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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 564-565).


CHAPITRE XXV


Bien que le gouverneur lui eut formellement interdit l’entrée de la prison, Nekhludov savait par expérience que ce qu’on ne pouvait pas obtenir des autorités supérieures s’obtenait, au contraire, sans trop de peine, des autorités inférieures. Aussi espérait-il que le directeur de la prison l’autoriserait à pénétrer auprès de la Maslova, pour lui annoncer l’acceptation de son recours en grâce. Et il espérait pouvoir, en même temps, s’informer de la santé de Kriltzov et lui faire part, ainsi qu’à Marie Pavlovna, du résultat de son entretien avec le gouverneur.

Le directeur de la prison était un homme grand et trapu, de figure imposante, avec de longues moustaches et un collier de barbe. Il fit à Nekhludov un accueil sévère, et lui déclara tout de suite que l’accès de personnes étrangères auprès des détenus n’était possible qu’avec l’autorisation du gouverneur. Et comme Nekhludov lui disait que, même dans les grandes villes, sur le parcours du convoi, on l’avait laissé entrer chez les prisonniers, le directeur répondit d’un ton sec :

— Cela est fort possible, mais moi, je ne puis pas vous laisser entrer !

Et son ton signifiait, aussi clairement que possible :

— Vous autres, messieurs de la capitale, vous vous figurez que vous allez nous étonner et nous embarrasser ; mais point ! et nous, en Sibérie, nous vous ferons voir que nous connaissons assez la règle pour vous en remontrer au besoin ! Nekhludov lui présenta la copie du décret graciant la Maslova ; mais cela non plus ne fit pas le moindre effet sur ce terrible homme. Non seulement il se refusa avec obstination à laisser franchir à Nekhludov les portes de la prison, mais il ne voulut pas même lui dire si le convoi était arrivé. Et, Nekhludov lui ayant ingénument demandé si la copie qu’il venait de recevoir pourrait suffire pour la mise en liberté de la Maslova, il sourit à cette question d’un sourire si méprisant que Nekhludov eut honte lui-même de sa naïveté. Le directeur poussa cependant la condescendance jusqu’à lui promettre qu’il ferait part à la Maslova de l’acceptation de son recours en grâce, ajoutant même, en signe d’une faveur toute spéciale, qu’il ne la retiendrait pas, fût-ce pendant une heure, dès que ses chefs lui auraient transmis l’ordre de la relâcher.

Et ainsi Nekhludov, sans avoir rien pu obtenir, remonta dans son fiacre et regagna son hôtel.

Il apprit, en revanche, de la bouche même du cocher, que le convoi était arrivé depuis près d’une heure. Et il apprit aussi, de la même source, le motif de l’inflexible sévérité du directeur de la prison. Cette sévérité provenait de ce que, dans la prison encombrée, s’était déclarée une épidémie de typhus.

— Rien d’étonnant à cela ! — déclarait le cocher en se retournant sur son siège. — Il y a deux fois plus de prisonniers que la prison ne devrait en contenir. Aussi ça chauffe-t-il, tous ces jours-ci ! Il en meurt plus de vingt par jour !