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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 511-514).


CHAPITRE XIII


Le poêle avait fini par s’allumer tout à fait, la salle s’était réchauffée, le thé était versé dans les verres et les tasses, et l’on avait étalé, près du thé, toutes les friandises du souper : du pain blanc et du pain de seigle, des œufs durs, du beurre, de la tête de veau et des pieds de veau. Tout le monde s’était rapproché de la couchette qui servait de table, et l’on buvait et l’on mangeait, et l’on bavardait. Assise sur un coffre, la Rantzeva remplissait son emploi de dame de la maison. Seul Kriltzov ne s’était point mêlé au groupe ; il avait ôté sa pelisse mouillée pour s’envelopper dans un plaid qu’on venait de lui faire sécher ; et, étendu sur sa couchette, il causait amicalement avec Nekhludov.

Après le froid et l’humidité de la route, après la saleté et le désordre qu’on avait trouvés en arrivant à l’étape, après la peine qu’on avait dû se donner pour tout mettre en ordre et pour préparer le souper, ce souper, et le thé chaud, et la bonne chaleur de la salle mettaient tous les condamnés dans une disposition d’esprit joyeuse et bienveillante.

Les cris, les injures, le grossier vacarme des condamnés de droit commun, qu’ils entendaient de l’autre côté du mur, fortifiaient encore en eux, par contraste, cette agréable sensation de bien-être et d’intimité. Ils avaient l’impression d’être comme isolés sur une île, au milieu de l’océan ; et cette impression les exaltait, leur causait une sorte d’ivresse intellectuelle, où ils oubliaient tout à fait l’horreur de leur situation pour se laisser aller librement à leurs rêves.

Et puis, ainsi que cela arrive toujours entre de jeunes hommes et de jeunes femmes, surtout quand ils se trouvent forcés de vivre en commun, toute sorte de liaisons sentimentales s’étaient établies entre eux, conscientes ou inconscientes, ouvertes ou cachées. Tous, ou du moins presque tous, ils étaient amoureux. Novodvorov était amoureux de la jolie et souriante Grabetz. C’était une jeune étudiante, d’humeur fort peu réfléchie, et parfaitement indifférente aux problèmes révolutionnaires. Mais elle avait cédé à l’influence de son temps, s’était compromise dans certain complot, et avait été condamnée à la déportation. Et de même que, à l’université, sa principale préoccupation avait été de se faire faire la cour par les étudiants, de même elle ne s’était point préoccupée d’autre chose depuis son emprisonnement. À présent elle était toute heureuse, parce que Novodvorov s’était épris d’elle, et qu’elle même était devenue amoureuse de lui.

Véra Efremovna Bogodouchovska, très sentimentale, et qui avait passé toute sa vie à aimer sans espoir, soupirait secrètement tantôt pour Nabatov, tantôt pour Novodvorov. Et c’était aussi quelque chose comme de l’amour qu’éprouvait Kriltzov à l’égard de Marie Pavlovna ; ou plutôt il l’aimait très réellement, à la façon dont les hommes aiment les femmes ; mais, connaissant ses opinions au sujet de l’amour, il s’ingéniait à cacher son sentiment sous des dehors d’amitié et de reconnaissance.

Nabatov, lui aussi, était amoureux. Une étrange liaison s’était formée entre lui et Émilie Bantzev : une liaison d’ailleurs tout innocente, car, de même que Marie Pavlovna était, de toute son âme, une véritable jeune fille, de même la Rantzeva était le type de la femme, de l’épouse parfaite.

À seize ans, encore en pension, elle s’était éprise de Rantzev, qui était alors étudiant à l’université de Pétersbourg. Trois ans après, elle s’était mariée avec lui. Puis Rantzev, pour avoir pris part à des troubles universitaires, avait été déporté ; elle avait interrompu ses études de médecine pour le suivre ; et, comme il était devenu révolutionnaire, elle l’était tout de suite devenue aussi. Si son mari n’avait pas été à ses yeux le plus beau, le plus intelligent et le meilleur de tous les hommes, elle ne l’aurait pas aimé et ne se serait pas mariée avec lui. Mais l’ayant aimé et s’étant mariée avec lui parce qu’il était, à ses yeux, le plus beau, le plus intelligent et le meilleur des hommes, elle eût jugé monstrueux de concevoir la vie autrement que lui. Et lui, d’abord, il avait conçu la vie comme devant être consacrée à l’étude : de sorte que, elle aussi, elle avait considéré l’étude comme l’occupation idéale, et s’était mise à étudier la médecine. Puis son mari était devenu révolutionnaire : elle était devenue révolutionnaire. Elle était aussi capable que chacun de ses compagnons d’expliquer comment le régime social actuel était injuste, et comment tout homme avait le devoir de lutter contre lui, pour le remplacer par un régime nouveau, où la personnalité humaine pourrait se développer librement, etc. Et elle croyait de tout son cœur que c’étaient là ses propres sentiments et pensées ; mais, en réalité, elle pensait seulement que ce que pensait son mari était la vérité ; et son unique rêve, son unique plaisir, était de s’unir pleinement à l’âme de son mari.

À la suite de nouveaux troubles où elle avait pris part, on l’avait séparée de son mari et de son enfant ; et cette séparation lui avait été très cruelle. Mais elle la supportait avec fermeté, sachant qu’elle la supportait et pour son mari, et pour cette œuvre qui était certainement digne de tous les sacrifices, puisque son mari se sacrifiait pour elle. En pensée, elle restait toujours avec son mari ; et de même qu’elle n’avait aimé personne avant lui, elle ne pouvait aimer désormais personne autre que lui. Mais l’affection pure et dévouée de Nabatov la touchait et lui faisait plaisir. Lui, homme essentiellement moral, et habitué à vaincre ses désirs, il s’efforçait de traiter Émilie comme une sœur ; et cependant dans ses rapports avec elle, transparaissait par instants quelque chose de plus que l’affection d’un frère pour une sœur ; et ce quelque chose les inquiétait tous deux et leur faisait secrètement plaisir.

Ainsi personne, dans le groupe, n’était affranchi des préoccupations amoureuses, à l’exception de Marie Pavlovna et de l’ouvrier Markel.