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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 544-548).


CHAPITRE XX


Le lendemain matin, vers neuf heures, quand Nekhludov se réveilla, la corpulente hôtesse lui remit une enveloppe qu’avait apportée pour lui, depuis deux heures déjà, un des soldats attachés à l’étape. C’était un billet écrit par Marie Pavlovna.

La jeune fille annonçait à Nekhludov que l’accident arrivé la veille à Kriltzov était beaucoup plus sérieux qu’on ne l’avait cru. « Nous avons eu l’idée de le faire rester ici un jour ou deux et d’y rester avec lui ; mais on ne nous l’a point permis ; de telle sorte que nous l’emmenons avec nous ; mais nous avons bien peur. Ne pourriez-vous pas obtenir que, si son état le force à rester à S… (c’était l’étape suivante du convoi), un de nous soit autorisé à rester près de lui ? Si, par hasard, cette autorisation était de nouveau refusée, et si vous jugiez que, en devenant la femme de Kriltzov, je pourrais avoir la permission de rester près de lui, je n’ai pas besoin de vous dire que je consentirais fort bien à cette formalité. »

Nekhludov fit atteler sa voiture et se hâta de préparer sa valise. Il n’avait pas encore fini de boire son second verre de thé quand il entendit, sur le sol gelé de la route, sonore comme le pavé, retentir le bruit des roues de la troïka qui venait le chercher. Il paya sa note, monta dans la voiture, et dit au cocher d’aller aussi vite que possible, afin de rejoindre au plus tôt le convoi.

Et le fait est qu’après une heure de bon trot il vit devant lui, sur la route, la file noire des voitures qui emmenaient, avec les bagages de tout le convoi, les prisonniers malades et les condamnés politiques. L’officier, comme la veille, était parti en avant pour diriger et surveiller la marche des piétons. Derrière les voitures, et tout autour d’elles, sur les deux côtés de la route, des soldats marchaient d’un pas vif et gai, en hommes qui avaient bu un bon coup avant de partir.

Les voitures étaient en grand nombre, au moins une vingtaine. Dans les dernières, celles que Nekhludov rencontra d’abord, se trouvaient entassés, six par six, les condamnés de droit commun ; dans les premières se tenaient, trois par trois, les condamnés politiques. Novodvorov voyageait en compagnie de Markel et de la Grabetz ; Émilie Rantzev et Nabatov avaient près d’eux la femme enceinte à qui Marie Pavlovna avait cédé sa place. Enfin, dans une troisième voiture, Nekhludov vit Kriltzov étendu sur une couche de paille, avec des coussins sous la tête ; près de lui était assise, sur le rebord de la voiture, Marie Pavlovna.


Nekhludov ordonna à son cocher de s’arrêter, descendit de sa voiture, et s’approcha de celle où était Kriltzov. Les soldats qui entouraient la voiture lui firent signe d’avoir à s’écarter ; mais il était accoutumé déjà à ne tenir aucun compte de ce genre d’avertissements ; et en effet les soldats, après leur première protestation, le laissèrent marcher près de la voiture aussi longtemps qu’il voulut.

Enveloppé dans sa pelisse et coiffé de sa casquette de peau d’agneau, avec un mouchoir noué autour de la bouche, Kriltzov semblait avoir encore maigri et pâli. Ses yeux, seuls vivants dans tout son visage, brillaient d’un éclat qui les faisait paraître agrandis démesurément. Sans cesse secoué par les cahots de la voiture, il regardait devant lui avec une expression de vive souffrance ; et quand Nekhludov lui demanda comment il se sentait, il se borna à fermer un instant les yeux, puis tourna la tête d’un air irrité. Toutes les énergies de son être, évidemment, il les concentrait à supporter les chocs de la voiture.

Marie Pavlovna, dès qu’elle avait aperçu Nekhludov, lui avait adressé un regard où il avait lu clairement toute son inquiétude ; mais, aussitôt après, elle s’était mise à lui parler du ton le plus calme et le plus enjoué qu’elle pouvait.

— Une bonne nouvelle ! — s’était-elle écriée, assez haut pour dominer le bruit des roues. — Figurez-vous que l’officier aura eu honte ! Il a fait enlever les menottes au père de la petite fille, ce matin, et l’a autorisé à porter son enfant. Moi, c’est Véra qui a consenti à me céder sa place ! Et voilà comment je roule en voiture, tandis qu’elle marche à pied, devant nous, avec Simonson et Katia.

Puis il y eut plusieurs minutes de silence ; et tout à coup Kriltzov, repoussant le mouchoir qui lui couvrait la bouche, prononça quelques mots que ni Marie Pavlovna, ni Nekhludov ne parvinrent à entendre. Le malade les regarda alors d’un regard impatienté, et de nouveau ferma les yeux, faisant effort sur lui-même pour ne point tousser. Marie Pavlovna se pencha sur lui, tendit son oreille ; et Kriltzov, se redressant, murmura :

— Maintenant je me sens beaucoup mieux ! Si je ne prends pas froid, je suis tiré d’affaire !

Puis, se tournant vers Nekhludov avec un pénible sourire :

— Eh ! bien, et où en est le problème des trois corps ? Avez-vous trouvé une solution ?

Nekhludov le regardait avec anxiété, ne comprenant pas ce qu’il voulait dire ; mais Marie Pavlovna lui expliqua que les savants appelaient ainsi un problème concernant les relations astronomiques du soleil, de la terre, et de la lune, et que Kriltzov, la veille déjà, avait imaginé par plaisanterie de comparer à ce problème celui des relations sentimentales de Nekhludov, de Simonson et de la Maslova. Kriltzov fit un signe de tête pour confirmer l’explication de la jeune fille.

— La solution ne dépend pas de moi ! — dit Nekhludov.

— Vous avez reçu mon billet ? Vous ferez ce que je vous ai demandé ? — demanda Marie Pavlovna.

— Comptez sur moi ! — répondit Nekhludov.

Puis, croyant voir que le visage de Kriltzov se contractait de nouveau, comme si cet entretien où il ne pouvait prendre part l’eût importuné, Nekhludov s’écarta et regagna sa voiture. L’allusion de Kriltzov lui avait remis en mémoire sa propre situation, qu’il s’était, depuis la veille, efforcé d’oublier ; et un désir lui était venu de rejoindre au plus vite Katucha, pour avoir avec elle un entretien décisif. De nouveau il ordonna au cocher de faire trotter ses chevaux, et c’est avec un serrement de cœur qu’il aperçut devant lui, après deux ou trois verstes de course, le fichu bleu qui couvrait la tête de la Maslova. La jeune femme marchait à l’arrière du convoi, en compagnie de Véra Efremovna et de Simonson, qui paraissait en train d’expliquer quelque chose à ses deux compagnes, avec force gestes de ses longs bras maigres.

Quand Nekhludov les eut rejoints, les deux femmes le saluèrent en souriant, et Simonson ôta sa casquette avec un empressement tout particulier. Mais Nekhludov, en les voyant ainsi réunis, ne se sentit pas le courage de leur parler. Au moment de faire arrêter sa voiture, il se ravisa : et il ne tarda pas à dépasser le convoi, qui se traînait le long de la route avec son accompagnement ordinaire de cris, de rires, et de bruits de chaînes.


La route que suivait sa voiture le conduisit dans une sombre forêt, où des bouleaux et des mélèzes offrirent à ses yeux les mille nuances diverses du jaune de leurs feuilles. Puis la forêt disparut ; des deux côtés de la route s’étendirent d’immenses champs ; et, dans le lointain, Nekhludov aperçut les coupoles et les croix dorées d’un monastère.

Cependant le jour s’était brusquement égayé, les nuages s’étaient dispersés, le soleil avait surgi au-dessus des champs ; et le givre, et la boue gelée de la route, et les coupoles et les croix brillaient doucement ; et cette lumière faisait paraître plus immense encore l’étendue des plaines, jusqu’à la ligne bleue des montagnes barraient l’horizon.

Enfin la troïka entra dans un grand village, faubourg de la ville où se rendait Nekhludov. La rue de ce village était pleine de passants, russes et étrangers, montrant une variété extraordinaire de costumes et de coiffures. Des groupes bavardaient, se querellaient, riaient, devant la porte des boutiques, des hôtelleries et des cabarets. Des chariots se traînaient lourdement, ou se tenaient arrêtés au milieu du chemin. Tout faisait sentir le voisinage de la ville.

Après s’être redressé sur son siège, de façon à se montrer sous l’aspect le plus avantageux, le cocher fouetta ses chevaux, et réussit à leur faire traverser en courant la longue rue du village, malgré cette foule qui la remplissait. La troïka ne s’arrêta que sur la rive d’un fleuve, qui séparait le village de la ville, et que l’on traversait sur un large bac.

Le bac se trouvait alors au milieu du fleuve, s’avançant vers la rive où était Nekhludov. Une vingtaine de chariots étaient là qui l’attendaient ; mais les deux hommes qui conduisaient le bac firent signe au cocher de Nekhludov qu’il pourrait faire entrer sa voiture avant toutes les autres. Et quand le bac fut rempli, ils fermèrent la barrière qui y donnait accès, sans s’inquiéter des protestations des nombreux charretiers dont les voitures n’avaient put trouver place.

Et, lentement, le bac se mit à glisser à la surface de l’eau, sans autre bruit que celui des vagues se brisant sur ses bords, et, par moments, celui des sabots de chevaux frappant le plancher.