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Revue canadienne/Tome 1/Vol 17/Causerie Scientifique (août)

Compagnie d’imprimerie canadienne (17p. 500-503).

CAUSERIE SCIENTIFIQUE.



Un des plus curieux spectacles à contempler dans le mouvement des hommes et des sociétés qui se déroule sous nos regards comme un vaste panorama, est bien celui qui nous représente cette course universelle vers l’inconnu.

L’inconnu dans l’ordre matériel a bien sa raison d’être, et la transmutation des métaux en or, si elle n’est qu’un rêve irréalisable, n’en a pas moins son côté excusable.

Ici, il ne s’agit pas de cela : il s’agit de cette maladie, de cette fièvre délirante qui s’est emparé des masses, de la foule, et qui lui donne le vertige ; il s’agit de l’inconnu dans l’ordre intellectuel : pénétrer dans les secrets intimes de la pensée ; remuer toutes les pages de votre vie, et vous les lire comme si c’était dans un livre ouvert ; révéler votre passé, votre présent et votre avenir d’après la construction des lignes de vos mains ou de votre front, d’après les bosses de votre crâne, communiquer avec vos amis, vos parents, enfin enlever à Dieu le plus grand de ses attributs, qui est la prescience, voilà la course affolée à laquelle se livrent les hommes, plus que jamais de nos jours. Mesmer avait apporté en France un baquet magnétique ; le baquet magnétique conduisit au magnétisme, le magnétisme au somnambulisme, le somnambulisme nous a conduit au spiritisme.

Le magnétisme était trop matériel ; il fallait l’abandonner. Faire tourner une table, un chapeau, ce n’était pas suffisant ; il fallait tourner les têtes. D’ailleurs, Faraday n’expliquait-il pas « les tables tournantes » par l’action involontaire des muscles ? Les naïvetés du magnétisme somnambule surtout étaient impuissantes à captiver longtemps l’attention publique, et l’on comprit que des questions étant posées d’une certaine manière, il fallait être imbécile pour ne pas déviner les réponses. Bref, le magnétisme devint insuffisant, et on lui retira la confiance qu’on lui avait d’abord accordée.

Donc le spiritisme naquit : communiquer avec les vivants, au moyen de l’esprit des morts, voilà bien l’essence du spiritisme. L’agent intermédiaire entre le mort et vous s’appelle medium.

Le comte de Gagliostro et Daniel Douglas, — homme dont la puissance spirite gagna le cœur d’une des plus grandes princesses de la cour de Russie, — furent tour à tour les deux grand prêtres de la nouvelle religion, car on fit réellement une religion de cette science nouvelle. Et, depuis, que d’autres grands prêtres ont occupé l’attention du monde entier.

Mais aujourd’hui, le spiritisme a modifié son expression ; et ce qu’on appelait typtalogie est devenu mediannité.

Cette dernière forme permet à quiconque de devenir spirite :

Supposons une petite table en forme de cœur, toute petite, connue vulgairement sous le nom de planchette, montons-là sur trois pieds ; deux pieds reposant sur des roulettes mobiles aux deux angles obtus, et un troisième à l’angle aigu et formé par un crayon ordinaire.

Vous mettez votre planchette sur un morceau de papier, vous posez doucement l’extrémité de vos doigts sur planchette, vous interrogez, et planchette répond en écrivant au moyen du crayon.

Voilà la dernière forme du spiritisme.

Comme on le verra, il s’est dépouillé presque complètement de la physique derrière laquelle on l’accusait de se cacher ; en effet, certaines réponses sont complètement étrangères aux merveilles de cette science, et, vouloir recourir à cette dernière pour les expliquer, c’est bien chercher midi à quatorze heures.

« Il ne s’agit plus ici de guitares jouant toutes seules, de pluies de roses tombant du plafond, de mains translucides exécutant des sonates au piano. »

Ce sont des phénomènes de l’ordre intellectuel, dont l’évidence est irrécusable, et qui nous prouvent bien clairement que la comédie du baquet de Mesmer s’est transformée tout à coup en une scène terrible de Faust. J’ai dit que l’essence du magnétisme est de communiquer avec les vivants au moyen de l’esprit des morts. Je me trompe ; ou plutôt les spirites se trompent en raisonnant leur science de cette manière peu satisfaisante ; la théorie catholique est bien la seule acceptable au bon sens.

Il y a trois sortes d’esprits : 1. les âmes de ceux qui meurent et qui ne peuvent revenir en ce monde qu’unis aux corps ; 2. les bons esprits qui vivent avec Dieu et ne le quittent que sur son ordre spécial ; 3. les mauvais esprits que l’orgueil a précipités dans le fond des enfers et qui ont liberté de faire tout le mal possible.

Dans les phénomènes vulgaires et extraordinaires en même temps, que les spirites nous représentent avec planchette, on ne peut en aucune manière supposer la présence des deux premiers ordres d’esprits : les derniers seuls peuvent raisonnablement y être.

Les Saintes Écritures ne nous parlent-elles pas d’ailleurs des prodiges accomplis par Simon le magicien sous les regards des apôtres ; de la lutte des mages contre Moïse ; de la sorcière d’Ender évoquant Samuel du fond de sa tombe, etc ? Nul doute que le démon a toute liberté de faire le mal de la manière qu’il l’entend.

Et sa puissance ne peut être surpassée que par la puissance divine. Sa mémoire merveilleuse lui permet de parler de tout ; son jugement de prédire assez juste ; sa vélocité de se transporter d’un lieu dans un autre avec une rapidité merveilleuse ; voir à travers les corps opaques est pour lui chose facile.

L’avenir seul appartient à Dieu et lui est caché ; néanmoins, de même que la force du jugement a permis à des hommes de prédire des événements qui se sont réalisés, ainsi le jugement aidé de la mémoire du mauvais esprit lui donne l’avantage de faire des prédictions qui peuvent aussi avoir leur réalisation.

Voilà bien la doctrine qu’il faut accepter au sujet du spiritisme, c’est celle de l’Église ; et c’est à cause que c’est la seule vraie qu’elle défend à ses enfants une chose qui ne peut être nuisible, qui ne peut que troubler la raison et peut-être faire sombrer la foi.

Un fait :

J’ai voulu un jour me convaincre de visu de la justesse de la doctrine théologique, et je parlai à planchette. Entre autres phénomènes concluants, je citerai le suivant :

Nous étions dans une chambre plusieurs amis ; parmi lesquels se trouvait un barbier curieux d’assister à l’expérience. Ce dernier attira immédiatement mon attention. Sur questions posées, planchette répondit en écrivant le nom du barbier, dessinant son enseigne qui consistait en un rasoir à demi-fermé. Puis je lui demandai combien le dit barbier avait de pots à barbe dans son établissement ; après quelques instants d’hésitation, planchette répondit 49. Le barbier interpellé fit observer qu’il y avait erreur, que sa boutique contenait cinquante pots à barbe. Je répondis qu’il était important de constater immédiatement de quel côté se trouvait la vérité.

Nous sortîmes tous ensemble pour aller à la demeure de notre barbier, à qui je disais sans crainte que c’était bien lui qui était le menteur. En effet l’employé à notre arrivée et sur nos questions nous répondit qu’il y avait à peine dix minutes il avait brisé un pot à barbe lui-même, et qu’il n’en restait plus que 49.

Conclusion :

Le lecteur devra conclure qu’il y a rien de moins scientifique que le spiritisme ; et cette question que je voulus un jour, dans un but sérieux, chercher clairement afin que j’eusse des faits personnels appuyant la théorie, doit être reléguée dans l’ordre de ces questions où l’on ne doit pénétrer qu’avec crainte, où l’on ne doit pas pénétrer du tout, car l’Église comme la science défend de jouer avec les poisons.


Séverin Lachapelle, M. D.