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Rabelais (Anatole France)/Suite de la vie de Rabelais - 2

< Rabelais (Anatole France)
Calmann-Lévy (p. 157-165).

INTRODUCTION AU QUATRIÈME LIVRE

Après avoir donné son quatrième livre à l’imprimeur dans les premiers jours de 1546, Rabelais s’en fut à Metz, ville impériale, avec l’ancien capitaine de Turin, cet Étienne Lorens qui l’avait si bien reçu, quelques années auparavant, dans son château de Saint-Ay, au bord de la Loire. Étienne Lorens, agent secret du roi, allait négocier pour son maître. On a cru que son ami Rabelais avait fui jusque dans les murs de Metz la fureur des farfadets. Et il est vrai que le Pantagruélisme n’avait pas pour la Sorbonne et le Parlement une odeur agréable, et que le roi et sa sœur la reine de Navarre ne pouvaient plus rien pour leurs amis, suspects d’hérésie et d’impiété. Il est vrai que le juge Tiraqueau, devenu membre du Parlement et très zélé pour la défense de l’orthodoxie, rayait le nom de François Rabelais de tous ses écrits. Mais notre auteur gardait encore de puissants protecteurs, les évêques de Paris, du Mans, de Tulle, de Montpellier, le cardinal de Châtillon et le Pantagruel passait, bien à tort il est vrai, pour une bouffonnerie sans conséquence. Il semble bien, après les recherches heureuses de M. Henri Clouzot, que Maître François se soit très tranquillement installé dans la maison que le seigneur de Saint-Ay avait dans la ville de Metz.

De là, il écrivit au cardinal du Bellay une très humble supplique pour obtenir de lui un peu d’argent.

« Si vous n’avez de moi pitié, lui dit-il, je ne sais que devenir. Sinon en dernier désespoir m’asservir à quelqu’un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes études. »

Il proteste qu’il est impossible de vivre plus frugalement qu’il ne fait. Tout ce qu’il demande, c’est de pouvoir « vivoter » et s’entretenir honnêtement, comme il a fait jusque-là, pour l’honneur de la maison à laquelle il appartenait lors de sa sortie de France.

Cette lettre est très humble, sans doute, mais elle est surtout comminatoire. Maître François, docteur en médecine, dit poliment au cardinal évêque : « Si vous me continuez mes subsides, je reste à vous ; si vous ne me les continuez pas, je me donne à un autre, ainsi que le veulent mon état et ma condition. » Ces du Bellay étaient des gens de bien et d’honneur ; mais ils n’avaient guère d’argent. Vous vous rappelez que Langey à sa mort devait beaucoup à son médecin. Rabelais n’ignore pas que, pour être entendu des grands, il faut frapper souvent et fort et ne pas craindre d’être importun. Saint-Ay se chargea de faire tenir la lettre au cardinal évêque, mais sans y ajouter le moindre mot de recommandation, sans doute parce qu’il savait que Rabelais, dans sa propre maison, ne manquait pas du nécessaire.

Rabelais à Metz était d’autant moins à plaindre, qu’il se faisait agréer, en avril 1547, comme médecin stipendié de l’Hôtel-Dieu. Il resta un an plein au service de la République, moyennant cent vingt livres, et il contenta si bien les habitants de Metz, que les magistrats lui accordèrent les appointements d’un trimestre comme gratification. Il « vivotait » donc assez bien.

François Ier mourut le 31 mars 1547. Henri II, qui lui succédait, n’avait pas, comme son père, le goût des arts, des lettres et des élégances de l’esprit. Son intelligence était étroite, son cœur petit, et l’on pouvait augurer que les luthériens de France seraient, sous le nouveau prince, plus âprement persécutés qu’ils ne l’avaient été même durant les dernières années, pourtant si pleines de supplices, du feu roi. Le premier acte du souverain confirma toutes les craintes des modérés. Henri II établit au Parlement la chambre ardente qui devait expédier les procès d’hérésie.

Le cardinal du Bellay, dont le crédit était diminué à la nouvelle cour, préférant servir son roi de plus loin, retourna à Rome et y vécut dans l’exil déguisé d’une ambassade. Il appela cette fois encore près de lui Rabelais, qui se trouvait dans la Ville Éternelle au mois de février 1549, lors de la naissance de Louis d’Orléans, deuxième fils de Henri II et de Catherine de Médicis. Nous savons en quel mépris ce grand esprit tenait les astrologues et comme il raillait ceux qui croient qu’il y a au ciel des étoiles pour les princes et non pour les gueux. Pourtant, soit pour complaire à l’ambassadeur, soit pour obtenir la faveur du roi, il tira l’horoscope du nouveau-né et lui prédit un sort favorable, si toutefois il échappait à quelque triste aspect en l’angle occidental de la septième maison. L’astrologue malgré lui, qui savait son Virgile, se rappelait, sans doute, les beaux vers du sixième livre de l’Énéide :


Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas !
Tu Marcellus eris.

Mais Virgile, quand il faisait prédire par le vieillard Anchise la mort prématurée du fils d’Octavie, ne faisait qu’annoncer un événement accompli. Rabelais risquait une vaticination plus chanceuse. L’enfant royal n’alla pas même jusqu’à la septième maison, et sa mort attesta la fausseté d’un horoscope dont Maître François savait autant et mieux que personne l’imposture, lui qui avait dénoncé comme abus et vanité l’art de Raymond Lulle et la divination par l’inspection du ciel.

À l’occasion de cette naissance, le cardinal du Bellay et l’ambassadeur de France donnèrent à Rome des réjouissances et notamment une sciomachie ou bataille feinte, dont Rabelais envoya la description au cardinal de Guise que nous voyons, sans surprise, protéger la vieillesse de Rabelais, car la guerre civile n’avait pas encore éclaté, les Guises n’étaient pas encore les chefs des catholiques espagnols et romains, et Frère François, s’il n’était point papiste, était encore moins calviniste. Le réformé Théodore de Bèze, qui l’avait autrefois célébré, le regardait alors comme la bête de l’Apocalypse et comme un monstre plein d’iniquité. Ce n’était point une raison pour qu’il fût épargné. Il recevait au contraire des coups des deux partis, réformé pour les catholiques, papiste pour les réformés. Pendant qu’il vivait à Rome auprès du cardinal du Bellay, en France, un moine de Fontevrault, nommé Gabriel de Puits-Herbault, en latin Putherbus, l’attaquait violemment dans un livre nommé Theotimus qui trouvait des lecteurs. Il se peut que, comme on l’a dit récemment, l’animosité de ce religieux contre le pantagruélisme eût des causes particulières et qu’elle fût née de ce que Rabelais, dans sa grande comédie pantagruéline, avait joué, sous le nom de Picrochole, un Sainte-Marthe, ami de Puits-Herbault. Néanmoins, c’est l’impiété, la mécréance, le calvinisme, que le Theotimus reproche à Maître François, et l’attaque est bien générale et bien ample, puisque du Bellay et les indulgents prélats de l’Église de France y sont enveloppés. Ce moine enragé envoie Rabelais à Calvin et il le voudrait déjà au diable :

— Plût à Dieu, s’écrie-t-il, qu’il fût à Genève, lui et son pantagruélisme, s’il est encore de ce monde ! Car il avait, au commencement de ce règne, suivi la tourbe des cardinaux renvoyés et relégués à Rome.

Et il nous peint un Rabelais biberon, glouton, cynique, portrait bien faux, qu’on croira longtemps vrai.

S’il avait de nombreux ennemis, il avait aussi de puissants protecteurs et il en comptait autant et plus peut-être à la cour de Henri II qu’il n’en avait trouvé auprès du feu roi, pourtant lecteur et, dit-on, amateur du Pantagruel. Il était bien vu des Guises et du cardinal Odet de Châtillon. Quand il revint en France, non seulement il ne fut point inquiété, mais, déjà curé de Saint-Christophe-du-Jambet, au diocèse du Mans, il fut nommé, le 18 janvier 1550, à la cure de Meudon, près Paris. Si l’on s’en rapporte à des témoignages anciens et non sans valeur, il accomplit ses fonctions curiales avec beaucoup de dignité et de dévouement.

« Sa maison (à Meudon), au dire d’Antoine Leroy, son plus vieux biographe, interdite aux femmes, était ouverte aux savants, avec lesquels il aimait à s’entretenir. Il détestait l’ignorance, surtout chez les ecclésiastiques, et retrouvait, pour caractériser les prêtres illettrés, la verve satyrique de l’auteur de Pantagruel. Quos vocaret Isidis asellos. Du reste c’étaient les seuls envers lesquels il manquât de charité. Les misérables étaient toujours sûrs de trouver du secours dans sa bourse. Il était d’une si grande intégrité que jamais on ne l’avait surpris manquant de parole à personne. Enfin, ses connaissances en médecine l’avaient rendu doublement utile à sa paroisse. »

Guillaume Colletet, un peu plus tard, témoigne aussi des vertus du curé de Meudon :

« Il desservit cette cure avec toute la sincérité, toute la prudhomie et toute la charité que l’on peut attendre d’un homme qui veut s’acquitter de son devoir. Du moins, l’on ne voit ni par tradition, ni autrement, aucune plainte formée contre ses mœurs ni contre sa conduite pastorale. Au contraire, il y a bien de l’apparence que son trouppeau estoit très content de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu’il écrivit à quelques-uns de ses amys, qui sont encore entre les mains des curieux et que j’ay veues, où entre autres choses il lui mande qu’il avait de bons et pieux paroissiens en la personne de monsieur et madame de Guise (le duc et le cardinal de Guise venaient d’acquérir le château de Meudon), marque du grand soin qu’il apportoit à faire sa charge et à se faire aimer de ceux dont son évesque lui avoit donné la direction spirituelle. »

Que Rabelais se soit acquitté avec décence et dévouement d’un ministère qu’il avait assumé, nous n’en doutons pas. Mais qu’il pût s’astreindre longtemps à des fonctions sédentaires, c’est ce que nient toute sa vie errante, vagabonde, curieuse, son âme insatiable de voir et de connaître. Il n’est pas sûr, quoi qu’en disent et Golletet et Leroy, il n’est pas sûr que cet homme de bien ait résidé très exactement dans sa cure, et, précisément, nous apprenons que, lors de la visite pastorale de son évêque, Eustache du Bellay, neveu du cardinal Jean, au mois de juin 1551, Pierre Richard, vicaire, et quatre des servants étaient présents en la paroisse de Meudon ; le curé absent.

Au reste, Rabelais, qui ne se fixait nulle part, ne demeura curé de Meudon que l’espace de deux ans moins quelques jours. Il résigna ses deux cures le 9 janvier 1552 nous ne savons pourquoi. La fin de sa vie, à laquelle nous touchons, est enveloppée d’une obscurité profonde.

Quelques jours après cette double résiliation paraissait pour la première fois en son intégrité le quatrième livre du Pantagruel. Les premiers chapitres en avaient été publiés à Grenoble en 1547. Le quatrième livre complet fut achevé d’imprimer chez Michel Fezandat, libraire à Paris, le 28 janvier 1552 et parut avec privilège du roi et une épître à monseigneur Odet, cardinal de Châtillon.

Ce livre, dont l’apparition n’est séparée de celle du troisième livre que par un très court intervalle de temps, en est la suite et contient la navigation de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de la Dive Bouteille. Nous allons le parcourir et ce ne sera certes pas sans joie, car il est plein de morceaux excellents et précieux. Il s’y déroule encore d’excellentes scènes de comédie humaine, bien que l’allégorie, avec ses froides fictions, y remplace trop souvent ce mouvement, ce tumulte de la vie, si réjouissant dans les précédents livres.