Rapports sur la grippe espagnole, ses symptômes cliniques, son microbe, son traitement/02

ÉTUDE DE L’ÉPIDÉMIE DÉSIGNÉE VULGAIREMENT SOUS LE NOM DE GRIPPE ESPAGNOLE

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Une épidémie que l’on désigne vulgairement sous le nom de grippe espagnole sévit sur le monde entier. Elle revêt les formes les plus bizarres et les plus disparates faisant croire à la simultanéité de plusieurs épidémies. Mais après la lecture des travaux français et étrangers, et après l’examen d’un grand nombre de malades nous devons penser qu’il s’agit d’une seule et même entité morbide qui peut présenter les symptômes suivants à la période d’état :

1° Abaissement de la tension artérielle portant surtout sur la tension minima.

2° Irrégularité et variation d’amplitude du pouls.

3° Assourdissement et même disparition du premier bruit du cœur.

4° Cyanose précoce des ongles.

5° Augmentation de volume de la rate, augmentation légère du foie.

6° Ligne blanche de Sergent, couleur terreuse des téguments, faciès renfrogné, asthénie profonde, oscillations pupillaires à la lumière, insomnie tenace.

7° Délire léger quand la température est très élevée ; il augmente souvent quand la température s’abaisse. Les malades délirent à froid.

8° Irritabilité contrastant avec la torpeur habituelle des malades. Difficulté considérable d’associer des idées et de penser. Sensations angoissantes de fin prochaine, tristesse et violentes crises de larmes.

9° Signes pulmonaires n’ayant pas de localisation fixe ; ils se déplacent avec les changements de position du malade, occupant la partie déclive des poumons quand le malade est debout, le dos quand il est couché.

10° Les crachats dans la plupart des formes à localisation pulmonaire sont spumeux avec des stries fines de sang rouge vif, puis les crachats deviennent rouillés et ensuite blanchâtres, verdâtres.

11° Diarrhée légère la plupart du temps fugace dans les formes dites typhoïdes. Constipation dans la plupart des autres cas. Hémorrhagies du tube digestif.

12° Les urines sont claires et abondantes, elles n’ont jamais l’aspect des urines dites fébriles, rares hématuries.

13° Toutes les muqueuses peuvent être le siège d’une hémorrhagie (épitaxis).

14° Les syncopes cardiaques précédées d’un ralentissement et d’une diminution de l’amplitude du pouls sont extrêmement fréquentes au cours de cette maladie. La mort se produit toujours par syncopes cardiaques et peut survenir dans les formes en apparence les plus bénignes.

Cette symptomatologie caractérise une entité morbide pour deux raisons : on retrouve la plupart de ces symptômes dans presque tous les cas de grippe espagnole, on peut reproduire tous ces symptômes chez l’homme par inoculation de crachats sanguinolents expectorés par des grippés.

Le 27 octobre 1918, j’ai été mordu au pouce gauche par un rat dont je badigeonnais le museau avec les crachats sanguinolents d’une malade atteinte très gravement.

Le 28 octobre, cyanose des doigts du côté gauche, disparition du pouls à la radiale et refroidissement intense. Rien dans le bras droit. Syncopes et crises de bradycardie.

Du 29 octobre au 4 novembre, quelques syncopes, hypotension marquée, arythmie, variation d’amplitude du pouls. Le 4 novembre, apparition au niveau de la morsure d’une grosseur qui n’eut jamais les caractères d’un abcès, et persista jusqu’à fin décembre. L’irrégularité et les variations d’amplitude du pouls augmentèrent. Une asthénie profonde, la teinte terreuse des téguments et la ligne blanche de Sergent se maintinrent une dizaine de jours.

Vers le 15 novembre, petite toux rare avec quelques crachats spumeux striés finement de sang rouge vif. Dans le poumon droit et à la base gauche, l’inspiration et l’expiration étaient soufflantes, disparition du murmure vésiculaire, dyspnée, sensation de constriction du thorax. Disparition de la ligne blanche de Sergent, insomnie rebelle, torpeur intellectuelle et asthénie profonde ; polyurie abondante, urine claire.

Jusqu’au 12 décembre, ces symptômes augmentèrent d’intensité. L’état devenait alarmant, l’adrénaline, la strychnine, et tous les toniques cardiaques n’agissaient plus. Un traitement sérothérapique (décrit à la fin de la note) fut entrepris ce jour là. Les symptômes à ce moment étaient les suivants : Hypotension, crise de trachy et de bradyarythmie, amplitude irrégulière du pouls qui devient filiforme par instants. Disparition totale du premier bruit du cœur. Rate doublée de volume. Teint terreux, réapparition de la ligne blanche de Sergent. Regard vitreux, irritabilité au moindre bruit, asthénie, impossibilité de penser, perte de la mémoire, diminution de la conscience, crises de polypnée. Signes pulmonaires identiques. Urines très abondantes. Selles diarrhétiques. Tendance syncopale constante entrecoupée de syncopes. Réflexes pupillaires anormaux. Tuméfaction très douloureuses de la cuisse gauche dans la région interne en même temps que des douleurs dans les muscles et les articulations.

Cet accident de laboratoire a provoqué une maladie reproduisant tous les symptômes de l’épidémie étudiée. Au premier stade de cette maladie, j’ai pu isoler un coccobacille dans la grosseur du pouce, et au stade ultime on a pu le retrouver dans mon sang veineux en prélevant 40 cc. au moins dans un ballon de 200 cc. Le sang est abandonné à une température de 12° pendant plusieurs jours. Un voile blanc se forme à sa surface : des fragments de celui-ci donnent sur les milieux habituels des cultures ayant des caractères sur lesquels nous reviendrons. Ces colonies sont constituées par un petit coccobacille mobile à coloration bipolaire ne prenant pas le gram.

Les rats et les cobayes paraissent réfractaires à l’inoculation. Les souris sont très sensibles et présentent par crises : de la cyanose, de la dyspnée, de la polypnée, et de l’agitation. Ces crises deviennent de plus en plus fréquentes et s’allongent. Finalement, l’animal après une période d’excitation intense, avec perte du sens de l’équilibre, tombe dans un état de prostration complète et est complètement cyanosé. La respiration n’est plus visible, le cœur bat à de longs intervalles. L’animal remue quand on le touche et s’agite quand on le pince. La température s’abaisse, l’animal réagit de moins en moins et meurt. L’évolution totale, chez la souris est d’environ un mois ou un mois et demi ; Le coccobacille de la grippe n’est retrouvé constamment que dans les centres nerveux des souris.

Ce coccobacille a été retrouvé chez bon nombre de malades atteints de l’épidémie. Il est à noter qu’il disparaît habituellement du sang circulant quand il y a complication et élévation de température. Certains symptômes de cette épidémie la rapprochent des scepticémies hémorrhagiques ; les caractères culturaux de ce coccobacille le rapprochent de ces scepticémies. Il était donc logique d’employer un sérum obtenu

avec un microbe de ce groupe par exemple, le sérum
antipesteux que l’on trouve tout prêt. En fait, ce sérum protège les souris contre l’inoculation du coccobacille de la grippe et peut guérir les souris déjà malades.

À la première injection de sérum antipesteux, j’ai vu disparaître les syncopes et les autres phénomènes circulatoires. Mais étant donné le stade avancé de la maladie il a fallu dix ampoules pour amener une guérison complète. Des malades atteints de complications pulmonaires ont été traités avec le plus grand succès par le même sérum ; des malades atteints de formes nerveuses avec ataxo-adynamie etc., ont vu disparaître leurs troubles avec rapidité. Depuis que j’ai employé ce traitement en injections intra-veineuses dans les cas de syncopes et en injections sous cutanées dans les autres cas je n’ai plus eu un seul décès parmi mes grippés, la convalescence a été remarquablement courte.

Nous attirons l’attention sur le fait que cette maladie à symptomatologie bien définie, n’a rien de commun avec l’élévation fébrile que Nicolle et Lebailly ont reproduit sur des sujets en injectant une solution filtrée de crachats. La maladie décrite dans cette note évolue sans élévation notable de température, la durée d’incubation est très courte, alors que ces auteurs notent une fièvre élevée et une incubation de cinq à six jours.

Paris, 10 Février 1919
Dr FOLLEY


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