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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 561-563).


CHAPITRE XXIV


Ayant pris congé du gouverneur, Nekhludov se rendit à la poste. Il se sentait plus en veine d’activité qu’il ne s’était senti depuis bien longtemps.

Le bureau de poste occupait une grande salle voûtée, humide et sombre. Derrière des grillages, une dizaine d’employés étaient assis, la plupart bavardant entre eux, tandis que, dans l’espace réservé au public, une foule impatiente se pressait et se bousculait. Près de la porte, un vieil employé passait tout son temps à frapper d’un timbre d’innombrables enveloppes, qu’un de ses collègues lui tendait au fur et à mesure.

Nekhludov n’eut pas à attendre longtemps. Dans ce bureau comme presque partout, sa tenue de barine lui valut un tour de faveur, et un des employés qui bavardaient lui fit aussitôt signe qu’il pouvait s’approcher. Nekhludov donna sa carte ; l’employé, respectueusement, lui remit le volumineux courrier qui se trouvait, pour lui, à la poste restante.

Dans ce courrier étaient plusieurs lettres chargées, et d’autres lettres, et quelques livres, brochures, et journaux. Pour jeter au moins un premier coup d’œil sur tout cela, Nekhludov s’assit sur un banc de bois, à côté d’un soldat qui restait là à attendre, un registre en main. Parmi les enveloppes des lettres, une d’elles surtout l’intrigua, une grande enveloppe avec un cachet rouge des plus imposants. Il ouvrit l’enveloppe, regarda la signature de la lettre ; et aussitôt il sentit que le sang lui affluait au visage et que son cœur battait à se rompre. La lettre portait la signature de Sélénine, l’ancien ami de Nekhludov, maintenant procureur au Sénat ; et à la lettre était joint un papier officiel. C’était la réponse au recours en grâce de la Maslova.

Quelle était cette réponse ? Un refus ? Nekhludov brûlait de le savoir, et cependant il n’osait se décider à lire la lettre qui allait le lui apprendre. Enfin il trouva la force de déchiffrer les quelques lignes que lui écrivait Sélénine ; et il poussa un soupir de soulagement. La grâce de la Maslova était accordée !

« Cher ami, — écrivait Sélénine, — notre dernier entretien m’a laissé une impression profonde. Tu avais raison, au sujet de la Maslova. J’ai étudié son affaire de près, et je me suis aperçu que sa condamnation résultait d’une erreur évidente. Impossible, malheureusement, de songer à faire casser l’arrêt : de sorte que je me suis adressé à la commission des grâces, j’ai appris avec joie que la requête de ta protégée s’y trouvait déjà. Et j’ai pu, Dieu merci, obtenir satisfaction. Je t’envoie ci-jointe la copie du décret ; je te l’envoie à l’adresse que vient de me donner la comtesse Catherine Ivanovna. Quant au décret lui-même, il a été envoyé à la Maslova dans la ville où a été prononcé le jugement ; mais j’imagine qu’on l’aura fait suivre, et qu’il ne tardera pas à être remis à ta protégée. Je m’empresse, en tout cas, de t’annoncer cette bonne nouvelle, et je te serre la main affectueusement. — Ton Sélénine. »

Le décret dont Sélénine envoyait à Nekhludov la copie était rédigé ainsi :

« Chancellerie de Sa Grandeur Impériale. Bureau des grâces. Sur l’ordre de Sa Grandeur Impériale, la nommée Catherine Maslov est informée que Sa Grandeur Impériale, ayant pris connaissance de sa requête, a daigné changer la condamnation à quatre ans de travaux forcés, encourue par elle, en celle de quatre ans de déportation dans un gouvernement quelconque des frontières de la Sibérie. »

Heureuse, bienheureuse nouvelle ! Elle réalisait tout ce que Nekhludov pouvait souhaiter pour Katucha, et pour lui-même aussi. Mais il songea ensuite que ce changement dans la situation de Katucha allait modifier les conditions de ses rapports avec elle. Aussi longtemps qu’elle restait condamnée aux travaux forcés, le mariage qu’il se proposait de contracter avec elle était une union toute fictive et n’avait de sens qu’en ce qu’il allégerait le sort de la condamnée. Mais, à présent, le mariage devenait une chose plus sérieuse, à présent rien n’empêchait plus Nekhludov et Katucha de mener la vie commune, ainsi que doivent le faire un mari et une femme. Et Nekhludov, à cette pensée, se sentait ressaisi de son ancienne frayeur. Il se demandait avec angoisse s’il était prêt pour cette vie commune ; et force lui était de se répondre qu’il n’y était point prêt.

Et puis le souvenir lui revint des relations de Katucha avec Simonson. Les paroles qu’elle lui avait dites la veille, que signifiaient-elles ? Et si vraiment elle consentait à se marier avec Simonson, ce mariage serait-il un bien pour elle ? Serait-il un bien pour lui, Nekhludov ?

Toutes ces questions se pressaient en lui, et il ne savait qu’y répondre : de sorte qu’il eut recours, une fois de plus, à son procédé ordinaire. « Je déciderai tout cela plus tard, tout à l’heure ! — se dit-il ; — à présent je dois avant tout chercher à revoir Katucha, à lui communiquer l’heureuse nouvelle, et à hâter les formalités de sa libération. » La copie que venait de lui envoyer Sélénine y suffirait, sans doute, en attendant la notification officielle du décret.

Et Nekhludov, sortant du bureau de poste, se fit conduire à la prison où devaient être internés les prisonniers du convoi.