Recherches sur l’homœopathie


ÉCOLE IMPÉRIALE VÉTÉRINAIRE DE TOULOUSE.



RECHERCHES SUR L’HOMŒOPATHIE



THÈSE

POUR LE

DIPLOME DE MÉDECIN VÉTÉRINAIRE

Présentée et soutenue le 20 juillet 1869

PAR

J. PAGÈS

Né à Ribaute (Gard).



TOULOUSE

IMPRIMERIE I. VIGUIER

13, RUE DES CHAPELIERS, 30


1869




À MES PARENTS



À MES PROFESSEURS



À MES AMIS



JURY D’EXAMEN



MM. BOULEY O. ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Mauri, Chefs de service.
Bidaud,

――✾oo✾――


PROGRAMME D’EXAMEN



Instruction ministérielle du 12 octobre 1866.
THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie et de Physiologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal malade ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.




RECHERCHES
SUR L’HOMŒOPATHIE





L’origine de la médecine se perd dans la nuit des temps. Elle est sans doute aussi vieille que l’humanité, car il est à présumer que le premier homme était un peu médecin. Cependant, comme Baglivi, nous ne ferons pas remonter jusque-là la véritable naissance de cet art ; nous aimons mieux croire qu’il fut enfanté par l’observation.

Autrefois comme aujourd’hui, partout et toujours, l’homme s’est trouvé exposé à une foule de maladies qui l’ont mis dans la nécessité de chercher des remèdes propres à les faire disparaître, ou encore de s’ingénier à trouver des moyens pour les prévenir. Néanmoins, si, historiquement parlant, la médecine remonte à l’époque la plus reculée, je crois qu’il vaut mieux la faire dater seulement d’Hippocrate, puisque le premier corps de doctrine que l’on connaisse est celui que renferme la collection d’écrits qui nous est parvenue sous ce nom. Nous sommes, du reste, d’accord en cela avec la postérité, qui a décerné à ce grand homme le titre glorieux de père de la médecine.

Malgré la noble et lointaine origine que nous assignons à l’art de guérir, malgré les vastes intelligences qui se sont immortalisées dans sa pratique, cet art est encore loin de la perfection que nous aimerions à trouver en lui. Ses progrès si lents n’ont été, il est vrai, que mieux établis ; mais depuis longtemps ils ne suffisent plus, et le doute gagne quelques esprits. On pourrait même craindre pour son avenir, si l’on n’avait l’exemple du passé, et si de temps en temps on ne voyait apparaître une explication savamment raisonnée, quelques minutieuses démonstrations, de savantes expériences, quelques idées lumineuses, véritables éclairs de génie qui nous indiquent que d’infatigables chercheurs utilisent leur intelligence, dépensent leur vie à parfaire cet art, et nous promettent en son nom de réels progrès. L’élaboration en sera peut-être longue encore ; mais, éclairée par l’expérimentation, elle sera sûre et durable.

Quoi qu’il en soit, ayant pour base le sentiment le plus impérieux de la nature — celui de la conservation individuelle, — constamment dévouée à la douleur, la médecine a toujours accompli, à travers les lieux et les siècles, et malgré les critiques des Montaigne, des J.-Jacques et des Molière, sa sublime mission, qui est celle de conserver, de préserver ou de rétablir la santé.

De même que toutes les sciences, la médecine a subi et subit encore tous les jours des crises, des révolutions, des réformes ; elle modifie ses axiômes, révise ses dogmes, perfectionne et multiplie ses procédés. Bien des doctrines, bien des théories ont contribué à cet effet. Vantées à leur apparition, elles ont ensuite subi le même sort — le dédain ou l’oubli plus ou moins complet. Aucune, parmi elles, n’a été adoptée d’une façon absolue, ni entièrement rejetée ; chacune a plus ou moins prêté son concours à l’extension de cette science si importante sous tous les points de vue. Il en résulte que, de nos jours, la base de la médecine allopathique, antipathique ou rationnelle, comme on l’appelle encore, est, si l’on peut s’exprimer ainsi, un ramassis des diverses doctrines qui se sont montrées aux diverses époques.

À côté de l’allopathie, qui n’est que la fusion en un seul, mais en proportions variables et épurées des divers systèmes médicaux qui ont paru depuis Hippocrate, on voit une autre doctrine peu connue encore, imparfaite aussi, mais qui peut-être un jour marchera de front avec sa rivale, si elle ne parvient à la dépasser : — je veux parler de l’homœopathie.

Le chef de l’homœopathie, Samuel Hahnemann, naquit en 1755, sur cette terre d’Allemagne si féconde en découvertes, qui est et a toujours été le principal asile des sciences en Occident.

Ce savant fut, malgré ses vastes connaissances chimiques et médicales, malgré aussi sa grande renommée, en butte à bien des sarcasmes lorsqu’il fit connaître ses nouvelles opinions sur la médecine.

Comme tout ce qui est neuf et imprévu, cette doctrine devait trouver sa pierre d’achoppement, et Hahnemann, comme tant d’hommes célèbres venus avant lui, devait avoir, à tort ou à raison, des détracteurs.

Quelque étonnante que soit la répugnance éprouvée pour tout ce qui est innovation, il est de remarque que de tout temps il en a été ainsi, et que l’homme a toujours vigoureusement repoussé, dès le début du moins, un système qui soudain en renversait un autre. Reportons-nous en effet par la pensée au XVe siècle, et nous verrons Cristophe Colomb persécuté pour avoir osé dire qu’il croyait à l’existence d’un autre monde. Plus tard et pour des motifs différents, c’est le sort de Galilée, de Copernic, de l’immortel Harvey. Enfin, plus en arrière, nous voyons Socrate condamné à boire la ciguë pour avoir émis des idées trop larges. Ce grand philosophe avait, par ses talents et son imagination féconde, devancé son siècle : tel était son crime. Faut-il un autre exemple ? celui qui le premier sur terre prêcha la charité et la fraternité ne fut-il pas mis à mort comme un malfaiteur ?

Cette antipathie pour la doctrine hahnemanienne s’explique très-bien par le seul fait qu’elle était en contradiction flagrante avec les idées jusqu’alors reçues. Les partisans de l’ancienne école ne pouvaient que s’élever d’un commun accord contre celui qui voulait, d’un seul coup, substituer à l’antique axiôme d’Hippocrate : Contraria contrariis curantur, cet autre s’exprimant d’une façon tout opposée : Similia similibus curantur, et qui par cela même espérait anéantir la médecine rationnelle, jusque-là tant respectée. Les médecins allemands surtout s’émurent de l’écho que cette doctrine avait trouvé dans leur patrie, et du nombre toujours croissant de ses adeptes : aussi s’empressèrent-ils de demander la suppression de ce système, qui, d’après eux, était d’un complet irrationalisme et le renversement au point de vue médical de toute méthode scientifique. Que leurs prévisions fussent, ou non, fondées, il n’en est pas moins évident qu’elles étaient exagérées, sinon ridicules ; car, ou bien cette doctrine était bonne, et alors leurs précautions étaient vaines ; ou bien elle était mauvaise, et conséquemment devait avoir peu de durée. Il est en effet incontestable que tout plie et s’efface devant la vérité.

Malgré ses détracteurs, Hahnemann continua son œuvre, à laquelle il rallia bon nombre de partisans. L’Italie, la France, l’Angleterre, la Prusse, etc., en un mot les diverses contrées de l’Europe eurent bientôt des homœopathes, et pendant une trentaine d’années environ le nombre des disciples de Hahnemann alla grandissant. Dans beaucoup de villes allemandes, on vit même s’élever des chaires d’homœopathie. On ne doit donc pas s’étonner de l’impression profonde que l’apparition de cette doctrine produisit dans le monde médical, et de l’acharnement que déployèrent contre elle les médecins allopathes. Du vivant de Hahnemann, en effet, alors que, naissante encore, elle semblait, vu l’adhésion que partout elle trouvait, devoir renverser à jamais sa rivale, que de critiques, que de censures contre cette doctrine superbe qui, à l’instar de celle du Christ, venue dix-huit siècles auparavant pour sauver le monde spirituel, venait, elle aussi, s’imposer à son tour pour sauver le monde matériel ! Mais cette doctrine était-elle réellement erronée, et étaient-ils bien dans le vrai, ces sévères censeurs ? C’est ce que nous verrons par la suite. Toujours est-il que, de nos jours, l’on est beaucoup revenu de l’engouement où ce système avait jeté les esprits, et peu de médecins de l’ancienne école daignent l’admettre comme doctrine.

On peut voir néanmoins que, parmi les médecins qui se sont montrés hostiles à l’homœopathie, qu’ils ont traitée de mensongère et d’absurde, un grand nombre l’ont combattue avec des arguments d’une médiocre valeur. Tels sont ceux en effet qui, comme preuve de la nullité de cette doctrine, ont cru devoir citer l’impossibilité d’action des médicaments due à l’infinie petitesse des doses employées. N’est-ce pas là effectivement une preuve peu convaincante ? et ne pourrait-on pas répéter aux adversaires de Hahnemann ces mots d’un homme célèbre : « La fin justifie les moyens ? » Qu’importe en effet les doctrines suivies, les moyens de guérison employés, si les résultats obtenus sont bons !… Rationnelle ou non, là sans doute ne serait pas le point essentiel si cette méthode devait être, d’après son auteur, la seule efficace.

Mais quels moyens fera-t-on intervenir pour élucider la question ?

L’expérience, cette infaillible pierre de touche, sera, comme toujours d’ailleurs, le vrai et unique juge.

Toutefois il est de remarque que les médecins qui se sont jusqu’à ce jour livrés à des recherches expérimentales sur l’homœopathie, sont en bien petit nombre, et cependant, je le répète, que d’amères railleries contre ces sectaires ! tant il est vrai « que la critique est aisée et l’art difficile. »

Il est donc certain que, pour faire une comparaison fructueuse entre les deux doctrines et apprécier la valeur de celle dont Hahnemann est le chef, il eût fallu recueillir, par l’intermédiaire d’hommes impartiaux, de nombreux faits d’observation. Pour cela, il eût été nécessaire que les autorités supérieures eussent octroyé à des médecins homœopathes choisis, dignes de foi, la permission d’opérer librement et sous les yeux des médecins allopathes, dans des lieux propices (hôpitaux), où il aurait été facile de contrôler d’une manière sûre et certaine leur réussite ou leur insuccès.

Un seul médecin, pourrait-on dire, s’est livré à des expériences sérieuses dans le but de vérifier l’exactitude des faits : c’est Andral fils. Seulement, les médecins homœopathes attribueront toujours, et avec raison, sa non-réussite à l’imperfection de ses expériences, à ses idées préconçues, toutes choses qu’il eût évitées s’il eût appelé à son aide un homme compétent dans la nouvelle doctrine. Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que le même homme, nommé plus tard membre de l’Académie Française, et qui, d’après la judicieuse remarque de Léon Simon et de G. Astrié, considère la doctrine homœopathique comme une utopie, s’exprimait à une époque antérieure en ces termes : « Sans préjuger, dit-il, la question que les homœopathes ont soulevée dans ces derniers temps sur la propriété qu’auraient les agents curatifs de déterminer dans l’organisme des maladies qu’en allopathie on se propose de combattre par eux, nous croyons que c’est là une vue qu’appuient certains faits incontestables, et qui, à cause des conséquences immenses qui peuvent en résulter, mérite au moins l’attention des observateurs. À supposer — ce qui est très-probable — qu’Hahnemann soit tombé dans l’exagération si facile aux théoriciens, parmi les faits nombreux qu’il cite à l’appui de ses opinions, il est certain qu’il en est quelques-uns qui sont parfaitement en harmonie avec sa pensée. Que l’on répète ces expériences, il est vraisemblable que l’on verra surgir quelques autres faits aussi authentiques. Qu’un esprit vigoureux médite ces faits, qu’il les compare après les avoir explorés sous toutes leurs faces, qui sait toutes les conséquences qui en pourraient jaillir !… » Je dois ajouter néanmoins que tout homme est maître absolu de ses opinions. De plus, si les circonstances, les faits, viennent à se trouver en opposition avec ses premières croyances, il n’est pas tenu de rester fidèle à celles-ci.

Revenant à notre sujet, on se demande vainement pour quel motif on ne s’est pas livré avec plus d’ardeur et de zèle à des recherches sur l’homœopathie. En effet, si l’on suppose qu’elles eussent été complètement infructueuses au point de vue de la partie qui nous occupe, qui nous prouve qu’elles n’auraient pas porté leurs fruits en concourant à élucider quelques points litigieux de la science ?

N’est-ce pas effectivement aux recherches fantastiques des alchimistes sur la pierre philosophale, recherches infatigables autant que chimériques, que nous devons de connaître les principaux corps en chimie ? Est-ce que l’astrologie n’a pas contribué au perfectionnement de l’astronomie ? Et ne pourrions-nous pas en dire autant des plus grandes découvertes ? Combien sont donc coupables ceux qui ont proscrit cette doctrine sans motifs ou l’ont condamnée sans la connaître ! Est-ce au XIXe siècle, ce siècle par excellence où la civilisation semble avoir atteint le plus haut degré de splendeur, et partant où chacun doit pouvoir penser et agir à sa guise, que l’on peut repousser si indignement une doctrine quand celui qui l’a formulée, mûri par les veilles, a pour lui l’expérience et une réputation de talent bien acquise ? Et puis, comme l’a dit peut-être avec raison un médecin polonais d’Orozsko, « il est impossible qu’un vertige se soit emparé à la fois de tant de têtes pensantes, et qu’une erreur trouve tant de retentissement. » Peut-on concevoir en effet que des hommes tels que Bœnninghausen, Kopp, Richter, Lux (Vre), Müller, Rumnel, Hartman, Schmidt, Marenzoller, C. de Horatiis, plus récemment les docteurs Dufresne et Peschier de Genève, et tant d’autres savants distingués, aient pu vanter cette doctrine sans en avoir constaté les bons effets ? Comment admettre que tant de médecins étrangers les uns aux autres aient pu tenir un semblable langage, se soient laissé abuser par les apparences ! ou bien encore comment s’expliquer cette entente pour cacher la vérité entre expérimentateurs éloignés, dispersés aux quatre coins du monde ! D’où leur vient une si grande conviction ? Sans nul doute, cette doctrine, comme du reste toutes celles qui ont paru jusqu’à nos jours, n’est exempte d’erreurs ; mais, comme elles aussi, elle a dû porter des fruits et ne doit pas être complètement méconnue.

Anathème sur elle ! se sont écriés de toutes parts ses ennemis. Toutefois elle est encore debout ; et ces voix acérées et jalouses qui l’ont injuriée si gratuitement, mais en vain, ont fini par se lasser et se sont éteintes, comme s’éteignent ces vagues qui, d’abord courroucées, menaçantes, viennent bientôt expirer sur le bord du rivage. Aurait-on reconnu dans cette doctrine naissante quelque importante vérité ? ou, bien ce silence dont on l’honore serait-il la seule réponse qu’on puisse faire à cette théorie réputée mensongère ?

Qu’elle soit bonne ou mauvaise, supérieure ou inférieure à la médecine allopathique, maintenant que j’ai de l’homœopathie effleuré la doctrine, si j’ose m’exprimer ainsi, je vais, dans un premier chapitre, dire en quoi elle consiste ; puis j’essaierai d’établir un parallèle entre les deux systèmes, en examinant d’une façon succincte pour chacun d’eux les principes thérapeutiques sur lesquels ils se fondent, et je terminerai en parlant de l’homœopathie en médecine vétérinaire.





CHAPITRE Ier

Parallèle entre l’allopathie et l’homœopathie.

L’homœopathie (ὃμοιος, semblable, πἀθος, affection) est une doctrine thérapeutique dans laquelle on se propose de guérir les maladies à l’aide d’agents doués de la propriété de déterminer au sein de l’organisme, dans l’état de santé, des symptômes morbides semblables à ceux que l’on veut combattre.

Ce système médical avait en quelque sorte pris naissance avant Hahnemann. Consultons en effet l’histoire de la médecine, et nous verrons dans ses annales de nombreux faits qui prouvent qu’on a souvent fait de la médecine homœopathique sans la connaître, vu l’ignorance entière des principes sur lesquels elle repose. Déjà, en effet, Hippocrate parle de la théorie des semblables, et paraît entrevoir, ; quoique vaguement, ses lois : témoin l’aphorisme : Vomitus vomitu curantur — « Le vomissement se guérit par le vomissement. » Dans son traité De Locis in homine, Hippocrate dit encore « que les maladies se guérissent par les semblables, Per similia adhibita, ex morbo sanantur. » Et ailleurs il ajoute « que les moyens forts et énergiques sont incompatibles et contraires à la guérison de la maladie. » En maints endroits, il fait le récit de cas de maladie dont la guérison fut obtenue par des médicaments ayant la propriété de faire développer des maladies analogues sur l’homme sain, et entr’autres il cite un cas de choléra-morbus heureusement traité par l’ellébore, lequel jouit, d’après lui, de la faculté de produire cette maladie. Plus tard, Willis et Sennert assurent que la suette ne peut être combattue avec succès qu’à l’aide des sudorifiques. Hoffman et Stahl déclarent que la mille-feuilles produit des hémorragies et suffit à les faire cesser. Sydenham, qu’on a surnommé à juste titre l’Hippocrate anglais, employait avec succès l’opium pour guérir les fièvres, dont l’assoupissement est un des caractères. De nos jours, Bretonneau, le docte praticien de Tours, a conseillé de combattre la diphtérie avec l’acide chlorhydrique étendu, qui suffit pour la produire.

Inutile de poursuivre les citations pour montrer que depuis longtemps cette idée avait pris germe. Hahnemann lui-même l’avoue avec une grande franchise ; mais nul autre avant lui ne l’avait si bien étudiée, ni si bien développée. Si donc, au lieu de regarder cette découverte comme une grande conception, quelques-uns se croient en droit de la considérer comme une aberration de l’esprit, que ceux-là ne se hâtent pas trop de jeter la pierre à cet homme illustre, car le blâme ou le ridicule pourrait atteindre des célébrités qu’ils vénèrent !

Cela dit, voyons dès maintenant quelle est l’époque réelle où cette doctrine fut conçue, et en quelle circonstance ; nous la suivrons ensuite dans sa marche, et nous chercherons à déterminer enfin, d’après les principes sur lesquels elle repose, l’idée qu’on doit s’en faire, les fruits qu’on peut en retirer.

C’est en 1790 qu’Hahnemann, à qui le besoin d’inventer et un secret penchant à la réforme avaient démontré l’insuffisance des théories jusqu’alors enseignées touchant l’action des médicaments, et à qui s’était fait sentir aussi le besoin d’une révision générale de la thérapeutique, qu’Hahnemann, dis-je, fut frappé par les expériences qu’il fit sur lui-même, non-seulement de l’action spécifique du quinquina, mais aussi de la propriété constante qu’il a de déterminer un ensemble de symptômes analogues à ceux des fièvres intermittentes. « Puisque, dit-il, le spécifique de la fièvre intermittente est susceptible de produire sur l’homme sain des symptômes analogues à ceux qu’engendre la maladie elle-même, ne serait-il pas possible que tout médicament capable de déterminer dans l’économie un certain ordre de phénomènes morbides fût spécialement propre à guérir la maladie dont l’évolution présente un ensemble de symptômes analogues ? » (Cette vue n’était encore qu’une hypothèse). Mais à la suite d’expériences physiologiques et cliniques continuées pendant plusieurs années sur des individus placés dans les conditions les plus diverses, il crut pouvoir présenter son hypothèse comme une loi générale, et en 1810 il fit paraître son Organon, qui contient l’exposé complet de sa doctrine.

Comme on le voit, ce système, qui repose sur ce principe : Tout vrai remède doit susciter dans un homme jouissant de la santé une maladie analogue à celle qu’il doit guérir, et réciproquement, ne manque pas d’attraits ; et à première vue, sans un profond examen, il ne peut que satisfaire l’imagination. Mais la pratique vient-elle confirmer la théorie ? et cette médecine si séduisante et si commode dont Hahnemann avait prôné les avantages et les immenses ressources serait-elle la seule qu’à l’avenir on dût suivre ? Ou bien, au contraire, ne sont-ce là que des promesses, des espérances toutes fallacieuses, et cette doctrine n’est-elle qu’une pure fiction ? À vrai dire, la question n’est pas facile à résoudre dès l’instant qu’on n’a pas fait de nombreuses expériences comparatives, comme j’ai eu lieu de le dire ailleurs.

À en juger sans doute par des homœopathes qui ont fait autorité dans la science, on pourrait répondre par l’affirmative. Mais cette réponse ne saurait être acceptée comme une certitude, bien qu’il répugne de supposer que des médecins qui ont été nourris des idées de l’ancienne école, qui ont pratiqué longtemps et honorablement la médecine d’après ces idées, et qui ont fini par embrasser entièrement la nouvelle doctrine, aient pu ainsi mentir ouvertement et se mentir à eux-mêmes. Dans ce cas, en effet, quel pouvait être leur but ? quel mobile les aurait fait agir ?

Toujours est-il que la médecine homœopathique diffère essentiellement de la médecine rationnelle ou allopathique, laquelle applique aux traitements des maladies des médicaments contraires aux symptômes de ces dernières : par exemple, des réchauffants contre le froid ; des opiacés, des calmants contre les parties enflammées ; des rafraîchissants contre la chaleur fébrile, et cela d’après les principes « contraria contrariis curantur ; » ou bien encore, des médicaments capables de provoquer une maladie tout-à-fait dissemblable de la maladie existante. De là les noms d’allopathie et antipathie.

L’homœopathe, nous l’avons vu, agit d’une façon tout opposée.

Jusqu’ici on ne saurait se prononcer sur la valeur des deux doctrines. Étant si opposées et réussissant l’une et l’autre plus ou moins auprès des malades, on ne saurait, par ce seul fait, être exclusif. Quel motif, en effet, pour embrasser totalement la première et repousser la seconde, et vice versa ? Toutes deux sont proclamées bien haut ; chacune, par ses partisans respectifs, se croit la seule vraie et efficace. Que conclure ? sinon qu’elles ont peut-être le tort d’être trop exclusives, et qu’il y a apparemment du bon dans l’une et dans l’autre ? C’est ce que d’ailleurs nous verrons par la suite.

Le principe homœopathique, comme j’ai eu l’occasion de le dire, quoique peu connu en vérité, a été souvent mis en pratique. Tel est le cas, par exemple, où, après s’être brûlé le doigt, on l’expose au feu pour guérir de la sorte rapidement le mal par le moyen qui l’a produit. Tel est aussi celui où l’on plonge un membre gelé dans la neige, qui, à elle seule, suffirait pour geler le même organe.

Ces faits sont palpables, ils se répètent tous les jours : on ne saurait par conséquent les nier.

La vaccination, qui a pour but de faire développer chez un sujet bien portant la vaccine, maladie analogue à la petite vérole, et cela dans le but de préserver de cette dernière ou tout au moins de la rendre plus bénigne, est un des emprunts qu’a fait l’allopathie à sa rivale.

Il est vrai que certains auteurs, et notamment M. Lafosse, sont loin d’admettre cette idée en cette matière. Ce dernier nous dit « que si l’inoculation de la vaccine préserve de la variole, c’est parce qu’elle détruit l’élément ou, si l’on veut, le principe de cette maladie qui infailliblement est en nous ; ou bien c’est parce qu’il provoque son expulsion. » (Pathologie générale.) Ailleurs il a écrit que le virus vaccin, contrairement aux idées émises par les homœopathes, est un élément tout différent du virus varioleux ; qu’il ne détermine dans l’espèce qui l’engendre qu’une maladie bénigne, tandis que la variole de l’homme est souvent mortelle. Enfin il ajoute que l’inoculation préventive devrait être essayée exclusivement d’après l’idée allopathique.

Mais poursuivons. L’allopathie prescrit en outre les préparations mercurielles contre la syphilis, le quinquina contre certaines fièvres, tous médicaments qui ont la faculté de produire des maladies ou des symptômes très-analogues à ceux qu’elle veut faire disparaître chez les malades. Il faut bien avouer ici qu’on ne se fait pas une idée bien nette de la manière d’agir de ces divers médicaments, et qu’on les regarde comme purement empiriques. Vainement on a essayé de formuler des théories pour expliquer leur mode d’action : la question est loin d’être résolue, et l’explication donnée par les homœopathes serait encore la plus plausible. Toujours est-il, et c’est là une chose irréfutable, que ces médicaments qu’Hahnemann et ses partisans regardent comme des spécifiques, sont, jusqu’ici du moins, les seuls dont l’efficacité ait pu être réellement constatée dans les maladies périodiques et syphilitiques.

Rien encore, comme on le voit, ne justifie le titre de mensongère dont on a qualifié cette doctrine.

Relativement à l’idée émise par l’auteur de l’homœopathie sur l’action des médicaments, on ne s’explique guère, je dirai même qu’on ne s’explique pas comment une substance médicinale capable de faire naître une maladie jouit de la propriété d’en guérir une semblable à celle qu’elle veut faire développer. Mais ce phénomène, disent les médecins homœopathes, trouve une explication satisfaisante dans le fait mille et mille fois constaté — que, quand à une maladie déjà existante vient s’en joindre une nouvelle qui a plus ou moins d’affinité avec elle, la nouvelle maladie éteint ou fait cesser l’ancienne, si elle l’égale ou la surpasse de très-peu en intensité : de même que la lumière du soleil empêche de voir celle des étoiles ; de même encore que deux boules animées d’une force égale de propulsion qui viennent à se rencontrer s’arrêtent sur-le-champ. Aussi Hahnemann pose-t-il en principe « qu’on doit toujours agir dans le sens de la maladie pour la guérir, et que les meilleurs remèdes sont ceux qui ont la propriété de provoquer une affection, ou, pour s’exprimer mieux, d’imprimer une direction analogue à la réaction de la vie. Ceux-là, en effet, peuvent atteindre au siége de la maladie et agir sur lui. » (Organon.) D’où la nécessité pour l’homœopathe de chercher à obtenir une maladie artificielle se rapprochant autant que possible du siége de la maladie qu’il veut combattre. Il faut aussi que l’affection nouvelle surpasse en intensité la maladie qui préexiste, afin de pouvoir la détruire ; puis on fait cesser la maladie artificielle en n’administrant plus le médicament, cause de sa manifestation. Toutefois il faut bien calculer le degré de cette maladie artificielle à laquelle on donne lieu, en choisir une intermédiaire ; sinon, on obtiendrait une affection plus redoutable et plus persistante que la première.

Cela étant, on comprend déjà que la thérapeutique est la seule base sur laquelle se fonde cette méthode nouvelle. Il en sera traité, du reste, dans un chapitre spécial.

Néanmoins, disons-le tout d’abord, Hahnemann a voulu s’arroger une trop grande puissance en plaçant sa doctrine (si l’on peut l’appeler ainsi) au-dessus de l’ancien système, et en la regardant comme la seule rationnelle et efficace. S’il est vrai que cette doctrine soit fondée, il faut convenir aussi qu’Hahnemann, dans son Organon, méconnaît les bases de la médecine et se rapproche beaucoup de l’empirisme. N’est-ce pas en effet sur les mêmes principes que se fonde l’empirique pour obtenir la guérison des maladies ? Le hasard, les essais, l’analogie, ne sont-ils pas ses seuls guides ? Telle semble être aussi la doctrine hahnemanienne — un empirisme antique.

Un reproche à adresser à l’homœopathie, n’est-ce pas celui de ne tenir aucun compte de la structure, du jeu des organes, dont le médecin a pourtant la prétention de rétablir les fonctions perverties ? L’homœopathe n’a égard qu’aux caractères extérieurs, aux symptômes en un mot, ne s’inquiétant nullement de l’essence des maladies, laissant de côté l’anatomie et la physiologie, désavouant et bannissant à jamais ce qui forme la base de la médecine, c’est-à-dire la pathologie, que l’on a considérée avec juste raison comme la science du diagnostic et du pronostic. Il importe assez peu, en effet, à un homœopathe de savoir quel est le point de l’économie où siége la maladie ; il ne se préoccupe pas des changements ni des modifications qu’est susceptible de subir la substance organisée ; bien plus ! il affecte de n’accorder aucune attention à cette substance et à ses propriétés inhérentes.

L’ensemble des symptômes qui caractérisent la maladie n’est, d’après les homœopathes, que le reflet, l’image pour ainsi dire de la force vitale affectée qui régit l’organisme. Or, voici ce qui se passe, d’après Hahnemann, dans le cas de maladie : « Quand l’homme tombe malade, cette force spirituelle active par elle-même et partout présente dans le corps est au premier abord la seule qui ressente l’influence dynamique de l’agent hostile à la vie. Elle seule, après avoir été désaccordée par cette perception, peut procurer à l’organisme les sensations désagréables qu’il éprouve, et le pousser aux actions insolites que nous appelons maladie. Étant invisible par elle-même et reconnaissable seulement par les effets qu’elle produit dans le corps, cette force n’exprime et ne peut exprimer son désaccord que par une manifestation anormale dans la manière de sentir et d’agir de la portion de l’organisme accessible aux sens de l’observateur et du médecin par des symptômes de maladie. » Le manque d’accord de la force vitale seul produit donc la maladie, et les phénomènes morbides accessibles à nos moyens d’investigation expriment en même temps tout le changement interne, c’est-à-dire la totalité du défaut d’harmonie de la puissance intérieure ; en un mot, ces phénomènes morbides mettent la maladie tout entière en évidence. Par conséquent, selon l’auteur de l’homœopathie, la guérison a pour condition et suppose nécessairement que la force vitale soit rétablie dans son intégrité et l’organisme entier ramené à l’état de santé. Mais, pour guérir, il est inutile de savoir comment le principe vital produit les symptômes : il suffit de se rappeler seulement qu’il est principe dynamique, et comme tel qu’il ne peut être influencé que dynamiquement par les agents morbifiques. Pour étayer son assertion, Hahnemann donne les exemples suivants : « On a vu souvent, dit-il, des lettres écrites dans la chambre d’un malade communiquer la maladie miasmatique à celui qui les lisait. Combien de fois aussi n’a-t-on pas vu des propos offensants occasionner une fièvre bilieuse qui mettait la vie en danger ; de même une indiscrète prophétie causer la mort à l’époque prédite, et une surprise agréable ou désagréable suspendre le cours de la vie ? Où est alors le principe matériel qui a produit la maladie, qui l’entretient, et sans l’expulsion matérielle duquel par des médicaments toute cure radicale serait impossible ?

De plus, les symptômes ne peuvent être guéris par les médicaments qu’au tant que ceux-ci ont la propriété de déterminer un même changement dans la manière d’agir et de sentir de l’être souffrant. À ce sujet, Hahnemann dit que la méthode homœopathique est la seule dont l’expérience démontre l’efficacité, et cette prééminence de sa part est fondée sur la loi thérapeutique de la nature, qui veut que dans l’homme vivant, toute affection dynamique soit éteinte d’une manière durable par une autre plus forte, lorsque celle-ci, sans être de même espèce qu’elle, lui ressemble beaucoup quant à la manière dont elle se manifeste. Cette loi thérapeutique sanctionnée par l’expérience, selon le médecin de Leipsick, peu lui importe la théorie scientifique, le fait étant positif !

La vertu curative des médicaments repose, avons-nous dit, sur la ressemblance des symptômes qu’ils produisent avec ceux de la maladie ; et voici en quelques mots l’explication que donne Hahnemann des phénomènes qui surviennent : « Cédant à l’impulsion de l’instinct, la force vitale qui n’est plus malade que de l’affection médicinale, mais qui l’est un peu plus qu’auparavant, se trouve obligée de déployer davantage d’énergie contre cette maladie ; mais l’affection de la puissance médicinale qui la désaccorde ayant peu de durée[1], elle ne tarde pas en triompher. »

Mais il arrive quelquefois qu’il n’y a qu’une portion des symptômes de la maladie à guérir qui se rencontrent dans la série des symptômes causés par le médicament le plus homœopathique : alors le remède « n’anéantit de la maladie que les symptômes médicinaux. » Et dans le cas où la série des remèdes n’en offre aucun qui engendre des symptômes semblables à ceux qui caractérisent la maladie, l’usage d’un médicament imparfaitement homœopathique venant à causer des maux accessoires plus ou moins graves, on examine l’état modifié du malade avant l’épuisement d’action de la première dose, et la réunion des symptômes primitifs avec les symptômes récemment aperçus forme une nouvelle image de la maladie. On peut alors plus aisément trouver dans les médicaments connus un remède à action analogue dont l’usage rendra la guérison, sinon complète, du moins plus prochaine. Dans ce dernier cas, on appropriera de nouveaux remèdes aux images nouvelles de la maladie jusqu’à destruction entière de celle-ci.

D’après ce que je viens de dire, on voit que cette méthode se plie aisément aux circonstances, et de cette façon il semblerait que le mot « incurable » dût être désormais rayé de la thérapeutique.

Enfin, pour montrer davantage l’efficacité et la justesse de son système, Hahnemann cite certaines maladies ayant la propriété d’en guérir une foule d’autres, caractérisées toutefois par des symptômes semblables aux leurs. Il rapporte à ce sujet les observations de Dezoteux et Leroy relativement à la vaccine. Cette dernière aurait, d’après les auteurs que je viens de citer, la faculté de guérir certains accidents de la petite vérole, tels qu’ophtalmie, surdité, etc.

Tel est le rôle que Hahnemann fait jouer à la force vitale dans la maladie, l’importance qu’il attache aux symptômes par lesquels cette même force manifeste ses souffrances ; telle est aussi l’explication de son mode d’action des médicaments.

Mais quelle confiance peut-on avoir en la doctrine d’un homme qui n’hésite pas à attribuer la majeure partie des maladies chroniques à une cause unique — le miasme psorique — lorsqu’il est incontestable que les agents morbifiques susceptibles de déterminer les maladies sont immensément variés ?

Avant d’aller plus loin, disons qu’il forme deux classes de maladies. Les unes sont des opérations rapides de la force vitale sortie de son rhythme normal, qui se terminent dans un temps plus ou moins long, mais toujours de médiocre durée : elles sont appelées maladies aiguës. Les autres, peu distinctes, souvent imperceptibles à leur début et qui à la longue finissent par détruire l’organisme, la force vitale ne pouvant plus réagir, constituent les maladies chroniques. À ce sujet, Hahnemann avoue néanmoins que l’homœopathie, qui est si efficace contre les maladies chroniques naturelles, est impuissante contre celles qu’un faux art a fomentées souvent pendant des années entières dans l’intérieur et à l’extérieur de l’organisme, par des médicaments et des traitements nuisibles, et c’est à la force vitale seule qu’il appartient de les réparer quand elle n’a pas été par trop épuisée et peut encore, sans que rien ne la trouble, consacrer plusieurs années à une œuvre si laborieuse.

Quant aux seules vraies maladies chroniques naturelles, on doit entendre par là celles qui doivent naissance à un miasme chronique, et qui font incessamment des progrès dans l’organisme quand on ne leur oppose pas des moyens curatifs spécifiques.

Parmi les miasmes susceptibles d’engendrer les maladies chroniques, on en trouve trois : sycose, gale, syphilis. Le plus important est sans contredit la psore, qui tient sous sa dépendance la majeure partie de ces maladies à marche lente, et dont la durée est souvent égale à celle de la vie, telles que : hystérie, épilepsie, rachitisme, cancer, phthisie, paralysie, jaunisse, etc., etc. La diversité si grande que présente au premier coup d’œil le miasme psorique, s’explique par le développement extraordinaire qu’il a dû acquérir en traversant les milliers d’organismes humains depuis la création, et par les modifications innombrables qu’il a dû éprouver dans chaque individu soumis à tant d’influences sensibles extérieures et intérieures. Le principe de la gale est donc l’objet essentiel dans l’étude de la pathologie sous le rapport étiologique.

Voyons maintenant de quelle manière Hahnemann justifie ses assertions.

L’observation plus générale des règles de l’hygiène chez les peuples modernes ayant rendu la lèpre plus rare, et la gale, dont elle n’était qu’une forme, n’ayant ni son hideux aspect ni des symptômes très-apparents, un grand nombre d’individus ont pu contracter, conserver, propager sans même le savoir le miasme psorique ; et la contagion de ce miasme a dû être d’autant plus facile et rapide que l’affection a pu se cacher davantage ou disparaître spontanément chez beaucoup d’individus. Sous ce rapport, la lèpre, dans les grandes agglomérations d’hommes, était préférable à la gale, non seulement parce que cette dernière se propage avec plus de facilité, mais encore parce que la disparition spontanée ou non de l’exanthème devait faire croire à la guérison de la maladie, qui pouvait alors faire impunément dans l’intérieur des progrès inaperçus. C’est ainsi qu’elle serait devenue la source la plus générale des maladies chroniques. Ce qui a mis Hahnemann sur la voie de cette cause générale des maladies, c’est, d’une part, l’incurabilité d’une foule d’affections chroniques par les moyens ordinaires, l’existence antérieure démontrée ou présumée d’un exanthème psorique plus ou moins passager chez le malade ou ses parents, et enfin la guérison de la plupart de ces maladies par l’emploi homœopathique des anti-psoriques.

Ces arguments, il faut le dire, ne sauraient nullement renverser les bases de l’homœopathie ; mais néanmoins, comme tous les faits se lient et s’enchaînent, comme le miasme psorique joue un si grand rôle dans la genèse des maladies et partant dans le mode de traitement, il était indispensable, ce me semble, de faire connaître quels étaient, d’après Hahnemann, les attributs dévolus à cet agent morbifique ainsi que ses différentes manières d’agir.

Toutefois, là ne réside pas le seul reproche qu’on puisse faire à la théorie des « semblables. » En effet, l’exiguïté des doses employées par les homœopathes n’est-elle pas illusoire ? N’est-ce pas un pur effet de l’imagination que d’attribuer à ces infiniment petits une action aussi puissante ? À cela les adeptes répondent — et ceci est assez véridique — que les médicaments devant agir sur des organes dont la sensibilité est considérablement accrue, ces doses, malgré leur infinie petitesse, suffiront amplement à produire les résultats qu’on en attend[2].

Malgré cela, il faut bien le reconnaître, si cette doctrine est loin d’être parfaite, elle a du moins l’avantage de présenter beaucoup d’unité, et en cela elle est supérieure à son ancienne rivale ; mais il est certain aussi que la médecine ne constitue pas une science. Si donc, au lieu de reposer sur un principe unique, elle repose au contraire sur plusieurs, on ne saurait par cela même lui en faire un grand reproche.

Avant de continuer, posons cette question :

La médecine rationnelle est-elle une et immuable, et ne déroge-t-elle jamais aux principes contraria contrariis curantur ?

S’il est facile de s’apercevoir qu’il n’en est rien, il est incontestable aussi que le plus souvent elle agit dans ce sens. Combien de fois aussi suit-elle la médecine homœopathique ou empirique ? De telle sorte que le médecin allopathe est le plus souvent éclectique, et par conséquent est loin de pouvoir prendre pour guide la méthode que l’on décore du nom pompeux de rationnelle. En cela a-t-il raison, a-t-il tort ?….. Reconnaissons d’abord qu’un principe unique ne régit pas l’ancienne doctrine ; qu’elle ne repose pas non plus sur des lois fixes et immuables, et que souvent elle est obligée de s’écarter des principes généraux et d’errer à l’aventure. Mais de tout cela peut-on inférer son infériorité ? Faudra-t-il, parce qu’elle a emprunté aux divers systèmes ou doctrines qui se sont succédé à travers les siècles, telle ou telle théorie ; parce qu’elle a puisé, choisi au milieu de ce ramassis tel principe et repoussé tel autre, faudra-t-il, dis je, la regarder, à l’exemple de Hahnemann et de son école, comme une médecine surannée et sans bases ? Est-ce, parce qu’on reconnaîtra quelques défectuosités dans une race de l’une quelconque de nos espèces domestiques qu’on a tenté d’améliorer par les croisements, qu’on ira accuser ceux à qui cette lumineuse idée est venue d’ignorants ou d’insensés ? Assurément non. N’a-t-on pas eu très-souvent à se louer de l’efficacité de ces combinaisons ? Le cheval du Nord n’a-t-il pas acquis, au point de vue de l’harmonie des formes et du tempérament, des qualités supérieures par l’intervention du cheval oriental ? C’est là un point que personne ne conteste.

Malgré donc que l’allopathie ne soit, ainsi que l’ont dit les disciples d’Hahnemann, qu’une rapsodie des diverses doctrines qui ont paru jusqu’à présent, il n’en faut pas conclure que ce soit là une doctrine sans fondement, vieillie et tout à-fait usée. D’ailleurs, parmi les disciples enthousiastes de Hahnemann, il s’en est trouvé qui l’ont compris : témoin le célèbre Müller, qui, ne repoussant aucune fusion, dit que « l’homœopathie et l’allopathie ne sont que les deux extrémités d’une même ligne, et que beaucoup de points intermédiaires les mettent en rapport l’une avec l’autre. La première, dit-il, guérit en excitant une affection dans les organes déjà malades ; la deuxième, en en provoquant une dans les organes sains, plus ou moins éloignés, qui ne sympathisent pas toujours avec la partie malade. » Il y a là, évidemment du vrai ; car, dans certains cas, ces deux doctrines antagonistes, venant à se rencontrer dans l’emploi de quelques procédés, peuvent chacune s’attribuer le mérite de la cure. Ainsi, par exemple, l’une et l’autre font frotter de neige le corps d’un homme gelé ; la première (l’homœopathie) pourrait dire : j’ai guéri par les semblables, car la neige est réfrigérante dans son effet primitif ; la deuxième (l’allopathie) dirait : j’ai triomphé par les contraires, car la neige devient inflammatoire par ses effets consécutifs.

La médecine homœopathique que nous mettons immédiatement en regard de l’autre, pèche-t-elle par ce point ? et n’y a-t-il pas l’aphorisme similia similibus curantur qui en forme la base, quelque dérogation de la part des médecins homœopathes ? La réponse, il faut le dire, paraît favorable à la première question et même à la seconde, car il semble que les homœopathes n’enfreignent pas la règle d’où ils sont partis. Une pareille doctrine serait donc préférable par son unité à la doctrine éclectique et devrait lui être substituée ; mais il faudrait, pour qu’il en fût ainsi, qu’on eût constaté, sinon qu’elle est supérieure, tout au moins qu’elle donne des preuves incontestables de son efficacité. C’est ce qui n’a pas été observé jusqu’ici.

D’ailleurs, et nous ne craignons pas de le répéter, la médecine n’est pas une science, mais bien un art ; et pour me servir des termes de M. Guardia (Médec. à travers les siècles), « elle ne peut l’être, et n’en prendra jamais le caractère. Ce que poursuit la médecine, ce n’est pas une vérité scientifique, mais un résultat pratique, qui est double : conservation de la santé, guérison des maladies. » En conséquence, qu’on ne s’étonne pas de son manque d’unité ; et si en tout point elle n’est pas en harmonie avec son principe fondamental, c’est que l’expérience et l’observation lui ont prouvé qu’il y avait avantage à le suivre dans tel cas et à le délaisser dans tel autre. Ce qu’il y a de positif, c’est que l’allopathe, tout en observant, raisonne, fait des rapprochements ; et joignant ainsi l’observation à un jugement sain, il finit, par induction, à tirer de justes conséquences. À quoi peuvent, en effet, nous servir l’expérience et les travaux de nos prédécesseurs, si ce n’est à nous indiquer la meilleure voie que nous ayons à suivre pour arriver au but que nous poursuivons, en nous montrant les difficultés et les écueils auxquels ils se sont heurtés ? S’il en était autrement, quel ne serait pas à chaque instant l’embarras du médecin, n’ayant pour se guider que quelques notions toujours incomplètes, aussi multipliées qu’on les suppose, que des tableaux qui ne lui représenteront jamais fidèlement l’état de son malade ? Sans cesse il sera livré à sa propre expérience : et que peut, en pareil cas, la connaissance des choses acquises par un seul homme ! Il passera sa vie à se créer une expérience, ne pouvant profiter de celle de ses prédécesseurs ; sa pratique ne sera qu’une longue série d’essais, et il sera tous les jours exposé ou à nuire à son semblable ou à ne lui apporter aucun soulagement, à moins que l’homœopathie, comme le feraient supposer les succès qu’on lui attribue, n’ait une influence secrète, ainsi que le dit M. Tavernier (Connaissances méd.), qui donne à l’esprit de l’homme une puissance instinctive capable de lui révéler l’inconnu, de l’élever au niveau de ces heureux somnambules qui voient par l’épigastre ou qui ont le don de prophétie.

Heureusement que les choses ne se passent pas ainsi ! et ce que l’homœopathe repousse (et qui ne fait de lui qu’un empirique) est recherché, cultivé par le médecin allopathe.

Comme on le voit, plus on avance dans la connaissance de cette doctrine, plus on reconnaît en elle son imperfection, et s’aperçoit-on bien vite que si ses principes ne manquent pas de fondement, ils ne sont pas du moins d’un grand rationalisme. Aussi croirai-je ne pas pousser trop loin l’exagération en disant, avec M. Tavernier, que « ce système a pour base l’inconnu, pour but l’impossible, pour résultat la nullité. »

Mais Hahnemann serait-il plus dans le vrai lorsqu’il dit que la médecine homœopathique a le don de guérir les maladies d’une manière plus prompte, plus douce, plus durable, plus économique, et surtout, ce qui est le plus important, de n’entraîner une convalescence que de très-courte durée ?

Cela est peut-être plus admissible, mais cependant jusqu’à certaines limites. Il est évident que, par la médecine ordinaire, nos praticiens peuvent, dans certains cas, par impéritie, inhabileté ou inexpérience, provoquer une maladie plus grave que celle primitivement existante, soit en donnant une dose trop élevée de médicament, soit en la répétant à des intervalles trop rapprochés, etc. Voulant, par exemple, dériver une maladie, l’homme de l’art administre une dose un peu trop forte d’un médicament dont l’action est puissante : il peut en résulter une superpurgation ou tout autre accident plus ou moins grave, tel qu’un écoulement muqueux, qu’il aura de la difficulté à faire disparaître. Dans le même but, il peut, en d’autres circonstances, obtenir des accidents plus graves encore, tels que la gangrène, à la suite de l’application des sétons, par exemple. Ces complications ne sauraient arriver aux homœopathes, chez qui les purgatifs, les sétons, etc., sont proscrits ; qui ne donnent en outre que des doses infinitésimales de médicaments, et qui enfin font observer à leurs malades un régime on ne peut plus régulier, sinon sévère. Il se pourrait par conséquent que, dans quelques cas assez rares, leurs prétentions fussent fondées ; et cela tiendrait en partie au régime sévère qu’ils prescrivent à leurs malades, et à l’atténuation extrême des propriétés chimiques et pharmacologiques des principes administrés.

Mais cela pourrait dépendre aussi, comme on l’a vu quelquefois, de ce que les maladies guérissent spontanément et par les seuls efforts de la nature, que ne contrarie jamais l’action, assez imaginaire du reste, des doses homœopathiques.

Il s’ensuivrait donc que les prétentions de Hahnemann seraient jusqu’à un certain point fondées dans quelques cas. La question économique serait surtout réalisée, vu les quantités minimes des médicaments prescrits par les homœopathes, et de cette façon on s’expliquerait facilement le peu d’écho, la non-approbation que cette doctrine a trouvée parmi les pharmaciens et la guerre à outrance qu’ils lui ont déclarée.




CHAPITRE II.

Examen de l’Homœopathie au point de vue thérapeutique. — Son infériorité à l’égard de l’Allopathie.

Après avoir fait l’analyse et la critique succinctes de la doctrine de Hahnemann, je dois passer en revue sa thérapeutique, qui en est le côté le plus accessible, par conséquent celui que ses adversaires choisissent de préférence lorsqu’ils daignent se mesurer avec les partisans de cette dernière.

En l’examinant sous ce point de vue exclusif, on est tout d’abord étonné de voir combien elle est abstraite. L’imagination seule, en effet, semble y avoir joué un rôle : aussi se sent-on très-disposé à admettre que tout, dans cette thérapeutique, n’est que chimère, rêverie, fiction. Interrogeons d’ailleurs les faits, et voyons avant tout ce que le père de l’homœopathie appelle médicament. Hahnemann définit ce dernier : « Tout produit quelconque de la nature qui désaccorde plus ou moins la force vitale et produit dans l’homme des changements incompatibles avec l’état ordinaire de santé ; changements qui peuvent durer plus ou moins longtemps. » Il admet que tous les médicaments amènent des modifications dans la manière d’être, et partant tout ce qui peut déterminer un semblable effet peut être considéré comme médicament.

Il en résulte donc que, lorsqu’un homme bien portant prend une substance médicamenteuse, il devient plus ou moins malade suivant le degré d’énergie de cette dernière : car tout changement dans la manière d’être ne peut s’appeler que maladie chez une personne qui se porte bien, et santé chez un individu malade. Pour comprendre l’action des médicaments homœopathiques, il faut admettre que l’organisme est régi par un agent dynamique (force vitale), lequel maintient l’harmonie dans toutes les parties du corps, en veillant à l’accomplissement des fonctions auxquelles les organes sont destinés. Tant que l’harmonie persiste, tant que cet équilibre instable n’est pas rompu, l’organisme est dans un état de parfaite santé ; mais dès qu’une influence extérieure vient troubler la force vitale de tel ou tel organe, ce qui se traduit par des phénomènes insolites, on dit qu’il y a maladie, et on appelle symptôme les phénomènes que l’on observe alors et qui sont étrangers à l’état de santé.

Tout ce qui peut exercer une influence fâcheuse sur la force vitale, détermine la maladie. Si l’agent perturbateur a agi d’une manière peu intense, la maladie sera de courte durée ; la force vitale y résistera par sa propre réaction et ramènera l’organisme à son état normal. Si, au contraire, la cause morbifique a agi avec beaucoup d’énergie, si en même temps la force vitale offre peu de résistance, car elle peut être débile, elle ne pourra plus suffire à elle seule à éloigner l’agent perturbateur : il faudra venir à son aide par des médicaments, lesquels, nous l’avons déjà vu, une fois parvenus dans l’organisme, y déterminent des changements plus ou moins sensibles qui portent le nom d’effet primitif. « Quoique produit à la fois par la force médecinale et par la force vitale, il appartient davantage cependant à la puissance dont l’action s’exerce sur nous. Mais notre force vitale tend toujours à déployer son énergie contre cette influence. L’effet qui résulte de là, qui appartient à notre puissance de conservation et qui dépend de son activité automatique, porte le nom d’effet secondaire ou de réaction. » (Organon.) La réaction a toujours pour effet de produire un changement précisément inverse de celui auquel le médicament avait donné lieu. Prenons, par exemple, l’opium : il engourdit tout d’abord les sens (effet primitif) ; mais plus tard il amène l’insomnie, ce qui constitue l’effet secondaire. Le café est d’abord stimulant (effet primitif) ; plus tard, il détermine la somnolence (effet secondaire). Telle est en quelques mots l’action des médicaments d’après le fondateur de l’homœopathie.

Les symptômes sont l’expression de la résistance du principe vital et ils indiquent le mode, le sens qu’il a choisi pour résister plus efficacement. Il faut donc que les médicaments viennent soutenir ce principe vital ; ils doivent agir de concert avec lui, et pousser l’affection dans la voie où elle marche, au lieu de venir troubler la force vitale ou la contrarier en déterminant des effets contraires à ceux qu’elle a choisis pour mieux résister.

Tout médicament administré à l’intérieur détermine par son action primaire un état morbide analogue à celui dont on se propose de débarrasser l’organisme ; et comme la maladie artificielle provoquée dépasse un peu la maladie naturelle en intensité, cela semblerait indiquer que l’affection se soit légèrement aggravée. C’est cette espèce d’exagération de la maladie que l’on désigne sous le nom d’aggravation homœopathique.

En conséquence, lorsque l’homœopathe veut combattre une maladie quelconque, il doit s’évertuer à trouver un remède dont l’effet primaire soit de susciter une maladie aussi analogue que possible, afin que la réaction qui s’ensuivra donne lieu à un état essentiellement opposé, c’est-à-dire la santé. Il est, par conséquent, indispensable de bien connaître les effets primitifs des médicaments, car sans cela comment les opposer avec assurance aux maladies ? Il faut donc noter avec soin les effets qu’ils produisent sur l’homme en santé, et lorsqu’on les a vus se produire sur un grand nombre d’individus, on peut être certain de leur action. D’après cela, on peut dire, avec Tavernier : « qu’il suffit d’un individu sachant lire et écrire et portant un Compendium homœopatique sous le bras, pour exercer l’art de guérir. »

L’allopathie ne s’éloigne pas toujours de l’homœopathie, puisqu’elle prescrit, dans la généralité des cas, des médicaments ayant pour but de déterminer des maladies analogues dans leur nature à celle qu’elle veut révulser ; mais ici commence la différence : ces maladies n’auront pas le même aspect, ne se manifesteront pas par des symptômes identiques, et ne seront pas localisées sur les mêmes organes.

Dans les deux doctrines cependant l’intensité de l’affection produite doit surpasser celle de l’affection primitivement existante. C’est donc sur des organes éloignés, mais toujours en relation sympathique avec ceux qui sont affectés, que l’allopathie cherche à localiser les maladies qu’elle fait naître, et cela, soit parce que ces organes ont une moindre importance dans les fonctions vitales, soit enfin dans le but de mieux diriger l’action des substances médicamenteuses en facilitant leur application. Il est évident que, dans bien des cas aussi, on agit directement sur les organes lésés, ou même à la fois sur ces derniers et sur d’autres avec lesquels ils sont en relation sympathique. Cela n’est bien facile que lorsqu’ils se trouvent situés à l’extérieur du corps.

L’allopathie diffère encore de l’homœopathie en ce sens que le plus souvent elle administre les médicaments à l’état de mixture, d’association ; de plus, elle s’en écarte beaucoup sous le rapport des doses. La médication composée que suit la médecine allopathique présente de nombreux avantages, ses bons résultats ne sauraient être contestés ; mais il est évident que bien des fois on est tombé dans des excès déplorables : témoin l’exemple d’Andromachus. De nos jours encore, on n’en est pas complètement exempt. Néanmoins, guidé par les lumières de la chimie, on peut, tout en évitant les mélanges bizarres de l’ancienne polypharmacie, mélanges dont les éléments constituants se neutralisent, se décomposent plus ou moins, et forment de la sorte un tout assez difficile à analyser, on peut, dis je, réunir certaines substances et obtenir ainsi une association dans laquelle les parties composantes agiront chacune respectivement et concourront vers un même but : leur action combinée sera, à n’en pas douter, plus efficace que n’eût été celle d’un corps pris isolément.

L’homœopathe, lui, procède d’une tout autre manière : il ne prescrit jamais qu’une substance à la fois, parce que, de l’association de deux ou plusieurs corps, quand ils ne se détruisent pas réciproquement, il résulte, prétend-il, un nouveau corps qui doit produire des effets différents de ceux auxquels ses principes constituants donnent naissance. Il n’administre donc jamais des médicaments simples et repousse tout mode d’association.

Enfin une différence essentielle existe entre les deux écoles sous le rapport des doses. L’homœopathe emploie des doses excessivement réduites, et la raison qui le détermine à agir ainsi, c’est que, dit-il, des doses trop élevées provoqueraient une maladie artificielle plus intense que celle qui préexiste dans l’organisme et que celle-là doit faire disparaître, mais qui elle-même pourrait ne pas cesser avec l’administration du médicament : en sorte que le malade n’éprouverait aucune amélioration dans son état ; tout au contraire, pourrait-on constater une certaine aggravation.

L’action de ces substances sous un petit volume, dit-il, est virtuelle, dynamique. À l’appui de ses assertions, il ajoute : Qui ne sait que la frayeur, la colère, sont autant de causes de maladie ? Qui ignore qu’un orage donne la diarrhée à certaines personnes ; que d’autres ne peuvent supporter la vue d’un chat, d’un crapaud, sans tomber en défaillance ? A-t-il jamais existé un homme dont les sens aient assez de finesse pour percevoir ces sortes d’agents ? Pourquoi dès-lors les médicaments ne seraient-ils pas doués d’une puissance aussi subtile ?

Ces arguments, irréfutables en apparence, sont d’une mince valeur lorsqu’on vient à les analyser les uns après les autres. Et d’abord, pour ne citer que le cas des miasmes dont parle Gunther, peut-on à bon droit les regarder comme des agents dynamiques ? Ne sait-on pas que la lumière se fait tous les jours sur les miasmes ? que beaucoup d’entr’eux sont dus à des êtres microscopiques, et partant doués d’une vie propre et indépendante ? Si cette hypothèse, que beaucoup d’auteurs, et notamment M. Lafosse, partagent, et qui consiste à attribuer à des germes des animalcules microscopiques la genèse des maladies miasmatiques ou spécifiques, vient à être confirmée, où seront alors ces agents dynamiques ?

Mais cette méthode thérapeutique, indépendamment de sa fausse interprétation sur le mode d’action des médicaments et de sa médication unitaire, serait-elle supérieure à celle suivie jusqu’à présent et que Bichat a si bien critiquée ? « Il n’y a point, dit-il, en matière médicale de systèmes généraux ; mais cette science a été tour à tour influencée par ceux qui ont dominé en médecine ; chacun a reflué sur elle : de là le vague et l’incertitude qu’elle nous présente aujourd’hui. Incohérent assemblage d’opinions elles-mêmes incohérentes, elle est peut-être de toutes les sciences physiologiques celles où se peignent le mieux les travers de l’esprit humain. Que dis-je ! ce n’est point une science pour un esprit méthodique : c’est un ensemble informe d’idées inexactes, d’observations souvent puériles, de moyens illusoires, de formules aussi bizarrement conçues que fastidieusement assemblées. On dit que la pratique de la médecine est rebutante ; je dis plus : elle n’est pas, sous certains rapports, celle d’un homme raisonnable quand on n’en puise les principes dans la plupart de nos matières médicales. »

Non, évidemment. Et je n’hésite pas à le dire, les principes sur lesquels elle repose ont peu de fixité ; sans nul doute elle est loin d’égaler sa rivale — comme j’essaierai de le démontrer ailleurs.

Nous verrons bientôt, en examinant le mode de préparation des médicaments, quelle importance les homœopathes attachent aux manipulations qu’ils leur font subir, manipulations qui auraient la secrète puissance de faire développer chez ces médicaments des propriétés jusqu’ici inconnues. Conséquemment cette grande énergie qui, par ce moyen, leur serait dévolue donnerait l’explication de l’emploi des doses homœopathiques. Du reste, trois choses contribuent spécialement à l’efficacité de ces dernières ; ce sont :

1° Les manipulations que l’on exerce sur les substances médicamenteuses et par lesquelles on développe leurs propriétés. C’est ce qui constitue la dynamisation.

2° Les soins que l’on prend de n’employer les médicaments que dans leur sphère d’action spéciale.

3° L’attention que l’on a d’éloigner tout ce qui pourrait troubler leur action.

Avant de parler des dynamisations, il est bon de dire quelques mots des véhicules qui, de concert avec les manipulations, servent à ramener tous les médicaments homœopathiques sous quatre formes différentes : teintures, dilutions, triturations et globules.

Les véhicules employés pour la préparation des médicaments homœopathiques sont : l’eau distillée, l’alcool, le sucre de lait, les globules saccharins inertes. Ces substances doivent être parfaitement pures ; et pour cela il faut, si l’on veut, par exemple, obtenir de l’eau distillée d’une pureté irréprochable, faire usage d’appareils spécialement destinés à cette préparation. Celle qui aurait été préparée dans des appareils ayant servi à la distillation de certaines essences, ne pourrait être utilisée à la préparation de médicaments homœopathiques. Il en serait de même si l’on voulait préparer de l’alcool. Quant au sucre de lait, il doit être tiré de la Suisse, car c’est là qu’il est le plus pur.

Pour ce qui est des globules inertes ou nonpareilles, qui doivent avoir d’après Hahnemann le volume d’un grain de pavot et qui exigent une préparation très-minutieuse et toute spéciale, les homœopathes conseillent de ne les prendre jamais chez les confiseurs, mais seulement chez des pharmaciens homœopathes pour être certain de leur pureté.

Cela dit, passons aux manipulations qu’on fait subir aux médicaments, et qui consistent, comme on l’a vu, à les amener à l’état de teinture mère, de dilution, etc.

Teintures mères. — Elles sont surtout préparées avec des substances végétales ; mais il est des cas pourtant où des substances animales, ou même minérales, entrent dans leur composition. Dans leur préparation, trois cas peuvent se présenter : ou la substance est assez succulente, ou elle est très-peu succulente, ou elle se trouve à l’état sec.

Dans le premier cas, on réduit la substance en pâte dans un mortier et on la soumet au pressurage dans un morceau de toile neuve — car il faut éviter l’emploi des presses parce qu’il est matériellement impossible de les nettoyer complètement dans toutes leurs parties. Le suc obtenu est mélangé avec une quantité égale d’alcool à 85° et renfermé dans un flacon bien bouché. Au bout de 24 heures, on décante et on filtre la liqueur qui surnage le dépôt d’albumine coagulée et on la conserve pour l’usage, en ayant soin de la mettre à l’abri de la lumière. (T. mère par expression.)

Dans le deuxième cas, on opère comme précédemment, avec cette différence qu’on ajoute deux fois le poids d’alcool et qu’on laisse en contact pendant huit ou dix jours. (T. par macération.)

Enfin dans le troisième cas, on met une quantité d’alcool égale à vingt fois la substance réduite en poudre, et après huit ou dix jours de macération, on décante. (T. mère.)

Dilutions. — Pour préparer les dilutions ou atténuations, on se sert de la teinture mère. Mais il est nécessaire de faire remarquer auparavant que chaque remède homœopathique existe à trente degrés différents que l’on désigne sous le nom de 1re, 2e, etc….. 30e dilution. Toutes les dilutions sont faites dans la proportion de 1/100, et de telle sorte que chacune d’elles contient la centième partie de celle qui la précède. Pour les obtenir, on prépare pour chaque substance trente flacons d’une capacité de 150 à 200 gouttes ; on verse dans chacun d’eux 99 gouttes d’alcool à 75° et une goutte de T. mère ; on imprime environ cent secousses au mélange ; après quoi on inscrit sur le flacon le chiffre 1, qui indique la première dilution. De cette dilution qui ne contient que 1/100 de la T. mère, on en verse une goutte dans un des autres flacons contenant 99 gouttes d’alcool ; on agite comme précédemment, afin que le médicament soit également réparti et dynamisé, et on obtient la deuxième dilution, dont une goutte servira à faire la troisième atténuation….. et ainsi de suite.

Triturations. — Les triturations sont usitées pour les substances solides. On prend un grain de substance médicamenteuse réduite en poudre (cinq centigrammes environ) et d’autre part 99 grains de sucre de lait ; on broie, on mêle ensemble très-intimement ces deux substances, et cela, pendant une heure : ce que l’on obtient de la sorte constitue la première atténuation. La deuxième et la troisième trituration s’obtiennent par les mêmes procédés et d’après les mêmes indications dont il a été parlé pour les dilutions. Mais après la troisième, toute substance étant devenue soluble, on opère par voie de dissolution.

En dernier lieu se présente la forme globulaire. Pour préparer les globules médicamenteux, on place une certaine quantité de nonpareilles dans une capsule de verre ; on les arrose suffisamment avec l’une des dilutions alcooliques du médicament que l’on veut avoir sous forme de globules ; on les remue de temps en temps avec une carte à jouer, et lorsque toute trace d’humidité a disparu, on les enferme dans un flacon bien bouché. Si l’on a imbibé les globules inertes avec la 18e dilution de belladone, par exemple, les globules médicamenteux prennent le nom de Belladonne 18e dilution des globules. Ainsi préparés, ces globules peuvent conserver leurs propriétés médicinales pendant plusieurs années.

Telles sont succinctement résumées les manipulations qu’on fait subir aux médicaments en homœopathie. (Consulter pour plus amples détails Pharmacopée homœopathique du docteur Jahr.)

Mais à part les manipulations qu’on fait subir aux médicaments, ce qui vient encore à l’appui de l’efficacité des petites doses, disent les homœopathes, c’est qu’on n’y a recours que dans les limites de leur propre sphère d’action. Pour étayer ce qu’il avancent, ils disent que l’organisme est d’autant plus facile à se laisser impressionner par les agents modificateurs du dehors, que la maladie a déjà accru en lui l’aptitude à être affecté par elle. Qu’une personne souffre d’un rhumatisme, le moindre courant d’air lui cause des douleurs violentes ; une légère frayeur fait tomber en syncope les personnes dont les nerfs sont délicats, etc. Ces phénomènes prouvent que les organes devenus le siége d’un état morbide quelconque ont, par cela même, une plus grande prédisposition à ressentir les effets des agents modificateurs, tels que les médicaments, et qu’il suffit d’une très-petite dose de ces substances pour exercer sur eux une influence prononcée. Or, cette appropriation des doses à la sphère particulière d’action de chaque médicament n’a lieu que dans l’homœopathie, dont l’adepte n’emploie jamais un moyen quelconque sans être bien convaincu qu’il est capable de mettre tout homme bien portant dans un état de maladie analogue à celui dont se trouve atteint le sujet qu’il veut guérir. Enfin on assure l’efficacité des petites doses par les précautions que l’on prend d’éviter toutes les influences qui pourraient en troubler l’action. Quant au médicament envisagé en lui-même, il est constamment simple, jamais mélangé ; en outre, on attend toujours que son action soit épuisée avant d’en prescrire une autre dose : de cette manière on ne court pas le risque de détruire d’une main le bien qu’on fait de l’autre, et on évite ainsi de fatiguer la force vitale, en l’obligeant à des réactions continuelles. Telles sont en peu de mots les conditions qui, d’après Hahnemann, favorisent l’efficacité des faibles doses.

Ainsi qu’on peut le voir d’après ce qui précède, l’homœopathie est la médecine qualitative, dynamique en un mot, ou, comme l’a dit G. Astrié, c’est la médecine femelle, car elle représente la douceur et la condescendance.

Si maintenant nous analysons quelques points de l’exposé que nous venons de faire relativement à l’idée que les homœopathes se font de l’efficacité des doses si réduites des remèdes ; si nous voulons passer en revue les précautions qu’il faut prendre pour seconder l’action des médicaments, nous verrons combien sont imaginaires et peu solides les bases sur lesquelles repose leur thérapeutique.

En premier lieu, quelle influence peut exercer la dynamisation sur les médicaments ? Est-ce que le broiement leur communique de nouvelles propriétés, ou bien sont-ils rendus plus facilement absorbables à la suite de cette opération ? Leur action en outre sera-t-elle consécutivement plus énergique et plus prompte ? Évidemment on ne s’explique guère comment les dilutions, le frottement, peuvent accroître l’action des substances médicinales ou leur faire acquérir quelques autres propriétés. Pour ne citer qu’un seul exemple, le sublimé corrosif devient-il plus caustique, son énergie s’accroît-elle, qu’il soit en la forme d’un cône ou à l’état de poudre impalpable ? Assurément non. Mais croirait-on à une absorption plus facile des corps alors qu’ils sont réduits à leur plus grand degré de ténuité ? Si c’est là l’opinion des homœopathes, elle est purement hypothétique. Le suc gastro-intestinal a en effet assez d’influence sur les corps introduits dans l’appareil digestif pour les dissoudre, indépendamment de leur forme d’ailleurs, si toutefois ils y sont solubles. Il va sans dire que la dissolution est plus prompte, si les parcelles sont plus petites. Mais là n’est pas la question. On aurait beau faire avaler à un animal une quantité quelconque de poudre de charbon, si pulvérisée fût-elle, qu’aucun atome ne serait absorbé. Enfin, comment concevoir qu’un décillonième de goutte d’un médicament, si disposé que soit l’organisme, si impressionnable qu’on le suppose, puisse l’influencer d’une manière ou d’une autre ? Et n’est-ce pas de la folie d’admettre, à l’exemple de Doppler (de Prague), qu’une goutte de la décillonième dilution contient une énorme quantité de surfaces matérielles du médicament atténué, parce que à chaque trituration le nombre de ces surfaces augmente prodigieusement ? D’après lui, c’est de la multiplicité des points de contact de la substance médicinale avec le corps vivant que dépend son effet curatif. Il s’ensuit qu’une seule goutte de la 30e dilution doit déterminer une réaction beaucoup plus forte que plusieurs gouttes d’une atténuation moins élevée. Ce qui est encore plus étonnant, je devrais dire plus absurde, c’est que l’or, qui n’a sur l’homme aucune action dans son état ordinaire, acquiert, par une préparation au quadrillonième, une énergie tellement puissante « qu’il suffit d’en renfermer un seul grain dans un flacon et de le faire respirer quelques instants à un mélancolique chez lequel le dégoût de la vie est poussé jusqu’au point de le conduire au suicide, pour qu’une heure après ce malheureux soit délivré de son démon et ait repris le goût de la vie. » Avancer de pareilles inepties, c’est bien certainement ne pas vouloir être pris au sérieux et ne chercher que le ridicule. On n’aime ces choses-là que dans les Contes de Perrault ; partout ailleurs où on les rencontre, elles n’inspirent que de la pitié pour celui qui les émet et du mépris pour ce qui a besoin d’un tel appui.

Malgré cela, il faut avouer que parmi les partisans exaltés de Hahnemann, il s’en est trouvé quelques-uns, entre autres le docteur Kopp (de Hanau), Braun, Mabit, etc., dont l’esprit judicieux s’est refusé à admettre l’activité de ces médicaments par trop dilués ; aussi, enfreignant les conseils du maître, s’en sont-ils tenus à la première dynamisation.

Si nous examinons les précautions à prendre pour favoriser l’action des médicaments, nous verrons que si, parmi elles, il en est qu’on doive faire entrer en ligne de compte, telles que l’âge, le tempérament, le sexe, etc., d’autres, et c’est le plus grand nombre, ne peuvent qu’assumer la critique sur celui qui les a énoncées. Comment, en effet, considérer de sang froid l’influence que pourrait exercer le teint, voire même la couleur des cheveux, sur le mode d’action des médicaments ? ou encore, que penser de la défense qu’on fait aux malades au sujet des odeurs qu’il faut éviter de sentir ? Mais non-seulement il faut se conformer à ces prescriptions, mais il faut encore, pour administrer un médicament, que le malade soit dans une bonne disposition d’esprit : sans cela, son action serait nulle ou produirait un effet tout opposé à celui qu’on espère. Enfin il faut encore attendre, comme je l’ai dit ailleurs, que l’action d’un médicament déjà administré soit complètement épuisée avant d’en donner un autre. Ceci pourrait être pris en considération dans quelques circonstances, afin d’éviter les accidents ; mais ce n’est pas indispensable, du moins dans la majorité des cas, ainsi que l’a prétendu Hahnemann. On sait très-bien qu’il ne faut pas administrer dans un court espace de temps l’iode et les préparations mercurielles, sous peine de s’exposer à voir survenir des accidents graves. Mais c’est là un cas tout-à-fait exceptionnel. Et puis, d’ailleurs, quelle fâcheuse influence peut exercer un globule administré quelques instants après avoir fait prendre une substance quelconque ? On peut conclure que cette minutie, ce scrupule, ce rigorisme dans le mode de préparation des médicaments n’est que fatuité et charlatanisme. Je dois encore ajouter que Hahnemann, dans sa thérapeutique, méconnaît et regarde comme entièrement dérisoire l’emploi des sétons, purgatifs, vésicatoires, saignées, etc., tous remèdes que l’allopathie prescrit depuis un temps si ancien : et certainement elle a obtenu par ces moyens d’éclatants succès. La saignée, entr’autres, sauf à en faire un emploi abusif, à l’exemple de Broussais, ne peut qu’être d’un secours très-efficace entre les mains du médecin. Dans une congestion cérébrale, par exemple, pourrait-on croire sérieusement à l’efficacité d’un globule et attendre de lui la guérison ? N’est-il pas plus rationnel d’avoir recours aux émissions sanguines, laissant de côté l’opinion de ceux qui, contrairement aux principes de la doctrine physiologique, disent qu’enlever à un individu une goutte de sang c’est lui enlever une goutte de vie ?

Mais, si je ne m’abuse, j’ai suffisamment démontré l’infériorité de la méthode homœopathique pour me croire autorisé à dire, en terminant, qu’elle est naïve, voulant être trop simple, impossible ou invraisemblable par trop d’exagération ; et que si dans quelques cas rares elle s’est montrée efficace, elle ne peut et ne saura jamais être considérée comme une méthode rationnelle.

Malgré le peu de valeur que j’attache à cette doctrine, je ne crois pas devoir clore cet opuscule sans consacrer quelques mots en l’honneur de celui qui l’a formulée.

Hahnemann, nous l’avons dit, voyait avec peine que la thérapeutique restait de beaucoup inférieure aux autres branches des sciences médicales : aussi fit-il tous ses efforts pour l’élever au rang que son importance réclamait. Rien ne coûta à cet esprit actif ; il se mit au labeur avec courage, et après avoir longtemps médité sur l’idée qu’il avait conçue, il crut enfin pouvoir s’écrier, comme Archimède : Euréka. La découverte qu’il venait de faire eut tout d’abord un grand retentissement ; mais comme tout ce qui s’éloigne du positivisme, elle ne devait pas tarder à s’effacer. Toutefois il eut la satisfaction de voir son œuvre prospérer et grandir, et il mourut assez tôt (1843) pour ne pas voir pâlir l’auréole de son étoile.

Toute faible que fût en elle-même cette conception, elle a servi à communiquer le mouvement à la thérapeutique, assez peu en renom à cette époque, en excitant aux recherches. On peut dire que c’est là tout son mérite. Pour la doctrine qu’il venait de mettre au jour, Hahnemann avait le plus grand enthousiasme : aussi pleinement convaincu d’avoir apporté une grande réforme dans la médecine, la considérait-il comme la seule dont l’efficacité ne pût être contestée. « Sa bonne foi, pour parler comme Guérard, ne peut être révoquée en doute. Telle est en effet la singularité de ses opinions, qu’il n’est pas permis de supposer qu’il eût voulu, en les publiant, se vouer sciemment au ridicule qu’elles ne pouvaient manquer d’appeler sur leur auteur. Écrivain distingué d’ailleurs, on admire aussi en lui sa puissante logique lorsqu’il dépeint les abus de la polypharmacie. » On ne peut donc, malgré ses erreurs, s’empêcher de dire, en lisant les écrits de Hahnemann, qu’il sortait de la ligne ordinaire. Du reste, la doctrine homœopathique a vogué de par le monde pendant un certain nombre d’années, chaleureusement accueillie, je dirai même triomphante ; elle a eu des adeptes parmi les médecins, dans les hautes classes de la société. Aujourd’hui la fausseté de cette doctrine est généralement reconnue, et malgré les clameurs de ses partisans, malgré l’animation et le feu qu’ils déploient dans leurs éloquents discours, elle ne rencontre plus cette admiration, cet engouement d’autrefois.

Son enseignement, longtemps défendu, est actuellement permis ; des hôpitaux homœopathiques sont institués ; pour la première fois les deux médecines sont sérieusement en présence et sur une vaste échelle. D’ici à quelques années les faits auront parlé, la lumière sera complète sur l’homœopathie. La question irrévocable de vie ou de mort qui doit en sortir ne saurait être résolue impartialement avant ce temps et ne pourrait non plus se faire attendre davantage. Les deux camps espèrent, mais d’une manière opposée. Quant à nous, qui n’avons pas de parti pris et ne désirons que la vérité, nous attendons sans rien préjuger, car la solution est certaine.




DE L’HOMŒOPATHIE EN MÉDECINE VÉTÉRINAIRE.

La médecine vétérinaire, sur laquelle nous allons jeter un coup d’œil rapide avant de traiter de ce qui la concerne en homœopathie, semble avoir, comme sa sœur la médecine humaine, une origine très-reculée. On en trouve des traces dans presque tous les écrits que nous ont légués les premiers poètes ou agriculteurs grecs et latins. Homère et Hérodote, l’un 1000 ans et l’autre 484 ans avant Jésus-Christ, à peu près à cette dernière période Hippocrate et Xénophon, quelques années plus tard Aristote, en font successivement mention. Autant qu’on peut en juger d’après ces écrivains, il paraîtrait que l’hippiatrique, même à cette époque, était assez en renom. Cela d’ailleurs trouve son explication si on se rappelle les mœurs des Grecs et leurs goûts prononcés pour les courses et les jeux olympiques.

Chez les Romains, peuple guerrier s’il en fut, la vétérinaire était, sinon inconnue, du moins peu avancée aux époques où vivaient les auteurs grecs que je viens de signaler. Caton le Censeur, dans son traité de Re rustica, est le premier écrivain romain qui ait laissé quelques traces de la médecine des animaux. Après lui vient Virgile. Mais ce n’est que plus tard, vers le premier siècle de notre ère, alors que paraissent Columelle, Celse, Galien, que l’hippiatrique prend une certaine importance. Enfin, au quatrième siècle, se montre Végèce, dans l’ouvrage duquel on trouve, d’après M. Gourdon, le résumé, sinon le plus complet, du moins le plus méthodique de la médecine vétérinaire de l’empire romain. Après Végèce, on ne voit aucun auteur qui mérite d’être cité ; et pour trouver quelques écrits d’une certaine valeur vétérinaire, il faut arriver au XIIe siècle ; encore faut-il avoir recours aux Arabes — aux mémoires d’Abenzoar. Cette extrême pénurie de littérature vétérinaire pendant cette phase de l’histoire ne saurait nullement étonner, car nous nous trouvons en présence du moyen-âge, temps de barbarie et de fanatisme où les intelligences semblent être émoussées, endormies, réduites à néant. À cette époque d’ignorance et de préjugés, les populations, nullement soucieuses de progrès, regardaient la partie qui nous occupe d’un œil indifférent, ou plutôt ne la regardaient pas, et ne paraissaient pas s’apercevoir de la décadence où étaient tombés les sciences et les arts. On aurait dit de l’Europe entière un immense automate. Les esprits, subjugués par les funestes effets du quasi-esclavage d’alors, ne savaient point réagir, ne semblaient plus être faits pour penser ; tout indiquait une période de dégradation et de ténèbres dont la fâcheuse influence devait pendant longtemps mettre un obstacle à tout avancement dans le commerce, les sciences et les arts. Il fallut donc attendre le réveil de ces populations jadis fougueuses avant de voir s’opérer ce revirement complet de tout ce qui existait alors. Mais une ère nouvelle va commencer, et le moyen-âge va faire place à cette glorieuse et mémorable époque qu’on a qualifiée du nom de Renaissance.

Ce bouleversement général des idées et des choses s’opéra tout d’abord en Italie : aussi ne faut-il pas s’étonner de voir la vétérinaire, qui participa à ce grand mouvement, briller en premier lieu dans la péninsule italique, et sortir enfin de l’obscurité où jusque-là on l’avait tenue.

L’impulsion une fois donnée, l’hippiatrique suivit-elle une marche progressive ? Imita-t-elle les autres branches scientifiques dans leur extension ? Malheureusement cette première lueur ne fut que temporaire ; et c’est seulement depuis le siècle dernier qu’elle est définitivement sortie de son état de torpeur où elle avait été plongée pendant des siècles. Il est de remarque que les deux médecines — celle des hommes et celle des animaux — ne faisaient dès le début qu’un même corps. Les écrivains d’autrefois rapportent que tel médecin qui prodiguait ses soins à l’homme soignait aussi les animaux. Ce ne fut que plus tard que l’on vit s’opérer entr’elles une complète désunion, et la médecine vétérinaire tomber entre les mains des hommes les plus obscurs, — des bergers, des mèges, des maréchaux. De nos jours, « son cycle étant accompli », selon l’expression de M. Gourdon, elle tend de plus en plus à marcher de front avec sa sœur aînée.

Du reste, pour obtenir le rang auquel elle a droit, il était indispensable à la médecine vétérinaire d’acquérir les connaissances qu’elle possède actuellement. Si on réfléchit en effet aux progrès qu’a faits l’agriculture depuis un siècle, progrès qui, comme conséquence, ont provoqué l’extension et le développement de nos espèces animales ; si on songe aux nombreuses voies de communication qu’on a ouvertes pour faciliter l’accroissement progressif du commerce, on s’explique très-bien l’importance qu’a pu prendre la médecine vétérinaire et de quelle utilité elle est pour les nations.

De plus, le grand intérêt qu’offrent les grandes espèces domestiques en raison des épizooties dont elles peuvent être atteintes, épizooties qui dans certains cas amènera la ruine et la désolation du pays, indique combien cette médecine devait acquérir de l’importance. Je dois dire aussi que jusqu’à ces derniers temps nos races domestiques — celles de l’espèce chevaline notamment — avaient été complètement négligées. Or, les besoins étant devenus plus nombreux et plus variés, il fallait des connaissances spéciales particulières pour opérer sur ces machines vivantes les transformations que les nouvelles exigences réclamaient. Pour cette raison encore la médecine vétérinaire devait secouer ses lourdes chaînes et quitter son trop modeste rang.

La vétérinaire, distincte de la médecine humaine, lui a fait des emprunts considérables ; mais aujourd’hui elle commence à se défier des secours qu’elle en reçoit, et l’on remarque sa tendance à chercher en elle-même les ressources qui doivent la placer au rang des sciences, immédiatement au-dessous de la médecine de l’homme. Quoique éclose d’hier, elle ne craint pas de se mesurer avec son aînée, qui pendant si longtemps l’a regardée d’un air par trop dédaigneux.

Mais laissons ces questions de côté pour ne nous occuper que d’une particularité relative à son histoire, c’est-à-dire de ce qui a trait à l’homœopathie.

Comme la médecine humaine, la médecine vétérinaire a eu dans son sein des partisans de l’homœopathie. À la vérité le nombre en est restreint, et les écrits qu’ils ont laissés sont plus rares encore : aussi serai-je forcément bref, et me bornerai-je en quelque sorte à signaler les quelques rares apôtres de Hahnemann en vétérinaire.

Les premiers vétérinaires homœopathes se sont montrés en Allemagne : et cela se conçoit, vu que cette doctrine a pris naissance dans cette contrée. C’est ainsi que nous voyons Lux, Gunther et quelques autres embrasser presque en entier la doctrine homœopathique. En France, l’homœopathie n’a pas trouvé le même écho. Martin, celui-là même qui a traduit Gunther, est le premier qui ait adopté la doctrine hahnemanienne et le seul, pour ainsi dire, qui en ait arboré le drapeau. Depuis Martin, on n’avait point entendu parler, ou fort peu, d’homœopathie dans le monde vétérinaire, sauf dans ces deux dernières années où l’on a vu, dans une polémique engagée entre MM. Cordouan et Cavarroc, ce dernier se déclarer le champion des idées de Hahnemann au sujet de la morve, et prétendre la guérir par les voies homœopathiques.

Je dois ajouter néanmoins qu’un savant distingué, Bernard, ancien directeur de l’École Vétérinaire de Toulouse, s’est montré assez partisan de cette doctrine ; toutefois il a tenté peu d’essais.

Parmi le petit nombre d’adeptes qu’a su se rallier Hahnemann, je dois mentionner Gunther, comme étant le moins exalté et celui qui a le mieux compris par conséquent ce qu’on pouvait retirer de la doctrine homœopathique. En effet, il est loin d’être aussi exclusif que la plupart des autres partisans, et est d’avis que dans bien des cas on doit avoir recours à l’allopathie. — Au sujet de la posologie, il dit qu’on doit se borner aux premières dynamisations, et conseille en outre de répéter l’administration des doses dans la même journée. Il ajoute aussi que l’on ne doit pas, à l’égard des maladies, se baser exclusivement sur les symptômes, mais que l’on doit prendre en considération les causes et l’état des organes souffrants eux-mêmes. Nous devons ajouter, pour être complet, que les vétérinaires se sont montrés plus dédaigneux pour cette doctrine que les médecins. Un des principaux adversaires de Hahnemann a été M. Leblanc[3]. Toutefois, ce qui est à remarquer, c’est que ce dernier prétend néanmoins avoir administré « avec le plus grand succès » des dragées de digitaline pesant un milligramme, à la dose de une à trois par jour suivant la taille, à des chiens ayant des pulsations nerveuses du cœur. Ces cures, qui semblent venir à l’appui de l’efficacité des petites doses, s’opposent donc à ce que l’on proscrive d’une manière absolue cette doctrine avant la fin des nouvelles expériences dont nous avons dit un mot dans le chapitre précédent.

La médecine en général ayant beaucoup à faire avant d’atteindre à la perfection, qui sait si l’homœopathie ne contribuera en rien à son avancement !…


  1. Les maladies naturelles, syphilis et psore, ayant au contraire une action très-longue, ne peuvent jamais être vaincues par la force vitale.
  2. Néanmoins, comme cette solution demande plus de développement, nous y reviendrons ailleurs.
  3. Voir Journal V.e du Midi, 1857 ; polémique entre MM. Lafosse et Leblanc.