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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 537-543).


CHAPITRE XIX


Le ciel, si noir deux heures auparavant, s’était maintenant parsemé d’étoiles ; les flaques de boue avaient gelé en beaucoup d’endroits : et ainsi Nekhludov n’eut pas trop de peine à regagner son auberge. Il frappa à la fenêtre : le garçon aux larges épaules vint lui ouvrir et le fit entrer.

À droite, dans le corridor, Nekhludov entendit le ronflement des cochers, dans une pièce sans lumière ; devant lui, dans la cour, il entendit le bruit continu, régulier, d’une troupe de chevaux mangeant de l’avoine. À gauche, il vit ouverte la porte de la grande salle, où une lampe brûlait devant l’image sainte ; et une étrange odeur s’exhalait de cette salle, une odeur d’eau-de-vie et de sueur mélangées.

Nekhludov monta dans sa chambre, ôta son manteau, et s’étendit sur un divan, avec son oreiller de peau sous la tête. Et là, tout enveloppé dans son plaid de voyage, il revit en imagination les spectacles divers où il venait d’assister. Mais surtout il revit, avec une intensité extraordinaire, le spectacle du petit garçon dormant la tête posée sur les mains, près du cuveau à ordures qui suintait sur lui.

L’entretien qu’il venait d’avoir avec Simonson et Katucha l’avait bouleversé : il sentait qu’un événement s’était produit dans sa vie, un événement imprévu et d’une extrême gravité. Mais il sentait aussi que cet événement nouveau était trop grave et trop imprévu pour qu’il pût encore y penser de sang-froid ; et, par tous les moyens, il s’efforçait de n’y point penser, chassant aussitôt tous les souvenirs qui pouvaient se rapporter à sa propre situation et à celle de la jeune femme. Et avec d’autant plus d’intensité il se représentait le sommeil des prisonniers dans le puant corridor, mais surtout l’innocent sommeil du petit garçon, étendu entre les deux forçats.


Autre chose est de savoir que quelque part, très loin, certains hommes s’occupent à en torturer d’autres, à leur infliger toutes les variétés de la souffrance et de l’humiliation, et autre chose est d’assister, durant trois mois, au spectacle de cette torture, de voir journellement infliger ces souffrances et ces humiliations. C’est ce dont se rendait compte à présent Nekhludov. Vingt fois, au cours de ces trois mois, il s’était demandé : « Est-ce moi qui suis fou, et qui vois des choses que les autres ne voient pas ; ou bien est-ce les autres qui sont fous, ceux qui font ou tolèrent les choses que je vois ? » Or les autres hommes étaient si absolument unanimes non seulement à tolérer ces choses qui étonnaient Nekhludov, mais à les considérer comme importantes et nécessaires, qu’il ne pouvait admettre que tous ils fussent fous ; et, d’autre part, il ne pouvait admettre qu’il fût fou lui-même, car ses idées lui semblaient tout à fait claires et suivies. De sorte qu’il ne savait toujours pas à quelle solution il devait s’arrêter.

Du moins se représentait-il sans cesse plus nettement la signification générale de ce qu’il avait vu, durant ces trois mois. Et voici sous quelle forme il se la représentait :

Il avait l’impression, d’abord, que, entre tous les hommes qui vivaient en liberté, la magistrature et l’administration choisissaient les plus ardents, les plus éveillés, en un mot les plus vivants, mais aussi les moins prudents et les moins rusés ; et que ces hommes, sans être plus coupables ni plus dangereux que ceux qui restaient en liberté, se voyaient enfermés dans des prisons, des étapes, des bagnes, où on les maintenait durant des années dans l’oisiveté, loin de la nature, de la famille, du travail, c’est-à-dire en dehors de toutes les conditions normales de la vie humaine.

En second lieu, Nekhludov avait l’impression que ces hommes, dans les prisons, étapes, etc., se voyaient soumis à toute une série d’humiliations, — chaînes aux pieds, menottes, tête rasée, costume de prison, — qui n’avaient d’autre objet que de détruire en eux ce qui constitue les principaux mobiles de la vie morale pour la grande moyenne des hommes, c’est-à-dire le souci du respect d’autrui, la honte, le sentiment de la dignité humaine.

En troisième lieu, Nekhludov avait l’impression qu’en exposant ces hommes à un danger constant de maladie ou de mort on les plaçait dans cette disposition d’esprit où l’homme le meilleur et le plus moral se trouve porté, par l’instinct de conservation, à commettre et à justifier les actes les plus cruels et les plus immoraux.

En quatrième lieu, Nekhludov avait l’impression qu’en obligeant ces hommes à ne subir jour et nuit d’autre compagnie que celle d’êtres foncièrement dépravés, — assassins, voleurs, incendiaires, — on les obligeait à subir eux-mêmes l’épidémie de cette dépravation.

Et Nekhludov se disait encore que, en traitant ces hommes comme on le faisait, en se livrant à leur égard à toutes sortes de mesures monstrueuses, en séparant les parents des enfants et les maris des femmes, en offrant une prime à la dénonciation, etc., c’était comme si l’on eût cherché à prouver à ces hommes que toutes les formes de la violence, de la cruauté, de la bestialité, non seulement n’étaient pas défendues, mais étaient même recommandées par la loi, quand elles rapportaient un profit : d’où ressortait la conclusion que toutes ces choses étaient tout particulièrement permises à des hommes privés de leur liberté, et se trouvant dans le pire dénûment.


« On dirait, en vérité, songeait Nekhludov, que cet ensemble de mesures a été inventé à dessein pour propager de la façon la plus sûre, chez les hommes les plus vivants de la nation, la dépravation et le vice ; et cela de manière à ce que la dépravation et le vice se répandissent ensuite dans la nation tout entière. Tous les ans, des milliers d’êtres humains se trouvent ainsi pervertis, dépouillés de leurs sentiments naturels, contraints à la pratique des actions les plus monstrueuses ; et quand on a achevé de les pervertir, on les relâche, pour qu’ils puissent propager dans la nation entière les germes malfaisants dont on les a imprégnés. »

Déjà dans la prison où il avait retrouvé Katucha, et plus tard sur tout le trajet du convoi, à Perm, à Ekaterinenbourg, à Tomsk, à toutes les étapes, Nekhludov avait vu se produire les effets de ce qu’il ne pouvait considérer autrement que comme un vaste plan de démoralisation nationale. Il avait vu des natures simples, moyennes, pénétrées des traditionnelles notions morales du paysan et du chrétien, il les avaient vues se dépouiller par degré de ces notions, pour acquérir en échange d’autres notions qui consistaient surtout à admettre la légitimité de toute violence et de tout déshonneur. Devant le spectacle des traitements infligés aux prisonniers, ces natures en étaient venues à tenir pour des mensonges tous les principes de justice et de charité que leur religion leur avait enseignés ; et elles en avaient conclu qu’elles-mêmes pouvaient se dispenser de suivre ces principes.

Chez un grand nombre des prisonniers du convoi, Nekhludov avait observé des exemples de cette dépravation : chez Fédorov, chez Macaire, et même chez Tarass, qui, après deux mois de cohabitation avec les forçats, avait fini par prendre beaucoup de leurs habitudes de sentir et de s’exprimer. Nekhludov l’avait entendu, notamment, parler avec admiration du vieux forçat qui se vantait d’avoir tué et mangé son compagnon de fuite. Et il songeait que, sous l’effet de ces traitements infligés aux prisonniers, le paysan russe arrivait, en quelques mois, au même état de perversion où se trouvaient amenés, après des siècles de pourriture morale, les intellectuels qui glorifiaient et prêchaient les doctrines de Nietzsche.

Et Nekhludov lisait bien, dans les livres, que cet ensemble de mesures dont il voyait la conséquence trouvait sa justification dans la nécessité où l’on était d’écarter de la société certains membres dangereux, ou encore de les effrayer, ou encore de les corriger. Mais rien de tout cela n’avait aucun rapport avec la réalité. Au lieu d’écarter de la société les membres dangereux, on ne faisait qu’y propager la dépravation. Au lieu d’effrayer ces membres, on ne faisait que les encourager, en leur donnant l’exemple de la cruauté et de l’immoralité, et d’ailleurs en leur assurant une vie de paresse et de débauche qui leur plaisait assez pour qu’une foule de vagabonds sollicitassent comme une faveur d’être mis en prison. Au lieu de corriger ces membres dangereux, on ne faisait que les contaminer, systématiquement, de tous les vices.


« Mais alors, pourquoi fait-on tout cela ? » se demandait Nekhludov, et il ne trouvait toujours pas de réponse.

Et ce qui l’étonnait le plus, c’est que tout cela ne se faisait point d’une manière provisoire, par suite d’un malentendu, mais se faisait d’une manière continue et réfléchie, et depuis de longs siècles, avec cette seule différence que, jadis, on arrachait les narines aux prisonniers et qu’on les conduisait sur des radeaux, tandis qu’à présent on leur mettait des menottes, on leur crevait les yeux à coups de poings, et on les faisait voyager en bateau à vapeur.

Nekhludov trouvait aussi des auteurs pour lui dire que les mesures qui l’indignaient résultaient simplement de l’insuffisance des lieux de détention, et d’une mauvaise organisation qui n’allait point tarder à être améliorée. Mais cette réponse-là non plus ne le satisfaisait point : car il sentait trop que le mal qui le révoltait ne dépendait pas seulement de l’insuffisance du nombre des prisons, ni de tel ou tel défaut d’organisation. L’expérience lui prouvait que ce mal grandissait d’année en année, malgré les soi-disant progrès de la civilisation. Il savait que, cinquante ans auparavant, les convois de prisonniers n’offraient pas au même degré le spectacle de l’abrutissement et de la dépravation, bien qu’on n’eût pas alors de chemins de fer ni de bateaux à vapeur pour les conduire à travers la Russie. Et il ne pouvait lire sans un mélange de dégoût et d’inquiétude ces descriptions de prisons modèles, rêvées par les sociologues, où les condamnés seraient éclairés, chauffés, nourris, fouettés et exécutés à l’électricité.

Et Nekhludov s’indignait de penser que des juges et des fonctionnaires touchaient tous les ans de grosses sommes, extorquées au peuple, simplement pour lire, dans des livres écrits par d’autres juges et fonctionnaires comme eux, les moyens d’expédier certains hommes dans des endroits lointains, de façon à en être débarrassés pendant quelque temps, mais de façon aussi à ce que ces hommes périssent à coup sûr, moralement, sinon physiquement. Et, à mesure qu’il étudiait de plus près les prisons et les étapes, Nekhludov comprenait que tous les vices répandus parmi les prisonniers, l’ivrognerie, le jeu, la violence, l’impudicité, que tous ces vices n’étaient nullement la manifestation d’un prétendu « type criminel », inventé par des savants au service de l’autorité, mais qu’ils étaient la conséquence directe de l’aberration monstrueuse en vertu de laquelle certains hommes s’étaient arrogé le droit de juger et de punir d’autres hommes. Nekhludov comprenait que le cannibalisme du vieux forçat n’avait pas eu son origine au bagne, ni dans le désert, mais bien dans les ministères, les commissions, et les chancelleries. Il comprenait que ce qui se passait au bagne n’était que l’aboutissement de ce qui se passait dans ces sphères supérieures, et que des hommes comme son beau-frère, par exemple, n’avaient rien à faire avec la justice ni avec le bien de la nation, qu’ils se vantaient de servir, mais que leur unique préoccupation était d’acquérir les roubles qu’on leur payait pour accomplir ces basses besognes, d’où résultait tant de souffrance et de dépravation.

« Au fait, est-ce que tout cela ne serait pas vraiment la conséquence d’un malentendu ? Est-ce qu’on ne pourrait pas s’arranger pour garantir à tous ces fonctionnaires leurs traitements et même pour leur offrir une prime, à la condition qu’ils s’abstinssent désormais de ces néfastes besognes que les malheureux se croient tenus d’accomplir pour gagner leur argent ? » Ainsi songeait Nekhludov ; et c’est au milieu de ces songeries que le sommeil vint enfin le prendre, au petit jour, en dépit des punaises qui, depuis qu’il s’était couché, couraient autour de lui comme des fourmis dans une fourmilière.