Race bovine bazadaise


École Impériale Vétérinaire de Toulouse


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RACE BOVINE


BAZADAISE


PAR


J. COURREGELONGUE


Né à Nizan (Gironde)


Sans le bœuf, les pauvres et les riches
auraient beaucoup de peine à vivre.

(Buffon)


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THÈSE POUR LE DIPLOME DE MÉDECIN-VÉTÉRINAIRE


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TOULOUSE

IMPRIMERIE J. PRADEL ET BLANC

rues des Gestes, 6


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1869




ÉCOLES NATIONALES VÉTÉRINAIRES




inspecteur-général :


M. H. BOULEY O. ❄, membre de l’Institut de France, de l’Académie de Médecine, etc.




ÉCOLE DE TOULOUSE


directeur


M. LAVOCAT ❄ membre de l’Académie des Sciences de Toulouse, etc.


professeurs :


MM. LAVOCAT ❄, Physiologie et Tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄, Pathologie médicale et Maladies parasitaires.
Police sanitaire.
Clinique et consultations.
LARROQUE, Physique
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
GOURDON, Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
SERRES, Pathologie et Thérapeutique générale.
Pathologie chirurgicale.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.
ARLOING, Anatomie générale.
Anatomie descriptive.
Extérieur des animaux domestiques.
Zoologie.


chefs de service :


MM. BONNAUD
MAURI Anatomie, Physiologie et Extérieur.
BIDAUD Physique, Chimie et Pharmacie.


JURY D’EXAMEN

MM. H. BOULEY O. ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Bonnaud, Chefs de Service.
Mauri,
Bidaud,


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PROGRAMME D’EXAMEN
Instruction ministérielle du 12 octobre 1866.


THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie et de Physiologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.


A MES PARENTS


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A MES PROFESSEURS


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A MES AMIS


COURREGELONGUE.
AVANT-PROPOS.


En essayant de traiter, dans cette thèse, l’histoire de la race bovine bazadaise, j’ai eu la pensée que ce travail pourrait être profitable aux lecteurs au milieu desquels j’espère exercer ma profession. Habitant l’arrondissement de Bazas et ayant été ainsi en position de me familiariser avec mon sujet, j’ai cru pouvoir parler de la race du pays, avec un peu plus de connaissance et moins d’imperfection. Dans ce but, j’ai mis à contribution les écrits de divers auteurs, entr’autres des mémoires de M. Dupont de Bordeaux, et les leçons de notre professeur, M. J Gourdon.

Je dois beaucoup aussi à la bienveillance et aux conseils de M. Marcand, vétérinaire à Bazas, qu’il veuille recevoir ici ma sincère reconnaissance.

Si, guidé par l’expérience et le talent de ces hommes de l’art, je parviens à faire apprécier les qualités de cette race, indiquer les moyens d’amélioration susceptibles de lui être appliqués, je ne croirai pas pouvoir placer sous de meilleurs auspices mon début dans la carrière médicale.

J. COURREGELONGUE.
RACE BAZADAISE.


Il est, au sud du département de la Gironde, une petite étendue de terrain constituant l’arrondissement de Bazas : ses limites comprennent les cantons de Casteljaloux, Grignols, Auros et Villandraut. Son sol géologique appartient au terrain tertiaire. Là où les couches sont à nu, on distingue très bien les fossiles propres à cette époque : Cérithium, Turritella, Cardium. Aux environs de la ville de Bazas, existent des faluns à grandes huîtres analogues à ceux de la Touraine. Au-dessus de cette assise s’étend la terre productive, le sol végétal, d’une constitution argilo-calcaire, avec prédominance de l’élément argileux dans la plupart des endroits. L’état physique, la composition chimique se prêtent donc favorablement, le travail aidant, aux productions fourragères tant naturelles qu’artificielles. Dans ce petit espace existe, depuis un temps indéterminé, une race bovine d’une grande valeur.

A. Caractères. — Par son pelage, elle appartient au groupe fauve de la classification adoptée par M. Gourdon. Sa taille moyenne varie d’environ 1 mètre 40 c. à 1 m. 50 c. Tous les sujets de la race se distinguent par une forte constitution et un tempérament nervoso-sanguin. Tel est, à grands traits, le signalement du bœuf Bazadais. Pour entrer dans une plus complète description, je dirai que sa taille n’est pas aussi élevée que le feraient préjuger les pénibles travaux auxquels elle est soumise : son encolure est développée, suivie d’une poitrine ample, étendue, profonde, encaissée par une côte ronde.

Le train postérieur est large avec hanche saillante, cuisse bien descendue. Le corps s’élève peu au-dessus de terre, par suite de la brièveté des membres dont les articulations, pour des bêtes de travail, présentent une grande finesse. À la partie inférieure des membres, la couleur tranche sur celle du reste du corps ; le fauve passe à un léger gris. Leur face interne se distingue par la finesse de la peau et la blancheur des poils. Enfin, comme caractère très distinctif et très apprécié, le mufle offre un beau blanc, ainsi que le pourtour des orbites. Quand cette marque est bien apparente, bien régulière, on dit que l’animal à une belle rose.

D’après ce court exposé, on voit que la race en question doit être éminemment propre au travail et présenter en même temps de grandes qualités pour la boucherie. Elle en a d’ailleurs donné des preuves dans les concours. Sa viande, comme qualités nutritives, peut avantageusement soutenir la concurrence avec les meilleures races françaises.

A côté de ces qualités, MM. Magne et Sanson, l’un, dans son Traité d’hygiène appliquée, l’autre, dans le journal la Ferme, reprochent à la race bazadaise une trop grande ampleur du fanon et une inflexion trop marquée de la ligne dorso-lombaire. C’est là certainement une défectuosité, mais à laquelle il est facile de remédier, surtout à la dernière. Toutefois, il faut ajouter que cette mauvaise conformation est rarement aussi sensible que l’indiquent les descriptions et les planches de certains auteurs. Parmi les animaux de la race exposés au dernier concours régional de Toulouse, on pouvait, de visa, se convaincre que sous le rapport de l’horizontalité du dos, le Bazadais pouvait, à bon droit, soutenir le parallèle avec le Gascon et même le Garonnais. Quoi qu’il en soit, le mal n’est pas si grand qu’on ne puisse facilement l’atténuer ou même le faire disparaître ; car il est plutôt l’effet de l’élevage que la conséquence forcée d’un fait anatomique. Le reproche le plus souvent mérité, c’est la mauvaise direction des cornes. Au lieu d’être d’abord horizontales, puis relevées vers les extrémités, tout en décrivant une légère courbe en avant, elles s’incurvent trop souvent en bas, à tel point que quelquefois elles se portent sur l’organe de la vision.

La cause de leur amputation peut résider en partie dans ce défaut ; mais il y a aussi bien d’autres motifs, comme nous le verrons plus tard.


Des qualités de la vache bazadaise et de sa valeur comme vache laitière. — Si nous examinons maintenant la conformation de la vache, nous trouverons que, quoique naturellement moins robuste et moins vigoureuse, elle n’en présente pas moins les caractères de la force et de la beauté. Sa tête est plus petite, les cornes plus fines, l’encolure moins ample ; quant à la capacité de la poitrine, la largeur du train postérieur, elles sont en parfaite harmonie avec celles du bœuf, autant du moins que le comportent les rapports de sexe à sexe.

On dit partout qu’elle pèche par un de ses principaux attributs : la sécrétion lactée. Sans doute, elle ne donne pas une grande quantité de lait ; elle se montre sous ce rapport bien inférieure aux races laitières, telles que hollandaise, flammande, bretonne, bordelaise et lourdaise ; mais aussi, n’est-ce pas poursuivre une chimère que d’exiger, d’un même sujet, du travail, de la viande et du lait ? Ne croyons pas néanmoins qu’on doive taxer la vache bazadaise d’une trop grande pénurie en production de ce fluide ; il en est dont les glandes mammaires constituent de vastes réservoirs et fournissent bien au-delà du lait nécessaire à l’entretien du veau, dès le premier mois de sa naissance. Toutes suffisent amplement à la nourriture de leur produit. Avec moins de travail, une nourriture plus aqueuse, le rendement en lait serait de beaucoup augmenté. Et la preuve que la race n’est pas incompatible avec l’abondance de cette sécrétion, c’est que le taureau Bazadais, en s’alliant avec les vaches bretonnes, si communes dans la localité, n’en atténue pas le moins du monde leurs propriétés lactifères.


B. Origine. Une grande incertitude plane sur l’origine de la race bazadaise. On sait qu’elle est une des plus anciennes races du Midi, qu’elle existait du temps des Romains et que les Gaulois en faisaient un grand cas. Dans ses guerres contre les Vasates, César approvisionnait en partie ses troupes avec des bœufs de la contrée.

Voilà, en peu de mots, ce que l’on peut dire de plus précis. Quelques auteurs, entr’autres M. Dampierre, trompés par une ressemblance éloignée, ont cherché à lui donner une sorte de parenté avec la race Schwitz ou d’Aubrac. Cette assertion n’est nullement fondée. Il est vrai que Vicq-d’Azyr affirme qu’après l’effroyable épizootie qui sévit en 1775, on se servit de la race Schwitz pour le repeuplement de l’espèce bovine de la région méridionale de la France ; mais ce fait ne comporte pas les conséquences qu’on a voulu en tirer. D’autres, enfin, lui assignent une commune origine avec la race Saint-Gironaise. La similitude de conformation et de pelage autorisent, en effet, cette opinion. Sa plus grande taille serait purement le fait de la plus grande fertilité du terrain bazadais, Cette communauté d’origine recule la question mais ne la résout pas. En fait, il semble plus vraisemblable d’admettre que la race bazadaise, comme toute autre race, à son origine dans le pays qu’elle habite ou dans un pays placé dans des conditions identiques. Les rayons du soleil d’Orient et les sables brûlants du désert ont formé le cheval arabe avec sa finesse et son élégance, comme les brouillards et les gras pâturages forment les lymphatiques et grossiers chevaux du Nord. Après cela, qu’en vertu des ressemblances, on dise que les races Saint-Gironaise ou Schwitz soient la souche ou le berceau de la race bazadaise, on ne doit admettre cette opinion que comme une simple hypothèse. Le Bazadais et le Saint-Gironais ont pu apparaître en même temps ; mais affirmer que l’un ait engendré l’autre, c’est tomber dans le domaine de l’imagination. Serait-ce parce que l’Ariège a plus de montagnes ? Si l’espèce bovine a été primitivement destinée au service de l’homme, les plaines ont dû en avoir tout autant de besoin que les pays accidentés. La raison demande-y-elle de faire dériver une race d’une autre ? Non, quoi qu’en dise Buffon. Dans cette hypothèse, le Bazadais eût été déshérité avant l’émigration du Schwitz ou de tout autre. Si, au contraire, ce pays possédait auparavant une race, elle était toute formée. Tout au plus les importations auraient-elles modifié légèrement quelques aptitudes, changé un peu la conformation ; mais ce n’eût été que transitoire. Depuis longtemps déjà l’atavisme et le milieu ont pris le dessus sur ces produits bâtards et ont réduit à néant les influences venues de l’étranger. La ressemblance de deux races doit donc avoir ailleurs que dans une commune origine sa véritable cause. Quant à la considérer, d’après M. Magne, comme une sous-race du Garonnais, je ne sache pas qu’elle ait encore été ainsi classée dans aucun concours d’animaux, soit de reproduction, soit de boucherie. Elle aurait bien plutôt de la tendance à se rapprocher du bœuf gascon. Néanmoins, elle s’en éloigne par des caractères bien tranchés, la couleur noire du mufle et des ouvertures naturelles de ce dernier ne se présentant jamais dans le bazadais. Chez lui, les bourses participent de la couleur du reste du corps, tandis que leur extrémité inférieure est noire chez le Gascon.

En résumé, l’origine du bœuf bazadais est actuellement entourée d’obscurité et le sera longtemps encore, selon toute probabilité. Ce que l’on sait, c’est que depuis une époque assurément fort reculée, il se perpétue avec les caractères qui le font tant estimer. La cause en est sans doute dans sa merveilleuse appropriation aux exigences de la localité.


C. Aptitude. Emploi. — De toutes les qualités si estimées du bœuf bazadais, aucune n’égale son aptitude au travail. Ses muscles d’acier, sa ténacité, triomphent de tous les obstacles. Jaloux de mériter toujours la confiance du bouvier, il se montre sans cesse prêt à partager ses efforts et ses fatigues. Ni la chaleur du jour, ni les rigueurs de la saison ne l’arrêtent. Qu’il déchire la terre, qu’il traîne des fardeaux, son courage ne se dément jamais. Quiconque a parcouru la route de Bazas à Langon ou celles qui aboutissent à cette dernière ville, a pu se convaincre de la valeur de cette race et combien sa renommée travailleuse lui est méritée. Il a été un temps où tous les produits des Landes dirigés sur Bordeaux étaient transportés par les bœufs bazadais. La route de Mont-de-Marsan à Langon était pour ainsi dire continuellement sillonnée de nombreux attelages traînant chacun, avec de lourdes charrettes, des poids prodigieux. Pour les délasser de tant de fatigues, on leur donnait à peine le repos nécessaire à leur repas et à un léger sommeil. Durant ces longs voyages, ils avaient à endurer la faim, la soif, et les ardeurs du soleil ; leur santé n’en paraissait pas manifestement altérée. Aujourd’hui encore, on trouverait ce travail exagéré ; combien ne l’était-il pas davantage alors, avec ces chemins étroits, bourbeux, traversés par des torrents ? Ces travaux sont aujourd’hui devenus plus rares et moins pénibles, grâce à l’amélioration des routes et à l’établissement des ligués ferrées de Bordeaux à Mont-de-Marsan et de Bazas à Langon. L’agriculture n’aura pas à s’en plaindre.

Le lecteur me saura gré, je pense, de ne pas abandonner ce sujet, sans mettre sous ses yeux un passage de la plume compétente et facile de M. Dupont de Bordeaux : « Le bœuf bazadais est, par dessus et avant tout, un bœuf de travail. N’importe la tâche imposée : labour, transport, il l’accomplit. Terre forte ou légère, voie douce ou ferrée, il déchire les unes et parcourt les autres sans effort. Quels que soient l’heure, la saison, les lieux, la distance, ce noble animal ne se dément jamais. L’abondance ou la misère n’exercent leur influence que sur son état général. Les saisons n’ont pas de rigueur pour lui. La nature le dota d’une vitalité et d’une énergie qui ont résisté à toutes les influences contraires du sol sur lequel il devait vivre, à l’incurie et à l’inertie du maître qui devait lui commander ; rien n’égale sa sobriété et sa force organique. On peut, sans hésitation, le placer à la tête de l’espèce comme travailleur et dire de lui, qu’il est la machine agricole par excellence. On rencontre chaque jour, sur la route de Mont-de-Marsan et Dax jusqu’à Langon, de nombreux attelages bazadais, traînant sur de lourdes charrettes, à deux roues, des charges énormes de tous les produits des Landes. Ce genre de roulage constitue, dans le Bazadais, une industrie qui à ses bons et ses mauvais côtés. Si le roulier réalise quelques bénéfices dans ces excursions lointaines, il néglige aussi la culture des champs et contracte des habitudes de bien-être et de dépenses dont sont toujours victimes les familles qui végètent au foyer. »

Bœuf bazadais comme bête de rente. — Si cette race est éminemment propre au travail, elle n’en est pas moins apte à prendre la graisse et à servir de bête de rente. Il était d’ailleurs aisé de prévoir cette aptitude. En effet, les meilleurs auteurs d’hygiène comme M. Magne, M. Baudement, sont d’accord que l’ampleur de la poitrine est une des beautés absolues du bœuf à deux fins : travail et viande, non parce que la grandeur de la poitrine détermine une plus grande perte d’eau et d’acide carbonique, mais parce que cette conformation implique un plus grand développement des muscles pectoraux et costaux. D’après la loi de corrélation, les autres parties suivront aussi ce développement ; le dos sera plus droit, les muscles plus forts la croupe plus large, la cuisse ou la culotte plus descendue et la, côte ronde. Le cœur et le poumon participent eux aussi à ce développement et sembleraient faire prévoir un accroissement d’activité dans la circulation et la respiration ; mais il faut remarquer que ces deux organes acquièrent moins de densité dans le repos que dans le travail. Sur deux animaux de même espèce, à volume égal, ils représenteront un poids assez inégal dû à leur mode différent d’existence. Avec une poitrine ample et partant bien musclée, la fibre musculaire se trouve multipliée, elle peut loger dans ses interstices beaucoup plus de tissu cellulaire ; de même aussi les organes locomoteurs, présentent une plus grande étendue qui se remplit abondamment de tissu graisseux temporaire. Tel est le fait qui se produit entre le thorax et l’épaule. À propos du point que nous envisageons, longtemps la race bazadaise a été méconnue. La cause en était dans le faible mouvement commercial et dans la difficulté de communications. Mal connue, on était naturellement plus porté à l’abaisser qu’à lui donner des éloges. Aujourd’hui, on est bien revenu de cette appréciation. On lit dans la description des races et variétés des bestiaux du département de la Gironde, année 1847 : « Cette race (race bazadaise), est peu appréciée pour la boucherie. La chair à une couleur jaunâtre qui lui communique un goût peu agréable, s’affaiblissant par la cuisson. Mais en 1855, M. Dupont écrivait, dans un opuscule ayant pour titre : De l’espèce bovine de la Gironde : « Nous voyons très souvent sur le marché de Bordeaux, des bœufs de Bazas, auxquels il faudrait bien peu de soins pour les amener au dernier degré de graisse qu’aiment tant les Anglais.

« Nous avons admiré en 1852, une bande de 6 bœufs bazadais (5, 6 et 7 ans), qui ont emporté le prix, « affecté à une bande de bœufs, n’importe la race, joignant au fini de l’engraissement, la conformation la plus favorable au travail. » Dans l’ouvrage cité plus haut, le même auteur rapporte que dans les premiers arrêtés ministériels sur les concours de boucherie, dont la ville de Bordeaux fut dotée en 1848, la race bazadaise avait été oubliée. M. Petit Lafite et la Société d’agriculture de la Gironde présentèrent des réclamations qui furent favorablement accueillies. »

Depuis, la race bazadaise a figuré très honorablement, chaque année, dans ce concours, et elle a prouvé que la faculté du travail agricole qu’elle possède à un si haut degré, ne lui était pas exclusive, mais qu’elle pouvait s’allier à une certaine aptitude pour l’engraissement. Ce n’est seulement pas à Bordeaux, que le bœuf du Sud de la Gironde a donné des preuves de sa bonté comme bête de rente ; sa renommée a pénétré dans la capitale, et aux concours de Poissy, il a souvent tenu un des premiers rangs parmi les nombreuses expositions françaises ou étrangères. Avec grandes chances, il a disputé la couronne au Durham. Mais c’est surtout dans ces derniers temps que sa vogue a monté. Dans un rapport du concours d’animaux reproducteurs tenu à Paris, en 1856, M. Beaudement écrivait : « De bons animaux ont été envoyés dans les races bazadaises, le taureau en particulier à une finesse très remarquable, bien propre à améliorer cette race si renommée à Bordeaux pour la boucherie, si estimée des producteurs pour ses qualités d’élevage. » Maintenant que la voie est ouverte, nul doute que les bazadais sauront s’y maintenir et progresser. Quant au reproche de ne prendre la graisse qu’à la longue, il s’atténuera chaque jour, à mesure qu’avanceront les améliorations.


ÉLEVAGE.


Dans le Bazadais, on apporte généralement beaucoup de soin à l’élevage. S’il ne donne pas toujours les résultats qu’on serait en droit d’en attendre, cela provient du mode d’utilisation de la mère. Poussés par la manie des charrois, beaucoup font travailler leurs vaches jusqu’au dernier jour de la mise-bas. Exténuée de fatigue, la mère se trouve dans la cruelle nécessité de ne pouvoir suffisamment alimenter sa progéniture encore dans son sein. Forcément elle s’épuise pour lui conserver la vie après sa naissance. À peine est-elle remise des douleurs de la parturition, qu’elle est de nouveau impitoyablement condamnée au travail. Telle est la cause de la maigreur des mères dont doivent inévitablement se ressentir les produits.

On distingue deux sortes d’élevage : l’un pour la boucherie, l’autre pour le travail.


A. — Élevage pour la boucherie. Le premier, à proprement parler, ne mérite pas ce nom. Destination presque commune des jeunes animaux, la boucherie ne comporte pas autant de difficultés que le travail ; elle n’impose la nécessité d’aucun choix. Il ne s’agit pas de corriger la conformation, mais de faire développer la graisse, c’est-à-dire de remplir de substance hydro-carbonée les mailles du tissu cellulaire. C’est ici que l’on voit bien l’utilité des fourrages, non que leur consommation doive rentrer en ligne de compte pour les jeunes bêtes destinées à être sacrifiées, mais parce que plus les mères seront abondamment nourries, plus aussi leurs produits se développeront promptement. Ici, comme partout, le proverbe : tel fourrage, tel bétail, devient axiome ou se démontre par lui-même. Bien des propriétaires, voulant utiliser les vaches pour le travail, se procurent de bonnes laitières bretonnes pour servir de nourrices et de bêtes de rente. Jusqu’à un mois et demi à deux mois, cette précaution n’est guère nécessaire. À deux mois, il est d’usage d’ajouter à l’alimentation par le lait quelques substances nutritives et facilement digestibles, telles que farineux, son, herbes tendres. Ainsi entretenus, les jeunes animaux arrivent jusqu’à l’âge de trois mois, époque à laquelle ils sont généralement sacrifiés. Pendant tout ce temps, on a soin de les tenir attachés dès l’âge de 4 ou 5 jours ; c’est là une condition éminemment favorable à la formation de la graisse, par la tranquillité, le calme et un fréquent décubitus. Il n’en est pas de même de ceux qui, par, négligence, sont abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages ; ils pèchent par le manque de finesse et prennent plus lentement la graisse.

Dans quelques départements du midi de la France, on a l’habitude d’opérer la castration des veaux, quelques semaines après la naissance ; dans le Bazadais, cette mesure ne se pratique pas et ne se pratiquera, je crois, de longtemps. D’ailleurs, à l’époque de la vente, les sensations génésiques ne se sont pas encore fait sentir, les organes génitaux n’exercent sur le reste de l’organisme qu’une faible influence. L’opération aurait bien plutôt sa raison d’être dans le cas où on les laisserait arriver à 5 ou 6 mois ; non-seulement à cet âge elle peut être utile, mais aussi avantageuse. Quant à l’introduction de cette mesure dans le Bazadais, il n’y aurait pas lieu de s’y opposer absolument. Du moment que l’appareil génital ne doit pas être utilisé, sa suppression ne peut qu’aider à la nutrition des autres parties du corps. Tout porte à supposer que ces veaux acquerraient plus de finesse, plus de lymphatisme, qu’ils se rapprocheraient, en un mot, des conditions de la femelle.


B. Élevage pour le travail. — Les sujets qui y sont destinés devant fournir une carrière plus ou moins longue, on doit s’évertuer de faire une sélection judicieuse tant pour les mâles que pour les femelles. Cela fait, il reste à s’occuper particulièrement de leur entretien et de leur régime. La bonne ou mauvaise conformation dépendent en grande partie de l’intelligence de l’éleveur. Ses soins tendront surtout à développer l’appareil intestinal, l’ampleur de la poitrine et l’étendue respiratoire qui tient sous sa dépendance les fonctions du cœur. Dans ces organes résident les ressorts essentiels de la machine animale. Par ces soins aussi, il entrera dans la meilleure voie pour arriver à la précocité, qui est appelée à jouer un si grand rôle chez nos animaux domestiques. Nous ne voulons pas dire par là que la race n’y soit pour rien, mais nous croyons, et les faits le confirment chaque jour, qu’elle n’agit que secondée par une bonne alimentation. On peut par des soins assidus, de tardive rendre une race précoce. Le prompt accroissement des veaux à l’engrais de toute provenance, en est la preuve irrécusable.

Pour se faire dans de bonnes conditions, l’élevage a besoin d’une nourriture abondante, choisie et variée. C’est dans les localités où se rencontrent ces avantages qu’il est le plus pratiqué, comme Bernos, Cudos, Bazas, Auros et le long de la vallée de la Beuve. Dans les autres communes, il est particulièrement exercé par les grands propriétaires. Parmi les animaux bazadais exposés au dernier concours régional de Toulouse, on pouvait admirer des élèves présentés par des exposants de la Haute-Garonne et nés au Nizan, chez M. Raymond Peyrusse, riche propriétaire de la contrée. Grâce à son zèle, les habitants de cette commune s’initieront aux saines pratiques de la zootechnie ou de l’hygiène. L’erreur du grand nombre, c’est qu’avec peu de ressources on tente à produire beaucoup ; on oublie le proverbe : qui trop embrasse mal étreint. Mieux vaudrait, si l’on ne peut convenablement élever pour le travail les jeunes sujets, bien les engraisser pour la boucherie. Le prix de la vente serait moins rémunérateur, mais aussi les dépenses bien plus légères. Toutefois, avant que ces principes ne soient suivis, il faudra attendre de longues années. Tant que dureront certaines exigences, il faudra bien les satisfaire.

A quatre mois, le veau ou la génisse commencent à ne plus téter qu’une fois par jour, à une heure fixe, le soir ou le matin, et ainsi jusqu’à ce qu’ils soient sevrés. Pour habituer aussi l’appareil digestif à fonctionner plus activement, on donne avec le lait des farineux ; du son et des herbes. Après chaque repas, on cherche à faire boire, afin que l’eau imprégnant les liquides aide aux phénomènes de la digestion.

Je ne parlerai pas de l’allaitement artificiel, il n’est pratiqué que quand de graves circonstances le commandent. Après le sevrage, l’animal commence à être nourri avec les mêmes aliments que les autres bêtes de l’étable ; seulement on choisit pour lui ce qu’il y a de meilleur et on lui donne en même temps un peu de son. Remarquons en passant qu’à cet âge surtout il ne faut jamais nourrir avec parcimonie ; ce serait donner de nouvelles preuves à cette maxime : bien nourrir coûte, mal nourrir coûte bien davantage. Ce n’est qu’en nourrissant convenablement qu’on peut communiquer aux animaux la taille et les formes qui permettent de les vendre avantageusement. Une génisse de 18 mois, bien soignée, est plus développée que celle de 2 ans qui a été mal nourrie. Et pour produire ce résultat, il y a, comme le fait remarquer M. Magne, peu de sacrifices, d’avances à faire ; car, quand on nourrit médiocrement ou même mal, il y a peu de chose à ajouter à la ration pour nourrir bien. Pour les mâles, l’élevage se fait communément à l’étable, jusqu’à l’époque de la castration ; les femelles sont quelquefois conduites au pâturage avec leurs mères, mais alors on a soin, par des moyens ad hoc, d’empêcher qu’elles ne puissent téter.

Sur les limites Sud-Est du Bazadais, là où finit la race, où les aliments sont moins abondants, les habitudes changent un peu : bien des veaux vont pacager avant l’âge de dix mois. La première méthode est de beaucoup préférable à la seconde, sous le rapport physique et moral de la bête. Les formes deviennent plus gracieuses, plus harmonieuses, la peau plus souple et le caractère moins irritable. Maintes fois j’ai pu juger, avec M. Marcand, vétérinaire à Bazas, combien laisse à désirer cet élevage que j’appellerai en liberté. Je ne contesterai pas à ce dernier procédé une plus grande rusticité, mais c’est là une qualité d’autant moins recherchée que les progrès de l’agriculture s’accentuent davantage. À chaque temps ses exigences. De pareilles bêtes ne trouvent plus aujourd’hui de débouchés sûrs et faciles, même dans les circonstances les plus favorables, à moins de faire de fortes concessions sur le prix de vente.

Il en est du moins ainsi toutes les fois que l’éleveur n’utilise pas lui-même ses élèves, mais qu’au contraire il les vend à l’époque du dressage. L’acheteur doit nécessairement être réservé sur le prix, parce que l’animal exigera des dépenses pour arriver à un degré d’apparence convenable.

Nous venons de parler de l’élevage en liberté et au pâturage ; bien des auteurs ont traité ce sujet avec divergence d’opinions. La cause en est peut-être dans la solution absolue qu’ils ont voulu donner du problème. Pour l’espèce chevaline, on reproche à la stabulation de ne pas permettre assez d’exercice à l’animal, de laisser pousser vite la corne de son sabot, et par suite de fausser les aplombs ; sans quoi, on lui donnerait volontiers la préférence. Comme correctif, on propose les paddoks. Chez le bœuf, tous ces effets du repos n’ont pas besoin d’être pris en aussi grande considération. Aussi, toutes les fois que les ressources le permettront, les éleveurs Bazadais agiront-ils sagement en continuant de le pratiquer. Et ce n’est seulement pas pour les jeunes sujets que cet usage présente des avantages : bien des vaches et des bœufs restent à l’étable pendant quelques mois d’hiver ; au retour du printemps, ils semblent avoir moins souffert que les autres des rigueurs de la saison. C. Emasculation. — Arrivés à 12, 15 mois, les jeunes taureaux subissent l’opération du bistournage. L’ablation complète et sanglante des testicules n’est pas usitée dans le pays ; même les taureaux qui servent à la reproduction, sont plutôt bistournés que castrés, lorsqu’on les soumet à l’engraissement. Au sujet du bistournage, on peut dire absolument comme M. Ayraud, vétérinaire à Fontenay-le-Comte : « Les éleveurs demandent que le vétérinaire ait soin de ne pas trop haut monter les testicules dans les bourses, pour que l’œil soit plus avantageusement flatté, par un plus grand développement de la région scrotale. L’on aime beaucoup les bœufs bien bragués et l’on estime moins ceux qui sont trop fendus. »

D. Alimentation. — Vers le milieu de son adolescence, le bœuf reçoit un régime réglé, plus ou moins substantiel, suivant les localités. Il prend ses repas à des heures fixes, à moins que lui ou le fermier ne soient occupés à des travaux urgents. Là où les prairies naturelles sont peu étendues et où l’agriculture est moins avancée, il ne reçoit en hiver qu’une alimentation maigre et parcimonieuse. Nourri autrefois à la main, avec de la paille de froment, souvent même de seigle à laquelle on ajoutait soit du foin, du regain, un peu de son, soit quelques tiges de blé ou de navets, quand la saison devenait plus douce, il est soumis aujourd’hui à ce même régime sauf la préparation : on se sert beaucoup du hache-paille Champenois. Malgré l’insuffisance de cette alimentation et sa mauvaise nature, propre à engendrer de graves maladies, à corrompre le meilleur tempérament, ces animaux jouissent d’une santé et d’une vigueur à toute épreuve. Il semblerait même, tant la race est organiquement favorisée, que les mauvaises conditions dont il s’agit tournent à son profit. Des qualités aussi précieuses rendent son exportation et son acclimatation très faciles. « À Bazas, au contraire, et dans les communes qui touchent à cette petite ville, où l’on trouve les plus beaux sujets de cette race, le régime et la nourriture qu’on leur donne sont très salubres. » (Dupont.)

A propos de l’alimentation, M. Magne a écrit : Ces animaux (les bœufs bazadais) sont entretenus avec de la paille de seigle, des feuilles de maïs desséchées sur pied et des sommités de cette plante récoltées après la maturité. Dans les neuf dixièmes de nos départements, on ne trouverait pas ces fourrages dignes d’être récoltés, et cependant c’est en les administrant avec méthode, avec goût, qu’on a créé et que l’on entretient une de nos plus précieuses races de bestiaux.

E. Éducation. Dressage. — L’homme influe en bien ou en mal sur les animaux soumis à sa puissance. Il est leur chef et les façonne, pour ainsi dire, à sa guise. Quels sont, en effet, les animaux les plus dociles et les plus attachés à l’homme ? Ceux qui ont vécu le plus longtemps avec lui et qui se distinguent par leur instinct de sociabilité. D’après cela, il est facile de comprendre que la bonté morale d’un animal dépend surtout de la première impulsion de l’homme, de l’éducation. Bien souvent, on compare l’être humain à une jeune tige se pliant aux fantaisies et aux caprices de l’arboriculteur ; avec tout autant d’à-propos, la comparaison peut s’appliquer à l’animal. C’est surtout l’éducation qui fait une race ce qu’elle est. Le lecteur trouvera peut-être que j’insiste trop, mais il voudra bien me pardonner, car il comprendra aisément à quels déplorables abus conduisent la négligence et l’oubli de ces principes. Heureusement que dans le Bazadais on sait les apprécier à leur juste valeur ; tous les auteurs en témoignent dans leurs ouvrages. Dès les premiers jours, le jeune veau reçoit les caresses de tous les gens de la ferme ; on l’approche, on lui prodigue mille soins. Plus tard, sa propreté ne laisse rien à désirer ; le soigneux agriculteur ne tarde pas à l’habituer de bonne heure au pansage. De temps en temps, il lui fait la toilette. Aussi, à la visite d’un ami, son premier soin sera de le conduire à l’étable et de lui faire admirer la bonne tenue de son bétail. Il estime son bœuf ou sa vache autant que l’Arabe son cheval ou son dromadaire. La cause de cette bonne éducation réside dans les mœurs et dans une sorte de spécialité ; n’ayant pas à donner ses soins à l’élevage du cheval, l’agriculteur s’occupe de son mieux de celui du bœuf. Un point essentiel, c’est de n’aborder, à l’étable, un jeune animal qu’avec ménagements, pour ne pas l’effrayer et le rendre peureux. Cette précaution est d’autant plus utile à prendre, pour le bœuf bazadais, que de son naturel il est vif, emporté. Il deviendrait vite ombrageux : c’est ce que lui reproche M. Dupont, quand il le qualifie d’oiseleur. L’éducation seule peut remédier à ces inconvénients et rendre doux un caractère irritable. Si quelque sujet se montre réfractaire, il est généralement sacrifié à la boucherie.

La première éducation terminée, commence le dressage qui n’en est que le couronnement. Les premières opérations ont pour but de diminuer la fougue par un peu de fatigue ; on y parvient en faisant faire à l’élève de fréquentes sorties, à côté de sa mère ou d’un bœuf de la ferme, pour le maîtriser et régler ses mouvements. En répétant cet exercice, on le rend plus calme et plus facile à conduire ensuite à la main ; cette seconde éducation demande une grande assiduité, une grande constance et un art consommé des maniements de l’espèce bovine, sans quoi, il serait à craindre que la race bazadaise ne conservât un caractère irascible et difficile à dompter. La preuve en est dans certains mouvements de rébellion auxquels elle se livre, lors de quelques contrariétés ; l’impatience la gagne parfois. Le dressage achevé et perfectionné, la sollicitude du maître continue tout aussi vigilante et aussi intéressée. M. Magne rapporta en parlant du bœuf bazadais : « Ces derniers sont toujours pourvus de couvertures, en toile en été, en étoffes de laine pour l’hiver, et soigneusement appliquées, afin de les préserver des insectes ailés et des intempéries. Si le bouvier est surpris dehors par un mauvais temps, que son attelage arrive mouillé à l’étable, et qu’il ne trouve pas une couverture de rechange, il remplace de suite celle qui est mouillée par la pareille artistement arrangée. »

F. Amputation des cornes. — C’est une vieille habitude régulièrement suivie dans le pays. Il est rare de rencontrer un attelage de 3 ou 4 ans, sans qu’il ait subi cette opération. Elle consiste à scier à cinq travers de doigt de la tête les deux cornes qui regardent le centre du couple : la droite pour le bœuf qui travaille à gauche, et la gauche pour celui de droite ; aussi l’opération n’est-elle pratiquée qu’exceptionnellement sur un sujet non appareillé. La cause de l’amputation ne réside pas uniquement dans la mauvaise direction des appendices frontaux. Dans ce cas, on n’aurait qu’à les raccourcir comme je l’ai vu pratiquer à l’École vétérinaire pour des bœufs gascons ou garonnais. On s’expose à produire des coryzas ; mais en revanche, on se met à l’abri d’atteintes quelquefois très gravés. Ce qu’il importe surtout après l’opération, c’est de ne pas assujettir trop tôt les animaux au travail. G. Habitations. — Je ne quitterai pas ce chapitre, sans parler des habitations et de certaines pratiques irrationnelles, préjudiciables et profondément enracinées. En général, les bouveries ou vacheries sont assez vastes, mais elles pêchent par leur disposition intérieure, soit sous le rapport de l’ameublement, soit sous le rapport de la tenue. Partout, si ce n’est chez quelques propriétaires soigneux, ces habitations ne reçoivent pas assez de lumière : les ouvertures manquent pour établir un renouvellement d’air nécessaire à la purification des gaz confinés, devenus délétères ou malsains, tant par surcharge d’acide carbonique que par l’augmentation de cette matière animale propre à tout milieu contenant des êtres vivants. Une telle atmosphère qui ne se change pas, est impropre à entretenir une complète hématose. Le sang au lieu de se mettre en contact avec un air de composition normale, 21 d’oxygène et 79 d’azote, absorbe au contraire, à travers les membranes du poumon, à chaque inspiration, quelques molécules de ce miasme morbifique. Du sang, ce principe nuisible passe dans l’économie, où son action, quoique latente, n’en produit pas moins à la longue de funestes effets. S’il agit ainsi dans l’état de santé, à plus forte raison doit-il exercer une influence fâcheuse, en cas de maladie. Non-seulement alors il s’oppose au retour physiologique des fonctions, mais encore il aggrave le mal, en devenant cause morbifique à son tour. Sans crainte de tomber dans l’exagération, on peut affirmer que c’est là une des plus fécondes sources de la genèse pathologique et d’autant plus efficace qu’elle agit d’une manière constante. Par la connaissance du rôle de l’air dans les phénomènes de la respiration, et par conséquent de la circulation, on porterait plus de soins dans l’établissement des habitations, on chercherait surtout à avoir le plus grand volume possible de ce fluide, tout en le renouvelant, avant qu’il n’acquière des propriétés méphitiques. Il n’est guère de moyens hygiéniques plus propres à prévenir le délabrement des santés. C’est surtout ce à quoi doivent tendre les lumières du médecin : son rôle n’est seulement pas de guérir, mais il doit surtout s’évertuer à conserver le don précieux de la santé. Pour retirer de l’établissement des fenêtres tout l’avantage possible, sans s’exposer à leurs inconvénients, elles devront avoir toutes leurs ouvertures tournées en haut en faisant mouvoir les charnières dans un plan horizontal, parallèle au sol. Par ce moyen, l’air frappera d’abord sur les parties supérieures du logement et se mettra au niveau de la température intérieure, avant d’agir sur les animaux. On éviterait ainsi toute impression subite, cause ordinaire des refroidissements. Jamais non plus elles ne devront être pratiquées juste devant la tête d’un animal ; on s’expose ainsi à l’introduction de corps étrangers entre le globe oculaire et les paupières, et à de graves ophthalmies. Comme complément de ce qui précède et comme principale règle de propreté, on devrait avoir soin d’enlever beaucoup plus fréquemment la litière, surtout en été. Tout y gagnerait, l’agriculture et le bétail : l’agriculture, en bénéficiant de la grande quantité d’ammoniaque perdue et qui pourrait être employée comme engrais à l’état de carbonate, bicarbonate et sulfate d’ammoniaque ; le bétail, en se soustrayant à l’action irritante et caustique de cette base. Si la propreté est portée à un haut degré pour le sujet, il n’en est pas de même pour l’intérieur des murs de l’étable et du plafond. Leur état malpropre est même considéré comme un bien par un grand nombre de propriétaires.

Je dois aussi attirer l’attention sur un point ou plutôt une pratique vicieuse généralement adoptée, quelquefois même par les hommes qui se disent connaisseurs en extérieur. Il y a dans un grand nombre d’étables, au-devant de la crèche et de la place de chaque bête, une pièce de bois servant de marchepied et destinée à servir d’appui aux membres antérieurs, lors du repas et souvent pendant la station. Il en résulte que les animaux sont condamnés à prendre une attitude anormale, défectueuse. Le poids du corps se porte sur l’arrière-train ; les jarrets se fatiguent, la colonne vertébrale faiblit et ses muscles, fatigués d’exercer une contraction permanente, la laissent se fléchir. C’est surtout dans le jeune âge que cette tige osseuse cède et décrit une courbe à concavité supérieure. Telle est la cause à laquelle on doit rapporter la mauvaise conformation du dos ensellé ou coupé. Tous les efforts des vétérinaires doivent tendre à faire disparaître cet usage. Il ne faut pas se le dissimuler, la besogne sera longue, la routine l’emportera longtemps encore sur les principes de la zootechnie, car il répugne au paysan de sortir des voies battues : vaincu par le raisonnement, il n’en reste pas moins buté à une idée qu’il a adoptée sans examen et qu’il suit en aveugle. Voilà comment la plupart comprennent la loi du progrès ; pour eux, le progrès est dans la stabilité, c’est-à-dire dans l’antithèse du progrès. Il faudra en outre lutter contre une autre difficulté : c’est la prétention que l’on a de donner de cette façon plus de parade à l’animal en vente, à l’étable. La maxime de Jacques Bujault n’est jamais oubliée : qui pare bien, vend bien. Tels sont, si je ne me trompe, les principaux points à réformer dans l’hygiène de la stabulation. Au travail il y a aussi à faire disparaître le joug long. Il constitue un mauvais système d’attelage paralysant la résultante des forces. Ce défaut devient surtout sensible si l’une des doux bêtes a l’habitude d’aller devant ou si ce couple ne travaille pas ordinairement ensemble. Un autre inconvénient de cet attelage résulte aussi de l’étroitesse des chemins : dans de pareilles routes, les mouvements ne peuvent s’exécuter qu’avec gêne et sans effet utile.


PRODUCTION. — COMMERCE


A. Production. — Dans toute la contrée on produit des bœufs bazadais, mais dans des proportions bien différentes. Les communes les plus riches en fourrages artificiels et les mieux favorisées sous le rapport des prairies naturelles, en produisent beaucoup plus que les autres. Plus aussi une propriété est grande, plus elle a de jeunes veaux et de génisses. C’est surtout dans la commune de Bazas et aux alentours, côté Sud et Est, que l’on fait venir le plus de jeunes sujets. Indépendamment de ces centres, la multiplication du bétail s’étend chaque jour, parce que l’on a compris que nulle autre industrie ne donnait des bénéfices équivalents. On cherche à avoir le plus de bétail possible à condition de pouvoir le nourrir. Telle est la tendance qui se manifeste ; plaise à Dieu que l’on persiste dans cette voie ! Le bétail est la source de l’engrais ; l’engrais est la base de toute agriculture. C’est pour avoir méconnu cette vérité qu’un journaliste de la Virginie disait des Américains, il y a quelques années : « Nous avons vendu sous forme de tabac, de coton, la chair et le sang de nos terres, et nos terres, aujourd’hui épuisées, refusent de produire ou donnent des produits tels qu’ils ne paient plus les frais. »

B. Commerce. — Dans toute industrie, il ne s’agit pas seulement de produire, mais encore faut-il pouvoir écouler les produits. Dans l’industrie animale, cette dernière nécessité se fait d’autant plus sentir, que l’objet à vendre consomme les bénéfices que l’on s’attendait à réaliser.

On ne comprend donc pas très bien le principe de Thaër, lorsqu’il conseille de produire toujours sans s’occuper des débouchés. La proposition inverse serait, ce me semble, beaucoup plus vraie. Quoi qu’il en soit, la race bazadaise est, dans la Gironde et dans les départements voisins, l’objet de nombreuses transactions ; la boucherie demande chaque jour de nombreuses têtes de ce bétail. Aujourd’hui les ventes, les échanges sont beaucoup plus fréquents qu’autrefois. Cette activité commerciale résulte de l’établissement des routes praticables, de la fréquence des foires et de la proximité de la grande ville de Bordeaux. La voie ferrée exécutée récemment entre Langon et Bazas, met cette dernière ville pour ainsi dire aux portes du chef-lieu de la Gironde.

Depuis lors, chaque jeudi et chaque dimanche, on embarque, à la petite gare de Nizan-Villandraut, des bestiaux à destination pour les marchés de Bordeaux. Loin de porter préjudice au travail, comme l’avançaient d’abord quelques agriculteurs de la contrée, le chemin de fer n’a fait que l’accroître et augmenter les ressources du pays. Le bouvier lui-même, qui se plaignait le plus, trouvera maintenant un travail plus assidu et moins pénible. Une demi-journée lui rapportera autant qu’autrefois un jour entier. Sa santé et celle de son bétail seront moins en danger, les engrais mieux conservés, et il pourra plus convenablement disposer de son temps.

C. Foires. — De même qu’un peuple a des institutions et une industrie en rapport avec ses mœurs et sa civilisation, de même aussi un commerce particulier réclame des créations spéciales propres à son développement. C’est ainsi que, dans le Bazadais, les foires ou marchés sont très multipliés. Bazas à une foire chaque mois et cinq foires extraordinaires dans le courant d’une année. Auros, situé à 7 ou 8 k. au N.-E., en possède tout autant et de tout aussi fréquentées. La petite localité de Lerm est encore le rendez-vous de nombreux marchands, plusieurs fois dans l’année. Enfin, il est de petites communes atteignant à peine 500 habitants et où pourtant, grâce à leur position, s’opèrent de nombreuses transactions commerciales. Par l’intermédiaire de ces marchés, le propriétaire intelligent se tient au courant des prix de la marchandise, l’intérêt agricole est mieux sauvegardé, les méprises moins fréquentes, et l’élan commercial plus soutenu. Il serait même peut-être d’un intérêt bien entendu, au point de vue des producteurs, des consommateurs et des produits, que ces centres d’attraction se multipliassent encore. Que, mettant de côté certaines rivalités mesquines, les administrations communales s’accordent à les étendre, elles n’auront qu’à s’en féliciter. Que, loin d’empêcher les essais, elles les favorisent au contraire. Toutefois, il ne faut rien pousser à l’excès, s’il est bon d’établir beaucoup de foires, il est encore meilleur de le faire avec à propos. Tout en admettant que les marchés encouragent la production, il serait à désirer qu’on la débarrassât des droits de fiscalité dont souffre la petite culture.

« La zootechnie, lit-on dans le Livre de la Ferme, ne peut d’aucune façon considérer ces droits comme un encouragement ; ce qu’il importe, c’est qu’ils ne mettent à ses opérations que le moins d’empêchement possible. Par cela seul qu’ils sont un obstacle au développement normal de la consommation, en grevant la production de frais toujours trop considérables, si minimes qu’ils soient, dès qu’ils s’appliquent à des objets de première nécessité, notre plus vif désir doit être de les voir supprimer. » Les lieux de marché ne sont-ils pas assez privilégiés sans chercher à bénéficier encore ? Beaucoup, pour en jouir, se montreraient moins exigeants. De même que les produits étrangers entrent librement en France, de même le commerce intérieur devait être allégé de tout fardeau, de toute entrave.


MOYENS DE MAINTENIR ET D’AMÉLIORER LA RACE BAZADAISE


On peut arriver à ce résultat par l’hérédité (Gesta), et les moyens hygiéniques (circumfusa).

A. Hérédité. — L’hérédité est indispensable : pour qu’un sujet possède des qualités données, il doit nécessairement les tenir de ses procréateurs. Telle qu’elle existe de nos jours, la race bazadaise convient parfaitement à la contrée, et longtemps encore son aptitude au travail sera son plus grand mérite. On doit donc s’évertuer à conserver scrupuleusement cet attribut. Comme les vices se transmettent aussi bien que les qualités, on doit éviter de livrer à la production un taureau ou une génisse de mauvaise conformation ou de mauvais caractère. C’est une précaution dont on ne tient pas toujours assez compte. Au lieu d’amélioration on tombe alors dans la dégénérescence. Des agronomes enthousiastes des races étrangères ont proposé leur introduction comme moyen améliorateur. L’expédient est périlleux et réussit rarement. Mieux vaut s’en tenir à la sélection. Sélection. — La sélection consiste dans le choix des reproducteurs. Qu’on la pratique de famille à famille ; dans la race ou entre parents dans la famille même, on fait toujours de la sélection, à la seule condition que les reproducteurs soient choisis en vue du résultat proposé. Son application comporte nécessairement la pratique de la Consanguinité, qui n’en est qu’un complément. Les mariages consanguins sont assez en honneur dans le Bazadais. Un bon taureau s’accouple souvent avec sa fille. C’est le système in and in des Anglais, système auquel, d’après M. Dupont, il faut rapporter tous les progrès obtenus jusqu’à ce jour dans l’amélioration et la conservation de toutes nos races. La consanguinité favorise la tendance à l’engraissement ; on ne doit pas trop s’en plaindre à condition de rester dans de justes limites. Ce n’est pas tant l’aptitude au travail qu’on doit chercher à développer, c’est plutôt l’aptitude à la précocité, sans trop faire empiéter celle-ci sur celle-là. Il est du devoir du vétérinaire de réagir contre l’emploi de taureaux trop jeunes ; de tels sujets s’épuisent vite et ne donnent que des produits chétifs.

J’en dirai tout autant de ceux d’un embonpoint exagéré. L’état de graisse excessif émousse leur vivacité et leur énergie ; une propension au lymphatisme fait place à l’irritabilité nerveuse ; les organes générateurs tombent dans une véritable léthargie. Les éleveurs s’en plaignent souvent et avec raison. L’infécondité des femelles peut s’expliquer par cette seule cause.

Pour prévenir cet abus, il serait nécessaire de laisser le taureau moins actif. Le meilleur remède consisterait dans un exercice modéré et quelques promenades.

Croisements. — En règle générale, les races étrangères doivent être proscrites. Qu’adviendrait-il si, dans le but de créer une race laitière, on importait des taureaux bretons, ayrs ou hollandais ? Un produit abâtardi, dépourvu des qualités du père et de la mère, une véritable anomalie.

Pour avoir du lait, il vaut mieux, comme on le fait, acheter des vaches laitières et les soumettre à un régime particulier ; ne pas les faire travailler et les bien nourrir.

Toutefois, si quelqu’un voulait allier deux sujets de race distincte, il devrait les choisir aussi rapprochés que possible par leur constitution physiologique. Ainsi, un croisement avec le gascon ne serait pas trop irrationnel ; il serait irréfléchi avec le garonnais. Cette règle peut souffrir quelques exceptions : dans une riche ferme, à fourrages abondants, on pourrait unir le bazadais avec ce dernier, dans le but d’avoir des animaux plus précoces pour l’engraissement ; mais le croisement resterait alors dans les limites d’une pure industrie. La race locale ne participerait en rien à cette spéculation.

B. Moyens higiéniques. — Ils consistent dans l’augmentation des fourrages, la production des plantes artificielles et une plus juste répartition du travail. Heureusement l’impulsion est donnée, il n’y a qu’à persister. Par les progrès obtenus et les réformes agricoles accomplies dans le pays, depuis vingt—cinq ans, on peut très bien augurer de l’avenir. Il n’est pas de si petite commune où l’emploi du plâtre, de la marne, le terrage, l’extension des prairies artificielles, du farouch, du trèfle de Hollande et les cultures des racines, les défrichements profonds avec enlèvement d’alios, les assainissements, les irrigations ne soient des pratiques connues et communes dans le Bazadais (Dupont). Or, les fourrages et le bétail s’enchaînent, mais les premiers commandent au second et règlent son mode d’existence. Moyens de provoquer les améliorations par les concours. C’est dans ces dernières années que la France agricole a été divisée en un certain nombre de régions, pourvues chacune d’un concours d’animaux reproducteurs, d’instruments et machines, et de produits. Ils aident à l’amélioration, en ce sens qu’ils montrent publiquement les heureux résultats obtenus par une méthode intelligente. Chacune de ces expositions est pour tous un enseignement, une instruction gratuite ; chacun peut établir la comparaison entre ces ressources et celles de l’exposant et juger ensuite. Les concours ont encore l’avantage de la stimulation. Toutefois, si excellente que soit cette institution, elle n’en laisse pas moins réclamer de nombreux desiderata. Les encouragements ne devraient pas être exclusivement réservés à une classe privilégiée, mais s’étendre aux petits comme aux grands propriétaires. Tout travail, tout effort a droit au mérite, et par conséquent à une récompense qui n’est que la sanction du mérite. En outre, le jury, avant de décerner les encouragements à un exposant, devrait s’enquérir de l’état de son bétail. Enfin, comme le fait remarquer très judicieusement M. Gourdon, dans ces exhibitions, les exposés se présentent ordinairement sous un état d’embonpoint exagéré. Il écrivait encore dernièrement, au sujet du concours régional de Montauban : « Nous appellerons l’attention notamment sur les animaux de l’espèce bovine, lesquels, malgré toutes les observations faites et répétées par la presse, ont persisté à, se présenter, au concours de Montauban, dans un état de graisse excessif et qui leur eût certes permis de figurer dans un concours de boucherie avec plus d’avantage que dans un concours de reproducteurs.

Inutile de revenir sur les conséquences fâcheuses qu’entraîne ce système déplorable de préparation ; mais on peut regretter d’autant plus de le voir se perpétuer, qu’il semble que le jury du concours lui-même, par le choix de ses lauréats, tienne à se faire, pour le maintenir, le complice des propriétaires. »

Ces observations devraient rester à la mémoire de tous. Elles méritent de fixer l’attention des hommes qui ont à cœur l’amélioration de la race Bazadaise.