Ouvrir le menu principal

Revue étrangères - Quelques figures de poètes anglais

Revue étrangères - Quelques figures de poètes anglais
Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (p. 445-455).
Revues étrangères – Quelques figures de poètes anglais


Seventeenth-Century Studies, par M. Edmund Gosse.


M. Augustin Filon parlait ici, l’autre jour, de la « belle carrière d’écrivain » de M. Edmund Gosse, et de la précieuse découverte faite par lui jadis de l’œuvre et du génie d’Ibsen, « à un âge où d’ordinaire on se découvre à peine soi-même. » M. Gosse était en effet un tout jeune homme lorsqu’il fit paraître, en 1873, son mémorable essai sur Henrik Ibsen ; et la carrière qu’il a parcourue depuis lors est vraiment une des plus belles qu’on puisse rêver pour un écrivain. Poète, romancier, critique, il n’y a pas un genre où il ne se soit essayé, sans cesse révélant sous des aspects nouveaux cette justesse d’intuition et cette élégance d’expression qui sont, je crois, les deux traits distinctifs de sa physionomie littéraire.

Nulle autorité ne vaut la sienne désormais, dans son pays, pour ce qui concerne les littératures étrangères : et aussi bien semblent-elles lui être toutes également familières, à en juger par les savantes notices dont il accompagne les tomes successifs de la Collection internationale des Romans, fondée et dirigée par lui seul. Mais M. Gosse a eu encore cette bonne fortune admirable, que la connaissance approfondie des littératures étrangères n’a jamais détourné sa curiosité de sa littérature nationale. L’homme qui a en quelque sorte découvert Ibsen, qui a introduit en Angleterre Goutcharof et Biörnson, M. Louis Couperus et don Juan Valera, se trouve être avec tout cela un des historiens les plus érudits de la poésie anglaise ; il a publié sur Congreve, sur Gray, sur le vieux Donne, des travaux qui suffiraient à eux seuls pour justifier sa renommée ; et ses Études littéraires sur le XVIIe siècle sont tenues dès maintenant pour un livre classique au même titre que ses Essais sur les Poètes Scandinaves.

Un éditeur anglais, M. Heinemann, vient précisément d’entreprendre une nouvelle édition, uniforme et complète, des ouvrages de M. Gosse, à l’occasion sans doute du vingt-cinquième anniversaire de ses débuts dans les lettres. Et il y aurait là, pour nous aussi, une excellente occasion de jeter un coup d’œil d’ensemble sur la belle carrière de l’éminent écrivain, si la diversité même des sujets qu’il a traités ne nous engageait plutôt à considérer d’abord séparément quelques-uns de ses ouvrages principaux, et en particulier celui de tous où il parait avoir mis le plus d’amour et de soin, ses Études littéraires sur les Poètes anglais du XVIIe siècle.

« Je me suis proposé, nous dit M. Gosse dans la préface de ce livre, de faire pour quelques poètes secondaires du XVIIe siècle ce que la critique moderne a fait, sur une échelle plus vaste, pour Shakspeare, Milton, et Dryden. Ces grandes figures ont été isolées de leur entourage, et l’on s’est attaché à l’étude de leurs mérites propres, sous les points de vue divers de la biographie, de l’histoire, et de l’esthétique. Mais jamais encore une entreprise semblable n’a été tentée avec suite pour les poètes de second ordre, contemporains de ces trois grands hommes ; et cependant c’est dans ces figures d’une originalité moins saillante que se marque le plus clairement le progrès de l’histoire littéraire. Aussi ne m’a-t-il point semblé sans intérêt de projeter sur Cowley et sur Otway, par exemple, un peu de cette lumière que nous cherchons à projeter sur Milton ou Dryden. Et c’est pourquoi j’ai essayé de faire de chacune des dix études qu’on va lire une sorte de biographie critique en miniature, formant un tout complet, et se rattachant pourtant de quelque façon à celles qui la précèdent et à celles qui la suivent.

On ne saurait en effet mieux définir le caractère particulier de ces dix études. Au premier abord, le livre de M. Gosse apparaît comme une galerie de portraits, sans autre bien entre eux que d’avoir tous pour modèles des poètes, — la plupart assez oubliés, — du XVIIe siècle. On croit lire une manière d’imitation anglaise des Grotesques de Théophile Gautier ; une imitation d’ailleurs la plus adroite du monde, car le style de M. Gosse, s’il n’a point l’adorable couleur de celui de Gautier, en rappelle du moins l’élégance et la mobilité ; et il faut bien avouer, sans l’ombre de parti pris, que les personnages qu’il nous présente, Thomas Lodge, Robert Herrick, Richard Crashaw, Etheredge, Otway, et l’Incomparable Orinda, ont par eux-mêmes un autre relief que les petits poètes français de la même époque. Dévots ou athées, tempérans ou ivrognes, chastes ou débauchés, en tout ils sont excessifs, avec une violence, une ardeur fiévreuse, une excentricité naturelle et constante qui suffiraient à justifier M. Gosse de la peine qu’il a prise pour nous les dépeindre.

Mais nous nous apercevons bientôt, en parcourant cette galerie de portraits, qu’un fil caché les rejoint l’un à l’autre, qui leur donne toute la valeur d’un tableau d’ensemble de la vie et des mœurs littéraires anglaises au xvir3 siècle. Depuis Thomas Lodge jusqu’à Otway, c’est ce siècle entier qui se déroule devant nous, le siècle le plus accidenté de toute l’histoire d’Angleterre, et dont il n’y a pas une des péripéties qui n’ait eu son contre-coup dans les lettres. De telle sorte que chacun des poètes étudiés par M. Gosse, en outre de son intérêt et de son mérite propres, nous offre encore l’expression concrète d’une époque et d’un genre spéciaux. Chacun, en s’en allant, emporte avec lui une portion de l’histoire. Et ainsi le livre de M. Gosse se trouve être, une contrepartie du troisième volume de la Littérature anglaise de Taine, où les divers auteurs nous apparaissent, comme l’on sait, presque entièrement dépouillés de leur caractère personnel, au profit de la peinture totale du milieu dont ils font partie. Dans l’ouvrage anglais, au contraire, la peinture des milieux se dégage pour ainsi dire spontanément d’une suite de portraits, dont l’auteur a eu soin seulement de choisir les modèles parmi les représentans les plus typiques des différens âges et des classes différentes de la société. Et il en résulte, sans doute, une impression générale moins précise et moins forte : mais outre qu’elle a des chances d’être par là plus vraie, nous y gagnons encore de connaître la personne et l’œuvre de ces écrivains, que le livre de Taine nous faisait imaginer comme d’abstraites entités, sentant, parlant et agissant toutes de la même manière. Ils portent tous, assurément, la marque de leur temps et de leur milieu : mais elle ne les empêche pas, au demeurant, d’avoir chacun son individualité ; elle ne les empêche pas d’être des personnes, et de vivre. Et c’est le grand mérite de M. Gosse, d’avoir voulu faire de chacun d’eux, à la fois, un type et un être vivant.

Voici d’abord un prédécesseur de Shakspeare, un des premiers représentans de l’euphuisme, le poète Thomas Lodge. Né à Londres vers 1557, il était fils d’un épicier, qui devait, quelques années plus tard, se voir anobli en qualité de lord-maire. La noblesse des Lodge, d’ailleurs, à en croire le poète, remontait plus loin, car un certain baron Odoard de Logis, mentionné par les chroniques du XIIe siècle, ne pouvait manquer d’avoir été leur ancêtre. Ni cette haute origine, cependant, ni l’anoblissement imprévu de l’épicier enrichi, ne paraissent avoir empêché le jeune Thomas d’entrer d’abord, on 1671, à l’École des Marchands Tailleurs, d’où il ne sortit que deux ans après, pour commencer de tout autres études à l’Université d’Oxford.

« Il y avait à cette époque en Angleterre, dit M. Gosse, trois écoles, ou plutôt trois tendances littéraires distinctes, dont aucune ne s’était encore révélée au grand public, mais qui déjà toutes trois préparaient des soldats pour la lutte prochaine. A la cour d’Elisabeth, Sidney, Greville, et Dyer étudiaient les chefs-d’œuvre des littératures grecque et italienne. A Cambridge, au milieu d’un cercle d’admirateurs enthousiastes, Spencer faisait l’essai de ses talens de versificateur ; sans pressentir encore très clairement la destination où il les emploierait. A Oxford enfin, au moment où y arriva Thomas Lodge, John Lily, bien qu’à peine âgé de vingt ans, s’était acquis déjà une considération spéciale. »

Aussi le jeune Lodge ne manqua-t-il pas de subir, dès lors et pour toujours, l’influence de Lily. Dans tous les genres où il s’essaya, à travers toutes les péripéties de sa longue carrière, il resta un euphuiste, c’est-à-dire en somme quelque chose comme un parnassien, sacrifiant volontiers à la pure élégance de la forme tout souci de naturel et de simplicité. Avec cela un des hommes les plus instruits de son temps, connaissant à fond les littératures classiques, et si versé dans les langues modernes qu’il pouvait écrire des vers en français, en italien, et en espagnol.

Ayant obtenu, en 1577, son diplôme de bachelier ès arts, il quitta Oxford pour venir à Londres, où il exerça d’abord, croit-on, le métier d’avocat. En 1579 il perdit sa mère, qui lui légua presque la totalité de sa fortune, à la condition expresse « qu’il poursuivrait ses études » et « serait tel que doit être un bon étudiant. » L’excellente dame entendait-elle par la que son fils aurait à courir les cabarets, et à faire des dettes, suivant l’usage général des « bons étudians » du temps ? Toujours est-il qu’en 1581 Lodge se plaignait de la « longue détresse » qui paralysait son imagination, et que nous le voyons, en 1584, mettre au jour une Alarme contre les Usuriers, petit pamphlet en prose d’une verve très acre et d’un réalisme très poussé, où se sentent à chaque ligne une expérience et des griefs personnels. Il y raconte l’histoire d’un jeune homme plein des plus brillantes qualités, qui, au sortir de l’Université, vient à Londres pour pratiquer le droit, et que la rencontre de mauvais compagnons entraîne peu à peu au dernier degré de l’ignominie.

En même temps que ce pamphlet, Lodge publiait deux autres ouvrages : un roman en prose et en vers, l’Histoire délectable de Forhonius et de Prisceria, imitation évidente de la Mamillia de Greene, et un poème satirique, Les plaintes de la Vérité sur l’état de l’Angleterre. Mais la première de ses œuvres vraiment intéressantes est son poème des Métamorphoses de Scilla, composé sans doute vers 1586. C’est l’essai d’un genre nouveau, une sorte d’épopée romantique, appliquant aux vieux sujets de la mythologie grecque une forme toute moderne, débordante de lyrisme et de fantaisie. Il était d’ailleurs réservé à Lodge d’inaugurer ainsi dans la poésie anglaise plusieurs genres, dont de plus grands artistes, après lui, allaient tirer un parti plus heureux. Celui qu’il inaugurait dans ces Métamorphoses de Scilla eut une fortune particulièrement prompte : il fut repris dès l’année 1593 par Shakspeare, dont le délicieux poème, Vénus et Adonis, non seulement rappelle le caractère général du poème de Lodge, mais en parait même directement imité. Et Shakspeare ne s’en est point tenu à cette seule imitation. C’est à Lodge encore qu’il a pris le sujet, le cadre et les principaux développemens d’une de ses comédies les plus célèbres, Comme il vous plaira. Cette pièce charmante se retrouve en effet tout entière, à la poésie près, dans une Rosalinde que Thomas Lodge fit paraître en 1590.

Le succès de cette Rosalinde fut considérable. Aussi bien, comme le fait remarquer M. Gosse, l’instant était-il particulièrement propice pour la renommée du poète. Ni Shakspeare, ni Marlowe ne s’étaient encore montrés à l’horizon ; les poèmes de Sidney restaient inédits ; et rien n’empêchait Lodge de pouvoir passer, avec Spenser, pour le plus grand des poètes anglais.

Mais Lodge n’était pas homme à savoir profiter de cette occasion. Dès l’année qui suivit la publication de Rosalinde, son humeur aventureuse l’entraîna dans un nouveau voyage, dont il nous a lui-même raconté, dans les préfaces de ses poèmes, quelques-uns des incidens les plus lamentables. « Quant à l’endroit où j’ai écrit ceci, nous dit-il en nous présentant sa Margarite d’Amérique, c’était dans ces détroits que Magellan a baptisés de son nom, lieu terrible où maintes îles prodigieuses, maints poissons bizarres, maints Patagons monstrueux, égaraient mes sens ; parmi d’affreuses montagnes que revotent continuellement, au plein de l’été, de sévères et mortelles gelées. De sorte qu’il y avait de grands prodiges dans le lieu où j’ai écrit ceci ; et que c’est un prodige non moins digne d’étonnement que, dans une telle détresse, avec tant de causes de crainte, et de si puissans découragemens, et parmi tant de traverses, j’aie pu m’employer à éterniser quelque chose. »

Il s’était embarqué le 26 août 1591, à Plymouth, pour une grande expédition en Chine et aux îles Philippines. Mais le chef de l’expédition, le fameux Cavendish, avait dans ses voyages précédens ravagé tant de côtes, qu’il y avait maintenant peu d’endroits où il pût aborder sans crainte de représailles. Il aborda au Brésil, s’empara un matin de la ville de Santos, pendant que les habitans étaient à la messe ; et durant plus d’un mois Lodge demeura chez des jésuites brésiliens, explorant les vieilles chroniques espagnoles de leur bibliothèque pour y découvrir de nouveaux sujets de poèmes, mais aussi sans doute s’entretenant avec eux de matières théologiques, et préparant déjà sa prochaine conversion au catholicisme. Puis un jour vint où la flotte anglaise dut quitter Santos, et se réfugier dans le détroit de Magellan, « où, dit encore Lodge, j’étais plus préoccupé de trouver de quoi dîner que de me gagner de la gloire. » Les dissensions, bientôt, s’ajoutèrent à la famine. Et il n’y eut pas de misère que ne subît le malheureux poète, jusqu’à ce qu’enfin, le 11 juin 1593, il put atterrir sur la côte d’Irlande, épuisé, affamé, et l’unique survivant, ou à peu près, de l’expédition.

C’est à son retour de ce voyage que pour la première fois il aborda le théâtre. Fut-il vraiment acteur, comme le veut la tradition, ou se contenta-t-il de faire jouer par d’autres les deux pièces qu’il écrivit, toutes deux d’ailleurs également informes, le Miroir pour l’Angleterre et Londres, et les Plaies de la guerre civile ? Ces deux pièces, en tout cas, ne mériteraient pas même d’être signalées, si la première ne contenait certains passages lyriques d’une suavité délicieuse, et si dans l’autre Lodge ne se montrait une fois de plus l’introducteur en Angleterre d’un genre nouveau : car les Plaies de la guerre civile sont le premier en date des draines anglais traitant des sujets de l’histoire romaine. Elles ont précédé, et sans doute inspiré, Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre.

Dans un recueil publié en 1595, The Fig for Momus, Lodge, inventeur acharné, offrait à ses compatriotes le premier échantillon de deux autres genres, tous deux destinés, après lui, à une brillante fortune : la satire héroïque, et l’épître en vers. En 1596 il fit paraître un long écrit en prose, le Diable conjuré, qui présente dans sa conception et dans plusieurs de ses détails une analogie extraordinaire avec la Tentation de Saint-Antoine de Gustave Flaubert. Et ce fut encore, quelques années plus tard, cette Margarite d’Amérique, où Lodge essayait de transporter à la poésie anglaise des rythmes et des coupes de strophe de provenance italienne.

Mais la renommée d’un inventeur poétique n’est point la seule qu’il mérite. Personne peut-être des poètes de son temps n’a eu un sentiment aussi profond de la pureté de la forme ; ses vers, trop souvent prétentieux et amphigouriques, sont toujours d’une correction et d’une harmonie impeccables, sans compter une certaine douceur de sentiment qui leur est bien propre, et qui suffirait pour assurer à Lodge une des premières places dans la glorieuse galerie des poètes de son temps. Rosalinde et la Margarite d’Amérique, notamment, abondent en petits poèmes d’une grâce charmante ; et davantage encore il s’en trouve dans un recueil de sonnets, Phillis, publié en 1593, au retour du malheureux voyage. Cinq ou six des pièces de ce recueil sont devenues classiques : et M. Gosse en cite d’autres qui vaudraient également d’être conservées. « Le bruit court que, sur les eaux de ce pays d’Isis, nagent — de si nobles cygnes et si confians dans la mort — que lorsqu’ils se sentent arrivés au bord du Léthé, — ils chantent leur hymne funèbre, tandis que la mort leur fait signe. — Et moi, comme eux, sentant que mes blessures sont mortelles, — mais heureux de mourir pour celle que j’adore, — dans mes hymnes joyeux je vous exhorte tous — à mourir pour une telle divinité, ou à ne plus aimer. »

C’est de ce poème, sans doute, et d’autres semblables, que Lodge a fait solennellement pénitence en 1596, dans la préface de son Diable conjuré. Il venait alors de se marier (ou plutôt de se remarier) avec une veuve, catholique zélée, qui l’avait converti lui-même au catholicisme. Ce fut elle, peut-être, qui lui inspira un de ses ouvrages les plus singuliers, la Prosopopée, ou les Larmes de la sainte et bienheureuse Marie, mère de Dieu. Et peut-être est-ce encore sous son influence que le poète, dans les dernières années du XVIe siècle, renonça définitivement aux lettres pour s’essayer dans une autre carrière. Toujours est-il qu’on le retrouve, vers 1600, étudiant à l’Université d’Avignon, d’où il revient, en 1602, avec le grade de docteur en médecine. En 1616, un acte officiel autorise « Thomas Lodge, docteur en médecine, et Henri Sewell, gentleman, à voyager dans les pays de l’Archiduc, pour y recouvrer des créances qui leur sont dues, sous condition d’être de retour au bout de cinq mois. » Cinq mois après, Lodge, rentrant en Angleterre, est arrêté et emprisonné : remis en liberté, il s’expatrie, va exercer la médecine dans les Pays-Bas. Et de nouveau nous le trouvons pratiquant à Londres, cité parmi les premiers médecins de l’Angleterre. Il meurt de la peste, en 1625, à soixante-dix-huit ans.

Voici maintenant deux contemporains de Charles Ier, Robert Herrick et Richard Crashaw, les deux figures les plus opposées qui se puissent imaginer.

Robert Herrick est le type parfait de l’épicurien. Vivant une grasse vie, dans son presbytère de Dean Prior, il n’a point d’autre souci que de bien manger et d’écrire de beaux vers. « Je ne crains, dit-il, aucune puissance terrestre — et ne m’inquiète que de couronnes de fleurs. — J’aime avoir ma barbe — enduite d’huile et de vin. — Et je veux aujourd’hui noyer toute tristesse : — qui sait s’il vivra le jour suivant ? » Ou encore : « Dans les matinées sobres, n’essaie pas de prêter l’oreille — à l’enchantement sacré d’un poème ; — mais quand tu auras à la fois bien mangé et bien bu — c’est alors que tu pourras lire ou chanter mes vers. »

Ce qui n’empêche pas ses vers d’être vraiment très beaux, à la fois lyriques et simples, rappelant encore par leur forme l’euphuisme de Lodge, mais avec un accent tout moderne de naturel et d’intimité. Le règne de Charles Ier vit surgir d’ailleurs tout un groupe de brillans poètes. « Nous ne pouvons concevoir, dit M. Gosse, à quel degré de perfection formelle serait parvenue la littérature anglaise, si les poètes royalistes n’avaient pas été distraits par des événemens plus graves de l’agréable soin de polir leurs vers. Mais il se trouve en fait qu’un seul d’entre eux n’a point subi le contre-coup de la crise politique. Pour ce qui est des autres, les plus faibles, tels que Lovelace, en ont été complètement brisés ; les plus forts, comme Suckling, se sont jetés tout entiers dans la lutte des partis. Seul Herrick, avec une sérénité imperturbable, a continué à siffler ses petites chansons pastorales, et à se couronner la tête de narcisses, tandis que l’Angleterre s’abîmait sous la guerre civile. La publication de ses Hespérides n’a précédé que de quelques mois l’exécution de Charles Ier ; et pour offrir à ses compatriotes ses madrigaux sur le Corsage de Julia, il a choisi le moment où se proclamait la République Anglaise. »

Il convient d’ajouter cependant que Robert Herrick ne resta pas aussi insensible à ses propres misères qu’il l’avait été à celles de sa patrie. Chassé de son presbytère par les puritains, en 1648, il renonça du même coup à la poésie. Il avait alors cinquante-sept ans. Il vécut cependant près de trente ans encore, et obtint même, en 1662, de rentrer en possession de sa sinécure. Mais jamais plus il ne parait avoir écrit un seul vers.

Tout son bagage poétique consiste d’ailleurs en deux petits recueils, l’un profane, l’autre pieux, les Hespérides et les Nombres Nobles, publiés simultanément en 1648. Dans les Hespérides, Herrick chante pour ainsi dire au jour le jour le détail de sa vie, tantôt décrivant son presbytère, ses repas, ses promenades aux environs de Dean Prior, tantôt nous entretenant de ses maîtresses, dont la plupart du reste semblent n’avoir existé que dans sa fantaisie. D’autres fois encore ce gros curé de village évoque des paysages de rêve, infiniment délicats et nuancés, qu’il peuple de jeunes fées, d’elfes et de follets. Il aura été, comme le dit M. Gosse, le dernier visiteur de ce Royaume des Fées où Shakspeare, Drayton, et Ben Jonson, avaient fait avant lui d’inoubliables séjours. Bientôt le puritanisme allait, pour plus d’un siècle, en fermer la porte aux poètes anglais.

Le recueil de poèmes sacrés de Herrick, très inférieur aux Hespérides, contient cependant, lui aussi, plus d’une pièce charmante. Mais il en contient surtout d’extravagantes, et qui nous donnent vraiment une idée bizarre de la piété de ce pasteur protestant. C’est ainsi que dans l’une d’elles Herrick, apostrophant son Créateur sur le ton le plus familier, lui énumère, sous prétexte de lui en rendre grâce, tous les légumes qu’il a l’habitude de manger. Une autre fois il invite Dieu, le plus sérieusement du monde, à jeter les yeux sur ses Hespérides.

Tout autre nous apparaît la piété de son contemporain Richard Crashaw, le plus mystique des poètes anglais duxvn6 siècle. Il ne s’en dégage pas, comme de celle de Herrick, un bon parfum de cuisine et de garde-manger, mais on ne sait quelle étrange odeur mêlée de sang et d’encens ; et ce n’est pas le trait le moins singulier de cette singulière figure d’illuminé, de lui voir appliquer aux sujets sacrés une imagination débordante de vigueur et de sensualité. Ce ne sont en vérité, dans les Degrés du Temple de Crashaw, que de sombres peintures de martyres et de morts, alternant avec des hymnes à la Madeleine, ou à sainte Thérèse, plus passionnés et plus tendres que les galans madrigaux de Robert Herrick. Mais combien plus attirante encore la personne du dévot poète ! Né à Londres en 1612, d’une famille puritaine, il avait dès sa jeunesse cherché autour de lui une foi plus artistique, mieux appropriée à son besoin naturel de couleur et de poésie. C’est ainsi qu’il fit quelque temps partie de la pieuse communauté protestante fondée à Gidding par Nicolas Ferrar. Mais un jour le protestantisme, même sous cette forme mystique, ne lui suffit plus. Peut-être aussi, comme le suppose M. Gosse, ne put-il pas se résigner à voir disparaître la hiérarchie et le formalisme de l’Église d’Angleterre ; et peut-être est-ce la peur de l’anarchie religieuse qui le poussa dans le sein de l’Église romaine ? Toujours est-il qu’en 1643, au début de la guerre civile, nous le trouvons définitivement converti au catholicisme.

En 1646, il s’enfuit en France, d’où la reine Henriette-Marie l’envoie à Rome, avec une mission auprès du cardinal Pallotta. C’est une vie nouvelle qui s’ouvre pour le jeune mystique. Attaché, avec un bénéfice, à la Basilique de Notre-Dame de Lorette, il renonce lui aussi, comme avait fait Herrick, aux vaines agitations de la poésie : mais c’est pour se perdre désormais tout entier dans des visions pieuses, pour goûter enfin librement l’extase depuis si longtemps désirée. Vivre là, dans la maison même de Jésus, respirer tout le long du jour l’odeur de l’encens, entendre les chants des prêtres et des enfans de chœur ; et pouvoir contempler de ses yeux le portrait de la Vierge, toucher de ses mains le manteau sacré ! Hélas, le rêve était trop beau, et c’était trop de bonheur pour le pauvre Crashaw. Il mourut à trente-sept ans, en août 1649, quelques jours à peine après son arrivée à Lorette. Son ami Abraham Cowley composa en son honneur une belle élégie, où il lui promettait, en échange de sa courte vie, une gloire immortelle.

Abraham Cowley était lui-même un personnage curieux ; et non moins curieuse sa rivale et amie, cette Incomparable Orinda — de son vrai nom Mrs Catherine Philips — dont les vers ont été longtemps célèbres à l’égal des siens. Il y aurait aussi bien des détails à noter dans la belle étude consacrée par M. Gosse à la vie et aux ouvrages de Thomas Otway, dont la Venise sauvée vient d’être jouée, l’autre semaine, au théâtre de l’Œuvre. Mais forcés que nous sommes de choisir, entre tant de figures diverses, nous nous arrêterons de préférence à celle d’un des poètes les moins connus de la fin du XVIIe siècle ; plus remarquable à dire vrai par la singularité de son caractère que par la beauté de ses ouvrages, mais qui n’en gardent pas moins la gloire d’avoir le premier introduit en Angleterre le genre illustré après lui par les Wycherley, les Congreve et les Sheridan.

Né à Londres en 1634, Etheredge paraît avoir, de très bonne heure, émigré en France, d’où il n’est revenu à Londres qu’en 1664, pour écrire et faire représenter au théâtre du Duc d’York une tragi-comédie, la Vengeance comique, ou l’Amour dans un tonneau. Ce n’était pas, à proprement parler, en Angleterre, la première tentative d’une imitation du théâtre français. « Au lendemain de la Restauration, en 1661, un anonyme avait publié à Londres une adaptation du Menteur de Corneille : et dix ans auparavant déjà, Lower avait traduit les tragédies de ce grand poète. Mais le retour précipité des royalistes, au moment de la Restauration, les avait empêchés d’assister aux débuts de Molière. Et ce qui donne à la Vengeance comique une valeur toute spéciale, c’est qu’on y sent l’œuvre d’un homme qui a entendu et apprécié l’Étourdi, le Dépit amoureux, et les Précieuses ridicules. »

Comme dans ces comédies, en effet, le héros de la pièce est un valet, Dufoy, une manière de Mascarille, qu’un jeune seigneur anglais, sir Fred Frollick, a un jour rencontré à Paris, flânant sur le Pont-Neuf, et qu’il a aussitôt engagé à son service, sur la recommandation de son ami M. de Grandville. L’action de la Vengeance comique ne rappelle d’ailleurs que de très loin celle des pièces de Molière. Comme le fait remarquer M. Gosse, « la tâche de moraliste, que s’est imposée dès l’abord le poète français, aurait été à ce moment trop lourde pour des épaules anglaises. » Et c’est en effet le trait le plus frappant de cette tragi-comédie, de n’être rien qu’une série de portraits individuels, sans la moindre prétention à une peinture générale des mœurs de l’époque.

La même différence apparaît mieux encore dans la seconde des comédies d’Etheredge, Si Elle pouvait ! que l’imitation évidente de Tartuffe n’empêche pas d’être une farce, pleine avec cela de petits détails finement observés. Elle obtint à Londres un succès énorme ; et l’on put espérer qu’Etheredge se consacrerait désormais exclusivement à la comédie. Mais Etheredge n’avait de vocation que pour boire, pour courir les filles, et pour se reposer. Il attendit huit ans avant de produire sa troisième comédie, l’Homme à la Mode ; après quoi, jugeant sa tâche accomplie, il renonça complètement à la littérature.

Il ne manquait point, d’ailleurs, d’autres soucis plus urgens. L’Homme à la Mode venait à peine d’être joué, en 1676, que le malheureux auteur était forcé de se cacher et de fuir, pour avoir, avec son ami Rochester, attaqué la nuit un officier de police. Il s’était cependant marié, quelque temps auparavant : il avait épousé une veuve riche et noble, dans l’espoir, dit-on, de pouvoir être lui-même plus facilement anobli. Et en effet dès 1676 il devient sir George Etheredge ; et dès la même date nous le voyons en très mauvais termes avec sa femme, la délaissant pour se constituer l’amant en titre de cette belle et cruelle Mrs Barry, que Thomas Otway a longtemps poursuivie d’un amour passionné.

En 1685, à l’avènement de Jacques II, Etheredge est envoyé à Ratisbonne, en qualité d’ambassadeur du roi auprès de la Diète. Il se met en route sans se hâter, passe plusieurs mois en Hollande, se fait ramasser ivre-mort dans une rue de la Haye, et n’arrive à Ratisbonne que pour songer aux moyens d’en repartir au plus vite.

« Le divertissement le plus galant du pays cet hiver, écrit-il en français à un de ses amis, c’est le traîneau, où l’on se met en croupe de quelque belle Allemande, de manière que nous ne pouvons ni la voir, ni lui parler, à cause d’un diable de tintamarre des sonnettes dont les harnais sont tout garnis. »

Pour se consoler, l’étrange ambassadeur joue aux cartes avec tous les aventuriers qu’il rencontre, reçoit ouvertement à sa table une actrice de passage au grand scandale des braves Allemands, s’endette, s’enivre, et adresse aux belles des madrigaux en anglais et en français :

Garde le secret de ton âme,
Et ne te laisse pas flatter
Qu’Iris espargnera ta flamme
Si tu luy permets d’éclater.
Son humeur, à l’amour rebelle,
Exile tous ses doux désirs ;
Et la tendresse est criminelle,
Qui veut luy parler en soupirs.

Une autre de ses distractions est encore de recevoir les lettres indignées de sa femme, qui ne peut lui pardonner ses galanteries pour la petite actrice. « Madame, lui répond-il, je voudrais qu’on répandît dans Londres des copies de votre lettre, pour montrer aux femmes trop modestes comment elles peuvent écrire à leurs maris. »

En 1689, après un séjour à Ratisbonne de trois ans et six mois, il s’enfuit à Paris, ne laissant pour tout gage à ses créanciers que le Théâtre de Shakspeare, et une édition en deux volumes des Œuvres de Molière. Et là s’arrête tout ce qu’on sait de lui. M. Gosse nous apprend seulement qu’un acte officiel du 1er février 169-2 porte la mention de « lady Mary Etheredge, veuve ; » d’où l’on peut présumer que sir George Etheredge n’a guère joui longtemps d’un repos si honnêtement gagné.


T. DE WYZEWA.