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Revue de métaphysique et de morale/1920/Supplément 1

SUPPLÉMENT
Ce supplément ne doit pas être détaché pour la reliure.
(N° DE JANVIER 1920)

NÉCROLOGIE
Georges Lechalas
(1851-1919).

Dès qu’il eut reçu le premier numéro de notre Revue où Louis Couturat discutait les arguments de Renouvier contre la géométrie non-euclidienne. Georges Lechalas nous adressait une note fort importante sur la relativité des grandeurs. Il se faisait ainsi spontanément notre collaborateur, et il est un de ceux dont l’assidue curiosité a le plus constamment contribué à cette pénétration des connaissances scientifiques et de la réflexion philosophique qui a été, pour notre génération et spécialement dans notre pays, la base d’un si fécond renouvellement spirituel. La méthode pratiquée par Lechalas était originale. Il se plaçait volontiers en dehors de tout système pour poser, à propos de toute découverte scientifique ou de toute théorie philosophique, des questions précises sur certains points délimités, sur tel ou tel paragraphe, ou telle ou telle expression. Par des lettres privées ou par des articles critiques, il provoquait des réponses et des éclaircissements : si les explications de son interlocuteur avaient ce résultat d’atténuer une difficulté ou de faire évanouir une objection, il était le premier à en prendre note et à s’en réjouir. Mais derrière cette argumentation de détail, si probe et si loyale, il y avait chez Lechalas des conceptions d’ensemble aux lignes fortement dessinées. On le vit bien lors des éditions successives (1893 et 1910) des Études sur l’Espace et le Temps. Georges Lechalas adoptait une théorie finaliste de l’univers ; mais, logicien plus vigoureux que Renouvier, il avait nettement compris que la représentation d’un monde fini, opposée à l’idée d’un univers infini, était liée à une acceptation franche de l’empirisme et du réalisme. C’est là ce qui donne leur cohérence et leur profondeur aux recherches variées que Lechalas a poursuivies sur les principes des sciences exactes. Dans le recueil d’Études esthétiques, paru en 1902, apparaît également un esprit qui s’ouvre, avec la même curiosité et la même bienveillance, à toutes les manifestations de la vie esthétique, œuvres d’art ou théories sur l’art, et qui garde en même temps le souci de délibérer avec lui-même et de mesurer son adhésion à chacun des courants qui traversent la pensée contemporaine. Ajoutons que l’homme répondait à l’œuvre : travailleur infatigable et modeste, chrétien sincère et tolérant, il s’est dépensé sans compter pour la philosophie, après s’être acquitté, dans sa carrière d’ingénieur, de besognes considérables d’ordre professionnel et technique.

Paul Lacombe
(1834-1919).

Paul Lacombe n’est pas un de ces aînés sous le patronage desquels la Revue de Métaphysique et de Morale a été fondée. Il est venu à nous quelques années plus tard, et comme du dehors. Par toutes ses affinités intellectuelles, il appartenait au XVIIIe siècle, et opposait la question préalable à beaucoup des problèmes que notre Revue aime à soulever. Mais il nous attira par la singulière vigueur de sa pensée, au cours de ces années fécondes où, coup sur coup, il renouvela la méthodologie historique, la littérature pédagogique, la philosophie du pacifisme, par son grand ouvrage intitulé De l’Histoire considérée comme Science (1894), par son étude sur La Guerre et l’Homme (1898), par son Esquisse d’un enseignement basé sur la psychologie de l’enfant (1899). Ces trois ouvrages ont-ils acquis, dès à présent, la notoriété qu’ils méritent ? Ils seront lus, alors que bien des livres, auxquels la vogue est venue dans leur nouveauté, seront oubliés.

Nous avons cherché à nous informer de Paul Lacombe. Il paraît qu’il fut, dans des temps lointains, licencié en droit et élève de l’école des Chartes. Il fut journaliste sous l’Empire, républicain, « fouriériste », si nous sommes bien renseignés, mais rebelle toujours à toute orthodoxie, même à celle du parti auquel il adhérait. En 1871, l’invasion et la République firent de lui un préfet ; après le Seize-Mai, il fut de nouveau, pendant deux ans, sous-préfet, secrétaire de préfecture ; puis il fut nommé en 1881, et resta jusqu’à ses vieux jours, inspecteur général des Archives et des Bibliothèques : c’était le poste qui convenait le mieux à ses goûts studieux. Jusqu’à ses derniers jours il continua de travailler et d’écrire. Pendant les longues années d’une guerre dont il ne lui a pas été permis de voir le dénouement, il sut conserver intact l’équilibre de sa raison. « Pas de paix, nous écrivait-il peu de mois avant de mourir, sinon justicière, et implacable » ; mais il ajoutait, après avoir déploré l’affaissement de ses forces physiques « Je travaille tant que je peux. J’ai un traité avec Hachette pour la publication de trois volumes. Je bâtis, comme je peux, un volume qui donnera mes idées philosophiques dernières. C’est un positivisme absolu qui ne plaira pas à tout le monde. Je partirai débordant d’espoir dans l’avenir de l’humanité. »

LIVRES NOUVEAUX

L’Énergie spirituelle, essais et conférences, par Henri Bergson, de l’Académie française, de l’Académie des sciences morales et politiques, professeur au Collège de France, 1 vol. in-8° de 227 p., Paris, Alcan, 1919. – Au moment où renait ce supplément, nous nous félicitons que notre première notice puisse être consacrée à un volume signé du grand nom de Bergson. À vrai dire, il ne s’agit pas d’une œuvre entièrement nouvelle, mais d’études parues à diverses dates et devenues introuvables. L’une d’entre elles, une conférence faite à Birmingham sur La conscience et la vie, n’avait jamais été publiée en français et n’était connue que par la rédaction anglaise, moins développée, du Hibbert Journal.

Le recueil formera deux volumes. Le premier, que nous avons seul sous les yeux, contient des travaux qui portent sur des problèmes déterminés de psychologie et de philosophie, mais qui se groupent cependant en un livre d’une réelle unité et qui justifie son titre. On y trouve la conférence faite, à Foi et Vie sur l’Ame et le corps ; l’allocution prononcée en 1913 à la Société pour la recherche psychique, de Londres ; les articles célèbres sur le Rêve, le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance, l’Effort intellectuel, le Paralogisme psycho-physique. Toutes ces études tendent à réfuter le matérialisme, la conception mécaniste de la vie, la théorie du parallélisme psycho-physique, la théorie physiologique de la mémoire. Mais elles sont bien davantage qu’une simple réfutation, elle visent à nous faire saisir la vraie nature de l’activité psychique profonde, antérieure aux images et à toute expression verbale, antérieure même à l’idée. « L’idée est un arrêt de la pensée ; elle naît quand la pensée, au lieu de continuer son chemin, fait une pause ou revient sur elle-même : telle la chaleur surgit dans la balle qui rencontre l’obstacle » (p. 47-49). L’étude de cette activité mentale, qui déborde infiniment l’activité cérébrale, conduit l’auteur à considérer l’existence d’un au-delà non seulement comme possible mais comme probable : « Cette vie, je me la représente encore comme une vie de lutte et comme une exigence d’invention, comme une évolution créatrice : chacun de nous y viendrait, par le seul jeu des forces naturelles, prendre place sur celui des plans moraux où le haussaient déjà virtuellement ici-bas la qualité et la quantité de son effort… »

D’un ouvrage de M. Bergson, il est superflu de louer la forme. Pourtant quelques magnifiques pages inédites ou peu connues de ce recueil (par exemple les pages 24-25, sur la joie qui accompagne la création et nous avertit que notre destination est atteinte), apportent aux lecteurs les plus difficiles de nouvelles raisons d’admirer à la fois l’écrivain et le penseur.

La philosophie française, par Victor Delbos, 1 vol. in-16, de IV-364 p., Paris, Plon-Nourrit, 1919. — Faire tenir tout l’essentiel de la philosophie française dans les limites d’un petit volume était une entreprise qui risquait d’être fatale à tout autre qu’à Victor Delbos. Pour lui, elle a été au contraire l’occasion d’écrire une sorte de petit chef-d’œuvre. Les rares parties qui en soient achevées nous font sentir plus vivement encore tout ce dont la mort de notre maître nous a privés ; tel quel le livre reste un modèle d’exposition claire et pénétrante de doctrines parfaitement assimilées. La philosophie


française est une expression que l’on doit prendre ici dans un sens fort. L’objet du cours que Delbos professait et du livre qu’il méditait était d’étudier « les éléments originaux de la philosophie française ». Il voulait, en pleine guerre, et alors que la pensée française était « dans la mêlée », placer sous les yeux de tous les lecteurs impartiaux, les lettres de noblesse de notre philosophie, montrer au monde ce que nous ne devons qu’à nous-mêmes dans ce que nous apportons, et en faire apparaître toute la signification profondément originale. Il ne pouvait certes pas être question d’analyser toutes les doctrines dans le détail, mais simplement, en considérant les principales dans leur succession chronologique, de montrer, à propos de chacune d’elles, quelle nouveauté de pensée et quelle suite d’idées les caractérise. Les philosophes ainsi étudiés sont : Descartes, Pascal, Malebranche, Fontenelle et Bayle, Voltaire et Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes, Buffon et Lamarck, J.-J. Rousseau, Condillac et les Idéologues, De Bonald et les Traditionalistes, Maine de Biran, Saint-Simon et Auguste Comte. Encore que l’on ne choisisse qu’à regret parmi ces remarquables exposés, il faut mettre à part, pour en souligner l’excellence, les études sur Descartes, Pascal, Malebranche. Condillac et Maine de Biran ; il est difficile d’approcher de plus près la perfection. Tous seront sensibles à l’aisance de l’exposition et à la sûreté de la pensée qui les caractérisent, mais il n’y aura guère que les historiens de la philosophie pour savourer pleinement d’aussi extraordinaires réussites ; pour en goûter la plénitude, la maîtrise parfaite et pour joindre à toutes ces satisfactions la surprise de s’y instruire. Car ce n’est pas le moindre mérite de ce livre destiné à tous que d’enrichir à l’occasion les connaissances des spécialistes, d’indiquer le travail qui reste à faire et de poser les problèmes que l’histoire devra résoudre. Comme les rares livres vraiment excellents il le sera aux diverses catégories de lecteurs de manières différentes, mais il le sera pour tous. La philosophie française telle qu’elle apparaît dans ces pages est une philosophie préoccupée du réel, de la vie, étroitement alliée à la science d’une part, et d’autre part, à la curiosité morale, systématique certes, mais de cette systématisation qui cherche l’ordre des choses plutôt que la simple organisation des idées. Elle nous apparaît donc assez différente de l’aspect sous lequel on nous la représente généralement : celui d’un sec et abstrait rationalisme. Mais il ne fallait pas moins que des analyses de doctrines aussi soucieuses de la diversité de leurs éléments et de la limitation réciproque que s’imposent leurs tendances fondamentales pour plaider cette cause et la gagner.

Les Médications psychologiques, études historiques, psychologiques et cliniques sur les méthodes de la psychothérapie, par le Dr Pierre Janet, membre de l’Institut, professeur de psychologie au Collège de France. – I. L’action morale, l’utilisation de l’automatisme. – II. Les Économies psychologiques. 2 vol., grand in-8° de 346 et 308 p., Paris, Alcan, 1919. – L’ouvrage complet formera trois volumes, consacrés aux principales méthodes de la psychothérapie. Chacun d’eux contient trois sortes d’études : 1° des études historiques sur les recherches et les pratiques qui ont joué un grand rôle dans la formation de certaines thérapeutiques intéressant à la fois les médecins et les psychologues, par exemple sur le magnétisme animal, sur la Christian Science de Mrs Eddy, sur l’Emmanuel Movement, le New Thought Movement, le traitement par le repos de Weir Mitchell, par l’isolement, par la psycho-analyse de Freud, sur la métallothérapie, l’æsthésiogénie, etc. ; 2° des études pour préciser le sens des mots suggestion, hypnotisme, désinfection morale, refoulement des tendances, liquidation morale, etc. ; 3° des observations cliniques sur diverses psycho-névroses et leur évolution.

Les études du premier groupe abondent en renseignements biographiques curieux et en anecdotes savoureuses qui, mieux que des critiques, préparent l’opinion du lecteur sur les doctrines de divers thaumaturges américains ou thérapeutes de la lignée de Mesmer. Peut-être l’auteur insiste-t-il un peu longuement sur des méthodes dépourvues d’intérêt scientifique, mais le lecteur séduit par tant de verve et de spirituelle ironie ne songe pas à se plaindre. Ce sont surtout les études du second groupe qui intéresseront les psychologues. On peut extraire des deux volumes parus une série de définitions et de théories qui ont déjà appelé et appelleront certainement encore des discussions fort suggestives. Sans pouvoir ici les résumer, signalons : la conception de l’émotion comme phénomène surtout négatif, qui supprime les réactions bien adaptées, comme dépense désordonnée d’énergie et effort impuissant (I, p. 203-205) ; la théorie du contraste entre la réaction émotive et la suggestion, celle-ci provoquant des actes relativement complets ; la théorie de la suggestion, nettement distinguée de la crédulité, et considérée comme une activation de tendance, activation non complétée par la collaboration du reste de la personnalité (I, p. 212) ; — une conception générale de la psychologie, que l’auteur a développée dans ses cours de 1913-1914 et de 194-1915 au Collège de France, et selon laquelle le psychologue n’a plus à étudier que des tendances et des comportements, en se préoccupant fort peu de la conscience et de la pensée, simples diminutions des réactions du langage (I, p. 219-220) ; — la théorie de l’attention, considérée comme l’arrêt d’une tendance déjà éveillée et prête à se déployer par l’activation d’une autre tendance qui contrôle la première (I, p. 242) ; — la théorie de l’hypnotisme, séparée de la suggestion, caractérisée par la production de dissociations dans la mémoire personnelle (I, p. 232-271) ; — l’explication des dysharmonies dans la conduite des névropathes par l’inégalité de complication des actions humaines, inégalité le plus souvent insoupçonnée des psychologues (II, p. 18-28) ; — l’étude approfondie de la fatigue que les hommes se causent les uns aux autres ; — l’interprétation du mensonge hystérique et du refoulement, cher à Freud, comme phénomène de moindre effort, comme réaction d’un organisme mental déprimé qui ne peut s’adapter pleinement à certaines circonstances (II, p. 220, 289 et suiv.). Cette énumération suffit à faire entrevoir le profit que les philosophes tireront de ces deux volumes pleins de vues originales et profondes.

Matériaux d’une théorie du prolétariat, par Georges Sorel. 1 vol. in-16, de 413 p., Paris, Rivière, 1919. − M. G. Sorel réunit dans ce volume : 1° son Avenir socialiste des Syndicats, qui est le livre classique du syndicalisme moderne, et qui, publié pour la première fois en 1898, était depuis longtemps introuvable en librairie ; 2° sous le titre Bases de critique sociale, trois études qu’il avait publiées en Italie, entre 1895 et 1910 (préface pour Colajanni, préface pour Gatti, Mes Raisons du Syndicalisme) ; 3° sous le titre Essais Divers, le texte révisé de quatre études, plus courtes que les précédenste, sur l’écrivain Lucien Jean, sur le caractère religieux de la démocratie, sur les grèves et le droit au travail. La pensée de M. G. Sorel a varié au cours des années qui sont couvertes par le présent recueil. D’abord, pendant « les années dreyfusiennes », il croyait à la possibilité du socialisme comme d’un mouvement ouvrier autonome dans une démocratie ; puis, au moment où il écrit les Réflexions sur la Violence, il ne conçoit plus le socialisme que comme une révolte de la morale, ou de la mystique, ouvrière contre les démagogues. L’avant-propos du livre était écrit en juillet 1914 ; le livre n’a été imprimé qu’en 1918 ; et, dans le post-scriptum qui est joint à l’avant-propos, M. G. Sorel adresse un salut à la révolution russe. Il ne semble pas la considérer comme une expérience destinée à réussir. Il prévoit que « l’Entente va achever son œuvre en supprimant les bolcheviks qui lui font peur » : on serait presque tenté de croire qu’il appelle de ses vœux cette répression bourgeoise de l’insurrection bolchevique qui serait conforme à sa philosophie « tragique » de l’histoire. « Est-ce que le sang des martyrs ne serait pas, une fois de plus fécond ? Il ne faut pas oublier que sans les massacres de juin 1848 et de mai 1871, le socialisme aurait eu bien de la peine à faire accepter en France le principe de la lutte de classe. » Quelle déception, pour M. G. Sorel, si tout devait se terminer (l’hypothèse peut tout au moins être envisagée aujourd’hui), dans le marais démocratique, par des tractations à l’anglaise !

De dubio methodico Cartesii, par Lumbreras, O. P. 1 vol. in-12, de XXIII-166 p. Friburgi Helvetiorum, Consociatio S. Pauli, 1919. − Cette dissertation historico-critique expose comment Descartes en est venu à concevoir la nécessité du doute méthodique, quelles en sont les limites et les procédés, les propriétés et les résultats. L’auteur ne prétend pas apporter une interprétation nouvelle du doute cartésien et l’on ne trouvera dans cet ouvrage nulle découverte. Mais on fera bien de l’utiliser comme instrument de travail et, en ce sens, il constitue ce que nous avons de plus complet sur la question. Les textes essentiels sont cités, les interprétations des commentateurs les plus autorisés sont comparées et parfois discutées de façon assez heureuse. On doit signaler aussi l’appel très fréquent fait par l’historien aux textes des cartésiens pour éclaircir les difficultés que présente le texte de Descartes lui-même. Cette méthode, jusqu’ici trop négligée, mérite d’être signalée. Ajoutons que la critique n’intervient jamais dans l’exposé historique. C’est donc là un très recommandable travail de mise au point des connaissances acquises sur la question du doute cartésien.

The Good Man and the Good, an Introduction to Ethics, par Mary Whiton Calkins. 1 vol. petit in-8, de xx-217 p., New-York, Macmillan, 1918. — Le nouveau livre de Miss Whiton Calkins est en somme un « Traité de la Vertu » ; il est très curieux de voir comment, dans cet ouvrage concis et vigoureux, des considérations puisées dans l’éthique aristotélicienne viennent féconder une doctrine qui s’apparente directement à l’idéalisme néo-hégélien.

Miss Calkins est, on le sait, disciple de Royce ; elle accepte, quant à l’essentiel, les thèses principales de la « philosophie du loyalisme » l’individu, étant essentiellement un membre de la Communauté Universelle, ne peut se réaliser intégralement lui-même qu’en servant loyalement celle-ci (p. 66). Ceci nous permet de nous élever au-dessus du débat qui divise les hédonistes et leurs adversaires ; car le bien véritable ne peut être conçu que comme l’expérience la plus riche et la plus pleine, la vie parfaite de la communauté. Dès lors, pour autant que nous travaillons en vue de celle-ci, l’objet suprême auquel nous tendons n’est ni le bonheur ni la sagesse, mais l’union de l’un et de l’autre ; ni l’affirmation du soi par soi, ni le loyalisme pur et simple, mais à la fois celui-ci et celle-là. En un mot « nous cherchons à donner son expression la plus complète à chaque puissance, son plus libre exercice à chaque activité de l’univers intégral des personnalités » (p. 79). Cette définition du souverain bien ne saurait suffire à nous permettre de nous former une idée exacte et claire de ce que c’est qu’une vertu. Par vertu, il faut entendre « une habitude du vouloir grâce à laquelle un homme gouverne (controls) ses tendances instinctives de manière à contribuer à la réalisation… de l’objet de ce vouloir » ; mais nous savons que cet objet, c’est en dernière analyse le loyalisme que nous témoignons au monde des personnes (universe of selves). Miss Whiton Calkins est ainsi amenée à énumérer les tendances instinctives qui lui paraissent irréductibles ; et c’est en fonction de chacune de ces tendances qu’elle définit chaque vertu ; c’est ainsi que l’économie se définira en fonction de l’instinct d’appropriation, l’obéissance en fonction de l’instinct d’imitation, les vertus militantes en fonction de l’instinct de combativité, etc. Et on peut trouver que la classification qu’elle nous apporte est arbitraire en plus d’un point. Il n’en est pas moins intéressant de voir comment, reprenant la vieille notion un peu discréditée du juste milieu, Miss Whiton Calkins s’ingénie à montrer que chaque vertu correspond à un équilibre de tendances divergentes ou contradictoires ; elle ne fait d’ailleurs que reprendre la notion de « résolution » telle qu’on la trouve chez Holt, qu’elle cite fréquemment. Cet équilibre est non point du tout une sorte de don naturel, de grâce dont certains d’entre nous bénéficieraient, mais une conquête, le produit chèrement acheté d’une discipline. Les développements que Miss Whiton Calkins consacre à la justice, et en particulier à la justice distributive, sont particulièrement vigoureux. Elle montre fort bien par exemple comment le droit de propriété ne peut se fonder que sur la considération des avantages qu’entraîne pour la communauté universelle le fait de reconnaître ce droit à l’individu. Il me paraît, par exemple, parfaitement certain que mon « rendement » est accru du fait que j’ai un droit exclusif de propriété sur mon propre exemplaire de la Psychologie de James, sur mon stylographe et sur ma brosse a dents » l’abolition complète de la propriété privée n’est, par suite, en aucun sens un corollaire de l’idée de justice distributive. — La partie la plus faible du livre nous paraît être le dernier chapitre qui traite des rapports de la morale et de la religion la citation de Wells qui termine l’ouvrage ne permet pas de décider jusqu’à quel point le loyalisme envers la communauté universelle peut, aux yeux de Miss Whiton Calkins, être regardé comme identique en son fond aux sentiments de dépendance et de gratitude qui lient le Croyant à son Créateur ; mais il se peut que Miss W. Calkins compte consacrer son ouvrage ultérieur à cet ordre de questions.

Die Nationen und ihre Philosophie, par Wilhelm Wundt, 1 vol. in-8°, de 154 p. Leipzig, Alfred Krôner Verlag, 1916. — C’est à l’occasion de la guerre que ce petit livre a été composé ; toutefois les idées qu’y développe l’auteur sur les nations et leur philosophie ont été mûries par lui, il nous l’assure, pendant les années de paix et ses aperçus ont à ses yeux plus qu’une valeur de circonstance. Dans ce compte rendu sommaire nous laisserons de côté les deux premiers chapitres : l’un nous fait assister à la naissance de la pensée moderne à laquelle trois grands Allemands, Nicolas de Cues, Copernic et Paracelse fournissent ses idées directrices, l’autre traite brièvement de la Renaissance italienne.

Le troisième chapitre contient une définition de l’esprit français et de la philosophie française. Le Français a l’entendement clair, il sait disposer ses idées, et atteint à la maîtrise dans l’expression ; en revanche il manque de profondeur et de puissance créatrice. La philosophie française tout entière se ramène en somme au cartésianisme dont le matérialisme du XVIIIe siècle est un prolongement, et la philosophie récente de M. Bergson un déguisement : cet auteur se borne à reproduire sous des appellations nouvelles, et en y mêlant l’idée allemande de l’évolution, le dualisme cartésien de la chose étendue et de la chose pensante. Dans l’ordre moral la pensée française, ayant à pourvoir aux besoins d’une âme prompte et impulsive mais peu capable d’aspirations vraiment élevées, n’a guère dépassé l’égoïsme intelligent dont Helvetius a été au XVIIIe siècle le représentant le plus populaire. Fouillée et Guyau, les deux philosophes français les plus considérables du temps présent, se sont vainement efforcés d’élargir l’amour de soi jusqu’à y faire entrer l’amour d’autrui et une sorte d’idéalisme ; leur doctrine reste purement sinon étroitement individualiste et s’accorde bien en cela aux tendances de la nation française. Il faut remarquer seulement que, s’attachant à l’honneur et à la gloire plus qu’aux biens matériels, l’individualisme français, par moment au moins, a des effets utiles à la communauté.

La philosophie anglaise est exposée dans le quatrième chapitre ; elle est utilitaire par essence et son importance même vient de son étroitesse. La hauteur spirituelle n’existe chez les Anglais que sous forme religieuse ; leur pensée philosophique est exclusivement orientée vers la réalité sensible et la vie pratique. D’où cette conséquence qu’elle est incapable de rien produire qu’une théorie de la connaissance empirique et une doctrine à la fois morale et économique du bien-être commun.

À la philosophie anglaise comme à la française s’oppose l’idéalisme allemand dont le chapitre V nous fait connaître le développement de Leibniz au temps présent. Leibniz, pris à tort, parce qu’il écrivait en français, pour un penseur international, est, dans le passé, le philosophe allemand par excellence : il donne au mysticisme allemand une forme logique ; dans ses ouvrages la raison s’applique à satisfaire les plus hautes aspirations de l’âme en construisant un monde harmonieux où tous les êtres sont eux-mêmes semblables à des âmes ; c’est pourquoi la doctrine de Leibniz est restée impénétrable aux Français du XVIIIe siècle.

Un dernier chapitre caractérise l’esprit des nations dans la guerre et dans la paix. On voit assez ce qu’il peut être. Le Français pense avant tout à son prestige et fait la guerre pour le maintenir ou le rétablir ; l’Anglais se bat pour conquérir et conserver les richesses matérielles dont il est avide. L’Allemand ferme et fidèle accepte la guerre comme une dure nécessité, parce qu’il a le sentiment profond de son devoir envers lui-même et envers l’humanité dont il porte en lui la destinée.

Il convient de faire observer, en terminant cette analyse, que la conclusion de M. Wundt ne lui est nullement particulière. Les mêmes idées se retrouvent dans les publications de plusieurs philosophes allemands. Peut-être aurons-nous l’occasion d’y revenir.

PÉRIODIQUES

Scientia, année 1919.

Pendant la guerre Scientia a modifié quelque peu le cadre de ses publications. Un certain nombre d’études concernant les problèmes moraux, sociaux et économiques soulevés par la grande crise ont été adjointes dans chaque fascicule aux articles de synthèse scientifique proprement dite, Scientia a maintenu après la guerre le programme élargi que nous tenons d’indiquer.

Fascicule I. O. Lodge : Éther et matière. « Les corpuscules éthérés – les particules d’éther modifié que l’on nomme charges électriques – commencent à être reconnus pour de petites entités substantielles au moyen desquelles doit être interprétée la constitution même de la matière grossière et pondérable. Ces corpuscules sont les entités dont se composent les atomes… Nous connaissons la matière et l’électricité ; et si nos conceptions finissent par atteindre une unité plus compréhensive, ce sera l’unité électrique et non l’unité matérielle qui survivra finalement… Mais outre ces particules spéciales d’éther modifié, il y a la grande masse d’éther non différencié, l’entité qui remplit tout l’espace. Toute énergie cinétique appartient à ce qu’on appelle la matière. Toute énergie statique appartient à l’éther dont les caractéristiques sont l’effort et la tension. L’énergie passe continuellement de, l’éther à la matière et vice versa et c’est dans ce passage que tout travail s’accomplit. » Il serait très instructif de confronter les idées de Sir O. Lodge avec les principes de la théorie de la relativité que les faits confirment chaque jour davantage. Une telle étude dépasserait le cadre de ces notes bibliographiques. Signalons dans le même fascicule un article de G. Lévi sur la vie des éléments isolés de l’organisme.

Dans le fascicule II, M. F. Virgilii publie une intéressante étude économique sur l’émigration allemande avant la guerre et les conséquences pour l’Allemagne de l’intervention américaine.

Fascicule III. De Marchi : La représentation de la surface de la Terre. Ce travail est consacré au problème de la construction des cartes géographiques. Dans ce fascicule MM. Jörgensen et Stiles examinent dans une savante étude l’état actuel du problème de l’assimilation du carbone par les plantes. Leur conclusion est que ce problème est loin d’être résolu.

Dans un article intitulé : l’Europe de demain, Ch. Gide réfute péremptoirement la thèse d’un noble japonais, le marquis Okuma, d’après lequel la guerre aurait provoqué le déclin de la civilisation européenne.

Fascicule IV. W. E. Harper : Connaissances acquises sur les étoiles au moyen du spectroscope. Dans cet article l’auteur explique les résultats immenses que l’astronomie stellaire a obtenus par l’étude spectroscopique du ciel en se basant sur le phénomène de Doppler-Fizeau. On sait que lorsqu’une locomotive s’approche de nous le son émis par son sifflement devient plus aigu ; quand elle s’éloigne, il devient plus grave. Cela tient à l’allongement ou au raccourcissement des ondes sonores. Un même phénomène se produit pour la lumière. Les ondes se raccourcissent si l’objet lumineux se rapproche (déplacement des raies du spectre vers l’ultra-violet) ; les ondes s’étalent si l’objet s’éloigne (déplacement vers l’infra-rouge). En étudiant les spectres de certaines étoiles et en se basant sur le phénomène précédent, on a pu aussi déterminer les vitesses de ces étoiles ; on a pu déterminer leurs distances. Ces mêmes méthodes ont donné d’importants résultats relatifs à la vitesse de notre système solaire, elles ont fourni aussi des indications sur les vitesses des nébuleuses spirales.

A. Rabaud : Évolution et sexualité.

Signalons aussi une intéressante étude de L. Havet sur la sociologie de guerre intitulée : Guerre sans analogues, paix sans analogues.

Fascicule V. G. Bohn : Une orientation nouvelle de la Biologie.

F. Savorgnan : L’influence de la guerre sur le mouvement naturel de la population.

Fascicule VI. Mc. C. Lewis : Le rayonnement facteur fondamental dans toute transformation chimique. « Le rayonnement, c’est-à-dire l’énergie du type radiant, est la source dernière de toute énergie rendant possible la réaction chimique… Selon la théorie de la réactivité chimique qui repose sur l’hypothèse du rayonnement, la vitesse avec laquelle une substance se décompose et réagit sur une autre dépend non seulement de sa concentration, mais encore de la densité du type de radiation que cette substance peut absorber… L’application de la théorie des quanta de rayonnement à la réactivité chimique est très récente, et, dans les circonstances actuelles, il est impossible d’effectuer toutes les recherches nécessaires à la vérification de l’hypothèse en question. Mais les résultats obtenus jusqu’ici suffisent à faire apparaître des raisons très fortes à première vue pour admettre la vérité du concept que le rayonnement nécessairement présent dans les systèmes matériels (en vertu de leur température) est la source fondamentale des transformations chimiques de toutes sortes. »

A. Meillet : Le genre grammatical et l’élimination de la flexion. Savante étude dont nous indiquons la pensée directrice : « Le progrès de la civilisation détermine un progrès de la pensée abstraite, et, au cours du développement des langues indo-européennes, on voit les catégories grammaticales concrètes disparaître peu à peu tandis que les catégories qui répondent bien aux catégories abstraites de la pensée se maintiennent où se développent. »

A. Loisy : La Société des nations et la religion de l’humanité. Sans méconnaître l’importance des questions politiques, économiques et sociales qui agitent le monde, ce sont surtout les problèmes moraux qui préoccupent l’auteur. La Société des nations telle qu’il l’envisage n’est pas une coopérative d’intérêts, mais une communauté spirituelle, « un être moral et mystique ». Les religions existantes ne sauraient réaliser cette communauté. « Même le christianisme, bien qu’il ait été par l’intention une religion universelle, ne l’a jamais été par sa nature. Historiquement parlant, le christianisme est la religion que s’est faite le monde méditerranéen, unifié dans l’empire romain. » L’auteur estime qu’une religion nouvelle, une religion en voie de formation, plus large et plus vivante que les religions établies, la religion de l’humanité, sera le principe de vie qui animera ce corps inerte qu’on appelle aujourd’hui la Société des nations.

Fascicule VIII. R. Marcolongo : Le problème des trois corps. L’auteur fait l’historique de cette théorie fondamentale en insistant sur les travaux de Poincaré et sur solution récente de Sundman qui n’épuise pas complètement la question.

J. A. Thomson : la Biologie nouvelle. Dans cette étude de caractère synthétique, l’auteur indique principalement les résultats obtenus par l’embryogénie (parthénogenèse expérimentale, etc.).

Fascicule IX. R. T. A. Innes : Le microscope Blink comme aide dans l’exploration de l’univers sidéral. Ce microscope est fondé sur le principe du stéréoscope, mais à vision monoculaire. On peut faire mouvoir l’appareil de façon que la vision soit dirigée d’un cliché photographique à l’autre. Dans ces conditions les plus petites différences entre les deux clichés s’imposent à l’attention. Cette méthode a donné d’intéressants résultats sur les déplacements relatifs des étoiles.

A. Palatini : La théorie de la relativité dans son développement historique. Cet article contient un bref historique et un essai de vulgarisation de la théorie spéciale de la relativité, c’est-à-dire, suivant la terminologie d’Einstein, de celle qui se rapporte au cas où les systèmes de référence sont animés d’un mouvement rectiligne et uniforme.

J. A. Thomson : La nouvelle Biologie (2° article). Dans ce travail, l’auteur donne une vue d’ensemble sur la physique et la chimie de l’être vivant, la Vitalité, l’Évolution. « Il n’est pas possible actuellement, dit l’auteur, de fournir une description adéquate des activités des êtres vivants dans les termes de la physique et de la chimie. » M. Thomson signale des faits importants : le fait qu’il existe des nombres caractéristiques des espèces animales : le nombre des chromosomes (bâtonnets qui se trouvent dans le noyau de la cellule vivante). L’auteur suggère que l’étude des différentes formes de la vie latente (des graines desséchées) apporterait des éclaircissements sur les phénomènes de la vie. Il signale, trop brièvement malheureusement, les travaux de M. Woodruff sur un processus périodique de réorganisation interne qui s’appelle « l’endomixis ». À propos de la sélection naturelle des races cultivées, il constate « qu’en ce qui concerne certains caractères un nec plus ultra peut être atteint au delà duquel la sélection ne peut plus avoir d’effet. »

Fascicule X. H. Shapley : les amas d’étoiles et la structure de l’univers. L’auteur expose une méthode de mesure des distances stellaires fondée sur l’étude de l’éclat des étoiles variables (variables sous le rapport de l’éclat).

A. Palatini : La relativité générale (2° article). On sait que Einstein appelle théorie de la relativité générale celle qui étudie les mouvements quelconques accélérés ou curvilignes des systèmes de référence. Dans la théorie d’Einstein un champ de gravitation peut être remplacé quant à son action sur les phénomènes mécaniques et plus généralement sur les phénomènes physiques par un état convenable du système de référence. Telle est l’hypothèse d’équivalence grâce à laquelle nous pouvons prévoir l’influence d’un champ gravitique sur des phénomènes. Ces principes élémentaires contenus dans les mémoires d’Einstein ne sont pas clairement mis en évidence dans l’article que nous analysons. M. Palatini insiste surtout sur les conséquences de ces principes : l’influence du champ de gravitation sera d’incurver l’espace (qui sera par suite un espace non-euclidien). Il rappelle qu’Einstein a formulé les liaisons qui caractérisent le champ de gravitation sous forme de dix équations gravitationnelles. Il signale enfin les faits principaux qui confirment la théorie : déplacement du périhélie de Mercure, déviation des rayons lumineux (d’une étoile) au voisinage d’une masse (le soleil).

Fascicule XI. H. Shapley : Les amas d’étoiles et la structure de l’univers (2° article). L’auteur étudie les amas globulaires d’étoiles comme des unités cosmiques.

Fascicule XII. L. Favaro : La place de Léonard de Vinci dans l’histoire des sciences. Cette étude met en relief l’universalité et la profondeur du génie du Vinci. Ce fascicule contient encore un travail statistique de G. A. Knibbs : les problèmes de la population, de l’approvisionnement et de la migration.



Coulommiers. – Imp. Paul BRODARD.