le développement.

La philosophie étant l’ensemble de toutes nos connaissances possibles, l’auteur prend pour point de départ la totalité du donné qui s’impose du dedans et du dehors à sa conscience, mais se limite provisoirement à ce seul donné, qui ne comprend évidemment pas d’autre moi que le sien. Le donné qu’il étudie est uniquement son donné. Parmi les éléments de son donné intime se trouve un désir de connaître, qui le pousse à ordonner et à utiliser son donné passé et son donné actuel, pour prévoir son donné à venir et sous l’impulsion duquel, à l’aide de postulats et de principes logiques dont le succès fait toute la validité, il aboutit à constituer l’arithmétique, la géométrie, la physique, etc., de son donné. Toutefois, le savoir qu’il obtient ainsi, appliqué à la connaissance de ce qui lui est antérieur ou de ce qui arrivera après lui, donne des résultats inintelligibles pour cette conscience emprisonnée dans son solipsisme. Mais son donné extérieur comporte des organismes tout à fait semblables au sien. À son corps est liée l’expérience d’un donné. Le calcul des probabilités lui permet de considérer comme d’une probabilité voisine dé lai certitude que tous les corps humains sont le centre de donnés analogues au sien. Donc il y a des hommes, d’autres mois et d’autres donnés. D’autre part, les donnés des différents hommes, — les rapports qu’ils entretiennent en témoignent, — sont fonctions d’une seule et même variable. Cette variable, c’est le réel du vulgaire, le nouveau des philosophes, l’x objectif de l’auteur. En admettant, par un acte de foi presque inévitable, que la logique du phénomène permet d’en sortir, partant du lien fonctionnel constaté entre l’objectif matériel et le donné, on aboutit à attribuer au premier une multitude de propriétés du second, logiques, mathématiques et même physiques. L’objectif matériel n’est donc pas, à proprement parler, inconnu, mais bien connu par le donné. Quant à l’x objectif conscient, dans l’état, actuel de la connaissance, on ne peut dire s’il se réduit à l’x objectif du corps ou s’il comprend un autre x objectif indépendant, et la psychologie, faute de connaissances physiologiques, en est réduite à l’observation subjective. Ainsi posées l’existence et la connaissance de l’objectif, les sciences concrètes qui en retracent l’histoire et en prévoient l’évolution et la philosophie qui les embrasse toutes deviennent possibles et intelligibles : du moment qu’il y a ces objectifs, nous comprenons ce que nous disons, quand nous parlons de ce qui s’est passé avant notre naissance et avant même l’apparition de l’humanité ou de ce qui se passera après notre mort et après même la disparition de l’humanité.

La philosophie empirio-logique, conclut l’auteur, est seule susceptible de se prêter à une féconde élaboration collective et, s’il est d’autres donnés humains (a-priorisme rationaliste, intuition bergsonienne), plus riches que le sien, ce dont il ne songe pas à douter, la philosophie qu’il propose reste fondamentale, car elle est seule accessible à toute l’humanité, et constitue pour les philosophes de l’intuition un guide grossier, mais sûr.

Espèces et variétés d’intelligences, par F. Mentré, 1 vol. in-8 de 291 p., Paris, Bossard, 1921. — L’auteur propose de distinguer l’étude des types intellectuels de l’étude du caractère sous le nom de noologie. Son ouvrage se présente essentiellement comme une analyse et une discussion des catégories distinguées par les psychologues et les écrivains, ou impliquées dans la terminologie courante. Personnellement, M. Mentré considère comme bien fondée la division en praticiens, contemplatifs et méditatifs, et veut que chacun de ces types soit caractérisé par une forme spéciale de représentation. Mais ce dernier point n’est pas précisé. Il faut louer l’utilité d’une revue générale de ce genre, qui est présentée sous une forme très claire, bien qu’elle soit un peu diffuse, et que dans l’ensemble elle ne mette en lumière aucune idée de méthode. Par l’esprit et par les formules, elle fait corps tout entière avec la vieille psychologie des facultés. On y lit par exemple : « Le noologiste aurait besoin de préciser les relations qui existent entre les différents éléments de l’intelligence : sensations, images, souvenirs, idées, formes de l’association, attention, jugement, raisonnement. Tâche délicate entre toutes et qui est à peine amorcée (p. 32). » Nous croyons cependant que l’auteur se trompe de beaucoup dans sa conclusion quand il écrit : « Les distinctions les plus nettes en apparence ne s’atténuent-elles pas quand on les presse, et ne les voit-on pas finalement s’évanouir ? Je crois que cette difficulté n’est pas propre à la noologie : si on la prenait au sérieux, elle arrêterait toute recherche psychologique ; mais elle n’inquiète personne (p. 18). »

Le Mensonge du monde, par Fr. Paulhan, 1 vol. in-8 de 360 p., Paris, Alcan, 1921. — La chute d’une branche cassée par le vent, la manifestation d’un instinct, l’organisation d’une existence humaine en vue de l’accomplissement d’un devoir, sont des phénomènes reliés par l’analogie suivante : leurs éléments, molécule d’air ou affirmation d’un idéal, constituent des systèmes. Plus la rencontre des éléments sera elle-même systématisée, plus nous jugerons que nous nous élevons du mécanique au vital et du vital au conscient. Par exemple, l’automatisme de l’instinct, c’est son inaptitude à s’adapter à un grand nombre de situations que l’on conçoit. Il y a donc une forme sous laquelle l’être se manifeste dans tous les cas : c’est celle du système ; et, posant que des apparences ne peuvent être universelles, sans exprimer jusqu’à un certain point l’essence des choses, nous apercevrons l’existence, à son plus haut degré de généralité, comme une association hiérarchisée d’éléments, où un « même » se subordonne un ou plusieurs « autres », tandis qu’il est à son tour un « autre » par rapport à un « même » supérieur, et ainsi indéfiniment, mais non pas régulièrement, car le désordre et le conflit règnent entre les systèmes, comme ils font leur structure. Toute existence, matérielle, vitale, psychique ou sociale, est une opposition incomplètement surmontée : elle enveloppe ce qui la nie, mais elle n’est réelle et ne progresse que par ce qui la nie ; elle a son lien au-dessus du désordre total, et au-dessous de la coordination absolue, vers laquelle elle est orientée. C’est cette image du monde que l’auteur développe, d’abord au point de vue statique, puis au point de vue évolutif, en prenant appui sur l’associationnisme psychologique et les conceptions atomistes. Il a poussé assez loin l’interprétation ontologique de leurs analogies réciproques, pour admettre que les relations des hommes manifestent à une échelle agrandie le jeu des éléments au sein de toute association, au moins dans ce qu’il a d’essentiel (p. 13). On revient ainsi à l’interprétation téléologique du monde, mais transportée du tout à ses parties. Le degré de finalité d’un système mesure son degré de réalité, l’imperfection et le désordre y sont la condition du mieux, c’est-à-dire d’un ordre croissant ; la discordance est utilisée pour l’accord, le mal pour le bien, l’erreur en vue de la vérité accessible. Ces oppositions, qui vont toujours ensemble et sont surmontées en partie dans la mesure où le système existe, montrent que la réalité, sous quelque forme que nous la saisissions, a une façade. Elle s’affirme chaque fois sous un certain aspect, et cet aspect dément chaque fois ce qu’elle est : efforts obscurs et essentiels pour faire servir la discordance à la naissance et à la conservation d’une harmonie, — mensonges. Il ne peut s’agir ici de suivre l’auteur dans les analyses minutieuses par lesquelles il s’est efforcé de préciser cette vue abstraite des choses qui enveloppe une solution de tout problème métaphysique ou moral. Cette solution, l’ouvrage l’indique toujours et la discute souvent. Nous croyons que le lecteur goûtera surtout les pages délicates consacrées à l’évolution de l’esprit et à l’« évanescence » de ses éléments : elles apportent à la psychologie descriptive une contribution positive. Tout le monde remarquera, évidemment que la conception d’ensemble nous ramène sans détours à des spéculations très antiques par ce postulat, qui la supporte tout entière, que le problème de la nature des choses peut jusqu’à un certain point être posé et résolu avant le problème de la vérité (p. 5). En fait, l’auteur raisonne sans cesse, comme si les éléments du discours nous faisaient toucher les éléments des choses, et comme si nos conditions actuelles de connaissance exprimaient les conditions d’existence de la réalité elle-même. Le mérite de ce dogmatisme sans critique, qui rattache l’œuvre de M. Paulhan à une bonne partie de la philosophie française du milieu du xixe siècle, est de se heurter de front aux problèmes derniers de la pensée. Plusieurs choses en sont une seule et toutefois existent séparément. Ont-elles une réalité avant leurs relations ou n’en ont-elles que par leurs relations ? Sont-elles du concret ou de simples symboles ? Or, précisément, sur ce point décisif, la position de l’auteur nous paraît intenable. Selon lui, la réalité a des degrés mais elle va croissant avec la force de coordination et le nombre des éléments coordonnés, sans que ces éléments soient réels eux-mêmes en dehors du système où ils sont engagés. Comment cela est-il possible ? Comment ce qui est source d’existence recevrait-il la vie de ce à quoi il la donne ? Et combien de songes faut-il ordonner pour qu’ils fassent une perception ? On voit trop ici que le fait de conscience, avec le plus et le moins qui sort de son essence, ne veut pas être confondu, quoi qu’on fasse, avec l’élément matériel qui, entre le néant et l’être, ne connaît pas d’alternative. Appliquée aux objets, la notion de l’inégalité d’existence est toute métaphorique : elle ne répond à aucune exigence des faits ; elle est le décalque du mental sur le physique, comme l’associationnisme est le décalque du physique sur le mental. En fin de compte, le badigeon ne tient pas, ; toutefois, l’auteur abordera sans doute lui-même ces difficultés, car il annonce son intention de traiter, dans un prochain ouvrage, le problème de la vérité.

La Conscience française et la guerre, par Gustave Belot, vol. in-16 de 196 p., Paris, Alcan, 1920. — Nous ne faisons ici que signaler cet ouvrage, qui sera étudié en détail dans le corps de la Revue. M. Gustave Belot a réuni sous ce titre un certain nombre d’études publiées dans diverses revues pendant la guerre et depuis la guerre. Une même inspiration les anime, et les idées maîtresses s’en détachent avec netteté. La guerre est un état de crise qui rend impossible le fonctionnement des institutions démocratiques et suspend même les conditions ordinaires de la moralité. Une « réadaptation morale » s’impose donc après la guerre ; les modalités de cette réadaptation sont « les victoires nécessaires de la paix ». Il ne suffira pas, pour gagner ces victoires, de s’en remettre à la conscience individuelle, à la bonne volonté toute pure ; il faut encore que l’individu prenne conscience de sa « fonction sociale ». On rejoint ainsi les idées directrices, et toujours actuelles, des Études de Morale positive.

La Conquête du bonheur, par Jules Payot, 1 vol. in-8, 280 p., Paris, Alcan, 1921.

Ce livre sera également étudié au cours d’une étude que publiera la Revue sur « les idées morales et l’après-guerre ». Il est la suite de l’Éducation de la Volonté et de l’ouvrage plus récent sur le Travail intellectuel et la Volonté. L’auteur a toujours été frappé des gaspillages de temps et d’efforts que cause l’ignorance des méthodes psychologiques. Parvenu au « moment des paisibles regards d’ensemble sur la vie », après avoir longtemps vécu dans la compagnie des sages, il a voulu, pour éviter ces gaspillages, écrire les Principes d’organisation scientifique de la vie, qui sont en, même temps un « manuel de la Sagesse ». Une constante sérénité marque en effet ces pages, remplies d’ailleurs d’observations originales et courageuses. Mais il n’y est presque pas fait d’allusion à la chose publique, et comment le sage moderne pourrait-il s’en distraire ?

La Tradition socialiste en France et la Société des Nations, par J.-L. Puech, avec préface de Ch. Gide, 1 vol. in-8 de x-228 p. Paris, Garnier, 1921. — « Qu’a-t-on vu, écrit M. Puech, depuis la Révolution ? On a vu tout un peuple, las d’oppression et soulevé par les idées des philosophes, non seulement s’émanciper, mais aussi répandre dans le monde l’idée de l’émancipation des peuples ; on a vu un aventurier peut-être génial essayer de construire un monde politique sur un plan arbitraire et entreprendre, semble-t-il, l’organisation unitaire de la vie internationale ; on a vu les gouvernements, auxquels il avait imposé sa volonté, s’unir pour lui résister victorieusement et réaliser une alliance qui, théoriquement, devait être à jamais invincible. » Ainsi, se trouvent excellemment définies les causes qui devaient, dans la première moitié du siècle, faire entrer en verve l’imagination politique, l’imagination pacifiste du peuple français. M. Puech, dans ce petit ouvrage si bien documenté, analyse successivement la doctrine de la paix chez Saint-Simon et les saint-simoniens, chez Fourier et ses disciples (on remarquera, dans ces premiers chapitres, l’influence, consciente ou non, de l’impérialisme bonapartiste sur le pacifisme des premiers socialistes français). Peut-être M. Puech fait-il une place un peu trop grande à Constantin Pecqueur, un saint-simonien édulcoré sur lequel tout au moins ce chapitre a le mérite de nous apprendre beaucoup de choses. M. Puech aborde ensuite Pierre Leroux, et pour finir, — il le fallait bien, — le redoutable Proudhon, homme de 48 s’il en fut, mais à qui l’esprit fraternitaire de 48 était odieux, utopiste dans l’âme, mais à qui toute utopie, dès qu’elle prenait forme, apparaissait comme immorale ou grotesque ; il définit aussi clairement qu’il est possible le fédéralisme anarchique de Proudhon. Et vraiment, le travail d’exhumation auquel s’est livré M. Puech est méritoire. Un contemporain français du Président Wilson, en visitant la galerie des prophètes que lui présente M. Puech, ne peut se défendre contre l’impression qu’il parcourt les galeries d’une nécropole. M. Puech nous entretient d’un temps où tous les Français étaient presbytes. Aujourd’hui tous sont devenus myopes.

L’ouvrage s’achève par une excellente bibliographie.

Aux confins de la morale et du droit public, par Eugène Duthoit, 1 vol. in-12 de 295 p., Paris, Gabalda, 1919. — Recueil d’études diverses reliées entre elles par la constante préoccupation de montrer la nécessaire solidarité du politique, du social et du moral. L’unité de l’esprit et de la pensée : voilà le grand principe sans cesse impliqué ou affirmé, et cette unité, suivant l’auteur, doit résulter de la discipline intellectuelle et sociale du catholicisme.

Tel est le thème en particulier de la première des études ici réunies : la crise de l’autorité. « L’étude de l’histoire est révélatrice de la valeur du catholicisme, comme principe de coordination non seulement dans le domaine spirituel, mais dans le domaine temporel, où l’harmonie et l’utilité d’action supposent et réclament la discipline morale des consciences » (p. 25).

La seconde étude, « l’idée de responsabilité dans le droit public », reproduit un cours donné à la Semaine sociale de Versailles, en 1913, insiste sur l’insuffisance de la responsabilité juridique et la nécessité d’imposer aux détenteurs du pouvoir une responsabilité morale. Elle montre d’abord l’apparition, dans la jurisprudence du Conseil d’État, de la notion de responsabilité de la puissance publique, étendue du domaine des travaux publics à une foule d’autres services, avec le but de réparer les dommages qui naissent directement du fonctionnement même non fautif d’un service. Cette responsabilité élargie ne doit pas exclure, d’après l’auteur, celle de l’agent lui-même, et M. Duthoit ne croit pas désirable qu’on substitue la responsabilité de l’État à celle des instituteurs par exemple. « Les agents de la puissance publique ne sont point, en effet, quand ils agissent, les mandataires ou les organes irresponsables d’une personne morale qui les couvrirait. Ce sont des êtres humains qui gardent tous les attributs, mais aussi toutes les responsabilités attachées à la personnalité humaine » (p. 91). Mais, si étendue soit-elle, en matière de droit public, la responsabilité proprement juridique trouve des limites qui tiennent à la nature même des choses. D’où la nécessité d’une responsabilité morale complémentaire à laquelle l’auteur donne un fondement mystique. « La tâche de celui qui commande est un ministère, un service, et tout gouvernant devrait dire comme le Christ : je suis venu pour servir et non pour être servi… servir et par conséquent rendre compte, telle est l’obligation de quiconque remplit une fonction dans la société » (p. 138).

La troisième étude également destinée à une Semaine sociale, celle de Besançon, est consacrée aux méthodes législatives. Ayant montré leurs vices (lenteur, improvisation, obscurité, caractère fragmentaire), l’auteur esquisse les remèdes destinés à les réformer et à les vivifier. Mais, ni dans la partie négative ni dans la partie positive de l’exposé, on ne rencontre autant de précision ni autant d’originalité qu’on en désirerait. Réclamer finalement, comme il est fait, au delà des réformes législatives, l’amélioration des mœurs publiques n’est pas bien nouveau non plus.

La quatrième étude enfin, qui réunit deux leçons données à l’Université Laval de Montréal, est consacrée au droit international. Elle est malheureusement très courte(p.231 à 291), pour un si grand sujet, et entreprise comme les précédentes dans un but sans cesse affirmé d’apologétique. Tout le monde ne pensera pas avec l’auteur qu’il n’y ait de réforme morale possible que dans et par la discipline catholique ; mais on retiendra du moins cette idée juste et non confessionnelle, de l’impossibilité de dissocier le droit de la morale en général.

George Sand mystique de la passion, de la politique et de l’art, par Ernest Seillière, 1 vol. in-16 de xiii-456 p., Paris, Alcan, 1920. – On connaît la thèse générale dont l’auteur de ce volume poursuit la démonstration. L’impérialisme, ou besoin d’accroître son être, est un sentiment généralisé dans les sociétés modernes ; il trouve son allié le plus efficace dans un certain mysticisme, c’est-à-dire dans la conviction qu’une communion avec certaines forces surnaturelles peut soutenir notre effort vital de conquête. L’histoire montre que cette conviction, salutaire si la raison la modère, dangereuse si elle se manifeste à l’état pur, est « le ressort habituel des grandes décisions qui ont orienté jusqu’ici la marche en avant de l’humanité supérieure. » George Sand est étudiée ici comme caractéristique de ce mysticisme pris à l’état pur et déréglé ; on en poursuit, par une analyse critique de sa vie et de ses œuvres, les trois manifestations essentielles : mysticisme passionnel, ou divinisation de l’érotisme ; mysticisme social, ou divinisation du peuple, qui succéda au précédent vers 1835 ; mysticisme esthétique, ou divinisation de l’artiste, qui prend la suite du mysticisme social à partir de 1848. À ces trois périodes succède celle où G. Sang recueillant et utilisant les enseignements de l’âge accorde une adhésion partielle à la morale rationnelle ; il en résulte un compromis assez faux pour faire tenir le rousseauisme dans le cadre des conventions bourgeoises traditionnelles. G. Sand est donc « un des plus complets théoriciens, un des plus souples théologiens du mysticisme rousseauiste, cette évidente religion de notre âge » ; en dépit de l’actuelle défaveur dont elle est victime, son importance historique et représentative est considérable.

L’évolution psychologique de la littérature en Angleterre, 1660-1914, par Louis Cazamian, 1 vol. in-16 de 268 p., Paris, Alcan, 1920. — Ayant, comme Taine et comme Brunetière, le besoin d’ordonner suivant des lignes claires notre passé moral, mais désireux de dépasser leurs tentatives, M. Cazamian unit l’étude sociale de l’histoire littéraire à l’étude psychologique des variations du goût et considère, dans une large mesure, l’état social comme le produit d’une âme qui se développe. Ce développement révèle des oscillations entre les deux pôles de la vie intérieure, entre la sensibilité et l’intelligence, un rythme moral aux prises avec un milieu humain et physique tour à tour hostile ou complice. Des circonstances historiques, des influences sociales d’ordre national et international, la mémoire collective, le souvenir subconscient y introduisent des irrégularités, des variations superficielles, jusqu’au moment où l’accélération des temps, l’implication des tendances rationnelles et émotives ; la confusion révèlent une maturité dont il est difficile de dire si elle trahit une usure des facultés de renouvellement appelant un vieillissement sans lendemain.

Appliquées à l’évolution de l’histoire littéraire anglaise, ces considérations, qui assimilent la psychologie des êtres, collectifs à la psychologie des individus, permettent d’isoler, à partir de l’âge d’Elisabeth et jusqu’à l’époque actuelle, la phase émotive qui se retrouve dans la Renaissance, de 1790 à 1830, de 1880 à 1914 ; la phase intellectuelle, qui se retrouve dé 1660 à 1790 et de 1830 à 1880. Elles permettent de marquer des transitions et d’établir une correspondance entre les déplacements du goût, le déclin progressif des milieux aristocratiques et l’avènement d’une bourgeoisie que l’ère victorieuse rend dominatrice.

Sachant d’ailleurs que, « malgré l’originalité morale de chaque peuple européen, les grandes phases de l’histoire littéraire de l’Europe occidentale présentent d’une nation à l’autre des analogies frappantes et paraissent obéir à une impulsion d’origine unique », M. Cazamian indique les liens de son ouvrage avec une littérature comparée et une étude de l’esprit européen.

L’importance même des problèmes soulevés de manière originale et neuve par M. Cazamian, la justesse et la finesse des aperçus rendent tout à fait remarquable ce travail, à qui l’étude respective de l’évolution plastique et de l’évolution philosophique de l’Europe depuis la Renaissance apporte une confirmation, en dégageant elle aussi le conflit de l’intelligence et de la sensibilité.

La Chimie et la Vie, par Georges Bohn et Anna Drzewina, 1 vol. in-12 de 275 p., avec figures, Paris, Ernest Flammarion, 1921. — Ce livre n’a pas pour but, comme son titre un peu vague pourrait le faire croire, de résumer les progrès de la chimie biologique et de dresser l’inventaire des composés organiques extraits du corps des animaux et des plantes. Bien qu’il débute par un rappel des notions usuelles de chimie biologique, son objet est beaucoup plus général et son intention plus philosophique. Il vise à mettre en lumière l’importance capitale des phénomènes chimiques en biologie, de montrer l’empire qu’ils exercent sur les fonctions de l’être vivant, sur son comportement spécifique, sur son développement et sur sa morphologie.

Les recherches poursuivies depuis une dizaine d’années ont conduit à la notion de spécificité chimique des organes et des tissus. À leurs différences de forme et de structure s’ajoutent des différences, plus profondes, de constitution chimique, et il semble bien que celles-ci commandent celles-là. Quant aux fonctions elles-mêmes, ce sont des phénomènes chimiques qui en sont la base et la condition déterminante. Seulement, le savant dans son laboratoire et l’être vivant dans l’intimité de sa cellule travaillent avec des outils différents, et on a cru pendant longtemps que les ferments, qui sont les agents du laboratoire cellulaire, n’étaient pas réalisables hors de la cellule. Ces idées ne sont plus de mise aujourd’hui. Les ferments solubles sont encore peu connus ; mais on peut reproduire leurs actions avec des catalyseurs minéraux, et rien n’autorise à maintenir l’affirmation de Claude Bernard, suivant laquelle la production des ferments échapperait à jamais à la technique du chimiste et serait l’œuvre inimitable de la vie elle-même. L’entretien de la vie se ramènerait à des phénomènes d’auto-catalyse. Herzfeld, auteur de travaux récents sur les ferments protéolytiques, qui désagrègent les molécules des substances albuminoïdes, définit les diastases : des produits de désagrégation, qui, dans certaines conditions, accélèrent la décomposition et la synthèse des corps correspondants et peuvent les conduire au degré précis où ils se trouvent eux-mêmes (p. 46). Quand les catalyseurs d’une réaction figurent parmi les produits mêmes de cette réaction, celle-ci s’entretient et s’accélère d’elle-même ; c’est en ceci que consiste l’autocatalyse. Beaucoup de phénomènes de la vie semblent dépendre de réactions autocatalytiques.

L’expérience classique de Bordet et les travaux célèbres d’Abderhalden sur les ferments de défense ont montré que les réactions fondamentales de l’être vivant sont des réactions chimiques. Ces recherches nous ont fait pénétrer dans l’intimité des organismes et nous ont révélé l’étonnante complexité des équilibres qui s’y succèdent. Elles tendent à établir que le chimisme d’un être vivant est un jeu de mécanismes aussi souples que les mouvements extérieurs par lesquels il se distingue des corps bruts. Le chapitre de la fécondation chimique, ou parthénogenèse expérimentale, est aujourd’hui le plus connu, gràce au retentissement des expériences de Lœb, de Delage, de Lillie, de Bataillon ; mais, s’il a particulièrement suscité la curiosité du public en raison des conséquences philosophiques qu’on s’imaginait pouvoir en tirer, il n’est qu’un des aspects du déterminisme physico-chimique qui régit la matière vivante, et il n’est pas le plus remarquable. Les caractères sexuels sont sous la dépendance immédiate du chimisme des cellules reproductrices. Selon que l’organisme élabore des spermatozoïdes ou des œufs, il a un métabolisme différent, et la constitution du sang s’en trouve affectée à tel point que, chez les insectes, le sang du mâle est toxique pour la femelle, et réciproquement. On pense que la glande génitale agit sur l’organisme par des sécrétions internes, ou hormones, analogues à celles, bien connues aujourd’hui, de la glande thyroïde, du thymus, des capsules surrénales, du foie, du pancréas, etc. Cependant la question est encore très obscure. Les expériences faites sur les insectes semblent contredire celles qu’on réalise avec les vertébrés au sujet de la détermination des caractères sexuels secondaires. Mais les unes et les autres ne font que confirmer la preuve de la spécificité chimique des tissus et de celle des sexes.

La question de l’origine des espèces, elle-même, s’éclaire d’un jour nouveau grâce à la biologie chimique. Les travaux des bactériologistes sur l’immunité et la sérothérapie ont largement contribué à l’introduction de ces considérations, singulièrement différentes des vues qui ont prédominé dans le siècle dernier. C’est qu’en effet les méthodes des bactériologistes ont permis d’étudier la parenté chimique des êtres, comme l’examen des formes extérieures permet d’apprécier leur parenté morphologique. Le sérum d’un lapin qui a reçu plusieurs injections de sérum humain donne un précipité avec le sérum de l’homme et aussi avec celui des singes anthropomorphes, mais non avec celui d’un singe inférieur. Le même procédé a indiqué une parenté certaine du mammouth de Sibérie (conservé dans les glaces polaires) avec l’éléphant d’Asie, à l’exclusion de l’éléphant d’Afrique. D’autres expériences ont montré la parenté entre le cheval, l’âne et le tapir ; entre le chien et le renard ; entre le mouton et le bœuf, etc (p. 244). La méthode de sérodiagnostic a même été utilisée par Gohlke, en 1913, pour déterminer le rang et la parenté des familles végétales, et a donné des résultats tout à fait positifs, confirmant, d’ailleurs, en général, les données de la morphologie.

Les formes animales et végétales sont en relation étroite avec la nature des sécrétions internes et le chimisme humoral. On discute à perte de vue sur l’hérédité des caractères. On croit expliquer les variations de forme par la sélection. Vis-à-vis de ce système d’explication, se dresse un faisceau de plus en plus important de faits qui démontrent l’action morphogène des substances cellulaires. Mais, comme le font remarquer justement les auteurs, il faut éviter de retomber dans le paralogisme des weismanniens. Les « substances-caractères » n’ont pas plus de réalité objective que les « caractères » mendéliens.

Le déterminisme des mouvements est aussi de nature chimique. Il est réglé par le système nerveux central. Or le cerveau est essentiellement une machine chimique très compliquée (p. 186), dont l’activité oscille suivant un rythme propre. L’échec de la théorie des localisations prouve qu’il y a mieux à faire que de peser, mesurer et dessiner des cerveaux ; il s’agit de chercher leurs caractéristiques chimiques. Malheureusement, le problème est infiniment ardu.

Tels sont les points principaux traités dans ce livre. Les auteurs ne dissimulent ni les lacunes, ni les incertitudes actuelles de la biochimie. Mais leur résumé, fort bien fait, à le mérite de rassembler une masse considérable de faits impressionnants, de faire saisir l’importance du point de vue chimique dans l’orientation nouvelle de la biologie et de montrer à quel degré la science de Lavoisier pénètre aujourd’hui l’étude objective des phénomènes de la vie. Les idées exprimées, il y a un quart de siècle, par Le Dantec, y trouvent en particulier une éclatante confirmation.

La Géographie de l’histoire, Géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer, par Jean Brunhes et Camille Vallaux, 1 vol. in-8 de ii-716 p., Paris, Alcan, 1921. – Les auteurs veulent « faire la part des influences géographiques dans l’histoire » (440) et, à la lumière de faits très nombreux, chercher des lois, des relations causales, systématiser. C’est un livre d’idées et de principes, non un simple recueil d’observations. Mais ces principes se rapportent à des faits géographiques. Nous donne-t-on une définition précise de ces derniers ? Or, tantôt le fait géographique semble ne dépendre que des conditions physiques du milieu mais tantôt et le plus souvent il entre dans le cadre de la géographie humaine, et du coup son domaine s’étend démesurément. C’est ainsi que, de ce nouveau point de vue, la Grande Muraille de la Chine, les voies napoléoniennes, les cathédrales, le régime des communications (670), la répartition des populations, les faits d’occupation « stérile, productive ou destructive » du sol, entre beaucoup d’autres, deviennent des réalités géographiques. Ajoutons-y les grands faits de l’histoire. Et cela parce que les hommes sont de « vrais agents géographiques au même titre que les, cours d’eau et les glaciers » (20). Il faut distinguer cependant entre la part de la nature et celle de l’homme. Quelles sont leurs valeurs relatives ? Et si par déterminisme géographique on entend la simple influence du milieu physique sur l’homme, quelle est l’étendue de cette influence ?

À cette question capitale, la réponse est peut-être la seule de tout l’ouvrage qui soit catégorique. Si, en effet, on ne nous dit pas quelle est l’influence exacte du milieu physique, par contre on répète inlassablement, — ce qui est assez inattendu pour des géographes, — qu’elle est à peu près indéterminable, imprévisible et inopérante. À cause du facteur humain ; car « la seule vraie cause, en géographie humaine, c’est l’intelligence et la volonté humaines », tandis que « tout ce qui est condition extérieure est cause seconde ou occasionnelle » (22). On conclut qu’on ne peut parler de rapports constants, c’est-à-dire faire œuvre de science, en fonction des conditions naturelles, et l’on va jusqu’à dire « que, suivant les lieux et suivant les temps, ce n’est pas la même histoire qui procède des mêmes conditions physiques générales » (440). Le déterminisme géographique a ainsi ceci de très particulier, que les mêmes causes n’y produisent pas toujours les mêmes effets. Toujours est-il que les auteurs s’efforcent de démontrer l’inexistence du problème principal qu’ils se sont proposé de résoudre. En effet, s’il n’y ` a pas d’action prévisible et déterminable du cadre naturel, il n’y a plus, semble-t-il, de géographie de l’histoire ; il n’y a plus que de l’histoire tout court. Et c’est bien l’impression dominante, malgré quelques affirmations opposées, mais de portée généralement beaucoup moindre.

Il faut en tout cas abandonner toute tentative d’explication physique à grande portée des faits de l’histoire, alors que l’on eût aimé à voir préciser les modalités de cette action et ses limites. Or les auteurs, géographes de métier, mais peut-être historiens de tempérament, ne semblent avoir énoncé à ce sujet, au point de vue général, que des résultats et des principes négatifs, non des déterminations claires. « Il n’y a pas de déduction logique de l’histoire » (54).

Parmi les problèmes particuliers examinés, un des plus importants consiste à rechercher quelles sont les régions favorables à l’éclosion et au développement de l’État. Ce sont, d’une manière générale, — idée déjà exprimée dans le « Sol et l’État » – les régions les plus riches en éléments de vie différenciés, c’est-à-dire celles où, dans un minimum d’espace, se rencontrent à la fois les formes les plus diverses de la vie terrestre et humaine aux points de vue du climat, du relief, de la nature du sol, du régime des eaux, des productions, des voies de communication naturelles, du peuplement, du genre de vie, des races, des institutions familiales et sociales opposées (p. 286). Mais à invoquer tant de facteurs on s’en tirera toujours, et surtout si l’on ajoute que « les forces de concentration demeurent impuissantes quand elles sont combattues par des forces de dispersion » (p. 294). Toutefois on ne donne aucune règle pour reconnaître quel est le groupe de forces qui doit l’emporter, de sorte que chaque cas particulier reste la pure constatation d’un fait impossible à déduire d’antécédents déterminés. L’histoire devient l’apologie de ce qui est.

Au reste, les problèmes relatifs à l’État sont abordés par deux fois, et la seconde d’une manière surtout psychologique. Il s’agit alors d’en étudier les forces de cohésion intérieures, de définir la patrie. La conclusion est qu’en fin de compte c’est dans l’État lui-même, conçu comme « organisme politique supérieur qui fait vivre ensemble plusieurs nationalités ou nations » (p. 623), et dans des « facteurs obscurs de cohésion » (p. 665), qu’il faut chercher les causes originelles des véritables unités politiques. Mais un État est-il un produit de facteurs géographiques ? Non assurément, « les sociétés politiques ne furent jamais modelées passivement par les milieux » (p 294). On a d’ailleurs peine à se convaincre que dans tout ceci on fasse de la géographie.

Reste l’avenir que le prolongement des directions actuelles permet de prévoir. C’est, entre États, un fédéralisme du type colonial, à base économique, que les auteurs entrevoient ; et, à l’intérieur des nations, un régionalisme. Alors « à la politique du commandement se substituera celle des besoins » (p. 410). Mais, quoique cela surprenne, ce fédéralisme n’englobera pas en un seul corps tous les États de la planète. Ils se diviseront au contraire en plusieurs grandes fédérations ; parce qu’il faut des oppositions aux États et parce qu’une société unique ne tarderait pas à se déséquilibrer spontanément. Ces vues sont quelque peu mystiques.

Vient alors le procès des négociations de la Grande Guerre : « Un Zollverein aurait dû sortir de leurs délibérations » (p. 618) mais ils ne paraissent « pas y avoir songé » (p. 678).

Le livre s’achève sur ce verdict… Au total, il donne l’impression d’une œuvre encore embryonnaire et non achevée. On voudrait des positions et des problèmes mieux définis, surtout des conclusions plus saisissantes et plus unilatérales, quelques vastes vérités inductives servant de fils conducteurs dans l’ensemble massif et enveloppé qu’il réalise. Enfin, il est encombré de nombreuses propositions trop évidentes, comme de quantité de faits trop élémentaires qui, en certains chapitres, ne sont pas sans lasser le lecteur.

The field of philosophy. — An introduction to the study of philosophy, par J. A. Leighton, Second revised and enlarged edition, 1 vol. in-8 de xii-485 p., Columbus, Ohio, Adams and Co, 1919. — Dans ce volume, qui contient à la fois une brève histoire de la philosophie et une critique des principaux systèmes, on trouvera des pages précises sur Platon, sur Kant, sur Hegel, un chapitre intéressant sur le moi, et des appendices qui peuvent être utiles sur le néo-réalisme, le neutral monism, la philosophie de Dewey, celle de Bergson. Mais on trouvera quelques erreurs et quelques bizarreries dans la classification des doctrines (Origène, Bœhme, G. Fox sont groupés ensemble sous le titre de « mystiques orthodoxes » ; Spinoza, Schelling, Avenarius, Spencer, James sont mis les uns à côté des autres comme partisans d’une philosophie de l’identité) ; quelques jugements qui appelleraient des discussions (p. 152 : toute la philosophie moderne est rationaliste ; — p. 424 : le dualisme et la théorie de l’identité des substances sont des théories dépassées).

La conception générale à laquelle arrive M. Leighton est une sorte de philosophie éclectique, parfois assez vague, mais intéressante par ses tendances, affirmation de l’unité de l’expérience tempérée par le sentiment de ce qu’il y a de fragmentaire et d’unique dans les expériences individuelles, idée d’une évolution créatrice par laquelle l’âme universelle forme dans le temps les âmes diverses, et par laquelle également les personnalités diverses forment un système spirituel, idée d’un univers fait d’êtres finis, dont les erreurs et les luttes font elles-mêmes l’infinité, la vérité et la paix divines, idéalisme logique et téléologique, qui veut préserver les valeurs esthétiques, morales et religieuses.

Dans cette sorte de synthèse, on sent à la fois l’influence des idées hégéliennes, telles qu’elles sont exposées par Bosanquet, et de celles de James Ward, de Howison et de W. James. Mais c’est l’influence de Royce qui semble dominer ici.

Introductory Course in Philosophy (Syllabus), par W. P. Montague et H. H. Parkhurst. 1 broch. de 38 p., New-York, Seiler, 1920. — Brochure intéressante à feuilleter, qui montre le plan d’un cours professé à Columbia University. En critiquant le matérialisme, le dualisme, te phénoménisme et l’idéalisme, et en même temps en montrant les motifs profonds de ces doctrines, les auteurs s’efforcent de donner l’idée d’une philosophie synthétique qui tienne compte, comme le matérialisme, des données fournies par les sciences inorganiques, des données des sciences organiques comme le dualisme, qui accepte les enseignements du pragmatisme en tant qu’il est une théorie du concret, du pratique, du social, d’une philosophie qui apprécie enfin la valeur religieuse de l’idéalisme, — mais qui sait, d’autre part, que chacune de ces doctrines, si elle est élevée à l’absolu, devient insuffisante. — Une classification des doctrines est toujours difficile à faire ; il ne semble pas que les auteurs du cours aient échappé à toutes les difficultés : le « matérialisme méthodologique » (mécanisme) peut fort bien être soutenu soit par un idéaliste, soit par un dualiste. — On retrouve dans cet opuscule à la fois une certaine conception esthétique de la philosophie qui doit être celle de H. H. Parkhurst, et certaines des idées réalistes de W. P. Montague. — Notons l’insistance sur l’indéterminisme, l’affirmation de la liberté, la conception des lois statistiques.

La filosofia contemporanea, par Guido de Ruggiero, 2 vol. in 16 de 271 et 292 p., 2e édit., Bari, Laterza, 1920. — Cette deuxième édition d’une histoire de la philosophie contemporaine qui décrit successivement le mouvement philosophique en Allemagne, France, Angleterre, Amérique et Italie, reproduit intégralement la première édition de 1912. La seule addition consiste en un appendice qui prolonge l’exposé donné par l’auteur de la philosophie italienne. Cet appendice débute par une sévère critique du mouvement néo-scolastique de Louvain, suivie d’une étude sur la néo scolastique italienne. Il signale ensuite les études historiques et sociales qui touchent de prés au mouvement philosophique et termine par une recension de quelques nouveaux ouvrages italiens (Varisco, Aliotta, Croce, Gentile). L’auteur justifie dans sa préface l’ordre d’exposition qu’il a choisi et qui reproduit en somme celui du Grundriss d’Uëberveg. Il affirme que la philosophie est devenue chose nationale et que chaque philosophie s’alimente de sa propre tradition, en ignorant plus ou moins ses voisines. Il y aurait beaucoup à dire sur cette thèse qui ne nous semble nullement-démontrée. Il est vrai que l’auteur lui-même semble la vérifier en passant sous silence Fouillée, Guyau et Hamelin ; mais les choses ne vont pas toujours ainsi. On rencontre dans tous les pays des disciples de Kant et d’Hegel ; le pragmatisme de James s’est élaboré dans l’atmosphère du criticisme de Renouvier et se reconnaît débiteur du bergsonisme ; ce que l’auteur appelle le « modernisme » de M. Le Roy ne s’apparente pas moins à James qu’à Bergson : L’auteur prétend que la philosophie italienne est lettre morte hors d’Italie ; plus d’un Italien complétera cependant avec fruit la maigre et injuste page consacrée par M. de Ruggiero à Campanella par le beau livre de L. Blanchet, et nous n’ignorons pas en France les œuvres de B. Croce, par exemple. Ne serait-ce pas exactement le contraire qui serait ici la vérité ? L’exemple de l’Italie est celui d’une philosophie qui, pour le plus grand dommage de l’humanité, a perdu ses traditions ; elle est aujourd’hui encombrée par l’idéalisme hégelien. En revenant à ses grands penseurs, qu’elle méconnaît et qu’elle oublie : saint Thomas, saint Bonaventure, Bruno, Campanella, elle redeviendrait à la fois traditionnelle et universelle. C’est la grande leçon que donne l’histoire de la philosophie. Quoi de plus grec, et quoi de plus universel cependant, que les philosophies de Platon et d’Aristote ? Une pensée ne se particularise pas, elle s’universalise au contraire en se nationalisant.

Il pragmatismo nella filosofia contemporanea, Saggio critico, par Ugo Spirito, 1 vol. in-16 de 222 p., Florence, Vallecchi, 1921. — L’auteur de cet « essai critique » sur le pragmatisme a cru que, pour apprécier à sa valeur ce mouvement intellectuel, un certain recul était nécessaire. Au plus fort de la controverse, partisans, et adversaires ne pouvaient, dégager la signification exacte d’une doctrine en voie de formation ; d’ailleurs, en Italie, on s’était un peu hâté de condamner sans entendre, parce que l’on avait souvent confondu avec la pensée instable et frémissante de G. Papini et de ses amis du Leonardo, les thèses moins outrancières de James, de Schiller et de Dewey. Aujourd’hui, il faut « remettre les choses au point, reconnaître l’indiscutable valeur du pragmatisme, montrer toute sa signification historique et préciser aussi les raisons de sa faiblesse ». C’est ce qu’a essayé de faire M. Spirito.

Si l’on situe le pragmatisme anglo-saxon dans son milieu historique, an doit le considérer comme une réaction violente, mais nécessaire, d’une part contre la tradition empiriste qui affirme la passivité du sujet et le ramène à la sensation, d’autre part contre l’intellectualisme de Green et de Bradley, qui finit par absorber le sujet dans un absolu intemporel en qui disparaît son individualité. Avec des méthodes et des préoccupations différentes, empirisme et absolutisme aboutissent en somme à la même conclusion : « la négation de la valeur du sujet ». Le pragmatisme sera donc avant tout l’affirmation de cette valeur. Seulement, la notion du sujet restera vague chez tous les pragmatistes : tantôt le sujet sera l’individu concret, agissant, altérant le milieu dans lequel il vit par une adaptation volontaire, tantôt un « moi » métaphysique, libre créateur de vérité par la seule énergie de sa croyance, tantôt le « moi » du psychologue, tantôt celui du subjectiviste. La notion corrélative d’objet ne sera pas plus claire : parfois, l’objet est un donné auquel il faut bien que la pensée s’adapte bon gré malgré et le pragmatisme s’oriente vers le réalisme : parfois aussi la plasticité de cet objet est telle qu’il échappe à toute détermination positive ; il n’est plus que la matière amorphe dont le sujet fait ce qu’il veut, et le pragmatisme se rapproche du volontarisme idéaliste. En dernière analyse, le pragmatisme repose sur une équivoque ; on pusse perpétuellement du point de vue psychologique au point de vue logique, du fait à la valeur, de la croyance subjective à la vérité qui se prouve. Loin de rendre nos idées plus claires, comme le voulait Peirce, le pragmatisme manque à ses promesses ; sa théorie de la connaissance est vouée à l’échec. Il n’est que « le contraire pur et simple de l’intellectualisme, l’antithèse de la thèse, l’affirmation abstraite du sujet contre l’objet, du devenir contre l’être ». Il faudrait pourtant résoudre l’antinomie dont le devenir et l’être, le sujet et l’objet sont les termes. Mais cette conciliation est impossible au « subjectivisme abstrait ». Le pragmatiste est un sceptique qui ne veut pas être sceptique ; il cherche, — entreprise désespérée, — à « construire sur la négation une philosophie de l’action ».

Dans la seconde partie de son livre, M. Spirito étudie brièvement les « courants de pensée voisine du pragmatisme » : la philosophie de Mach et celle de M. Boutroux, le pragmatisme partiel de M. Bergson et le pragmatisme religieux de M. Le Roy. Ces chapitres, en général exacts, mais un peu sommaires, sont suivis d’un appendice bibliographique assez étendu et susceptible de rendre des services.

La filosofia dell’Autorita, par G. Rensi ; publications de l’« Indagine moderna », XXVII, 1 vol. in-8°, de xvi-244 p., Sandron, 1920. — « Au commencement était la force » : le livre est un commentaire de ce mot de Goethe mis en épigraphe. L’auteur critique par des arguments souvent faciles et quelquefois ingénieux les divers systèmes rationalistes, humanitaires, etc. Les discussions ne sont pas toujours convaincantes. Beaucoup d’observations sur la difficulté (ou l’impossibilité) de parler au « peuple » et de la « volonté du peuple », sur les sophismes concernant les guerres « justes », les paix « justes » sont fondées (sinon nouvelles). Mais accepterait-on toutes ces critiques, elles ne sauraient servir de fondement aux conclusions de l’auteur — qu’il est « convenable et opportun » de présenter aujourd’hui une philosophie de l’Autorité et de « mettre en lumière les vieilles bases solides, irrationnelles de la force, de la guerre, de la révolution, de l’empire pur et simple ». Qu’est-ce que toutes ces choses, en effet, ont à faire du « convenable » et de « l’opportun », concepts, à ce qu’il semble, dangereusement entachés de rationalité ?

PÉRIODIQUES

Rivista di Filosotia, organe de la Société philosophique italienne. – Anno XI, 1919 ; fasc. I, II, III, B. Varisco, Pratique et théorie. — G. Zucccante, Courants de littérature pessimiste au temps où naît A. Schopenhauer : ils s’expriment dans les œuvres de la Sturm und Drang, et des romantiques : de Schiller (les Brigands) et Gœthe (Werther) en leur jeunesse ; dans la philosophie de Schleiermacher et même de Jacobi : dans les romans de F. Schlegel. (Article amusant, qui n’apporte rien qui ne fût connu, mais rassemble beaucoup d’indications curieuses.)

A. Alfonsi, La sensation et la liberté dans la philosophie de Kant : Kant a voulu se débarrasser entièrement de la « Chose en soi » avec laquelle la sensation se trouve en rapport, et qui apparaît toujours comme une limite à l’esprit. La Raison pratique dont la connaissance est foi substitue à la connaissance dérivée de la sensation l’œuvre de l’esprit et sa liberté.

G. Tinivella, L’esthétique et sa fonction pédagogique.

F. Orestano, Les idées générales : plus nos idées générales sont nombreuses et précises, plus la reconnaissance des différences joue un rôle éminent : « Connaître, c’est distinguer ». L’usage principal de l’abstraction n’est pas de trouver la somme des quelques caractères communs à un grand nombre d’espèces, mais de déterminer la somme logique de tous les caractères spécifiques propres aux classes de plus en plus proches du particulier (exposé très lucide et intéressant).

Anno XII (le n° 1 n’est pas parvenu). — N° 2, avril-juin 1920, G. A. Colozza, L’effort collectif : observations de bon sens sur la fécondité des efforts dirigés vers un même but par des groupes de plus en plus nombreux, quand l’accord est réel et profond.

F. Orestano, Vers de nouveaux principes : il est inutile d’espérer la paix entre les esprits comme une assimilation, ou comme l’établissement d’une moyenne entre les inclinations adverses. Mais la philosophie collaborant avec toutes les sciences particulières peut établir une critique de la pensée, reconnaître les limites de chaque direction (sans en nier ni détruire aucune), fonder enfin l’économie de la vie humaine et de ses valeurs.

G. Capone Braga, Le criticisme critiqué par les idéologues français et italiens : la philosophie de Kant a été critiquée par des « idéologues » français et italiens dès la fin du xviiie siècle et dans le premier tiers du xixe. Destutt de Tracy lui reproche (1802) d’avoir un système, tandis que Condillac s’en tient sagement à une méthode. Il rejette l’a priori kantien et les « formes » de la sensibilité.

En Italie, Soave attaque (1803), par de bonnes critiques, la théorie de Kant sur le temps et l’espace ; les catégories et les rapports entre la raison pure et la raison pratique. La critique de Baldinotti (1817) est brillante mais assez incohérente. Celles de Borelli (1824) et de Romagnosi (1828-1829) discutent la théorie des jugements synthétiques et (Romagnosi) le subjectivisme kantien. Bonfandi (1830) admire Kant, dont il a vu les idées populaires par toute l’Allemagne, mais lui adresse une critique « empiriste », très finement faite, qui rappelle Destutt de Tracy et la méthode de Condillac ; mais il a une meilleure connaissance du système critiqué (étude très bien conduite et intéressante).

N° 3, juillet-septembre, E. Troilo, Pour Robert Ardigo. Paroles prononcées à l’ouverture du quatrième congrès de philosophie italienne, le 25 septembre 1920, en l’honneur du philosophe récemment disparu.

B. Varisco, Culture et philosophie : sur l’importance de ne pas perdre de vue l’unité des sciences, de la culture, des problèmes de la vie.

C. Ranzoli, Le temps et l’éternité dans la philosophie de Plotin : Plotin a critiqué la doctrine d’Aristote sur le temps ; mais ses critiques sont fragiles, parce qu’elles dérivent en bonne part de sa supposition préalable que le temps est distinct et indépendant du mouvement, qui ne le mesure que par accident. Plotin observe que, , si le temps est infini, il doit exister avant que d’être mesuré ; mais Aristote avait répondu d’avance à cette objection, en démontrant que toute portion du temps est dans le temps, et que l’infinité du temps est potentielle comme celle du nombre.

G. Marchesini, La rédemption des instincts : le moraliste et l’éducateur ne doivent pas considérer les instincts comme opposés et rebelles à la morale, mais comme les sources profondes de l’activité ; il faut veiller à leur éducation et, quand il y a lieu, à leur redressement ; on peut seulement guider une psychologie bien informée et qui observe les lois mêmes de la nature.

N° 4, octobre-décembre, B. Groce, L’efficacité politique de la philosophie : la philosophie, en progressant, se rapproche de la pratique, et elle doit pénétrer la politique par l’intelligence de l’histoire.

A. Aliotta, La révision des principes de la science.

R. Mondolfo, Le problème social contemporain : pour résoudre équitablement le problème social contemporain, il faudrait surmonter deux erreurs, que les événements récents ont mises l’une et l’autre en vive lumière : le volontarisme excessif des dirigeants, qui s’imaginent pouvoir tracer la voie des masses populaires, en promulguant des lois, sans s’informer des instincts ni des besoins des peuples ; le fatalisme de la théorie marxiste, qui présentait l’avènement du prolétariat comme une nécessité historique inéluctable. L’un et l’autre système contiennent une part de vérité, qu’il faut conserver, en l’éclairant d’une science précise et d’un enthousiasme sincère pour la liberté et le bien public (entendu même en un sens international). Les classes populaires, si elles veulent devenir classes, dirigeantes, doivent garder et fortifier le sentiment de leur responsabilité morale dans l’histoire.

F. Enriquez, Rationalisme et mysticisme : des traces de la mentalité mystique primitive sont aisément reconnaissables dans le « rationalisme » de la plupart des savants et des philosophes.


Saint-Germain-lès-Corbeil. — Imp. Willaume.