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Calmann-Lévy (p. i-iv).

AVANT-PROPOS


Mesdames et Messieurs,

Je veux tout d’abord vous exprimer ma reconnaissance, ma joie et ma fierté de l’accueil que j’ai reçu dans votre belle patrie. Les témoignages de votre faveur que vous m’avez tant prodigués dès ma venue parmi vous, je les reçois, je les accepte, parce que je ne les rapporte pas à moi qui ne suis rien, mais à ce que je représente : ce que vous avez accueilli en moi, c’est l’esprit français, frère du vôtre, c’est une langue, une littérature et des traditions, qui durant tant de siècles, dans notre vieille Europe, ma mère et la vôtre, ont été unies, associées, mêlées à votre langue, à votre littérature, à vos traditions, c’est le génie latin, c’est l’union intellectuelle des enfants de Molière et des héritiers de Cervantès. Frères et amis latins qui après avoir, par vos ancêtres, accompli tant de grandes et belles œuvres en Europe, fondez aujourd’hui, en ce nouveau monde, si vaste et si fécond, la civilisation de l’avenir, recevez le salut d’un hôte ému et joyeux de votre jeune grandeur. Vous unissez, dans vos mœurs nobles et charmantes, à l’activité de l’esprit moderne et à la douceur des temps nouveaux, la générosité de vos grands ancêtres et la vieille fierté castillane ; je salue en vous un grand passé et un grand avenir.

Et vous, chers compatriotes qui êtes venus porter, en ce pays ami, sous les couleurs blanches et bleues, votre activité, votre savoir, vos talents et qui y êtes traités fraternellement, Français réunis ici pour entendre un Français, je vous remercie d’une sympathie que je vous rends au centuple.


Mesdames et Messieurs,

Ce n’est pas sans une longue réflexion, ce n’est pas sans avoir tout pesé soigneusement que j’ai choisi le sujet dont je viens vous entretenir, et, si je me suis décidé à vous parler de Rabelais, ce n’est pas sans raison. J’ai résolu d’étudier avec vous, si tel est votre plaisir, l’auteur du Pantagruel parce que je le connais un peu, parce que c’est un très grand écrivain et, parmi les grands écrivains, un des moins connus et des plus difficiles à connaître, parce que l’histoire de sa vie et de ses œuvres, ayant été complètement renouvelée en ces dernières années par la critique, je puis vous apporter en ce vieux sujet de curieuses nouveautés, et enfin et surtout parce que l’œuvre de ce grand homme est bonne, qu’elle dispose les esprits à la sagesse, à l’indulgence, à la gaieté bienfaisante, que la raison s’y plaît et s’y fortifie, que nous y apprenons l’art précieux de nous moquer de nos ennemis sans haine ni colère. Ce sont là, je crois, de bonnes raisons. Et peut-être aussi que, à mon insu, les difficultés de la tâche m’ont tenté. Vous faire connaître Rabelais, le grand Rabelais, le vrai Rabelais, sans blesser, sans choquer sans alarmer personne, sans offenser un moment les plus chastes oreilles, l’entreprise semble périlleuse. J’ai l’entière certitude de l’accomplir heureusement jusqu’au bout. Je suis sûr de ne pas prononcer un seul mot dont puisse s’alarmer la pudeur la plus délicate. Mais ce n’est pas tout. La vie de Rabelais est mêlée à ces grands mouvements de la Renaissance et de la Réforme dans lesquels se forma l’esprit moderne. Et cela encore était pour me décider dans mon choix. L’ampleur du sujet communiquera quelque force à ma parole. Je toucherai à ces questions avec une liberté digne de vous. Je vous estime trop pour ne vous pas dire tout ce que je croirai être la vérité. Car vous êtes vous-mêmes des hommes de vérité et j’ai abordé parmi vous, je le sais, je le sens, sur un sol libre, où rien ne gêne l’essor de la pensée. Ce serait vous offenser que de ne pas vous ouvrir toute mon âme et tout mon cœur. Vous m’avez appelé. Me voici devant vous sans réserve et sans feinte. Mais ai-je besoin de dire que je croirais trahir les lois les plus sacrées de l’hospitalité, si je m’écartais en quoi que ce fût du respect dû aux consciences, aux convictions, à la foi, à la vie intérieure des âmes ?

J’ai aussi mes convictions, j’ai aussi ma foi. S’il arrivait, par impossible, qu’elles fussent violemment attaquées sur cette terre hospitalière, je ne répondrais que par un tranquille silence, assuré que le calme convient à la raison et le dédain à l’indépendance intellectuelle. Mais pourquoi chercher des nuages dans un ciel pur ? Nous sommes ici dans les régions sereines de la littérature où vous m’avez convié, où tout est concorde, paix, amitié, sourire.


Mesdames et Messieurs,

Il me semble que, pour vous présenter la vie et l’œuvre d’un grand écrivain, le mieux est d’exposer les faits dans l’ordre chronologique. Je vous dirai donc tout ce qu’on sait de Rabelais depuis sa naissance jusqu’a sa mort, et nous étudierons ses livres à la date de leur apparition.

Je sais que je suis peu fait [pour] un auditoire tel que le vôtre, mais il ne faut rien affecter, pas même la modestie.